‹ Leçons d'anatomie générale sur le système musculaireChapitre 6 sur 55 · SI · texte numérisé non relu

SI

profondément en ce qui regarde leurs connexions avec les masses nerveuses, origines des incitations motrices qu’ils reçoivent. Nous pouvons aller plus loin. Le lapin que j’ai mis en expérience devant vous est une femelle ; si nous excitons son utérus non gravide, nous constatons qu’il est absolument insensible à l’action de l’électricité. Si nous dissocions cependant sa paroi, nous la trouverons composée de fibres musculaires, il est vrai, peu développées, mais pourtant reconnaissables à leurs caractères histologiques. Voilà donc un muscle dans lequel non-seulement la contraction ne se propage,pas, mais encore dans lequel elle ne se produit pas, même localement. Nous aurons tout à l’heure l’explication de ce. fait singulier, paradoxal seulement en apparence.

Nous avons vu jusqu’ici les difiérents muscles que nous avons excités, le cœur excepté, se contracter lentement sur le point même de l’excitation, et le mouvement, quand il se propage, ne s’est produit que sous les formes d’ondulations successives. Si maintenant nous appliquons les électrodes sur l’œsophage, qui, de même que les muscles des membres, est resté définitivement immobile depuis que la section du bulbe a été opérée, nous voyons ce muscle creux se contracter brusquement dans toute son étendue. Le même mode de contraction s’observe dans le muscle grand adducteur de la cuisse que je découvre et que j’excite. Ce muscle se contracte tout à coup, et chaque interruption du courant induit donne lieu à une secousse distincte, produite par la contraction instantanée de la masse musculaire tout entière.

Le muscle adducteur du lapin, de même que la plupart des muscles volontaires, chez cet animal, présente une coloration à p'eine rosée. C’est à proprement parler un muscle blanc. Si nous considérons maintenant le muscle demitendineux ou le soléaire, nous les voyons colorés en rouge et tranchant par cette coloration sur les muscles pâles qui

les entourent. Leur mode de contraction diffère également, et d’une manière totale, de celle des muscles blancs analogues au grand adducteur. Sous l’influence de l’excitation électrique produite par un courant interrompu de 20 à 50 fois par seconde, on voit la contraction du muscle rouge commencer lentement et se poursuivre progressivement et sans secousses distinctes pour arriver au tétanos. Si l’on cesse alors d’exciter le muscle rouge, sa décontraction n’est pas brusque comme celle du muscle pâle ; elle s’opère progressivement comme la contraction et ne devient entière qu’au bout d’un certain temps après que l’excitant électrique a cessé d’agir sur le muscle.

Il existe donc, au point de vue physiologique, chez le lapin, deux sortes de muscles recevant l’incitation motrice de cellules situées dans les centres nerveux éloignés, et dont le mode de contraction est absolument différent. Les uns pâles et translucides ont des contractions brusques et rapides, les autres, colorés en rouge se contractent lentement et progrèssivement. Ces deux sortes de muscles se retrouvent, d’ailleurs, séparés les uns des autres chez certains animaux avec une apparence et des réactions identiques, notamment chez les raies, à la face dorsale et entre les arêtes des nageoires latérales.

Si l’on vient à exciter, sur un de ces animaux convenablement préparé, la cornée transparente avec un fort courant, la nageoire du côté opposé se soulève brusquement sous l’influence de la contraction réflexe et brusque des muscles blancs. Ceux-ci se détendent subitement dès que 1 excitation a cessé, mais la nageoire, au lieu de retomber tout d’un coup, revient à sa situation première graduellement et avec une assez grande lenteur. Elle est, en effet, soutenue par des bandelettes musculaires rouges, dont la décontraction s’opère peu à peu, régularisant ainsi le mouvement de descente que subit l’organe natatoire.

Chez d’autres animaux la distinction entre les muscles à

contraction brusque et rapide et les muscles à contraction lente et progressive ne peut se faire par la simple vue. Pour prendre un exemple chez l’hippocampe, toutes les masses musculaires sont pâles et translucides, mais tandis que les muscles moteurs delà nageoire dorsale, vibrant avec rapidité pendant la nage, donnent sous l’influence des excitants électriques la réaction des muscles à contraction brusque, et que ceux des nageoires accessoires, voisines des ouïes, se comportent de la même façon, tous les autres muscles du corps agissent à la manière des muscles rouges du lapin. Cette disposition rend compte de la lenteur et de la souplesse comme vermiculaires avec lesquelles s’exécutent les mouvements du corps de l’animal, étrangers au mécanisme de là natation. Je citerai enfln un dernier exemple. Tous les muscles de la grenouille sont optiquement blancs. Tous ceux que nous avons soumis à l’expérimentation, à l’exception de la langue de l’animal, sont à contraction brusque. Cette dernière se contracte lentement et progressivement sous l’influence des courants interrompus et sa décontraction, une fois l’excitation cessée, est également lente et progressive.

Il était nécessaire d’établir que les propriétés des muscles à contraction brusque et rapide, et celles des muscles à contraction lente et soutenue, dépendent uniquement de ces muscles eux-mêmes et que les nerfs n’y sont pour rien. Il est facile de faire cette démonstration en supprimant, chez un animal vivant, l’action du système nerveux moteur à l’aide du curare. Si l’on maintient la vie, chez un lapin curarisé, en pratiquant la respiration artificielle, et si l’on excite successivement les muscles rouges et blancs de ses pattes postérieures, longtemps après que la paralysie des nerfs moteurs s’est effectuée, les résultats sont absolument les mêmes que chez le lapin dont le bulbe a été sectionné; les muscles se contractent chacun à leur manière.

Il résulte de là, que les phénomènes observés dans les

deux ordres de muscles appartiennent bien à leur substance, et non à des modalités particulières de l’incitation motrice. Ici, une dernière question se présente ; nous devons, en effet, déterminer si l’incitation normale, transmise aux muscles rouges et blancs par les cordons nerveux, c’est-à-dire l’incitation naturelle, agit sur les appareils contractiles de la même manière que les excitants artificiels.

Sur un lapin, dont le bulbe a été sectionné, et dont on entretient la vie par la respiration artificielle, nous coupons le nerf sciatique en deux points : immédiatement au-dessous de l’échancrure ischiatique et à la partie moyenne de la cuisse. Nous avons supprimé, de la sorte, les actions réflexes, d’une part ; de l’autre, l’action directe sur les muscles du segment tibial de la patte. Excitons maintenant le tronçon isolé du nerf à l’aide d’un courant interrompu ; nous voyons le muscle demi-tendineux et les muscles pâles qui l’entourent entrer en contraction, et celle-ci se produit suivant le mode spécial à chaque ordre de muscles. Le demi-tendineux se contracte lentement et progressivement, les muscles pâles se raccourcissent brusquement. Il résulte, de là, que les nerfs volontaires agissent sur les deux ordres de muscles comme le ferait une excitation directe.

Messieurs, les diverses expériences que je viens de faire devant vous, celles dont je vous ai simplement raconté les détails, vous ont, je pense, sufSsamment montré qu’il existe deux variétés bien distinctes de muscles soumis à l’influence de la volonté. Parmi les muscles soustraits à cette influence, vous avez vu ceux de l’intestin se comporter à l’égard des excitants électriques d’une autre façon que les muscles des artères, et les muscles de l’utérus à l’état de vacuité ne présenter aucune contraction. Nous reviendrons plus tard sur le mécanisme de la contraction utérine, qui se produit énergiquement dans cet organe au moment de l’expulsion de fœtus, mais dès maintenant nous sommes conduits à conclure qu’en dehors de la gestation,

les tuniques musculaires de l’utérus ne contiennent qu’en germe, pour ainsi dire, les fibres musculaires que la gestation développe et prépare pour un moment donné, qui est celui de la parturition.

Dans cet ordre d’idées nous arrivons à concevoir les difierents organes musculaires comme subordonnés aux fonctions qui leur sont propres et auxquelles on les voit pour ainsi dire s’adapter. Les muscles à contraction lente du corps de l’Mppocampe ne suffiraient pas à sa locomotion : ses organes locomoteurs sont pourvus de muscles à contractions brusques. La langue des animaux supérieurs a besoin de mouvements rapides pour la préhension, la déglutition ou pour des fonctions spéciales comme la parole, elle prend les réactions physiologiques d’un muscle à contraction brusque. Enfin, chez les raies, nous voyons les muscles à contraction lente jouer dans le mouvement des nageoires un rôle régulateur qui, très-probablement, constitue la véritable fonction des muscles rouges partout où ils se montrent. Dans la patte du lapin par exemple, le triceps s ural est composé de muscles évidemment synergiques ; les jumeanx qui sont des muscles blancs, le soléaire qui est un muscle rouge. Il est probable que, chez cet animal, ce dernier muscle, par ses contractions lentes et soutenues, joue un rôle important dans la production des mouvements synergiques eux-mêmes.

Messieurs, je ne poursuivrai pas plus loin l’analyse des propriétés générales des muscles. Je ne rechercherai pas chez les animaux supérieurs et chez l’homme la distribution topographique des masses musculaires qui diffèrent entre elles par leur mode de contraction. Je vous ai montré jusqu’ici les organes du mouvement dans leur ensemble d’une part, dans leur variété d’action de l’autre, et s’adaptant à la fonction qu’ils sont destinés à exécuter, tout en restant soumis aux mêmes dispositions morphologiques générales. C’est ainsi que les organes contractiles'de tous

les ordres forment un système dans le sens attribué à ce motparBichat. Dans la prochaine leçon nous entrerons au cœur même de notre sujet et nous étudierons analytiquement les tissus dont je ne vous ai donné jusqu’ici qu’uu' aperçu synthétique.

Page 1