DE L’ANESTHÉSIE CUTANÉE DES HYSTÉRIQUES
SOMMAIRE
I. Historique. Lss marques des sorciers et les stigmates de l’hystérie. Travaux de Gendrin, Briquet, Charcot, etc.
H. Variétés cliniques de l'anesthésie hystérique : anesthésies complètes et incomplètes, totales et partielles. Hypoesthésie, analgésie, thermoanesthésie.
III. Définition et démonstration du phénomène de l'haphalgésie.
IV. Manière de procéder à l’exploration méthodique de la sensibilité cutanée.
Messieurs,
Nous allons commencer aujourd’hui l’étude des symptômes de l’hystérie. Nous nous occuperons tout d’abord des troubles de la sensibilité et plus particulièrement de Y anesthésie, dont il me sera facile de vous montrer de nombreux exemples sur les malades qui se trouvent actuellement réunis dans le service. Fidèle aux principes de méthode que je vous exposais dans notre dernière réunion, je désire, en effet, m’attacher surtout h vous montrer des exemples concrets des divers phénomènes dont j’aurai à vous entretenir. La clinique ôtant une science d’observation, son enseignement doit être essentiellement objectif. Les longues descriptions didactiques seraient ici déplacées; je les éviterai et je me bornerai autant que possible à faire des leçons de choses. Nos études y perdront en brillant; elles y gagneront, je l’espère, en utilité.
Autrefois, Messieurs, lorsqu’une personne était accusée du crime de sorcellerie, les magistrats chargés de l’instruction commençaient
par accumuler les preuves morales de la possession démoniaque. Ils interrogeaient le prévenu sur sa famille, sur son passé. Ils s’efforçaient, par tous les moyens possibles, de lui faire avouer ses rapports avec Satan. Enfin, avant de prononcer leur sentence, ils procédaient à la recherche de la marque des sorciers.
On désignait alors sous le nom de marque des sorciers ou de stigmata diaboJi, des parties des téguments au niveau desquelles la sensibilité était abolie ou tellement émoussée qu’on y pouvait enfoncer des épingles sans que le sujet en ressentît aucune douleur. Les démonologistes et les magistrats attachaient une grande importance à la constatation de ces régions anesthésiques. Notre compatriote Pierre de Lancre, qui, en sa qualité de conseiller du roi au Parlement de Bordeaux, a dirigé le procès des sorcières du pays de Labour et condamné un grand nombre de victimes au bûcher, consacre à leur étude un très curieux 'chapitre de son livre, intitulé : Tableau de l’ inconstance des mauvais anges. Comme tous ses contemporains, il attribue la marque au contact du diable et la considère comme une très forte preuve du transport des prévenus au sabbat. « Je croy, dit-il, que la marque que Satan imprime à ses suppos est de grande considération pour le jugement du crime de sorcellerie, comme témoignent aussi tous les modernes qui ont été juges comme nous, [lesquels tiennent que les marques sont indices si forts et induisent des présomptions si violentes contre les sorciers, qu’estant jointes avec d’autres indices, il est loisible de passer à leur condamnation. »
Pour la recherche des marques, Pierre de Lancre se faisait habituellement assister par deux personnes : « un chirurgien estrcinger, mais néantmoins pour lors habitant de Bayonne, qui, à force de visiter les dits sorciers et rechercher les marques, y devint merveilleusement entendu et suffisant, » et une fille de dix-sept ans, nommée Morguy, ancienne sorcière, « mais ayant, depuis, quitté le mestier par la grâce de Dieu. » C’était principalement elle qui visitait les jeunes filles et les enfants. « Le chirurgien estoit pour les sorcières..., estant plus raisonnable d’esteindre en luy la concupiscence que telles visites peuvent allumer (luy faisant seulement voir des charognes en vie, si horribles que c’est merveille que le diable mesme les veuille cognoistre), que l’amorcer par la visite, la sonde, l’atouchement et Vespreuve de ces jeunes
HISTORIQUE
fillettes, qui ne sont, en ce pays là, que trop libres pour laisser roi r la marque, en quelque partie qu'elle soit. » Quand il devait rechercher les marques, le chirurgien commençait par bander les yeux aux sorcières, puis il procédait à l’exploration de la sensibilité de la façon suivante : « Il avoit une. espingle en la main gauche, arec la teste de laquelle il faisoit semblant de pincer la . sorcière en plusieurs lieux qu’elle ne pouvoit voir, ayant les yeux barnlex-, et en la. main droite il avoit une esguille ou une aleine bien déliée, et, ayant pincé la sorcière avec la teste de l* espingle en plusieurs lieux, elle se trémoussoit et se plaignoit artificiellement, comme si elle eût souffert quelque grande douleur et, néantmoins bien qu’en mesme temps on lui mit l’ esguille jusques aux os, elle ne disoit mot l. »
Les médecins partageaient sur ce point les erreurs et les superstitions de l’époque; ils s’employaient môme de leur mieux à les propager. Dans une brochure publiée au commencement du xvii0 siècle 2, Jacques Fontaine, « conseiller et médecin ordinaire du roy et. premier professeur en son Université de Bourbon en la ville d’Aix, » cherche à démontrer « que le maling esprit •, marque tous les sorciers et que nul n’est marqué des marques qu’on trouve ordinairement, sans son consentement . » « Les marques, dit-il, sont les preuves les plus asseurées de sorcellerie, comme immuables et qui ne sont subjectes au soupçon de fausseté. »
En homme habitué aux difficultés du diagnostic, Jacques Fontaine établit les caractères différentiels des marques diaboliques et des affections pathologiques qui pourraient les simuler. La paralysie et la ladrerie, dit-il, rendent les parties du corps insensibles; mais, si l'on vient à piquer ces parties, il s’en écoule du sang, tandis que quand on pique les marques., elles ne rendent aucune humeur. Les verrues, les cors sont aussi insensibles; mais on les distingue par les élevures qu’ils forment au-dessus de la peau. Dans la gale, les dartres et autres maladies, les croûtes seules sont insensibles, et au-dessous d’icelles « on trouve un sentiment exquis ». « Partant, les marques des sorciers sont
1 Pierre de Lancre, Tableau cle l’inconstance des mauvais anges et démons, olc., petit in-4°. Paris, 1612, p. 181 à 192.
2 Des marques des sorciers et de la réelle possession que le diable prend sur le corps des hommes, etc. Dédié à la revne régente de France, par Jacques Fontaine, à Lyon, 161 1 .
ANKSTJIKS1K Cl'TANKK.
distinguées de toutes tes sortes de maladies qui ont accoustwné de survenir au corps humain. »
Pour le Dr Fontaine, les parties marquées sont des parties sèches et froides: elles ne sentent pas; elles ne saignent pas quand on les pique; elles ne sont pas nourries par des humeurs naturelles; elles sont mortes. « Mais on dira que, selon la doctrine des médecins, ou le mort tue le vif ou le vif chasse le mort... Nous répondons à cet argument : Quand la mortification d’une partie liait d'une humidité corrompue, lors le mort tue le vif qui lui est voisin; mais quand le mort est sec, comme sont les marques des sorciers, la proposition est fausse. Car ce qui apporte la mort à la partie est l’infection; or, est-il que l’infection est engendrée par la, vapeur infecte; le sec ne produit point de vapeur, et partant les marques des sorciers ne causent aucune infection aux parties
qui les touchent , et partant point de mort. »
11 reste un point important à résoudre : comment le diable lait-il les marques sur les corps des sorciers? Sur ce point J. Fontaine n’est pas aussi affirmatif que sur les autres. C’est probablement, dit-il, avec le fer chaud et un certain onguent, et si ces moyens ne produisent pas d’eschares ni de cicatrices, c’est que Satan « est si suffisant opérateur qu’il a le moyen d’ appliquer le feu près du corps sans produire aucune eschare ».
En somme, les théologiens, les magistrats et les médecins étaient d’accord pour considérer les marques comme des preuves à peu près certaines de la possession diabolique. Malheur au prévenu qui s’était laissé enfoncer l’épingle dans la peau sans crier! La découverte des marques terminait l’instruction et démontrait la culpabilité. L’accusé n’avait plus qua se repentir, en attendant l’heure du supplice.
De nos jours, quand une personne est soupçonnée d’hystérie, le médecin procède vis-à-vis d’elle comme le faisaient les juges du moyen âge, dans les enquêtes qu’ils dirigeaient contre les sorcières. Il commence par accumuler les preuves morales de l’existence de la névrose. Il interroge le malade sur ses antécédents héréditaires et morbides. 11 s’enquiert de la nature et des caractères des accidents actuels. Enfin, avant d'affirmer son diagnostic, il explore attentivement la sensibilité du sujet; il soumet la peau, les muqueuses, les organes des sens à des examens réguliers, et dans la grande majorité des cas, il découvre, au cours de ces
examens, des troubles sensitifs qu’on considère maintenant comme de véritables marques de la possession hystérique , comme des stigmates de i hystérie.
Depuis que la critique historique est arrivée à démontrer que la plupart des prétendues sorcières du moyen âge n’étaient que de vulgaires hystériques, on comprend très bien comment l’anesthésie cutanée était si fréquente chez les personnes accusées du crime de sorcellerie. Mais ce qui doit rester pour nous un sujet d’étonnement et d’humiliation, c’est que pendant plusieurs siècles les médecins aient ignoré l’existence ou méconnu la valeur séméiologique d’un symptôme banal, vulgaire, facile à observer, et que, par le fait de leur ignorance, ils soient devenus les propagateurs de superstitions absurdes et les complices de cruautés abominables.
En fait, il y a à peine cinquante ans que l’anesthésie des hystériques est connue des médecins. Les auteurs anciens, même ceux qui ont étudié l’hystérie avec le plus de sagacité, Sydenham (1081), Louyer- Yillermay (1810), Georget (1824), Landouzy (1840), n'en font aucune mention.
Les premières observations régulières relatives à l’anesthésie hystérique datent de 1843. A cette époque Piorry 1 en montra des exemples à son cours de clinique. Un an après, Macario 2 en publia quelques cas dans un mémoire souvent cité sur la paralysie hystérique; mais c’étaient là des faits isolés, que tout le monde considérait comme des curiosités pathologiques, plus intéressantes par leur rareté que par leur importance clinique.
Gendrin paraît avoir reconnu, le premier, la fréquence et la valeur diagnostique des troubles sensitifs chez les hystériques. Dans une lettre adressée à l’Académie de médecine de Paris le 11 août 1846, cet observateur distingué s’exprimait dans les termes suivants : « L’hystérie, disait-il, n’est point uniquement caractérisée par des attaques spasmodiques reproduites par intervalles; c'est une maladie continue qui présente toujours, dans les intervalles des attaques, des symptômes qui suffisent pour la caractériser. Dans tous les cas d’hystérie, sans exceptions, depuis le début de la maladie jusqu’à sa terminaison, il existe un état d’insensibilité générale ou partielle. Au plus léger degré l’anesthésie n’occupe que certaines régions de la peau; au plus
1 Cité par Briquet.
2 Macario, Annales médico-psychologiques , IBM.
haut degré elle occupe toute la surface tégumentaire eL celle des membranes muqueuses accessibles à nos moyens d’investigation, telles que la conjonctive, la pituitaire, la muqueuse bucco-pharyngienne, celle du réel u/n, du canal de l’urètre, de la vessie, du vagin. Il n’est pas très rare que l’anesthésie existe dans les organes des sens et qu’elle s’étende dans les parties profondes. Certaines malades perdent jusqu’à la conscience de la position de leurs membres et des actes de la locomotion. Il n’y a pas de rapport constant entre le degré de l’anesthésie et 1 intensité et la fréquence ou la forme des attaques, etc. »
Ces opinions furent accueillies avec une certaine méfiance; mais elles furent bientôt confirmées par des observations tout à fait démonstratives.
En 1847, llenrot développa les idées de Gendrin dans une thèse très soignée ayant pour titre : De l’anesthésie et de l’hyperesthésie hystériques L Puis vinrent les mémoires de Skokalsky1 2, E. Mesnet \ A. Voisin 4 et, en 1859, le livre de Briquet 3.
Briquet étudia l’anesthésie hystérique avec un soin et une perspicacité des plus remarquables, il affirma la fréquence de ce symptôme. Sur 400 malades étudiés par lui, il en trouva 340, c’est à dire 00 pour 100, qui présentaient des signes évidents et bien constatés d’anesthésie cutanée. Cette anesthésie était quelquefois disposée en îlots irrégulièrement disséminés sur la surface du tégument; quelquefois elle était exactement limitée à une moitié latérale du corps; quelquefois, enfin, elle était uniformément répandue sur tout le corps. Souvent elle s’étendait aux muqueuses et aux organes des sens.
Les recherches de Briquet méritaient à tous égards de fixer l’attention des observateurs sérieux. Cependant, bien peu de personnes s’occupèrent d’en contrôler les résultats. La plupart des médecins restaient indifférents ou sceptiques à l’égard de l’hystérie, et ce fut une sorte de révélation quand, en 1872, M. le professeur Charcot, développant l’histoire de l’hémianesthésie °,
1 n.-A. llenrot, De l'anesth. et de l’hyperesth. hystérie/. Th. cloct., Paris, 1847, n° 50.
2 Skokalsky, TJeber Anœsthesia und Hyperesthesia bel hysterischen Frauen [Prager Vierteljahresbericht, 1851).
8 E. Mesnet, Élude des paralysies hystériques. Th. doct., Paris, 1852, n°20.
4 A. Voisin, De l'anesthésie cutanée hystérique (Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie , 1858).
8 P. Briquet, Traité clinique et thérapeutique de Vhystérie. Paris, 1859.
0 Charcot, Leçons sur les maladies du système nerveux, 1872, t. I, Xe leçon : De l ’hén lia n es t h és ie hystérique.