CERVEAU DES ANIMAUX VERTÉBRÉS
obscures à l’époque où elles étaient faites, les progrès de la science ont aujourd’hui donné une réponse. Bien que nous ignorions encore quelle est la matière qui produit le changement chimique que le nerf occasionne dans la fibre, et si elle est la même que celle qui nous donne des sensations, nous savons du moins que cette matière est transmise par des filets nerveux différents, les uns servant exclusivement à la sensibilité, les autres au mouvement; que c'est en raison de l’attribution d’une portion spéciale de la moelle épinière à chacune de ces fonctions que nous pouvons , dans certaines maladies, conserver le libre mouvement de nos membres, en y perdant tout sentiment, et réciproquement; enfin, que dans ce cas l’altération affecte le centre nerveux, et non pas l’organe extérieur (I).]
Il y a des effets qui tiennent à l’imagination, comme le mouvement volontaire tient à la volonté. Us se réduisent presque à une augmentation subite de certaines sécrétions, ou à l’accumulation du sang dans certaines parties ; et il faut, avant d’en chercher l’explication , examiner la part que le système nerveux peut avoir dans les fonctions purement végétatives de notre corps.
Cette part n’est pas douteuse : on sait que l’influence des nerfs sur les organes vitaux, et de ceuxci sur les nerfs, est réciproque. Le chagrin, l’excès dans l’application de l’esprit, altèrent la digestion, diminuent la sécrétion du suc gastrique, celle de la semence; d’un autre côté, un estomac trop chargé émousse la sensibilité, appelle le sommeil. Si on répète trop souvent ce genre d’excès, on s’appesantit l’esprit. Une dépense excessive de fluide spermatique détruit la mémoire, éteint l’imagination, rend sensible et craintif à l’excès ; les remèdes propres à raviver la faculté de penser donnent aussi de l’énergie et de la vigueur aux organes vitaux. Les maladies qui abattent le plus la faculté de sentir et de penser font aussi tomber le corps dans un état d’inertie dont une prompte dissolution est bientôt la suite; celles qui exaltent cette faculté jusqu’à la fureur sont ordinairement accompagnées de chaleur, d’irritation et d’une augmentation de vitesse dans tous les mouvements vitaux.
Si on y fait attention, on verra que la pari que les nerfs prennent à toutes ces fonctions peut se réduire à leur influence sur l’irritabilité des artères. C’est en maintenant cette irritabilité que les nerfs propagent la circulation jusqu’aux dernières extrémités des vaisseaux, et qu’ils entretiennent
( i) On lisait dans la première édition : « Quelques personnes ont pensé que les enveloppes des nerfs étaient le conducteur de leur force motrice, et leur partie médullaire celui de leur sensibilité. On pourrait ajouter aux raisons qu’elles en ont données que les enveloppes
toutes les sécrétions ; c’est en l’exaltant qu’ils augmentent ces sécrétions.
Or tous les changements physiques qui ont lieu dans le corps, par suite des images qui occupent notre esprit, rentrent dans le même ordre d’action. Dans l’état ordinaire, noire âme n’a aucun empire sur les organes de la circulation; la volonté ne peut en arrêter le jeu; mais lorsque des images vives exaltent tout ou partie du système nerveux, leur influence s’étend jusqu’à cette partie des fibres musculaires qui président à la circulation : ainsi l’espoir d’un événement très-désiré fait palpiter le cœur ; des idées voluptueuses portent le sang dans les cellules des oorps caverneux et produisent l’érection ; la colère, la honte, le portent à la peau du visage, d’où il est repoussé ensuite par la réaction des vaisseaux : c’est pourquoi ces passions font rougir et pâlir ; une terreur subite augmente sur-le-champ la sécrétion des sucs intestinaux et cause une diarrhée; l’aspeet d’un bon repas fait jaillir la salive d’un affamé; il lui suffit même d’en entendre parler, pour que l’eau lui on vienne à la bouche, comme il suffit à un homme délicat d’entendre parler de choses dégoûtantes pour que son estomac se soulève. La tristesse et la joie, portées à l’excès, augmentent tellement la sécrétion des larmes, qu’elles ne peuvent s’écouler par les points lacrymaux, et qu’elles tombent sur la jouo.
Dans d'autres circonstances, l’action de l’imagination ne sort pas du système nerveux. Elle se borne à produire des sensations dans certaines parties du corps, indépendamment de toute impression extérieure ; la crainte, l’espérance qui en est toujours mêlée, produisent une sensation singulière dans la région précordiale. Cette sensation, qui a lieu sans doute dans les plexus de cette région, est d’ordinaire le précurseur du relâchement de ventre qu’excitent les nerfs qui sortent de oes plexus : comme, par une marche contraire, l’accumulatiou du sang dans les corps caverneux est le précurseur de cette sensation si vive qui est portée à son comble à l'instant de l’éjaculation. Des efforts pour se rappeler à la mémoire certains états douloureux que l’on a éprouvés ramènent quelquefois ces états eux-mèmes.
La susceptibilité du système nerveux, pour être ainsi gouverné par l’imagination, peut varier encore plus que celle pour éprouver des sensations extérieures. L’àge de l’individu, son sexe, sa santé, la manière dont il a été élevé corporellement et moralement, l’empire que sa raison a sur son imagination, l’état momentané de son âme, produisent
des nerfs communiquent avec les ventricules par le moyen des plexus choroïdes qui sont des continuations de la pie-mère. Cependant il laut avouer que cette idée est encore trop hypothétique. ..
ARTICLE DEUXIÈME. — SYSTÈME NERVEUX CONSIDÉRÉ EN ACTION
à cet égard des différences étonnantes, et comparables à celles que les maladies, le sommeil, les drogues, etc., peuvent apporter à la susceptibilité pour les sensations.
Il se manifeste encore dans le système nerveux certains phénomènes qui dépendent de l’union de divers nerfs entre eux, soit par des cordons qui les unissent, soit par l'intermède du cerveau. Ces phénomènes se nomment sympathies. Ils consistent en mouvements involontaires, qui même no sont point dus à des contractions musculaires, ou bien en sensations qui ont lieu dans des endroits differents de ceux qui sont affectés, et cela sans que la volonté ni l’imagination y entrent pour rien, souvent même sans que nous soyons avertis du véritable endroit affecté ou du mouvement qui a lieu.
Un exemple de sympathie due à l’union des nerfs entre eux est l’éternument qui suit les irritations des narines ; ceux des nerfs des narines qui viennent de la branche ophthalmique de la cinquième paire tiennent par le moyen du grand sympathique aux nerfs du diaphragme, et c’est par cette voie que l’ébranlement se communique, L’éternument qui a lieu lorsqu’on regarde une vive lumière est dû à l’union des nerfs ciliaires avec le nerf de la cinquième paire. L’irritation se communique au nez, et de là au diaphragme (1).
Un autre exemple de même genre consiste dans les grands changements que les yeux présentent dans les diverses maladies de l’intérieur du corps. Ces changements, si importants pour le médecin, sont presque tous dus à l’union du nerf grand sympathique avec celui de la cinquième paire, et par lui avec les ciliaires.
Des sympathies ont lieu encore plus fréquemment, lorsque différentes parties du corps reçoivent des branches d’un même nerf, qui peuvent communiquer l’irritation.
Telles sont les larmes qu’excite une odeur forte : elles viennent de ce que le nerf ophthalmique donne en même temps des branches aux narines et à la glande lacrymale.
Le vomissement que produit un doigt enfoncé dans la gorge est dû à ce que la huitième paire se distribue au pharynx et à l’estomac, etc.
Cette huitième paire ou ce nerf vague, et le grand intercostal ou trisplanchnique sont précisément les nerfs qui produisent le plus de ces sortes de phénomènes, parce qu’ils se distribuent à un grand nombre de parties, et qu’ils contractent des unions avec beaucoup d’autres nerfs : aussi ontds été nommés grand et moyen sympathique.
Pour terminer ce tableau rapide de l’action du système nerveux, il faudrait indiquer aussi l’action que les systèmes nerveux de deux individus
(i) J. Millier a contesté cette explication des sympathies. Voy. sa Physiologie du système nerveux» t. I.
différents peuvent exercer l’un sur l’autre. L’abus qu’en ont fait des charlatans, et l’exagération avec laquelle ils en ont parlé, l’ont tellement décriée, qu’il est presque interdit aux philosophes d’en parler.
11 faut avouer qu’il est très-difficile, dans les expériences qui l’ont pour objet, de distinguer l’effet de l’imagination de la personne mise en expérience d’avec l’effet physique produit par la personne qui agit sur elle, et le problème se trouve souvent très-compliqué. Cependant les effets obtenus sur des personnes déjà sans eonnaissanceavant que l’opération commençât, ceux qui ont lieu sur les autres personnes après que l’opération même leur a fait perdre connaissance, et ceux que présentent les animaux, ne permettent guèrededouter que la proximité de deux corps animés, dans certaines positions et avec certains mouvements, n’ait un effet réel, indépendant de tonte participation de l’imagination d’une des deux. Il parait assez clairement aussi que ces effets sont dus à une communication quelconque qui s’établit entre leurs systèmes nerveux.
Il faudrait enfin pouvoir comparer l’action du système nerveux dans les divers ordres d’animaux, comme nous y comparerons sa structure et sa distribution. Mais cet examen présente des difficultés insurmontables, parce que nous ne pouvons connaître les affections des animaux que par des signes équivoques.
Les mouvements volontaires et les sensations directes ont lieu, dans tous les animaux qui ont des nerfs, par les mêmes moyens que dans l’homme. Les différences dans leurs mouvements dépendent en partie de la mobilité intrinsèque de leurs fibres, et en partie de la disposition de leurs muscles et des parties auxquelles ils s’attachent. Nous avons exposé ces différences dans toute la première partie de cet ouvrage.
Les différences dans leurs sensations dépendent du nombre de leurs sens et de la perfection des organes affectés à chacun d’eux. Les animaux voisins de nous ont le même nombre de sens que nous. Quelques-uns de ces sen6 6onl même dans certaines espèces plus parfaits par la structure de leurs organes, et susceptibles d'impressions plus vives et plus délicates que les nôtres. A mesure que les espèces s’éloignent de nous, elles perdent en nombre de sens et en perfection de certains organes; mais peut-être quelques-unes d’elles ont-elles aussi des sens dont nous n’avons nulle idée. Nous examinerons spécialement ces objets dans cette seconde partie.
Nous ignorons s’il y a des différences dans la sensibilité intrinsèque du système nerveux des différents animaux, c’est-à-dire si une impression égale, appliquée à un organe également parfait, affecterait tout animal avec la même force, et il est
NEUVIÈME LEÇON. - CERVEAU DES ANIMAUX VERTÉBRÉS
évident que nous ne pourrons jamais le savoir.
Les animaux voisins de nous ont, comme nous, des sensations spontanées; il s’excite en eux des images, sans que des objets extérieurs aient besoin de les frapper. Les chiens et les perroquets rêvent. Nous ignorons si les espèces très-inférieures éprouvent quelque chose de semblable.
Les passions produisent dans les animaux des effets pareils à ceux qu’elles produisent chez nous. L’amour se manifeste de la même manière dans toutes les classes. La terreur lâche le ventre aux quadrupèdes et aux oiseaux; la peur les fait trembler; elle rend bien des insectes immobiles t mais les animaux présentent moins que nous de ces sortes de phénomènes , parce qu’ils ne sont pas maîtres de leur imagination, qu’ils ne peuvent pas la diriger vers certains objets, et se donner des passions factices. Nous ignorons même s’ils peuvent exalter assez leur imagination pour entrer comme nous en colère, en désir, en crainte sur de simples idées ou de simples souvenirs, et s’il ne faut pas la présence réelle de l’objet qui cause ces passions pour les exciter en eux. On sait cependant que les animaux voisins de nous, les mammifères et les oiseaux, out des regrets, et qu’ils manifestent par des signes évidents la tristesse que leur cause l’absence ou la perle d’une compagne, d’un ami ou d’un bienfaiteur, tout comme ils savent leur témoigner leur attachement par les caresses les plus vives, sans aucun besoin du moment.
Ces mêmes animaux donnent des preuves multipliées d’une mémoire souvent très-parfaite. Il y eu a même quelques-uns qui paraissent montrer un certain degré de jugement.
Mais existe-t-il quelque chose de semblable dans les classes inférieures , et surtout dans les dernières ? C’est ce que nous ignorerons probablement toujours.
Pourquoi, avec tant de ressemblance dans la structure du système nerveux, dans le mode de son action , dans le nombre et la structure des principaux organes extérieurs , y a-t-il une différence si énorme quant au résultat total entre l’homme et l’animal le plus parfait?
Cela tient-il à une meilleure proportion entre les perfections des organes extérieurs, en sorte que l’un l’emporte moins sur l’autre? ou bien l’organe intérieur dans lequel se passent toutes les opérations intermédiaires entre la sensation reçue et le mouvement exécuté, c’est-à-dire l’organe de la perception, de la mémoire, du jugement, a-t-il des différences plus grandes que celles qu’on y remarque? ou bien enfin, la substance dont ces diverses opérations sont des modifications est-elle d’une nature différente?
Ce ne sont plus là des questions anatomiques.
Les sympathies ou les effets qui résultent des connexions des nerfs entre eux, et l’influence des
nerfs sur les fonctions végétales ou végétatives sont soumises aux mêmes lois dans les animaux que dans l’homme.
ARTICLE III