PSEUDO - MÉNINGITE
pas être commune, car je ne me souviens pas d’en avoir jamais observé d’autre exemple : Élise avait perdu le souvenir de la lecture, de l’écriture, de la musique, de tout ce qu’elle avait appris ou connu antérieurement au début de sa maladie; elle ne pouvait dire son âge, ni le nom de ses frères; elle avait oublié toutes les personnes et toutes les choses qui n’étaient pas constamment sous ses yeux. Elle parlait cependant avec une très grande facilité, et il était manifeste que l’amoindrissement de sa mémoire n’était pas l’effet d’une déchéance progressive des facultés intellectuelles.
Son caractère était resté vif, enjoué; elle était affectueuse pour les personnes qu’elle voyait tous les jours et qui lui témoignaient de l’intérêt.
Fie. 15. — Distribution topographique des troubles de la sensibilité cutanée chez Élise B...
Hyperalgésie du côté gauche du corps et de tout le cuir chevelu ; analgésie du côté droit.
Elle s’amusait ordinairement à habiller une poupée, ce qu’elle faisait avec un sentiment très juste de coquetterie, ou à coller sur un album des images lithographiées dont elle choisissait les sujets et harmonisait les couleurs avec un goût irréprochable.
Avec tout cela, l’état général était bon. La petite malade mangeait peu, mais régulièrement; elle ne vomissait jamais. Le sommeil était souvent troublé par des cauchemars. Pas de fièvre, pas d’irrégularités du pouls.
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Telle était la situation de la jeune Élise quand ses parents la firent entrer dans le service. En résumé, les principaux symptômes étaient : des attaques de convulsions avec perte complète de connaissance, des contractures permanentes des deux membres inférieurs et du membre supérieur gauche, du strabisme de l’œil gauche, une perte à peu près complète de la mémoire, divers troubles de la sensibilité cutanée, et par-dessus tout une céphalalgie profonde, continue, accompagnée d’hyperalgésie du cuir chevelu.
Tout cela durait, sans amélioration, depuis plus d’un an et faisait craindre l’existence d’une méningo-encéphalite chronique. Après un examen approfondi, je crus pouvoir affirmer qu’il s’agissait simplement d’accidents d’hystérie infantile, ce qui impliquait un pronostic beaucoup moins grave. L’événement prouva l’exactitude de ce diagnostic. Après trois mois d’isolement continu et d’hydrothérapie régulière, les accidents se sont tout à coup notablement amendés. Les attaques convulsives sont devenues moins fréquentes, la céphalalgie a diminué, et en huit jours la petite malade a réappris à lire, à écrire, à calculer. Elle est retournée dans sa famille et, après des incidents qu’il serait trop long de rapporter ici, elle a fini par guérir complètement. Elle jouit aujourd'hui d’une parfaite santé.
Nous avons eu tout récemment dans nos salles un autre exemple de pseudo-méningite hystérique. En voici l’histoire :
Ons. IV. — Accidents hystériques simulant une méningite tuberculeuse. — Jeanne Desp., âgée de dix-sept ans, est entrée à l’hôpital Saint-André le 13 novembre 1889.
C’est une grosse hile blonde, d’un tempérament très lymphatique et d’une culture intellectuelle peu soignée.
Ses parents sont bien portants. Ils ont eu huit enfants, mais ils en ont perdu quatre en bas âge, l’un du croup, les trois autres de méningite.
Elevée à la campagne, Jeanne D... a joui jusque dans ces derniers temps d’une bonne santé. Dans le courant de 1889, un de ses frères âgé de douze ans a été atteint de méningite tuberculeuse. Elle l’a soigné pendant toute sa maladie et a assisté à ses derniers moments. Ce spectacle l’a vivement émue. Après la mort de son frère, elle est devenue triste, rêveuse, fantasque, irritable. Cependant elle ne souffrait de rien, et ses parents attribuaient au seul chagrin les modifications qu’ils constataient dans son caractère.
PSEUDO-MÉNINGITE. oog
Les choses restèrent dans cet état pendant trois mois. Au bout de ce temps, Jeanne fut prise subitement d’un mal de tète violent, accompagné de vomissements, de constipation opiniâtre et de délire. Je ne sais pas au juste quel diagnostic porta le médecin traitant, mais je suppose qu’il ne songea pas à l’hystérie, car il lit raser la tète de la petite malade et prescrivit une large friction sur le cuir chevelu avec de l’huile de croton tiglium en même temps qu'il ordonnait, à l’intérieur, du calomel à doses fractionnées.
Sous l’influence de ce traitement énergique, les accidents s’amendèrent un peu, mais ils reparurent trois semaines après avec une grande intensité. La céphalalgie devint intolérable, les vomissements très fréquents, le pouls rapide. De plus, la malade devint sujette à des attaques convulsives et elle perdit l’usage de ses membres du côté gauche.
C’est alors qu’on se décida à la transporter à l’hôpital.
Les symptômes qu’elle présentait à ce moment ressemblaient beaucoup, il faut bien l’avouer, à ceux d’une méningite tuberculeuse à évolution lente. Cependant je fus frappé dès les premiers examens de certaines discordances symptomatiques qui me firent porter un tout autre diagnostic.
La malade était habituellement triste; elle avait le front plissé et le regard courroucé qui s’observent d’ordinaire dans la méningite tuberculeuse. Ma is elle avait conservé son embonpoint, sa fraîcheur. Elle paraissait, heureuse qu’on s’occupât d’elle. Elle répondait avec une certaine vivacité aux questions qu’on lui posait, et semblait, à certains moments, oublier complètement ses douleurs.
Ce n’est pas tout à fait ainsi que se présentent les vrais méningitiques. Amaigris, déprimés physiquement et moralement, ils redoutent qu’on les examine, ils n’aiment pas à parler et ne se complaisent pas à décrire minutieusement leurs souffrances.
La malade se plaignait surtout 'd’une céphalalgie très intense siégeant sur le sommet de la tète et s’exagérant par le fait des mouvements, des secousses, des efforts. Elle accusait une insomnie rebelle persistant depuis plusieurs semaines. Elle vomissait plusieurs fois par jour, tantôt immédiatement après ses repas, tantôt quelques heures plus tard. Elle mangeait sans appétit, mais en somme elle mangeait. Elle était très constipée. Son ventre n’était cependant pas douloureux à la pression; il n’était pas rétracté comme c’est de règle dans la méningite tuberculeuse.
Le pouls était petit, régulier, assez rapide : 84 à 92 pulsations par minute; mais, fait important dans l’espèce, la température était normale. Les urines étaient claires, abondantes et ne contenaient ni sucre ni albumine.
Les membres du côté gauche étaient paralysés; ils ne présentaient ni contracture, ni exagération des réflexes tendineux. La motilité de la face et de la langue était intacte. U n’y avait pas la moindre paralysie des muscles des yeux, c’est-à-dire des muscles qui sont le plus souvent atteints dans la méningite tuberculeuse, et le plus souvent épargnés dans les hémiplégies hystériques.
De plus, les membres du côté droit avaient conservé intégralement leur énergie de contraction volontaire. C’est ainsi que la main droite donnait
PES HYPERALGÉS1ES HYSTÉRIQUES
au dynamomètre une pression de 25 kilog., ce qui représente un chiffre élevé pour une jeune fille de dix-sept ans.
Cette conservation de l’énergie dans les membres du côté opposé à l’hémiplégie a, à mon avis, une réelle importance diagnostique et pronostique. J’ai soutenu, en 1882, que, dans l’hémiplégie organique vulgaire, les membres du côté prétendu sain sont toujours plus ou moins affaiblis, et que le degré de leur affaiblissement est directement proportionnel à la gravité de la maladie1. Les observations que j’ai eu l’occasion de taire depuis cette époque m’ont confirmé dans cette opinion qui me paraît aujourd’hui tout, à fait démontrée.
l'ic. IC. — Distribution topographique des troubles de la sensibilité cutanée chez Jeanne Dr.sp..
Une autre particularité méritant d’être notée, c’est que chez notre malade le sens musculaire était profondément altéré dans les membres paralysés. Les yeux fermés, elle ne se rendait aucun compte des déplacements qu’on imprimait à ses membres. Or, ce trouble de la sensibilité musculaire, qui est très fréquent dans les paralysies hystériques, est, au contraire, très rare dans les paralysies dépendant des lésions organiques des hémisphères cérébraux.
A. Pitres, Note sur létat des forces chez les hémiplégiques (Archives de 'neurologie, 1882).
PSKÜD0-MEN1NGITK.
L’exploration do la sensibilité révélait une hémianesthésie sensitivosensorielle gauche. Cependant, on constatait çà et là sur quelques points limités du coté gauche, sur l’épaule, sur la hanche, sur la face interne de la cuisse, des ilôts épargnés au niveau desquels le contact, le pincement, la piqûre étaient perçus normalement (fig. 16). En outre, le réflexe pharyngien était aboli, et les deux champs visuels étaient rétrécis concentriquement (fig. 17). Les pupilles très dilatées réagissaient normalement à la lumière et à l’accommodation. Il n’y avait pas de névrite optique, pas même d’hyperémie de la papille. Je vous ai déjà dit qu’il n’y avait pas de strabisme.
Les crises convulsives n’avaient pas le caractère des convulsions
Fie. 17. — Champ visuel de Jeanne Dksp...
La tache centrale représente les limites du champ visuel de Jeanne L>..., le 26 novembre 1889. Le cercle quadrillé montre son étendue après la guérison, le 22 décembre 1889.
épileptiformes à type jacksonien qui se manifestent habituellement dans les lésions corticales du cerveau. Elles survenaient presque toujours le soir, à la même heure. Elles s’annoncaient par des fourmillements désagréables siégeant dans les membres du côté gauche. Puis survenaient des sanglots entrecoupés, des cris et de grands mouvements d’oscillation pendulaire de la tète et du tronc. La crise se terminait par une scène de pleurs. Jamais il n’y eut, pendant les convulsions, de morsure delà langue ni de miction involontaire.
En présence de cet ensemble de symptômes, je portai le diagnostic de pseudo-méningite hystérique. J’affirmai à la malade qu’elle guérirait dans un laps de temps très restreint et je la soumis à une cure hydrothérapique régulière. En quelques jours les symptômes inquiétants s’amendèrent : la céphalalgie disparut, le sommeil et l’appétit revinrent, les membres paralysés reprirent leur force, l’hémianesthésie se dissipa, l’aire des champs visuels s’élargit notablement fl 2g. 17), et la malade quitta l’hôpital, complètement guérie, le 22 décembre 188!), après cinq semaines de traitement.
2ÛÜ DES I1YPEÏIALGÉSIES HYSTÉRIQUES.
Dans les deux cas dont je viens de vous rappeler les détails, le diagnostic différentiel entre la méningite vraie et la pseudoméningite hystérique était relativement facile. Indépendamment des particularités et des discordances symptomatiques sur lesquelles j’ai appelé votre attention, deux signes très importants qui existent d’ordinaire dans la méningite vraie et qui manquent presque toujours dans la pseudo -méningite hystérique: la fièvre et le ralentissement du pouls, faisaient défaut.
Ces deux signes ont, dans l’espèce, une valeur séméiologique de premier ordre; mais leur signification n’est pas absolue. Ils ne sont pas toujours présents dans la méningite vraie et ils peuvent exister dans certains cas de pseudo-méningite hystérique. C’est ainsi que la température s’est élevée à 38° 8 dans l’observation de M. Dalché, à 39° 2 dans une observation citée dans la thèse de doctorat de M. Chantemesse, à 38° 6 et à 39° 5 dans deux observations de M. Macé. Le ralentissement du pouls est explicitement signalé dans les observations de MM. Boissard (48 pulsations) et Reynaud, et son accélération dans celle de M. Macé (100-1 1U). On n'a jamais, à ma connaissance, constaté son irrégularité.
Quand ces signes coexistent avec les grands symptômes méningitiques : la céphalée, les vomissements, la constipation, les paralysies ou les contractures partielles, etc., le diagnostic devient presque impossible. On peut bien songer à l’hystérie si les malades ont eu antérieurement des accidents névropathiques et s’ils portent quelques stigmates importants de la névrose, par exemple un rétrécissement concentrique des champs visuels, mais rien n’autorise à affirmer que l’hvstérie est seule en cause.
Dans les cas de ce genre, un médecin prudent ne doit pas se hâter de formuler un diagnostic ferme. Il n’y a pas d’inconvénient sérieux à réserver son opinion, tandis qu'il serait déplorable de jeter l’alarme dans une famille, en prononçant le mot terrible de méningite, s’il s’agissait d’accidents hystériques curables, ou d’entretenir des espérances décevantes si la maladie devait se terminer par la mort. Mieux vaut paraître timide et dire franchement: «Je ne sais pas, » que se prononcer prématurément et se tromper.
DIX-SEPTIÈME LEÇON
UES ATTAQUES CONVULSIVES UE l’iIYSTÉKIE VULGAIRE
SOMMAIRE
I. Fréquence des attaques convulsives dans l'hystérie masculine et dans l'hystérie féminine. Causes de la première attaque.
II. Description des attaques complètes et régulières de l'hystérie vulgaire: 1° Période
præ-convulsive : auras psychiques, sensitives, ovariennes; 2° Période convulsive : phase tétanique, phase clonique; 3° Période post-convulsive : hypnose et délire consécutifs.