ATTAQUES COMPLÈTES ET RÉGULIÈRES
arrivant a l’atelier, elle se sentit indisposée; elle éprouvait des maux d’estomac et une sensation d’angoisse respiratoire, « comme si deux mains de fer lui serraient la poitrine pour l'étouffer». A neuf heures du matin elle perdit connaissance et resta trois quarts d’heure en convulsions; puis elle se mit « à chanter comme une folle ». On la transporta chez elle; la crise se calma, mais pour se reproduire les jours suivants avec les mêmes prodromes et les mêmes caractères. Ces accidents durèrent plusieurs mois.
A seize ans, Anaïs eut des troubles de la menstruation et des hémoptysies supplémentaires très abondantes. Sur ces entrefaites, une matrone la livra à un individu qui ne se contenta pas des badinages innocents sur* lesquels avait compté la fillette. Cet événement fut suivi d’une nouvelle explosion d’attaques convulsives.
Enfin, il y a quelques mois, Anaïs eut des querelles violentes avec sa mère à propos d’un jeune homme qu’elle voulait épouser. A la suite d’une réprimande plus vive que les autres, les attaques reparurent, si fréquentes et si bruyantes qu’il fallut conduire la malade à l’hôpital.
Ces attaques surviennent toujours dans la journée, et de préférence dans la première partie de la journée, entre sept heures du matin et midi. Fort rarement elles ont lieu l’après-midi; jamais elles ne se sont produites pendant la nuit.
Elles débutent par des malaises qui se font sentir une demi-heure environ avant l’explosion des convulsions. Anaïs L... devient triste, agacée, maussade, impatiente. Elle fuit ses compagnes, recherche la solitude, et, si on vient à lui parler, elle répond sèchement qu’on la laisse tranquille. Un peu plus tard, son ventre se ballonne. Elle éprouve alors de la pesanteur abdominale, des langueurs d’estomac, des douleurs lancinantes ou constrictives dans les membres et dans les seins. Enfin, elle sent une boule qui se détache des profondeurs du flanc, gauche et « se tortille dans l’estomac » en provoquant une sensation d’angoisse et d’éiouffement très pénible. A ce moment, elle va habituellement préparer son lit et elle se couche, certaine qu’elle est d’avoir une attaque très prochaine. Quelques secondes plus tard ses yeux se ferment et elle a pendant une demi-minute environ des bâillements précipités et des secousses de hoquet. Tout à coup ses membres se raidissent dans une contracture tétanique générale qui dure à peine une seconde, elle pousse un long rugissement et les convulsions cloniques éclatent. Ce sont de grandes contorsions des membres, des coups de poing et de pied lancés à toute volée dans le vide, des mouvements de rotation du tronc. De temps en temps la malade, rapprochant ses talons de sa tête, recourbe son corps en arc de cercle et reste dans celte attitude pendant une ou deux secondes. Durant ces convulsions désordonnées, elle pousse des cris confus : « Je m’étouffe, dit-elle, je m’étouffe! » et, portant les mains à sa gorge, elle arrache les vêtements qui entourent son cou ou déchire avec ses ongles la peau de sa poitrine. A cette période, son visage est congestionné; ses paupières sont fermées et agitées d’un frémissement continuel; sa respiration est anxieuse, précipitée, irrégulière; son cœur bat avec grande violence. De temps en temps les convulsions s’arrêtent, mais pour
reprendre ensuite avec plus de violence. Enfin, dix minutes ou un quart d’heure après leur début, elles cessent définitivement. Quelques secousses de hoquet se produisent; la malade fait une longue inspiration, et la période d’hypnose post -convulsive commence.
Dans cette période, Anaïs est étendue sur son lit, son visage a repris son expression naturelle; sa respiration est calme, régulière; ses yeux sont toujours fermés et ses paupières restent agitées par la petite trépidation qui existait déjà dans la période précédente. Les membres supérieurs sont en résolution, mais les membres inférieurs sont le siège de mouvements réguliers et alternatifs de flexion et d’extension de la cuisse sur le bassin. Ces mouvements ont peu d’amplitude, mais ils s’exécutent avec énergie, et si on cherche à les arrêter de force, les convulsions recommencent. Si, au contraire, on abandonne la malade à elle-même, le calme relatil persiste encore pendant quelques secondes, puis tout à coup Anaïs commence à chanter soit une romance, soit une chanson de café-concert. Sa voix est juste, bien timbrée, agréable, et elle exprime, avec des nuances parfaitement appropriées et des intonations quelqu “fois très heureuses les sentiments correspondant aux paroles qu’elle chante. Mais quand une chanson est commencée, elle la continue précipitamment jusqu’à la dernière note, et aussitôt après, sans le moindre intervalle de repos, elle en recommence une autre. Les rires, les moqueries, les réflexions des personnes qui l’entourent n’y font rien. Cependant elle n’est pas absolument étrangère à ce qui se passe autour d’elle. Elle entend ce qu’on lui dit; elle répond môme par monosyllabes aux questions qu’on lui pose, sans perdre le rythme de son chant. On peut quelquefois obtenir qu’elle passe d’un morceau à un autre. Si on lui dit: « Votre chanson est fort ennuyeuse; chantez-en une autre. — Ah! oui, dit-elle, laquelle voulez-vous? Les Blés d’or ? » Et elle se met à chanter les Blés d’or avec la même conviction et le môme enthousiasme qu’elle chantait précédemment V Amant d’Amanda ou les Oranges de mon étagère. Cette espèce de délire musical dure en moyenne une heure, quelquefois plus, quelquefois moins, puis il s’arrête spontanément. Les mouvements des membres inférieurs cessent aussi, et quelques instants après la malade ouvre brusquement les yeux, se frotte les paupières, promène autour d’elle un regard étonné, comme si elle sortait d’un rêve : l’attaque est terminée.
Il est facile de reconnaître dans cette observation les trois périodes des attaques régulières de la petite hystérie. La période prœ-convulsive est d’une netteté parfaite. Elle présente même une particularité assez curieuse que je dois vous signaler en passant, .le vous ai dit qu’un instant avant le début des convulsions, Anaïs L... a des bâillements précipités. Eh bien! si on vient à bâiller devant elle à n’importe quel moment de la journée, elle est prise elle aussi, par suite d’un phénomène d’imitation bien connu, de bâillements qui se répètent, en se rapprochant de plus en plus.
une vingtaine de fois et déterminent invariablement une explosion convulsive. Nous avons fait maintes fois l’expérience et toujours avec le même résultat. J’ai vu souvent des personnes nerveuses très incommodées par les bâillements successifs que provoque chez elles la vue d’un voisin bâillant, mais je n’aurais jamais songé, avant de l’avoir constaté de visa , que le bâillement pût être classé parmi les phénomènes susceptibles de provoquer sûrement des attaques convulsives chez certaines hystériques.
La période convulsive se compose des deux phases habituelles: la première, très courte, caractérisée par une rigidité tétanique de tous les muscles; la seconde, beaucoup plus longue, par des mouvements désordonnés et illogiques des membres et du tronc. Ainsi que cela arrive presque toujours dans l’hystérie vulgaire, il n’y a pas, dans les attaques de notre malade, de phase des attitudes passionnelles. 11 n’y a même, à aucun moment, de poses expressives pouvant faire croire à l’existence d’une stimulation délirante quelconque.
La période d’hypnose post-convulsive se présente avec une complexité peu commune. La coexistence des mouvements uniformément cadencés des membres inférieurs, avec un besoin impérieux de chanter, constitue une étrangeté dont je ne chercherai pas à vous donner l’explication. Le fait capital est de savoir si pendant la durée de cette période la malade est en état de sommeil hypnotique. Or, je crois qu’il ne saurait y avoir de doute à ce sujet. La meilleure preuve que je vous en puisse fournir, c’est que les suggestions sont acceptées avec la plus grande facilité, aussi bien les suggestions à réalisation immédiate que celles à échéance lointaine. Mais cet état hypnotique diffère notablement de celui qu’on provoque, chez notre malade, par la fixation du regard ou par les autres procédés hypnogènes connus. Quand le sommeil artificiel est provoqué par ces procédés, il n’y a ni mouvements cadencés des membres inférieurs, ni délire musical. Bien plus! si pendant que la malade est en pleine période post-convulsive on relève doucement ses paupières, le chant et les mouvements des membres inférieurs s’arrêtent aussitôt et l’on n’observe plus que la série des phénomènes vulgaires de l’hypnose provoquée dans le stade somnambulique les yeux ouverts.
Je ne veux pas insister davantage sur les particularités intéressantes que présentent les attaques d’Anaïs L..., et je passe tout de suite à l’étude de celles de sa compagne Élisabeth M...
Ons. II. — Hystérie avec attaques convulsives régulières. — Élisabeth M... est âgée de vingt-trois ans. Sa mère est morte d’une maladie du cœur et. son père d’un accident de voiture. La première était, d’un caractère indolent; le second était, au contraire, très irascible et il soufTrait souvent de migraines et de névralgies. Il avait une tante qui était, sujette à de grandes attaques de nerfs.
Vers l’âge de onze ans, Élisabeth commença à avoir des maux d’estomac et des syncopes qui devinrent très fréquentes quelques années plus tard, quand elle commença à se livrer à la masturbation. Elle n’a ôté réglée qu’à dix-neuf ans.
Elle eut sa première attaque convulsive à vingt ans, dans les circonstances suivantes : elle s’était, rendue chez son amant, et pendant qu’elle se livrait à lui, la mère du jeune homme rentra à l’improviste dans son logement. Élisabeth, affolée, ne put réussir à se cacher et elle eut sur-le-champ une attaque de nerfs des plus violentes. Depuis lors, elle a eu maintes fois des convulsions hystériques, tantôt à l’occasion d’émotions morales, tantôt sans cause immédiate.
A diverses reprises, elle a eu, à la suite des crises convulsives, des contractures permanentes des membres. Elle présente depuis longtemps une hémianesthésie sensitivo-sensorielle du côté gauche; elle est facilement hypnotisable. Elle est dans le service depuis trois mois environ, et ses attaques, qui sont très fréquentes, se présentent toujours avec les mêmes caractères.
La période præ-convulsive est habituellement fort longue; elle dure en général de deux à huit ou dix heures. Elle débute par des modifications du caractère : quelquefois la malade devient d’une gaîté exubérante, elle rit de tout, recherche des amusements enfantins, tient des propos légers; quelquefois, au contraire, elle s’ennuie, pleure pour les motifs les plus futiles et voit tout en noir. La pensée du suicide l’obsède, et un jour, dans le cours de cette période prémonitoire des attaques, elle a avalé, pour mettre fin à ses jours, un verre d’eau dans lequel elle avait essayé de faire fondre une quarantaine d’allumettes chimiques. En même temps que ces troubles psychiques, surviennent des douleurs de ventre et des maux de tète. Les douleurs de ventre sont diffuses et caractérisées par une sensation de rongement profond très pénible. Les douleurs de la tête sont contusives et limitées à la moitié gauche du crâne. « 11 me semble, dit la malade, qu’on me donne des coups de marteau sur la tempe gauche. » Quand l’attaque doit être peu violente, il n’y a pas d’autres prodromes éloignés, mais quand les convulsions doivent être intenses et prolongées, des symptômes nouveaux se produisent. Ce sont des envies de vomir, des bâillements prolongés, des secousses de hoquet convulsif, des vertiges, de la diplopie, des langueurs d’estomac et des lipothymies. Les membres sont le siège de « crispations » pénibles; les seins sont endoloris, « comme si on les serrait avec une corde » ; enfin une sensation particulière de torsion se produit dans les deux flancs, dans le bas-ventre et dans la région épigastrique. A ce moment, la malade se couche habituellement sur le ventre parce que cette position paraît sou-