I. Définition et historique des zones spasmogènes
IL Étude expérimentale des zones spasmogènes sur quelques malades du service.
III. Nombre, distribution topographique, étendue des zones spasmogènes.
IV. Zones spasmogènes et zones spasmo-frénatrices. Zones spasmogènes à effets incom-
plets. Apparition et disparition spontanées des zones spasmogènes.
V. Absence des zones spasmogènes dans certains cas d’hystérie vulgaire.
Messieurs,
Pour vous faire comprendre tout de suite l’intérêt de l’étude que nous allons entreprendre, je commencerai par vous rendre témoins d’une expérience clinique.
La malade que je vous présente est une hystérique admise depuis quelques jours dans le service. En ce moment, elle est calme, tranquille, gaie et n’éprouve aucune des sensations pénibles qui précèdent habituellement ses attaques convulsives. Sans rien lui dire, j’exerce une compression brusque sur un point de sa colonne vertébrale. Aussitôt elle perd connaissance, ses muscles se tétanisent, sa face se congestionne, puis elle commence à pousser les cris et à exécuter les grands mouvements du tronc et des membres qui caractérisent la phase clonique de l’attaque hystérique. 11 a suffi de cette pression relativement modérée sur une région déterminée du corps, pour provoquer immédiatement l’explosion de l’attaque convulsive.
Si maintenant nous abandonnions la malade à elle-même, l’attaque provoquée évoluerait comme le font les attaques spontanées : elle durerait un quart d’heure, une demi-heure, peut-être même davantage. Dans tous les cas, elle fatiguerait inutilement la malade et serait pour nous, dans le moment présent, une cause de dis-
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tractions gênantes. Heureusement nous pouvons l’arrêter aussi brusquement que nous l’avons provoquée : il suffit, pour cela, de comprimer fortement la région ovarienne gauche. Vous voyez que sous l’influence de cette compression les convulsions s’apaisent; la malade reprend connaissance, elle se relève seule; la voilà revenue complètement à son état normal.
Ainsi, Messieurs, il est possible, en excitant certains points du corps des hystériques, de provoquer ou de faire cesser instantanément les attaques convulsives. Le nom de zones hystérogènes a été donné aux régions du corps dont l’excitation artificielle donne ces résultats, à une époque où on ne connaissait pas d’autres accidents hystériques susceptibles d’être actionnés par des excitations périphériques. Aujourd’hui qu’on en connaît plusieurs autres, le nom de zones hystérogènes doit devenir un terme générique comprenant autant d’espèces qu’il y a de symptômes différents déterminés par leur excitation, et chacune de ces espèces doit recevoir un nom spécial. C’est pourquoi je vous propose d’appeler zones spasmogènes celles qui provoquent les attaques convulsives, et zones spasmo-f rénatrices celles qui les arrêtent.
Les phénomènes de provocation ou d’arrêt des convulsions chez les hystériques, par l’excitation de certaines zones périphériques, ont été découverts par M. Charcot et étudiés par quelques-uns de ses élèves : MM. Bourneville et Regnard l, Paul Richer 2 3 et Buet *.
Sans doute, avant les recherches de M. Charcot, il existait dans la science des observations dans lesquelles il était indiqué que l’excitation de certains points du corps des hystériques pouvait donner lieu à l’explosion immédiate des convulsions. Pomme, Négrier, Schutzenberger, Piorry, Landouzy, Baillif, Rosenthal avaient rapporté, avec plus ou moins de détails, quelques faits de ce genre; mais c’étaient là des cas isolés, sans lien commun et par conséquent sans portée scientifique.
1 Bourneville et Regnard, Iconographie photographique cle la Salpêtrière. Paris, 1879-1880, t. III, p. 36-88.
2 Paul Richer, Eludes cliniques sur l’hgsléro - épilepsie ou grande hystérie. Paris, 1881, p. 32-40.
3 Buet, Des zones hystérogènes. Th. doct., Paris, 1881,
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On savait aussi que les convulsionnaires de Saint-Médard étaient soulagées par la pratique des secouru, pratique qui consistait à frapper violemment certaines parties de leur corps ou à exercer sur leur ventre des pressions considérables. Mais personne ne se doutait qu’il y eût au milieu des récits invraisemblables des miracles du diacre Paris un fond de vérité utilisable, et qu’il fût possible d’arrêter brusquement les attaques de la plupart des hystéro-épileptiques de nos jours par la pression énergique de l'abdomen, comme on le faisait chez les convulsionnaires du siècle dernier.
D’après M. Charcot, les zones excitatrices ou frénatrices des attaques peuvent siéger sur différents points du corps. A V abdomen, elles occupent de préférence la région ovarienne, l’épigastre, le pli de l’aine; au thorax, on les observe surtout; sur les seins, le voisinage de la clavicule, les espaces intercostaux, les apophyses épineuses; à. la tête, on les trouve fréquemment sur le vertex, le globe de l’œil, la région malaire.
Leur étendue est en général limitée à quelques centimètres carrés. Leur nombre est très variable : quelques sujets n’en présentent qu’une seule; d’autres en possèdent jusqu’à dix, douze et même davantage.
Dans la majorité des cas elles sont unilatérales et occupent le côté hémianesthésié; mais elles peuvent fort bien être bilatérales et se rencontrer sur des parties du corps dont la sensibilité est tout à fait normale.
Elles ne sont pas toutes également excitables. Quelquefois la pression la plus légère détermine les convulsions; d’autres fois il faut exercer sur elles une pression énergique pour provoquer les attaques.
Elles sont ordinairement le siège de douleurs assez vives pendant les prodromes des attaques spontanées.
Elles peuvent disparaître tout à coup sous l’influence d’émotions morales, ou lentement par le fait de la guérison graduelle de l’hystérie.
Chez quelques malades, les convulsions provoquées par la pression légère d’une zone déterminée, peuvent être subitement arrêtées par la pression plus énergique de la même zone.
Tels sont les principaux résultats des recherches faites à la Salpêtrière.
Dans ces dernières années, deux de vos anciens camarades,
MM. Raoul Oaube1 et Lichtwitz*, ont repris, sous ma direction, l'étude des zones spasmogènes, et signalé, dans leurs thèses de doctorat, plusieurs détails intéressants qui avaient échappé à l'attention de leurs devanciers. Les développements qui vont suivre vous mettront au courant de ces particularités.
L’existence de zones spasmogènes est très fréquente chez les hystériques. Presque toutes nos malades en possèdent plusieurs, disséminées sur différents points du corps. Kn voici quelques-unes:
Marie M... est une jeune fille de dix-neuf ans, entrée dans le service pour de petites attaques de nerls qui sont loin d’avoir la violence des grandes attaques hystéro-épileptiques. Après une période prodromique pendant laquelle la malade devient sombre, lugubre et est en proie à quelques hallucinations lui rappelant certaines scènes de sa vie passée, Y aura débute par une sensation douloureuse très pénible ayant pour siège la partie externe du sein gauche. A ce moment le cœur bat avec violence; la malade saisit à pleines mains le sein douloureux en criant : « Je souffre, soulagez -moi; ça serre! ça serre!» Puis une douleur survient au creux poplité et à l’ovaire gauches; quelque chose part de ces régions et monte à l'estomac et au cœur. Alors la malade pousse un cri, et l’attaque convulsive commence.
Mlle est caractérisée par une succession irrégulière de cris incohérents et de mouvements brusques de llexion et d’extension des membres et du tronc, sans traces de contracture épileptoïde. Après les convulsions il y a une phase délirante relativement prolongée. Dans l’intervalle des attaques la malade est hypoesthésique du côté gauche.
Ce sont là des symptômes appartenant aux formes atténuées de la petite hystérie. Néanmoins cette malade a plusieurs zones spasmogènes très actives. 11 suffit de presser très légèrement le bord externe du sein gauche pour provoquer immédiatement l’attaque convulsive, et quand les convulsions sont commencées, on peut les faire cesser brusquement par une compression énergique de la région ovarienne gauche.
1 Raoul Gaube, Recherches sur les zones hystérogènes. T 1 1 . doct., Bordeaux, 1882.
2 Lichtwitz, Les anesthésies hystériques des muqueuses et des organes des sens et les zones hystérogènes des muqueuses. Th. doct., Bordeaux, 1887.
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Indépendamment de cette zone spasmogène du sein gauche, Marie M... en possède deux autres placées sur les membres : la première au niveau du pli du coude gauche, la seconde dans le creux poplité du même côté (fig. 18). La compression de 1 un ou l’autre de ces points provoque l’attaque tout aussi sûrement que la compression du sein.
Fig. 18. — Zones spasmogènes cl spasmo-frénatrices de Marie M...
Dans celle figure, ainsi que dans les suivantes, les zones spasmogènes sont indiquées par des taches noires et les zones spasmo-frénatrices par de simples lignes de coniours. Les parties ombrées représentent la topographie de l’anesthésie cutanée.
Emma B... est âgée de trente et un ans. Elle est malade depuis près de neuf ans. Ses premières attaques d’hystérie sont survenues à la suite d’émotions morales violentes. Sa situation s’est notablement aggravée depuis 1877, époque à laquelle elle fut vivement impressionnée par la nouvelle de la mort subite de son amant. Actuellement elle est hémianesthésique gauche et elle a trois ou quatre attaques spontanées par jour. Une demi-heure avant ces attaques elle éprouve un malaise général et ressent des douleurs violentes dans la région périorbitaire droite, dans les mollets et
le long du rachis. Puis une boule se détache de l’ovaire, monte au creux de l’estomac. A ce moment la malade étoulï'e et perd connaissance. L’attaque convulsive est caractérisée par une contracture généralisée avec immobilité tétanique des quatre membres. Cet état dure de trente à quarante minutes, et il est suivi d’une période délirante assez longue.
Fig. 19. — Zones spasmogènes et spasmo-frénatrices de Emma B...
Emma a plusieurs zones spasmogènes ( fig . 19); on en trouve une au niveau des apophyses épineuses de la région dorsale moyenne, une sur chaque sein, une au-dessus et une au-dessous de l’orbite du côté droit, une au niveau de chaque pli du coude et une dans chacun des deux creux poplités. La pression de l’une ou l’autre de ces zones provoque instantanément l’attaque, et quand l’attaque est commencée, la compression énergique de l’ovaire gauche en arrête brusquement l’évolution.
Voici une troisième malade, Léonie P..., dont les attaques hystériques sont caractérisées par des sanglots sans convulsions cloniques des membres. C’est une petite femme, brune, chétive, âgée
DES ZONES SPASMUGÈNES.
de dix-huit ans, qui parait n’avoir jamais eu de grandes attaques convulsives. Elle est hypoestliésique du côté gauche. Il ne se passe pas de jour qu’elle n’ait plusieurs attaques de sanglots. Ces attaques sont annoncées par un besoin d’activité inaccoutumé; la malade marche dans la salle, elle court d'un lit à l’autre. L aura
débute par une douleur aiguë, profonde, ayant pour siège le sein gauche. Après quelques instants la douleur gagne le sein droit; le pli du coude des deux côtés et le jarret gauche deviennent
I'k;. “20. — Zones spasinogèncs el spasino-frénalriccs de Lüonie P...
douloureux; quelque chose de mal défini s’élève du flanc gauche, monte au cœur, puis à la gorge, et, a ce moment précis, la malade perd connaissance. Ses membres deviennent raides et elle commence à sangloter bruyamment sans avoir eu de convulsions cloniques. Cet état dure de dix minutes à une heure; il cesse spontanément sans être suivi de délire. De même que chez les malades précédentes, on trouve chez Léonie P... plusieurs zones spasmogènes très actives (/Ig. 20). Elle en a une au-dessus de chaque sein, une au niveau de chaque pli du coude, une dans le creux poplité gauche.
RAPPORTS AVEC 1/ANESTÜÉSlE.
.le comprime l'une de ces zones, celle du creux poplité gauche, et voilà que la raideur générale des membres et les sanglots commencent aussitôt à se produire. Je comprime la région ovarienne gauche, et tout rentre aussitôt dans l’ordre; la malade a déjà repris connaissance; la contracture a disparu; les sanglots ont cessé comme par enchantement. La pression de l’ovaire a donc une action frénatrice, tandis que la pression des zones des seins et des membres a une influence excitatrice.
Il convient de noter ici que la zone ovarienne est plus puissante que les autres. Je vais vous en donner la preuve en répétant une expérience souvent pratiquée par M. Charcot : Avec une main je comprime l’ovaire gauche, tandis qu’avec l’autre je presse sur l’une des zones sus-mammaires. Dans ces conditions, l’attaque ne se produit pas: l’influence spasmo- frénatrice de la compression ovarienne domine et paralyse l’influence spasmogène de la compression de la zone sus- mammaire.
Vous pouvez vérifier. Messieurs, sur les trois malades que je viens de faire passer sous vos yeux, l’irrégularité signalée par M. Charcot et ses élèves dans le nombre et la topographie des zones spasmogènes.
Chez Marie M... (P g. 18), hémi-hypoesthésique gauche, il existe trois zones excitatrices (sein, pli du coude, creux poplité) qui toutes sont placées sur le côté gauche du corps, et une zone frénatrice au niveau de la région ovarienne du même côté.
Léonie P... (pg. 20), également hypoesthésique du côté gauche, possède cinq zones spasmogènes — trois à gauche (sein, pli du coude, creux poplité), deux à droite (sein, pli du coude) — et une zone spasmo -frénatrice dans la région ovarienne gauche.
Enfin, chez Emma B... fpg. 19), qui est franchement hémianesthésique gauche, on trouve une zone excitatrice médiane (apophyses épineuses de la région dorsale), trois zones latérales gauches (sein, pli du coude, jarret) et cinq zones latérales droites (régions sus-orbitaire et sous-orbitaire, sein, pli du coude, jarret). En outre, la région ovarienne gauche est le siège d’une zone frénatrice.
Il n’y a donc aucun rapport constant entre la distribution topo-
UES ZOisES SPASMOGÈNES.
graphique des zones hystérogènes et celle de l'hémianesthésie hystérique. Le plus souvent les zones se trouvent du môme côté que l’hémianesthésie; mais elles peuvent exister aussi sur les régions sensibles du corps. Chez quelques sujets elles occupent môme exclusivement le côté non anesthésié. Une des malades de notre service, la nommée Paule C..., fournit un exemple de ce mode anormal de répartition des zones spasmogènes. C’est une hystérique, âgée de vingt ans, qui nous a été envoyée de Mirande
(Gers), pour des accidents convulsifs de la plus grande violence. Quand elle est arrivée dans le service, elle avait une contracture hystérique persistante du membre inférieur gauche. Aujourd’hui la contracture a disparu, et les attaques sont beaucoup moins violentes et beaucoup moins fréquentes qu’elles ne l’étaient il y a quelques mois.
Paule C... est hémianesthésique du côté droit (fig. 21). Nous lui connaissons six zones spasmogènes. L’une d’elles est médiane; elle est placée exactement au sommet des apophyses épineuses, de