RAPPORTS DE L’HYSTÉRIE ET DE L’ÉPILEPSIE
Cette opinion est en opposition formelle avec la majorité des faits cliniques; cependant, il faut avouer qu’on rencontre de loin en loin des exemples qui semblent la confirmer, .le connais une dame de quarante ans dont l’histoire est, à ce point de vue, très instructive. Cette dame, qui appartient à une famille de névropathes, a joui jusqu’à l'àge de vingt-quatre ans d’une bonne santé. A cette époque, elle eut, à la suite d’une frayeur, des accès convulsifs avec perte de connaissance, cri initial, morsure de la langue, miction involontaire et sommeil stertoreux consécutif, que les médecins consultés considérèrent comme étant de nature épileptique. Elle suivit avec persévérance un traitement dont le bromure de potassium formait la base, et, après trois ans, elle fut débarrassée de ses grandes crises. Mais, à leur place, elle eut des accidents hystériques qui persistèrent seuls pendant quatorze ans. C’étaient de petites attaques convulsives sans perte complète de connaissance, présentant tous les caractères des attaques atténuées de l’hystcrie bénigne. L’an dernier, les accidents prirent une tout autre apparence. .M,n0 X... devint sujette à des absences, sans convulsions, se répétant plusieurs fois par jour et s’accompagnant chaque fois de miction involontaire. En outre, elle eut, à plusieurs reprises, de grands accès convulsifs ayant toutes les apparences symptomatiques du grand mal comitial : cri, chute, perte complète de connaissance, rigidité tétanique des membres, secousses convulsives brèves et saccadées, écume sanglante aux lèvres, miction involontaire, sommeil stertoreux, hébétude consécutive. Un jour ces accès se reproduisirent une douzaine de fois à de courts intervalles, et il en résulta un véritable état de mal, avec élévation de la température, sueurs profuses, coma, qui mit en danger la vie de la malade. Elle guérit cependant, et depuis lors elle n’a plus que des accidents hystériques légers.
Je veux bien admettre, pour ne pas opposer un seul fait aux nombreuses observations sur lesquelles est basée la doctrine de la dualité, que la malade dont je viens de vous raconter brièvement l’histoire n’a jamais eu d’épilepsie vraie, que c’est une hystérique dont les attaques ont revêtu incidemment les apparences de l’épilepsie; mais vous conviendrez qu’en présence de cas analogues, nos devanciers sont bien excusables d’avoir supposé que l’épilepsie pouvait dériver de l’hystérie par voie d’aggravation ou de transformation directe.
Dans tous les cas, il s’agit là de faits exceptionnels dont il serait
illogique d’exagérer l’importance. Quelle que soit leur valeur, il n’en reste pas moins acquis que l’hystérie et l’épilepsie sont deux maladies distinctes. Et, remarquez-le bien, cette distinction nosographique n’a pas seulement un intérêt doctrinal; elle a aussi dans la pratique un intérêt de premier ordre. L’épilepsie, en effet, est une maladie fort grave, à évolution progressive, qui peut être quelquefois heureusement modifiée par l’usage des préparations bromurées, mais qui aboutit le plus souvent, à la longue, à une déchéance graduelle des facultés intellectuelles. Si l’hystérie appartenait à un titre quelconque ii la famille épileptique, elle devrait avoir la même évolution, provoquer les mêmes conséquences, être modifiée par les mêmes traitements que les autres affections de nature épileptique. Or, l'observation apprend que l’hystérie, même dans ses formes les plus sérieuses, a une marche essentiellement irrégulière, qu’elle n’aboutit jamais a la démence, qu’elle n’est pas utilement influencée par les préparations bromurées, et qu’en lin de compte elle comporte un pronostic imcomparablement moins sévère que les manifestations de nature épileptique. Dès lors le médecin soucieux de l’intérêt de ses malades et de sa propre réputation doit s’attacher a reconnaître derrière les apparences variables des convulsions auxquelles peuvent donner lieu l’hystérie et l’épilepsie, la nature même de la névrose qui est en cause, car c’est de la nature de la maladie provocatrice, et non pas de la forme des accidents convulsifs, que découlent le pronostic et les indications thérapeutiques.
Les éléments du diagnostic différentiel entre les convulsions hystériques et les convulsions épileptiques peuvent être puisés : 1° dans les antécédents des malades; 2° dans les caractères des accidents convulsifs; 3° dans les symptômes persistant dans les intervalles des crises convulsives.
Antécédents des malades. — Les antécédents héréditaires ne fournissent guère d’indications précises a cause de l’ignorance dans laquelle nous sommes des lois qui président à la transformation des accidents névropathiques dans les familles. L’hystérie et l’épilepsie peuvent également bien se développer chez des descendants d’aliénés, d’originaux, de violents, d’alcooliques, etc,.
DIAGNOSTIC DES ATTAQUES HYSTÉRIQUES
et nous ne sommes pas encore en mesure de prévoir, de par l’étude de la généalogie pathologique d’un enfant, si la tare névropathique héréditaire se traduira chez lui sous telle ou telle forme déterminée, s’il deviendra épileptique, hystérique, vésanique, etc., ou même s’il n’échappera pas complètement aux influences funestes de son origine.
En revanche, les antécédents pathologiques ont une importance considérable. L’épilepsie débute généralement dans le jeune âge, entre cinq et neuf ans, par des accès complets, ou par des accès frustes de vertige ou de petit mal. L’hystérie, au contraire, n’éclate habituellement qu’après la puberté, et, si elle donne lieu à des accidents infantiles, ces accidents se manifestent par des symptômes qui ne ressemblent en rien à ceux des vertiges épileptiques. En outre, ainsi que je vous le faisais observer dans la dernière leçon, la première attaque hystérique est presque toujours la conséquence immédiate d’un grand ébranlement moral, tandis que le premier accès épileptique survient sans provocation directe, sans cause connue, souvent pendant la nuit. Défiez-vous à ce propos des récits des malades et de leurs parents. Le besoin de tout expliquer est une des faiblesses de l’esprit humain. On vous racontera très souvent, en vous présentant des épileptiques avérés, que leur maladie a débuté à la suite d’une frayeur. Ne soyez pas trop crédules, exigez des réponses précises, comparez les dates, et vous apprendrez habituellement que la frayeur incriminée a eu lieu plusieurs mois avant ou même après le premier accès, et cju’antérieurement le malade était sujet depuis longtemps à des absences ou à des vertiges. « Ce n’était presque rien, » vous diront les parents, mais ce sera néanmoins d’un poids énorme pour établir votre diagnostic; car ces accidents, insignifiants en apparence, ont, en réalité, une signification clinique tout à fait précise : ils annoncent l’épilepsie et sont étrangers à l’hystérie.
2° Caractères des accidents convulsifs. — Dans les cas simples, qui sont de beaucoup les plus fréquents, les caractères des convulsions permettent de reconnaître sans difficulté la nature de la névrose provocatrice, car rien ne ressemble moins à une attaque d’hystérie franche qu’un accès de vrai mal comitial. Mais pour bien apprécier ces caractères, il faudrait être témoin des convulsions, et, le plus souvent, le médecin n’assiste pas aux accidents convulsifs pour lesquels on vient le consulter. On lui raconte la scène
et oo lui demande de se prononcer d’urgence sur la nature de la maladie. Ce sont là des conditions très défavorables à l’établissement d’un diagnostic précis; cependant on arrivera ordinairement à la solution exacte du problème en s'attachant à obtenir des malades des réponses catégoriques sur quelques détails déterminés de la symptomatologie des accidents.
Les plus importants de ces détails sont les suivants :
a) Les convulsions sont-elles annoncées par des prodromes lointains ou rapprochés, ou bien débutent-elles assez soudainement pour terrasser le malade et le faire tomber n'importe où, fût-ce dans le feu, sans qu’il puisse faire un seul pas pour éviter les dangers d’une chute malheureuse? Dans le premier cas, il y a beaucoup de chances pour qu’on ait affaire à des convulsions hystériques; dans le second, il est très vraisemblable qu’il s’agit d’accidents épileptiques.
b) Les convulsions éclatent -elles quelquefois la nuit, pendant le sommeil? Si oui, c’est sans doute l’épilepsie qui en est cause, car il est infiniment rare que les attaques hystériques surviennent pendant le repos de la nuit.
c) Le malade pousse-t-il un seul cri inarticulé au début des convulsions, ou bien en pousse-t-il plusieurs dans le cours de l’attaque? S’il ne pousse qu’un seul cri bref, étouffé, rauque, songez à l’épilepsie. Si, au contraire, il en pousse plusieurs, si surtout il profère quelques exclamations articulées, quelques paroles distinctes, repoussez l’hypothèse de l’épilepsie et retournez-vous du côté de l’hystérie.
d ) Le malade se mord- il la langue? A-t-il de l’écume sanglante aux lèvres? Urine-t-il et défèque-t-il inconsciemment pendant les convulsions? Si oui, c’est selon toute probabilité un épileptique, car il est très rare que ces phénomènes se produisent pendant les attaques hystériques. La miction et la défécation involontaires, en particulier, sont si fréquentes dans les accès d’épilepsie et si exceptionnelles dans les attaques d’hystérie, qu’elles ont presque la valeur d’un symptôme pathognomonique.
e) Que se passe-t-il après que les convulsions sont terminées? Le malade, étourdi et hébété, s’endort- il profondément comme un homme ivre, ou bien reprend -il aussitôt sa gaîté ordinaire et ses occupations habituelles? S’il tombe dans un sommeil stertoreux profond, il est probablement épileptique; s’il reprend rapidement son activité physique et intellectuelle, il y a plus de chances pour
DIAGNOSTIC DES ATTAQUES HYSTÉRIQUES
qu il soit hystérique. Cette étude des conséquences immédiates des convulsions aurait encore plus de valeur si les convulsions s’étaient quelquefois répétées à de courts intervalles, de façon à devenir subintrantes. Quand les accès épileptiques se succèdent ainsi coup sur coup, il en résulte rapidement un état de mal des plus graves, qui s’accompagne de fièvre, de coma, et se termine bientôt par la mort. La répétition, même très fréquente, des attaques hystériques n’a pas de semblables effets. Au milieu des convulsions hystériques les plus violentes et les plus prolongées, la température reste normale et la vie n’est pas en danger.
f) Les accidents surviennent-ils régulièrement toutes les semaines, tous les mois, tous les deux mois, sans être influencés par les circonstances extérieures, ou bien se montrent-ils par séries, à intervalles inégaux, sous l’influence d’excitations morales non douteuses? Dans le premier cas, ils sont vraisemblablement de nature épileptique; dans le second, ils sont probablement liés à l’hystérie.
Lorsque votre enquête aura porté successivement sur les différents points que je viens de vous signaler, vous serez, en général, suffisamment éclairés pour formuler votre diagnostic. Si cependant il vous restait quelques doutes, vous pourriez tenter de les dissiper en cherchant à provoquer une attaque convulsive par l’excitation artificielle des zones spasmogènes que nous étudierons dans la prochaine leçon et à l’arrêter ensuite par la pression d’une zone spasmo-frénatrice. La découverte de ces zones trancherait sûrement la difficulté, car l’hystérie seule donne lieu à des accidents convulsifs susceptibles d’être excités ou suspendus à volonté par de pareils procédés.
Enfin, dans les cas difficiles, vous pourriez encore chercher des éléments de diagnostic dans l’analyse des urines rendues par les malades avant et après les paroxysmes convulsifs. Il résulte, en effet, des recherches très intéressantes de MM. Lépine et Jacquin l, Mairet2, Gilles de La Tourette et Cathelineau 3, que l’hystérie et l’épilepsie ont des caractéristiques chimiques différentes. Après les accès épileptiques tous les excreta urinaires, particulièrement l’urée et l’acide phosphorique, sont augmentés tandis qu’ils sont
1 Lépine et Jacquin, Sur l’excrétion de l’acide phosphorique par l’urine dans ses rapports avec celle de l’azote ( Revue mensuelle ds médecine et de chirurgie, 1879).
2 Mairet, Recherches sur l’élimination de l’acide phosphorique chez l'homme sain, l'aliéné, l’épileptique. Paris, 1884.
3 Gilles de La Tourette et Cathelineau, La nutrition dans l’hystérie. Paris, 1890.
diminués après les attaques hystériques. De plus, après les accès d’épilepsie, les phosphates terreux (de chaux et de magnésie) et les phosphates alcalins (de soude et de potasse) restent dans le même rapport qu’à l’état normal, c’est-à-dire dans celui de 1 à. 3. Au contraire, après les attaques d’hystérie, le rapport des phosphates terreux et alcalins tend à s’égaliser, à devenir comme 1 est à 1.
Ces variations dans la composition des urines sont résumées dans le tableau suivant :