DIX-HUITIÈME LEÇON
des attaques convulsives frustes et anormales
SOMMAIRE
I. Attaques convulsives incomplètes : a) par absence de la période prodromique ; b) par absence d’hvpnose consécutive ; c) par absence des périodes præ et post-convulsives.
II. Attaques convulsives anormales. Description de quelques variétés.
III. Rapports de l’hystérie et de l'épilepsie; hystéro-épilepsie à crises distinctes.
IV. Éléments du diagnostic différentiel entre les attaques hystériques et les accès
épileptiques.
Messieurs,
Chacun des phénomènes qui se succèdent dans le cours des attaques hystériques régulières peut survenir isolément à titre d’ équivalent clinique de Fattaque complète. C’est ainsi qu’on décrit, avec raison, des attaques de bâillements, de sanglots, de hoquets, de délire, de sommeil, etc. Mais ces attaques larvées (que nous étudierons en temps opportun) ne sont pas des attaques convulsives et pour le moment nous avons seulement à nous occuper des formes irrégulières des convulsions hystériques.
A ce point de vue, les attaques convulsives de l’hystérie peuvent être divisées en incomplètes et anormales. Fdles sont dites incomplètes quand l’une ou l’autre des périodes qui accompagnent habituellement les convulsions fait totalement défaut, et anormales quand les phénomènes convulsifs, atténués ou modifiés dans leurs apparences symptomatiques, présentent des caractères très différents de ceux qu’ils revêtent dans les attaques régulières.
Commençons par étudier les attaques incomplètes.
ATTAQUES 1 NCOM PLETES.
Il existe trois variétés distinctes d’attaques convulsives incomplètes. Dans la première, la période præ-convulsive fait seule défaut; dans la deuxième, la période post-convulsive est seule absente; dans la troisième, les périodes præ et post-convulsives manquent toutes les deux. En d’autres termes, il y a des attaques hystériques composées de prodromes et de convulsions sans hypnose consécutive; d’autres sont constituées par des convulsions et de l’hypnose consécutive sans phénomènes prémonitoires; d’autres, enfin, sont uniquement formées par des convulsions qui éclatent sans avoir été précédées de prodromes et qui se terminent sans être suivies de sommeil hypnotique. Nous avons dans nos salles des exemples de chacune de ces variétés.
a) Attaques convulsives incomplètes par absence de la période prodromique . — Cette variété des attaques hystériques est relativement rare. Chez la plupart des malades, les convulsions sont précédées par les prodromes complexes que nous avons analysés dans la dernière leçon. Mais dans quelques cas exceptionnels elles débutent soudainement sans qu’aucun symptôme précurseur ait permis de prévoir leur explosion prochaine. Un de nos hystériques mâles est sujet à des attaques de ce genre. Voici le résumé de son observation :
Observation I. — Hystérie avec attaques convulsives débutant sans auras. — Cab..., âgé de vingt et un ans, est un garçon vigoureux, d’une constitution robuste, n’ayant pas du tout les apparences féminines qu’on considérait jadis comme un des symptômes habituels de l’hystérie masculine. Son père, âgé de cinquante- neuf ans, jouit d’une bonne santé; sa mère, d’une violence excessive, a été enfermée en 1877 dans une maison d’aliénés pour un accès de manie aiguë. Cab... a toujours été « violent et emporté comme sa mère ». Vers l’âge de quatorze ans, il a été incommodé par un hoquet persistant, qui a résisté pendant six mois consécutifs à une foule de traitements. A dix-sept ans, après une altercation avec ses parents, il quitta la maison paternelle et se fit matelot. Quelques années plus tard, à la suite d’une querelle futile dans laquelle il blessa grièvement une personne, il eut peur d’être poursuivi et s’engagea dans la légion étrangère.
Jusqu’en 1884 sa santé ne laissa rien à désirer; il ne faisait du reste, aucun excès de boisson ni de femmes.
Le 12 avril 1884, à l’affaire de Hong-Hoà (Tonkin), il reçut une balle morte sur la région temporale gauche. 11 perdit connaissance sur le coup et les jours suivants il fut en proie à un délire violent. La plaie n’était cependant pas très grave; il n’y avait pas de fracture du crâne; les téguments seuls étaient le siège d’une meurtrissure qui guérit rapidement.
Néanmoins, à partir de cette époque, Cab... devint sujet à des maux de tète fréquents, à des cauchemars pénibles et même à des hallucinations terrifiantes dans lesquelles il se croyait toujours attaqué par des Chinois. 11 avait, dit-il, les idées troublées; il était, comme aliéné, ne se rappelant de rien, ne faisant attention à personne, oubliant les affaires du service et négligeant de saluer les officiers qui passaient auprès de lui. Renvoyé en Afrique dans le courant de 1885, il éprouva tout d’abord une légère amélioration, mais le 28 décembre 1885 il eut subitement, au milieu d’une rue d’Oran, une grande attaque convulsive, avec perte complète de connaissance, suivie d’une paralysie flaccide et prolongée du membre supérieur gauche. A partir de ce moment, il eut très fréquemment des attaques analogues. A leur suite, il avait tantôt des rétentions d’urines, tantôt du mutisme, tantôt de la cécité, tantôt des contractures des membres. Rapatrié en France pour ces accidents, il fut admis à la Salpêtrière dans le service de M. Charcot. Les attaques survenaient alors jusqu’à dix et douze fois par jour. Elles étaient quelquefois annoncées par des vertiges et par la sensation d’une houle qui partait de l’abdomen et remontait vers la gorge. Après un traitement régulier qui ne se prolongea pas moins de trois mois et demi, le malade quitta Paris assez bien rétabli pour entreprendre un voyage au Brésil. La première partie de la traversée se passa sans incidents, mais au retour les attaques reparurent, et Cab... entra dans notre service aussitôt que son navire fut arrivé à Bordeaux. J’ai déjà eu l’occasion de vous montrer à diverses reprises cet intéressant malade. C’est sur lui en particulier que nous avons étudié le phénomène de la thermoanesthésie et analysé les troubles de la motilité résultant de la perte de la conscience musculaire (leçon X, page 115). Je n’en finirais pas si je voulais vous raconter tous les accidents qu’il a présentés depuis son entrée à l’hôpital, mais je dois vous indiquer avec quelques détails comment évoluent ses attaques.
Elles sont remarquables par la soudaineté de leur début. Aucun malaise prémonitoire, aucune sensation prodromique précise ne les précèdent. Le malade est frappé inopinément au milieu d’une conversation, d’une promenade, d’un repas, etc. Il ne pousse pas de cri initial comme les épileptiques vrais; mais, comme eux, il tombe lourdement et tout d’une pièce. En général, la chute a lieu sur le côté droit. Au moment où elle se produit, les muscles sont déjà le siège d’une rigidité tétanique générale qui persiste pendant quelques secondes. Puis le tronc et les membres s’agitent dans des convulsions cloniques désordonnées pendant quatre à cinq minutes. Après cela, le malade se relève; il se dirige en titubant et avec un air égaré vers le chevet de son lit; il s’assoit sur une chaise, appuie son visage sur son oreiller et se met à sangloter et à pleurer à chaudes larmes, sans qu’il soit possible de savoir le motif de sa tristesse, car il ne répond