J 05 THÉORIES DES ACTIONS ESTIIÉSIOGÉNIQUES
inorales, la suggestion verbale peuvent rappeler la sensibilité dans les parties anesthésiques. .M. V. Urbantschitsch 1 rapporte 1 histoire d'une hémianesthésique observée dans le service de M. Itosenthal, chez laquelle le transfert se produisait quand on lui faisait regarder une tète de mort. Il n’y avait là ni courants électriques ni excitations physiques d’aucune espèce. Une simple émotion morale suffisait pour modifier tout le régime de la sensibilité du sujet.
Il est facile de réaliser devant vous quelques expériences de nature à démontrer l’action esthésiogénique de certaines excitations psychiques. Voici une de nos malades qui est anesthésique du coté gauche, .le pique sa main gauche sans qu’elle éprouve la moindre sensation, et, cette constatation faite, je lui dis sur un ton impératif : « Vous savez que votre main gauche était insensible. Eh bien! elle ne l’est plus. Maintenant vous sentez très bien sur cette main. » .le détourne la tète de la malade pour qu’elle ne puisse voir ce qui va se passer, et, malgré cette précaution, elle se plaint très vivement aussitôt que j’essaye de piquer sa main gauche qui, il y a quelques instants, était complètement anesthésique.
Assurément, tous les sujets ne sont pas également sensibles à des suggestions de cet ordre, mais il suffit que quelques-uns le soient pour que nous ayons à en tenir compte. Et, à propos de ces suggestions, permettez-moi d’appeler votre attention sur une particularité des plus curieuses. Chez certains malades, les suggestions impératives ne produisent aucun effet, tandis que les suggestions par insinuation ou par persuasion sont efficaces. Marie A..., par exemple, n’accepte (à l’état de veille, bien entendu) aucune suggestion impérative; au contraire, on peut modifier très aisément son anesthésie en faisant le simulacre d’employer des procédés que la malade croit réellement actifs. Il y a quelques jours, après avoir expérimenté sur elle, sans aucun succès, différents agents esthésiogènes, je dis à haute voix aux personnes qui m’entouraient: «Nous allons étudier maintenant les effets de l’appareil que nous venons de recevoir de Paris et qui donne, lui, des résultats certains, » et, après avoir prononcé ces paroles, I installai avec des précautions infinies, à vingt centimètres de l’avant-bras insensible, l’écran d’un hémochromomètre dcMalassez. Deux minutes après, la sensibilité était revenue dans l’avant-bras, la main et le bras de notre malade. Il est difficile, vous en convien-
1 V. Urbaulschitsch, Beobachlungcn über centrale Acusticus-Affectionen ( Archiv fïïr Ohrenheilhu, nde, 13r] XVI, 1880, p. 171).
CAUSES PHYSIQUES ET CAUSES PSYCHIQUES. |(jA
droz, (le voir dans cette expérience, que j’ai répétée depuis sous des formes très variées, autre chose qu’une suggestion par insinuation\ qu'un effet de Yattention expectante.
En résumé, Messieurs, il faut admettre, si je ne m’abuse, que les phénomènes d’esthésiogénie 11e dépendent pas tous de causes identiques. La sensibilité peut être modifiée par des influences physiques et par des influences psychiques. Au fond, cela n’a rien de surprenant, car nous connaissons déjà un grand nombre d’actes physiologiques ou pathologiques qui sont soumis à la fois à des variations dépendant d’excitations extérieures et d’excitations psychiques. Le rythme des battements du cœur, par exemple, peut être modifié par l’accélération des mouvements respiratoires ou par une émotion morale; le vomissement peut être provoqué par la prise d’un vomitif ou par le souvenir d’un spectacle répugnant ou d’une odeur nauséabonde, etc.
Bien entendu, ces deux ordres de causes peuvent se combiner ou se contrarier réciproquement, de façon à produire quelquefois des résultats imprévus ou d’une singulière complexité. J’étudiais dernièrement l’action simultanée des influences physiques et morales sur Paule G... Cette malade est très sensible à plusieurs métaux et particulièrement à l’or. Au moment d’appliquer sur son avant-bras droit (côté hémianesthésique) une pièce de ce métal, je lui suggérai que son bras resterait insensible malgré l’application de la pièce d'or1 2 * * 5. Le résultat fut tout à fait curieux. Après quelques minutes, la sensibilité avait disparu dans tout le côté gauche du corps (face, tronc et membres), et elle avait reparu à droite, sur la face, le cou, le tronc et le membre inférieur. Le membre supérieur droit seul restait anesthésique. En réalité, cela est d’une logique parfaite. J’avais suggéré à la malade que le bras droit resterait insensible; il est, en effet, resté insensible. Sur le reste du corps, l'action esthésiogénique du métal n’étant pas contrariée par
1 Tout le monde sait que pour faire pénétrer une idée dans l’esprit, d’une personne,
le meilleur procédé n’est pas toujours Y affirmation pure et simple de cette idée.
Heaucoup de sujets sont d’un naturel défiant et ne croient volontiers qu’à ce qu’ils s’imaginent avoir découvert ou déduit de leurs propres observations ; avec eux, il faut procéderpar insinuation. D’autre part, il est des gens incrédules auxquels il suffit d’affirmer une chose, pour qu’aussitôt ils soient portés à croire le contraire. Pour leur faire accepter une idée il faut agir par contradiction, c’est-à-dire soutenir l’idée opposée à celle qu’on veut leur inculquer. Les pédagogues connaissent parfaitement ces différents
modes de pénétration des idées, et les commerçants habiles s’en servent merveilleusement dans l’intérêt de leurs affaires.
5 La suggestion fut faite pendant le sommeil hypnotique, mais le reste de l’expérience se déroula après le réveil.