‹ Leçons cliniques sur l’hystérie et l’hypnotismeChapitre 180 sur 208 · CHUTE DES ONGLES ET DES DENTS · texte numérisé non relu

CHUTE DES ONGLES ET DES DENTS

Il est intéressant de noter aussi que les paralysies hystérotraumatiques peuvent s’accompagner d’affaiblissement rapide de l’excitabilité électrique des muscles paralysés. Cet affaiblissement a été constaté chez notre malade quinze jours seulement après l’apparition de la paralysie. Il n’a pas empêché la guérison de se produire à courte échéance : il n’aggrave donc pas sensiblement le pronostic.

Les troubles trophiques aboutissant à la destruction locale des tissus sont probablement moins communs que ceux dont nous venons de nous occuper. On peut cependant observer, chez les hystériques, des chutes spontanées des ongles, analogues h celles qui se produisent fréquemment chez les ataxiques. Deux de nos malades ont présenté nettement ce phénomène h On peut aussi observer quelquefois des chutes spontanées des dents et des eschares sacrées, ainsi que le prouve le fait suivant :

Obs. V. — Paralysie hystérique des quatre membres. Chute spontanée des dents de la mâchoire supérieure gauche. Eschare fessière. — Jeanne II..., âgée de vingt-cinq ans, domestique, est entrée à l’hôpital Saint-André, salle 7, lit 16, pour une paralysie hystérique des membres du côté droit.

Antécédents héréditaires : Père mort de la poitrine; il était violent et brutal, pas ivrogne. Mère vivante, âgée de soixante-dix ans, hémiplégique depuis un an, a toujours élé d’un caractère très emporté. Pas de renseignements sur les autres parents.

Antécédents personnels : Enfance maladive. Vers sept ou huit ans, Jeanne a commencé à avoir des attaques de vers (7), qui sont devenues moins fréquentes et moins violentes à l’époque où la menstruation s’est établie (treize ans). A quatorze ans, fièvres intermittentes. A quinze ans, lièvre muqueuse suivie de gastrite (?). A dix-sept ans, fluxion de poitrine, vomissement de sang à répétition pendant plusieurs mois. Hoquets fréquents. Caractère mobile et très irritable.

Histoire de la maladie : Vers l’âge de vingt ans, Jeanne R... devint sujette à des attaques de sommeil. Elle éprouvait de temps en temps une sensation de lassitude générale, sentait une boule qui s’agitait dans la région ovarienne gauche, remontait à l’épigastre et allait se fixer à la gorge. Alors la malade tombait n’importe où, sans convulsions, et restait dans un état de

1 Ce sont la nommée Jeanne Lac..., dont l’observation est rapportée page 184, et le nommé Guin..., dont il est question page 293, à propos des tremblements hystériques. Chez la première, les ongles des cinq orteils droits sont tombés une fois; chez le second, les ongles des deux gros orteils se sont détachés spontanément cinq ou six lois dans l'espace de quatre années.

496 DES TROUBLES TROPHIQUES DANS L'HYSTÉRIE

sommeil profond durant deux ou trois heures dont on ne pouvait la tirer par des excitations extérieures.

A vingt et un ans, à la suite d’une peur, elle eut pour la première fois de sa vie une grande attaque convulsive. Depuis lors, elle est sujette à des attaques hystériques régulières qui se produisent à l’occasion de contrariétés ou sans provocation apparente, et a des céphalalgies intenses.

Depuis cette époque, elle a eu plusieurs fois, et toujours à la suite de séries d’attaques convulsives très violentes, des paralysies hystériques. Une première fois, en 1886, elle est restée deux mois paralysée des quatre membres. La paralysie s’est reproduite en 1887 et a persisté dix-huit mois. Elle s’est montrée de nouveau pendant trois mois en octobre 1888 et en août 1889.

C’est dans le cours de ces paralysies que sont survenus les troubles trophiques dont il va être question.

En 1886, pendant la paralysie des quatre membres qui a duré trois mois, la malade a eu une large eschare fessière. En 1887, quand la paralysie s’est montrée pour la deuxième fois, l’eschare s’est reproduite. Elle a été, parait-il, très large, mais elle n’a pas dû être très profonde, car elle n’a pas laissé de

cicatrice. En 1888, pendant la troisième attaque de paralysie, la malade a. beaucoup souffert de névralgies de la face. Un jour elle a constaté une tuméfaction œdémateuse de la joue et des gencives du maxillaire supérieur gauche; puis, sans qu’il y eût de suppuration, toutes les molaires de la mâchoire supérieure gauche se sont ébranlées, et dans l’espace d’un mois elles sont toutes tombées. Elles n’étaient pas cariées et se détachaient sans douleur de leurs alvéoles. Les autres dents n’ont rien présenté de particulier.

Etat actuel en juillet 1890: Jeanne R... est sujette à des attaques convulsives qui se répètent tous les deux ou trois jours. Elle est encore atteinte d’une hémiplégie hystérique des membres du côté droit, sans paralysie ni contracture des muscles de la face.

Hypoesthésie générale de la peau et des muqueuses. Rétrécissement concentrique très marqué des deux champs visuels (fa/. 7.5). Abolition du

ESCHARES, ULCÈRES.

réflexe pharyngien. Zones spasmogènes lies actives sur la région mammaire gauche et dans le creux sous-claviculaire droit. La pression des ovaires est faiblement spasmo-frénatrice.

Le grand reproche qu'on pourrait adresser à l’observation précédente, c’est que les troubles trophiques n’ont pas évolué sous nos yeux, que nous n’avons pas vu l’eschare fessière et que nous n’avons pas constaté l’intégrité des dents au moment de leur chute. Il ne m’en coûte pas d’avouer qu’il y a là un desideratum regrettable. Néanmoins, je pense que le récit de notre malade n’a rien d’invraisemblable. Je serais même tenté de supposer que, l’attention des observateurs étant maintenant dirigée vers cette question, on trouvera dans l’hystérie des troubles trophiques plus graves qu’une eschare superficielle ou que la chute de quelques dents. Il existe dans le curieux ouvrage de Carré de Montgeron 1 des exemples d’œdèmes et d’ulcérations profondes des tissus, guéris miraculeusement sur le tombeau du diacre Paris. Marguerite-Françoise Üuchesne, âgée de vingt-six ans, perdait tous les jours son sang par des vomissements; elle était, en outre, hémiplégique gauche et hydropique par tout le corps. Elle guérit de tous ses maux sur le tombeau du saint diacre; ses membres se désenflèrent sous les yeux d’un grand nombre de spectateurs et reprirent subitement leur élasticité et leur énergie motrice. La demoiselle Thibaut, dont les traits sont reproduits sur la planche VI, guérit de la même façon le 19 juin 1731, d’une hémiplégie droite compliquée d’enflure du ventre, d’œdème des membres et d’ulcérations multiples des mains, des aines et du sacrum. La demoiselle Coirin avait le sein gauche rongé depuis douze ans par un ulcère que les chirurgiens de l’époque considérèrent comme un cancer, et les membres du côté gauche atteints d’une paralysie qui avait retiré et desséché les muscles de sa cuisse et de sa jambe. Transportée au cimetière de Saint- Médard le 12 août 1731, elle guérit à la fois de son hémiplégie et de son prétendu cancer. Les témoignages qui accompagnent ces observations sont d’une précision telle qu’il est impossible de douter de la réalité des faits matériels qui y sont relatés. La demoiselle Coirin en particulier avait certainement une paralysie des membres du côté gauche et un ulcère du sein gauche. Si elle

1 Carré de Montgeron, La vérité des miracles opérés à /'intercession de M. de Paris et antres appelons démontrée contre M'a l’archevêque de Sens. 3 vol. in-4°, Cologne, 1747.

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