‹ Leçons cliniques sur l’hystérie et l’hypnotismeChapitre 37 sur 208 · JO · texte numérisé non relu

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Des trois variétés d’anesthésie partielle de la rétine que je viens de vous signaler, les deux premières, c’est-à-dire le scotome central et l’hémiopie, sont extrêmement rares chez les hystériques. De rétrécissement concentrique du champ visuel est, au contraire, un des troubles sensoriels les plus fréquents de la grande névrose.

Fie. 2. — Ilémiopie latérale homonyme dans un cas de lésion corticale du cerveau.

C’est un des meilleurs stigmates de l’hystérie, et, dans tous les cas difliciles, il convient de le rechercher en pratiquant régulièrement, ou en faisant pratiquer par un spécialiste, l’examen campimétrique des veux.

3° Affaiblissement de

l’acuité visuelle et asthénopie.

Tant que l’anesthésie rétinienne reste limitée aux parties périphériques de la rétine, l’acuité visuelle peut être conservée normale. Les malades peuvent lire, coudre, se diriger sans aucune difficulté. Mais si l’insensibilité se rapproche des parties centrales

de la rétine, la vision s’affaiblit graduellement, et, si elle atteint le macula, la vision distincte est tout à fait abolie.

Chez quelques malades, l’anesthésie de la vision se traduit surtout par une fatigue exceptionnellement rapide de l’œil. Ces malades ne peuvent regarder fixement un objet, lire, travailler, sans éprouver après quelques instants une sensation de lassitude douloureuse et un obscurcissement de la vue qui les obligent à fermer les yeux. Ils voient tout et ne peuvent rien regarder. C'est à ce trouble fonctionnel qu’on a donné le nom d 'asthénopie. Il est loin d’ètre aussi fréquent que le rétrécissement concentrique du champ visuel.

•i° Troubles de V accommodation (polyopie monoculaire).

La plupart des troubles de l’accommodation étudiés par les ophtalmologistes sont indépendants de l’hystérie. Il en est un cependant qui paraît être lié plus spécialement à cette névrose, c’est la polyopie monoculaire , décrite en 1878 par M. Parinaud Voici en quoi consiste ce symptôme: Un objet placé verticalement auprès de l’œil est distingué normalement; on l’éloigne progressivement, et, à une certaine distance, variable selon les sujets mais comprise habituellement entre dix et vingt centimètres, il est vu double. On l’éloigne encore, et une troisième image peut apparaître. D’après M. Parinaud, celte polyopie, dont l’interprétation physique est assez obscure, serait due à un spasme de l’accommodation, et il ne serait pas rare de l’observer dans l’amblyopie hystérique.

Chacun des troubles fonctionnels que nous venons de passer en revue peut exister isolément, mais, en général, plusieurs d’entre eux s’associent et se combinent pour constituer le syndrome complexe qu’on appelle Yamblyopie hystérique , syndrome dans lequel on constate d’ordinaire, ainsi que je vous le disais tout à l’heure, un certain degré de rétrécissement concentrique du champ visuel, un affaiblissement plus ou moins marqué des perceptions lumineuses et une abolition totale ou partielle du sens chromatique.

Cette amblyopie est tantôt unilatérale, tantôt bilatérale. Dans la grande majorité des cas, elle existe à la fois des deux côtés, mais elle est beaucoup plus accentuée d’un côté que de l'autre.

1 Parinaud, PL la polyopie monoculaire dans V hystérie cl tes a If celions du système nerveux ( Annales d'oculistique, 1878).

AMlîLYOPIE

HYSTÉRIQUE

JY

Comme la plupart des autres troubles de la sensibilité que nous avons étudiés jusqu’à présent, l’amblyopic hystérique ne détermine habituellement aucune incommodité sérieuse. Les malades ne s’aperçoivent pour ainsi dire pas de son existence, et il est fort rare qu’ils aillent creux-mêmes consulter à son sujet les médecins qui s’occupent spécialement d’oculistique.

Au premier abord, il semblerait assez naturel de supposer que, l’amblyopie hystérique étant ordinairement unilatérale, les malades s’habituent à se servir uniquement de l'œil sain en faisant abstraction des images provenant de l’œil malade, et qu’ils corrigent, en somme, leur amblyopie comme les strabiques corrigent leur diplopie. Mais, à la réflexion, cette explication ne paraît pas suffisante, car lorsque les hystériques amblyopes regardent un objet, ils ne le fixent pas seulement avec l’œil sain ; ils le placent exactement dans l’axe de la vision binoculaire, de telle sorte que les images se forment symétriquement dans les deux yeux, ce qui rend bien peu vraisemblable l’hypothèse d’une correction consciente et volontaire.

Il faut, si je ne me trompe, chercher ailleurs le secret du mécanisme qui permet aux hystériques amblyopes de ne pas être sensiblement incommodés par l’anesthésie partielle de leur vision ; et, pour vous dire do suite le fond de ma pensée, je crois que l’amblyopie se corrige d’elle-même, parce qu’il est dans sa nature d’exister seulement dans la vision monoculaire. Aussitôt que les deux yeux sont ouverts et qu’ils agissent synergiquement, l’amblyopie disparaît et la vision devient normale. 11 me paraît intéressant de vous dire sur quels faits d’observation est basée cette hypothèse et comment mon attention a été appelée sur eux.

Il y a trois ans environ, je causais avec un médecin oculiste très instruit mais très sceptique en matière d’hystérie, et je cherchais à lui démontrer que son scepticisme était exagéré. A tous les arguments que je produisais, mon interlocuteur répondait invariablement : « Je voudrais croire, comme vous, à la sincérité des hystériques, mais, en ce qui me concerne, je n’ai vu jusqu’à présent que des hystériques trompeuses. J’ai eu quelquefois l’occasion d’examiner des malades de ce genre qui prétendaient

n’y plus voir d'un œil, je les ai soumises aux épreuves qui servenl. à déjouer les supercheries des conscrits simulant la cécité unilatérale, et je les ai surprises toutes, sans exception, en flagrant délit de simulation. »

Cette affirmation venant d’un homme sérieux pour qui je professe une haute estime scientifique, me donna beaucoup à réfléchir, et je résolus aussitôt de la contrôler. Pour cela je me fis initier a la technique des procédés employés par les oculistes pour la détermination de l’amaurose monoculaire et j’attendis que les hasards de la clinique me missent en présence d’un cas bien net d’amblyopie hystérique unilatérale. Quelques jours plus tard, une ancienne malade du service (celle-là même sur laquelle je vous ai montré le phénomène de l’haphalgésie), Thérèse C..., se présenta à l’hôpital. 11 était noté sur son observation, prise par M. Gaube en 1882, qu’elle distinguait à peine le jour de la nuit avec l’œil gauche. Je lui demandai si ce symptôme persistait toujours, et, sur sa réponse affirmative, je plaçai devant ses yeux une boîte de Flees. Cet appareil, vous le savez peut-être, est formé par une boîte munie de deux oculaires et ayant les apparences extérieures d’un stéréoscope. Au fond de cette boîte sont placés deux points de couleur différente, l’un à droite, l’autre à gauche, et, par une ingénieuse disposition, le sujet voit avec l’œil droit le point situé à gauche, et vice versa. Supposez un simulateur non prévenu prétendant n’y pas voir de l'œil droit, il dira qu’il ne voit pas le point qui lui apparaît à droite. Or c’est, précisément celui qui est perçu par l’œil gauche. Mais revenons à notre hystérique. A peine eut-elle regardé dans l’instrument qu’elle dit sans hésiter : « Je vois deux points, l’un rouge, l’autre bleu.» Je ne manifestai aucun étonnement, bien que dans mon for intérieur je ne pusse me défendre de la pensée que mon confrère avait peut-être raison de se défier de la sincérité des hystériques. Cependant je remarquai que la supercherie dont je soupçonnais alors la malade ne se traduisait pas par l’erreur que commettent habituellement les simulateurs.

A quelque temps de là, je répétai l’expérience de la boîte de Flees sur deux autres hystériques également amblyopes du côté gauche. Les résultats furent les mêmes. Ces malades, qui ne voyaient pas de l’œil gauche seul, distinguaient très nettement les deux points au fond de la boîte.

Je me demandai alors si l’amaurose hystérique n’était pas un trouble fonctionnel existant seulement dans la vision monoculaire,

AMULYOPIE HYSTÉRIQUE. <|()3

et, partant do cetto hypothèse, je fis un certain nombre d’expériences dont les résultats concordants fixèrent ma conviction.

Voici précisément une des malades qui ont servi à ces recherches. Lorsque son œil gauche est fermé, elle voit très bien avec l’œil droit. Quand, au contraire, son œil droit est fermé, elle distingue il peine, avec l’œil gauche, le jour de la nuit. Ses deux yeux étant ouverts, je la prie de fixer une croix rouge tracée au centre d’un tableau noir, puis je place un prisme devant son œil droit. La malade aperçoit aussitôt doux croix rouges. .le place maintenant le prisme devant l’œil gauche, et la malade déclare encore qu’elle voit deux croix rouges. D’après les conditions physiques de l'expérience, cette diplopie provoquée par l’interposition du prisme ne peut se produire que si les deux rétines sont excitables. L’une des deux est impressionnée, en effet, par l’image réelle, tandis que l’autre perçoit l’image déviée par réfraction. Dans les conditions où nous venons de la placer, notre malade y voyait donc des deux yeux.

Pratiquons maintenant l’expérience de l’écran. J’écris sur le tableau une ligne de lettres. Une lame de carton est placée verticalement devant le milieu du visage de la malade, et celle-ci est assise bien en face du tableau. L’œil droit fermé, elle déclare qu’elle est incapable de distinguer les caractères écrits sur le tableau. L’œil gauche fermé, elle lit sans hésitation les lettres placées à droite de l’écran. Les deux yeux ouverts, elle lit toutes les lettres, aussi bien celles qui sont à la gauche de l’écran que celles qui sont à sa droite.

Que faut- il conclure de ces expériences? Que nos malades sont des fourbes se jouant impudemment de notre crédulité? Je ne le pense pas, car on n’expliquerait alors ni la concordance de leurs réponses ni les différences existant entre leur méthode de simulation et celle des jeunes gens qui tentent d’échapper au service militaire en alléguant une fausse amaurose unilatérale. A mon avis, il n’y a pas lieu de douter de la sincérité de nos hystériques parce que les symptômes de leur amblyopie ne sont pas exactement calqués sur ceux de l’amaurose organique. Un trouble fonctionnel n’a pas la fixité d’une lésion destructive. La cécité de cause organique reste invariable dans la vision monoculaire et dans la vision binoculaire, mais il est possible qu’il n’en soit pas de môme pour l’amblyopie hystérique, et, ce point de départ une fois accepté, il devient facile d’expliquer les phéno-

mènes observés sur nos malades, en admettant que leur ainblyopie est un trouble de la fonction monoculaire, susceptible de disparaître aussitôt que les deux yeux agissent synergiquement comme ils le font dans les conditions habituelles de la vision normale.

Remarquez, Messieurs, que cet entraînement fonctionnel, dont nous supposons l’existence dans la vision binoculaire, a des analogues dans un certain nombre de troubles visuels déjà bien déterminés chez les hystériques. M. Charcot a observe que certaines hémianesthésiques atteintes de cécité monoculaire pour une couleur voient distinctement cette couleur, même de l’œil acliromatope, dans la vision binoculaire. M. Parinaud rapporte cette observation dans les termes suivants :

«Soit, dit-il, une hémianesthésique atteinte de cécité monoculaire pour une couleur. Nous supposons, par exemple, qu'un carré de papier vert est vu gris de l’œil gauche amblyope et vert de l’œil droit qui est sain. Si l’on place sur l’œil sain un prisme qui fasse voir deux images du papier, au lieu d’être, l’une verte, l’autre grise, comme on s’y attend, les deux images sont vertes. En répétant cette expérience, j’ai observé que si l’on place le prisme sur l’œil malade les deux images sont grises; mais il faut pour cela que l’amblyopie ne soit pas trop prononcée. »

M. Parinaud a constaté un fait encore plus curieux. Il a trouvé un certain nombre de malades achromatopes de chacun des deux yeux dans la vision monoculaire et qui cependant distinguaient très bien les couleurs dans la vision binoculaire. Il a vu enfin que, dans beaucoup de cas de rétrécissement concentrique unilatéral du champ visuel, il suffisait de faire ouvrir l’œil du côté sain pour que le champ de la vision de l’œil amblyope s’accrut aussitôt de 10 à 20 degrés.

Pour expliquer ces faits, deux interprétations ont été proposées. La première repose sur l’hypothèse que les centres intra-encéphaliques, dans lesquels se forment les perceptions visuelles, ne sont pas les mêmes pour la vision binoculaire et pour la vision monoculaire, et que, par conséquent, les uns peuvent être paralysés ou parésiés, tandis que les autres jouissent encore de toutes leurs propriétés physiologiques. Cette hypothèse n’a rien d’invraisemblable. Elle s’appuie à la fois sur des faits cliniques et sur des observations expérimentales. Les faits cliniques, vous les connaissez déjà. Quant aux observations expérimentales, vous

on trouverez los détails dans les mémoires de MM. Ferrier et Yeo ', Luciani et Tamburini1 2, Luciani et Seppilli 3 4 * 6, J. Loeb \ etc. 11 m’est impossible de les reproduire ici. Il me suffira de vous dire que tous ces physiologistes admettent la multiplicité des centres cérébraux de la vision, et que M. Ferrier en particulier est arrivé à cette conviction « que les yeux ont un double rapport avec les centres visuels : 1° monoculaire, entre le gyrus angulaire et l’œil du côté opposé; 2° binoculaire, entre le lobe occipital et la moitié correspondante des deux rétines s. »

La seconde interprétation a été fournie par M. Bernheim. Après avoir soigneusement analysé plusieurs cas cliniques analogues à ceux qui nous occupaient il y a quelques instants, M. Bernheim conclut que la cécité hystérique est un phénomène purement psychique, une illusion de l’esprit et non pas une véritable anesthésie sensorielle. « L’hystérique amblyope, dit-il, neutralise inconsciemment, avec son imagination, l’image visuelle qu’elle perçoit normalement0.» J’avoue que je ne saisis pas très bien les raisons sur lesquelles se fonde M. Bernheim pour déduire une pareille conclusion des faits qu’il a d’ailleurs très habilement observés. Je ne comprends pas comment l’hystérique peut neutraliser inconsciemment , avec son imagination, les perceptions monoculaires, et ne pas neutraliser inconsciemment aussi les perceptions binoculaires ou tout au moins la partie des perceptions binoculaires qui provient de l’œil amblyopique. L’hypothèse de la multiplicité des centres sensitifs satisfait mieux mon esprit et, jusqu’à plus ample informé, je lui donne la préférence7.

1 Ferrier et Yeo, On the cérébral visitai centres. Brain, octob., 1880, p. 419.

2 Luciani et Tamburini, Sui centri prico-sensori corticali ( Rivista spcrimentale di f reniât ria, 1879).

3 Luciani et Seppilli, Le localizzazioni funzionali del cervello, 1885.

4 Jacques Loeb, Die Sehstœrungen nacli Verlelzungen der Grnsshirnrinde (P/htger's Arc hic, Bd XXXIV, 1884).

8 Lettre adressée par M. Ferrier à M. Gille et reproduite par cet auteur dans sa thèse de doctorat ayant pour titre : De l’hémiopie avec hémiplégie ou hémianesthésie. Paris, 1880.

6 Bernheim, De l’amaurose hystérique et de l’amaurose suggestive ( Berne de l’hypnotisme expérimental et thérapeutique, t. T, septemb. 1886, p. 65).

7 M. Binet a proposé une troisième interprétation fondée sur le résultat des expériences de M. Féré sur là dynamogénie produite par les excitations sensorielles. Il est avéré aujourd’hui que toute excitation périphérique détermine une augmentation de la force motrice et de la sensibilité. Dès lors, on pourrait admettre, dit M. Binet, que « lorsque les deux yeux sont ouverts en même temps, les excitations visuelles reçues par chacun d'eux exercent sur l’autre œil, sur sa sensibilité chromatique, sur l’étendue de son champ visuel, une action dynamogène».

Au reste les théories importent peu si les faits sont précis. Or, clans l’espèce, ils sont clairs et nets. Certains malades qui n’y voient pas ou qui y voient mal d’un ceil quand l’autre œil est fermé, y voient distinctement des deux yeux quand les deux yeux, synergiquement associés dans une fonction commune, reçoivent ensemble des impressions visuelles. Interprétez cela comme vous voudrez. Ne l’interprétez pas du tout, si vous préférez, mais tenez-en compte désormais dans vos jugements cliniques et ne considérez pas, par exemple, comme des simulateurs les malades atteints d’amblyopie unilatérale hystérique parce qu’ils distinguent nettement les deux points colorés de la boîte de Flees et qu’ils ne répondent pas aux expériences du prisme ou de l’écran vertical comme le feraient des sujets dont les fonctions de la rétine seraient altérées par des lésions organiques grossières.

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