RÉFLEXES VASCULAIRES
contractent si l’on vient ii passer légèrement le doigt sur la région de l’hypocondre droit. Le réflexe est beaucoup plus énergique quand l’excitation est portée sur le côté gauche de l’abdomen, mais il n’est pas totalement aboli à droite, malgré l’anesthésie totale et complète de la peau de ce côté. J’ai vu d’autres hystériques, hémianesthésiques, chez lesquelles le réflexe abdominal était aboli des deux côtés. 11 n’y a donc pas lieu d’attribuer h ce symptôme la valeur diagnostique que semblaient devoir lui donner les recherches de RI. Rosenbach.
2° Conservation des réflexes organiques et du réflexe 'pupillaire sensitif. — Si l’anesthésie des téguments abolit la plupart des réactions motrices consécutives au chatouillement, en revanche elle ne modifie pas d’une façon notable les réflexes vasculaires et sécrétoires. Ainsi les sinapismes déterminent habituellement la rubéfaction de la peau aussi bien sur les parties insensibles que sur les parties sensibles. Les vésicatoires se comportent identiquement de la même façon sur la peau normale et sur la peau anesthésique. Tout récemment j’ai fait placer à la même heure deux petits vésicatoires, l’un sur la cuisse droite anesthésique, l’autre sur la cuisse gauche sensible de Paule C... Huit heures après, l’épiderme était soulevé des deux côtés par une bulle remplie de sérosité, et les petites plaies ont guéri exactement dans le même laps de temps du côté gauche sensible et du côté droit complètement insensible.
Romberg signale parmi les symptômes de l’anesthésie cutanée la facilité avec laquelle les parties insensibles se mettent en équilibre de température avec les milieux qui les environnent.
« Elles sont, dit-il, incapables de résister, comme le font les parties sensibles, aux variations de la température extérieure, et subissent par le fait de ces variations en plus ou moins, des modifications nutritives qui ne se produisent pas lorsque les nerfs cutanés ont conservé leur sensibilité1.»
Cette observation de Romberg est parfaitement juste dans certains cas d’anesthésie dépendant de lésion des nerfs périphériques, mais elle ne l’est pas dans l’anesthésie hystérique. J’ai fait souvent plonger pendant quelques minutes dans de l’eau très froide ou très chaude les mains ou les pieds de quelques-unes de
1 Romberg, Lehrbuch der Nervenkrankhciten de s Mmschen, 3° édit. Berlin, 1853, t. T, p. 240.
nos hystériques hémianesthésiques, et je n'ai jamais pu saisir de différences appréciables dans les réactions vasculaires d’un côté à l’autre; toujours la température m’a paru s abaisser ou s’élever également dans les parties immergées du côté anesthésique et dans celles du côté sensible. J’aurais été du reste fort étonné d’obtenir d’autres résultats, car j’avais déjà bien souvent remarqué que pendant l’hiver les hystériques ne sont pas plus sujettes à avoir des engelures dans les régions du corps où siège l’anesthésie que dans les autres, et que, pendant l’été, elles transpirent pareillement des parties sensibles et des parties insensibles du tégument.
Il serait intéressant de savoir d’une façon précise si les réflexes cardiaques et respiratoires succédant aux excitations cutanées sont modifiés par le fait de l’anesthésie de la peau. Mais, pour étudier cette question, il faudrait provoquer des excitations violentes, brutales, qu’il n’est pas possible d’utiliser dans l’expérimentation in anima nobili. 11 est probable cependant que l’anesthésie cutanée ne supprime pas les réflexes dont nous parlons, car l’administration des douches froides détermine chez les hystériques atteints d’anesthésie générale les mêmes symptômes d’angoisse cardiaque et respiratoire que chez les personnes dont la peau est normalement sensible.
Briquet a remarqué que les organes érectiles peuvent devenir turgescents par suite de l’excitation de la peau qui les recouvre lors môme que cette peau serait complètement anesthésique. .Le fait est parfaitement exact. Voici une malade dont le sein est totalement insensible. Je presse entre mes doigts son mamelon, je le traverse de part en part avec une épingle; cela ne produit aucune sensation. Néanmoins vous voyez que ce mamelon excité est devenu turgescent, qu’il est entré en érection. Briquet affirme que le clitoris anesthésique se comporte de la même façon que le mamelon. Cela est probable, mais pour des raisons sur lesquelles il est inutile d’insister, je n’ai pas contrôlé cette assertion.
Un autre réflexe qui persiste chez les hystériques malgré l’anesthésie de la peau, c’est le réflexe pupillaire sensitif. Vous savez que, dans les conditions physiologiques, la pupille se dilate quand on excite un organe sensible quelconque. La pupille est un véritable œsthésiomètre dont MM. Schilî et FoaUse sont servis
1 MM. Schiff et P. Foa, La jnipiUa corne eslesiometre (L’Tmparzialc, 187'p.
SENSATIONS SriUKCTIVKS.
pour mesurer le degré de sensibilité des divers organes, et dont on utilise tous les jours les propriétés, depuis les travaux de MAI. Budin et Coync1, pour graduer scientifiquement l'administration du chloroforme dans l’anesthésie chirurgicale.
J’ai eu l’idée de rechercher récemment sur quelques malades comment se comportait la pupille quand on excitait des régions de peau anesthésique, et j'ai constaté, à mon grand étonnement, quelle se dilatait lorsqu'on venait à piquer ou à pincer fortement des parties anesthésiées du tégument, bien que les malades ne ressentissent aucune impression douloureuse.
Ce fait a une certaine importance, et vous verrez que nous en ferons notre profit quand nous aurons à étudier la physiologie pathologique de l’anesthésie hystérique.
3° Absence cle sensations subjectives désagréables et d’incommodités notables. — Briquet a fait des sensations subjectives et des incommodités liées à l’anesthésie hystérique une description saisissante. « Les malades, dit-il, ne peuvent plus rien juger de ce qui les touche. Elles ne sentent pas si elles sont couvertes ou découvertes. Elles ne distinguent pas les vêtements qui les couvrent, le lit sur lequel elles sont couchées. Si la vue n’intervenait pas, elles ne seraient pas averties de la présence de corps dont le contact pourrait leur être nuisible. Les mains ne peuvent plus rien tenir : les malades, si elles ne dirigent pas les yeux sur ces organes, laissent tomber, sans s’en apercevoir, les objets qu’elles tiennent. Les pieds ne percevant plus le contact du sol, les malades marchent d’une manière mal assurée. Elles trébuchent contre le moindre obstacle et lors de la moindre inégalité du sol. line malade dont toute la peau était anesthésiée disait qu’elle se trouvait comme dans le vide 2. »
Je dois. Messieurs, vous mettre en garde contre l’exagération de cette description. Contrairement à ce que dit Briquet, l’anesthésie hystérique ne s’accompagne habituellement d’aucune sensation subjective anormale; elle ne détermine aucune incommodité appréciable; elle n’apporte aucun trouble notable clans l’accomplissement des actes ordinaires de la vie. Dans l’immense majorité des cas, les malades n’ont pas conscience de l’existence de ce symptôme.
1 P. Budin et P. Coyne, Recherches cliniques et experimentales sur l’état de la pupille pondant l’anesthésie chirurgicale produite par le chloroforme ( Arch . dephys., 1875).
2 Briquet, Traité clin, et thérap. de l’hystérie , p. 281.
Ils ne savent pas à quelle époque il a débuté et sont fort étonnées de le constater quand le médecin procède à l’exploration de leur sensibilité cutanée.
Plusieurs auteurs ont déjà insisté sur l’indifférence avec laquelle les hystériques supportent leur anesthésie. Sans remonter jusqu’à Pierre de Lancre — qui déclare cependant très explicitement (loc. cit., p. 188) que la plupart des sorcières ne savent pas, avant d’avoir été examinées à ce point de vue, si elles sont marquées ou non, — nous trouvons le fait signalé avec la plus grande précision par M. Mesnet et par Lasègue.
« Que de femmes j’ai vues, dit Mesnet, insensibles à la piqûre d’une épingle enfoncée profondément dans la pulpe des doigts, et qui cependant pouvaient coudre et broder comme à l’ordinaire! Le plus souvent ces altérations de la sensibilité n’ont point attiré l’attention des malades, qui témoignent de l’étonnement lorsqu’on leur fait remarquer que telle partie de leur corps est insensible à la douleur, que la force musculaire est diminuée dans un ou plusieurs de leurs membres, que les organes des sens ont perdu plus ou moins de leur sensibilité spéciale l. »
Lasègue développe la même idée dans les termes suivants : « Il semble, dit-il, que le fait d’être privé des notions que fournit le contact, apporte un obstacle aux actes les plus nécessaires de la vie. Si heureusement que la vue supplée au toucher, elle ne peut suffire à tout, et si elle donne la notion, elle ne saurait créer la sensation même du contact. Il suffit d’arrêter un instant sa pensée sur la série des petites misères qui résulteraient de la suspension accidentelle de la sensibilité de la peau, pour qu’on se représente l’étrange impression qu’éprouverait chacun de nous, si, appuyant le coude sur la table; si, tenant la plume entre les mains; si, en s’asseyant sur un siège, il n’était pas averti par une sensation tactile. Et cependant il est d’expérience que les hystériques non encore éclairées par les investigations d’un médecin ne font pas mention de l’anesthésie. J’ai examiné à ce point de vue un grand nombre de filles affectées d’hystérie, d’une intelligence plus que moyenne; je les ai sollicitées avec de vives instances de ne rien omettre des incommodités qu’elles éprouvaient, et je n’en ai pas encore rencontré une qui fît spontanément figurer l’anesthésie parmi les accidents dont elle avait à se plaindre 2. »
1 E. Mesnet, Etude des paralysies hystériques. Th. doct., Paris, 1852, p. 13.
2 Lasègue, Anesthésie et ataxie hystériques ( Archives générales de médecine, 1864).