FIBRILLES ET FAISCEAUX
remarquerez des slries parallèles, dont la direction n'est pas la môme dans tous les plans. Le plus souvent, celles que vous remarquerez sur un plan ont une direction à peu près perpendiculaire à celles du plan immédiatement sous-jacent.
Cette striation bien apparente n'est pas produite par les fibrilles. Ces dernières donnent des stries infiniment plus fines, vagues et mal limitées, qui viennent compliquer l'image et lui enlèvent de sa netteté. J'ai pensé qiie, si l'on pouvait fondre ou dissoudre ces fibrilles tout en ménageant la forme des faisceaux, on rendrait ces derniers beaucoup plus évidents, et j'ai fait des expériences dans ce sens.
Vous vous rappelez que l'année dernière je vous ai indiqué une méthode qui permet de ramollir et même de dissoudre le tissu conjonctif. Dans un vase de métal comme celui-ci, d'une capacité d'un demi-litre environ, on chaufie de l'eau jusqu'à la température de 55 degrés. On y plonge alors une grenouille vivante, qui meurt presque aussitôt en rigidité cadavérique. Au bout d'un quart d'heure à vingt minutes d'immersion, la grenouille est retirée de l'eau; après l'avoir laissé refroidir, on la dissèque et l'on constate que tout le tissu conjonctif est ramolli ou dissous, de sorte que les éléments qui y sont compris, les faisceaux primitifs des muscles par exemple, se dissocient d'eux-mêmes pour ainsi dire. Je me suis demandé si, par ce moyen, je n'arriverais pas à gonfler et à dissoudre les fibrilles de la cornée, tout en conservant les faisceaux. Je ne pouvais plonger la cornée directement dans l'eau, qui, après avoir détaché Tépithélium,
serait arrivée au contact du tissu propre qu'elle aurait altéré. J'ai donc modifié légèrement le procédé : J'ai enlevé Tœil à une grenouille et, après l'avoir renfermé dans un tube de verre bien bouché, j'ai plongé ce tube dans de l'eau chauffée k 55 degrés. Après une demiheure, j'ai retiré l'œil et j'ai constaté qu'il avait gardé sa forme. La sclérotique, qui chez la grenouille est cartilagineuse, n'avait pas été ramollie; la cornée n'avait pas été dissoute non plus, mais elle n'adhérait plus à la sclérotique, et il m'a été facile de l'enlever en la saisissant sur un de ses bords avec une pince. Gela tient à ce que l'union entre la cornée et la sclérotique est faite par une bande de tissu fibreux qui, ramolli sous rinfluence de la chaleur, a cédé facilement. La cornée s'est détachée tout d'une pièce, ce qui montre déjà que ses fibres résistent mieux à la chaleur que celles du tissu connecliC ordinaire. Apr^s. l'avoir lavée, débarrassée de son épithélium et incisée sur les bords, je l'ai étalée sur une lame de verre» Je n'y ai observé qu'une fibrillation assez vague. Dans l'espoir de la rendre plus nette, j'ai soumis alors la cornée aux vapeurs d'iode en renversant la lame de verre sur laquelle elle se trouvait, au-dessus d*un flacon renfermant des cristaux d^iode et placé dans une chambre humide. Ce procédé m'a parfaitement réussi* Après quelques minutes, j'ai pu observer sur cette cornée une fibrillation très nette correspondant aux faisceaux, et dont l'image n'était plus compliquée par les stries des fibrilles.
Cette observation suffirait à elle seule pour faire admettre l'existence de faisceaux connectifs dans la cornée;
elle démontrerait même que le ciment qui réunit ces fibrilles en faisceaux est plus résistant à la chaleur que les fibrilles elles-mêmes.
Cette conclusion vous semblera peut-être un peu hasardée. Cependant les faits que nous connaissons déjà sont en sa faveur, et nous en trouverons probablement encore d'autres qui viendront la confirmer.
Mais reprenons Tobservation de la cornée traitée par la chaleur et par les. vapeurs iodées. En abaissant et eu élevant successivement Tobjectif, nous remarquerons que dans deux plans superposés les faisceaux se croisent généralement à angle à peu près droit. La plupart des auteurs ont signalé celte disposition. Fuchs y a insisté tout particulièrement ; il a même fait remarquer que, lorsque Ton examine une cornée en manœuvrant un peu rapidement la vis micrométrique, il paraît s'y produire des tourbillons autour de certains points centraux. Cette rotation apparente est due simplement à la direction difiérente des fibres dans les différents plans. Les lignes se succédant rapidement devant l'œil de Tob* servateur, il croit voir tourner l'objet.
Au centre de ces tourbillons, Fuchs a observé des fibres qu'il appelle fibres de tourbillon. Ces fibres existent en effet chez la grenouille, mais elles ne sont pas toutes de nature connective, comme Fuchs l'a cru ; la plupart d'entre elles sont des fibres nerveuses. Il est facile, en effet, en les poureuivant dans la partie postérieure delà cornée, de constater qu'elles disparaissent au niveau du plexus fondamental et qu'il ne s'en montre jamais en arrière de ce plexus. Fuchs a donc commis là, non pas
une erreur d'observation, puisque les fibres qu'il a vues existent en réalité, mais une erreur d'interprétation.
Continuons Tétude de la charpente fibreuse de la cornée. Chez tous les vertébrés, les faisceaux primitifs constituent dans la partie postérieure ou profonde de cette membrane des lames régulièrement superposées. Dans la région antérieure, au contraire, chez presque tous ces animaux, ils forment des lames beaucoup moins étendues qui s'entre-croisent plus ou moins obliquement, et môme des faisceaux secondaires qui s'insinuent entre ces lames et vonl se rattacher à la membrane de Bowman.
Pour bien observer ces faits et vérifier Texactitude des descriptions données par les auteurs, il faut employer certaines méthodes que je vais vous indiquer. La plus simple de ces méthodes est celle des coupes après dessiccation. Il faut avoir soin, pour obtenir des résultats démonstratifs, que la membrane soit régulièrement tendue, et que la dessiccation se fasse rapidement, mais à une température qui ne dépasse pas 40 degrés.
Voici une cornée de bœuf convenablement desséchée. Pour y pratiquer des coupes perpendiculaires à la sur-, face, nous la placerons dans une fente faite à un bouchon de hège fin, et nous nous servirons d'un rasoir à tranchant dur. Les coupes seront reçues sur un papier coloré ; nous choisirons les meilleures que nous placeroqs sur une lame de verre dans une goutte d'eau; nous les verrons se gonfler progressivement.
Si nous les observons au microscope, certaines lames nous paraîtront striées : ce sont celles que le ra-
soir a atteintes suivant la direction des faisceaux qui les constituent; d'autres, qui leur sont interposées et qui sont coupées perpendiculairement à la . direction de leurs faisceaux, ont au contraire un aspect granuleux. Le gonflement qui se produit peu à peu ne change rien à l'apparence ni des unes ni des autres; les faisceaux augmentent dei volume et continuent à s'appliquer étroitement les uns contre les autres, de sorte qu'il est toujours impossible de reconnaîtra exactement leur limite.
Pendant qu'une coupe de cornée se gonfle ainsi, il est facile de la fixer dans sa forme à telle ou telle période de son gonflement. Il suffit de laisser tomber sur elle quelques gouttes d'une solution d'acideosmiqueà 1 pour 100. Le gonflement continue encore pendant un instant, puis il est définitivement arrêté. Si l'on place directement une de ces coupes dans la solution d'acide osmique sans l'avoir fait passer par l'eau, elle s'y gonfle d'abord, mais dans des limites restreintes, car elle est bientôt fixée par le réactif. J'ai disposé sous [un microscope simple deux coupes de la môme cornée faites après dessiccation; l'une a été plongée directement dans la solution d'acide osmique, l'autre a été placée dans l'eau : vous constaterez que cette dernière a une épaisseur trois fois plus considérable que l'autre.
Pour apprécier l'action de l'acide osmique sur la cornée fraîche, j'ai eu l'idée de le faire arriver immédiatement au contact des éléments, en pratiquant dans cette membrane des injections interstitielles de ce réactif, à l'aide d'une seringue munie d'une canule à pointe
RANviER. — Anat. générale. ii. — 8
tranchante. J^espérais ainsi fixer instantanément la charpente fibreuse et pouvoir étudier ensuite sur des coupes le groupement des fibrilles et des/aisceaux. J'ai été déçu . dans mon attente. La capacité colloïde de ces fibres est tellement grande, qu'elles avaient absorbé Teau de la solution avant d'avoir été fixées.
Vous verrez sous un de ces microscopes une coupe de la cornée faite précisément au niveau de la voussure produite par l'injection d'acide osmique. Dans la r^ion où ce réactif a pénétré, on ne distingue qu'une fibrillation, assez mal marquée du reste, correspondant aux fibres coupées suivant leur direction. Quant aux fibres coupées transversalement ou plus ou moins obliquement, on ne reconnaît leur disposition que d'une manière extrêmement vague. Elles paraissent pâteuses et mal délimitées.
Ce procédé ne pouvait donc me servir à reconnaître la limite des faisceaux; j'ai eu recours alors au moyen que nous avons employé déjà pour apprécier la goU'slitution fibrillaire de la cornée, l'action des vapeurs d'acide osmique. Après avoir fixé les éléments d'un fragment de la cornée du bœuf par un séjour d'une heure environ dans ces vapeurs, j'en ai complété le durcissement par l'aclion de la gomme et de ralcool. J'y ai pratiqué ensuite des coupes méridiennes qui, après avoir été débarrassées de la gomme, colorées parle picrocarminate d'ammoniaque, traitées par l'acide formique ou l'acide acétique et conservées dans de la glycérine additionnée de 1 pour 100 d'acide formique, m'ont fourni des préparations bien démonstratives.
Sur ces préparations (fig. 7) vous constaterez facilement que les lames de la cornée sont composées de faisceaux. Entre les lames coupées suivant la direction de leurs fibres et que vous reconnaîtrez à leur striation, vous verrez des lames coupées transversalement, formées de champs polygonaux de grandeur variée, parfaitement distincts les uns des autres et correspondant à la coupe transversale des petits faisceaux connectifs dont ces lames sont constituées.
Il me reste à vous signaler un fait relatif à la disposition réciproque des lames entre elles. Ce fait se reconnaît aisément sur des
coupes après dessiccation, ^^^^^^# gonflées dans l'eau, fixées . "^^^^ par 1 acide osmique, colorées par le picrocarminate *'®. "^ ~ comëe du bœuf traitée succès-
i X sivement par les vapeurs d'acide osmi-
d'ammoniaque et conser- T^' ^* gomme et raicooi. coupe u.éri-
1 uicnnc, ccst-a-dire passant par
VéeS dans la glvCérine addi- f°"*''^ ^^ ^* membrane et perpendicu.
O «J laire a sa surface (région poâtericurc).
tionnée d'acide formique,
aussi bien que sur les coupes faites par le dernier procédé dont je viens de vous parler, c'est-à-dire après fixation du tissu par les vapeurs d'acide osmique, la gomme et l'alcool, coupes que Ton colore ensuite par le picrocarminate d'ammoniaque, la purpurine ou l'hématoxyline. Sur ces coupes (fig. 8), vous constaterez que les lames de la cornée ne sont pas disposées les unes au-dessus des autres comme des planches empilées. Elles sont, au contraire, unies les unes aux autres par des lames secondaires qui sont obliques dans différents sens. Ijeur ensemble forme donc un système de
tentes, analogue à celui que j'ai décrit dans la gatne lamelleuse des nerfs. Je dois ajouter, pour être exact,
FiG. s. — Cou|ie méridienne de la curii^ du boeuf, faila iprii doisiccalion, légôreiMiil gonnéa pnr l'viu, fiiéc pir l'acide oimique, colorés en picrDcnraiiivtlv d'am el coniBn^ dîne ]■ glytiipiiie addiliunnéo d'icida (ormique.
que cerlaiiia animaux, la raie par exemple, font exception àcctterèffle.
HUITIÈME LEÇON
(38 décembre 1878)
CJharpeiite eonneeliTe de la eomée.
Éttuie de la cornée à la lumière polarisée, — Aspeôt que présentent les coupes méridiennes. — Croix noire que montre la cornée tout entière vue de face. — Explication de ces aspects.
Tubes de Bowman. — Manière de les produire. — Injection de bleu de Prusse soluble, de suif, de térébenthine colorée, d*air atmosphérique. — Forme de ces tubes. — Us se produisent dans Tintérieur des lames de la cornée, entre les faisceaux qui les composent.
Membrane de Descemet — Son union intime à la cornée. — Elle s*en sépare sous rinfluencede la macération cadavérique. — Elle s*enroule sur elle-même en avant. — Elle se brise comme une lame de cartilage • sa cassure est écailleuse. — Caractères qui la distinguent des substances élastiques. — Sa constitution lamellaire. — Ses caractères à la lumière polarisée.
Messieurs,
De Tétude que nous avons faite dans la dernière leçon il ressort que la charpente connective de la cornée est formée de fibrilles groupées en faisceaux, que ces faisceaux eux-mêmes se réunissent pour constituer des lames et des faisceaux secondaires, enfin que les lames ne sont pas simplement superposées, mais anastomosées, et qu'elles forment un système de tentes. Dans la région antérieure de la cornée, les lames et les faisceaux secondaires s'incurvent pour aller se fixer à la membrane basale antérieure.
118 CHARPENTE CONNECTIVE DE LA GORNÉB.
Nous avons vu également que, dans deux lames superposées, les faisceaux se croisent à angle à peu près droit; d'où il résulte que sur les coupes méridiennes (c'est-à-dire perpendiculaires à la surface de la membrane et passant par son centre), les lames seront coupées alternativement suivant la direction de leurs fibres et perpendiculairement à cette direction.
Ces notions nous suffiront pour comprendre l'image que va nous présenter la cornée sur une coupe méridienne examinée à la lumière polarisée.
Nous savons qu'une fibre connective ou un groupe de fibres connectives parallèles, comme un faisceau tendineux par exemple, étendu sur une lame de verre et placé sur la platine du microscope à polarisation, paraît brillant sur champ obscur, lorsque, les niçois étant croisés à angle droit, son axe fait un angle de 45 degrés avec leurs plans de polarisation. Dans toute autre orientation, il sera de moins en moins brillant pour devenir tout à fait obscur lorsque son axe sera compris dans le plan de polarisation de Tun ou de l'autre des deux niçois.
En revanche, une coupe d'un tendon perpendiculaire à l'axe de ses fibres paraît toujours obscure dans le champ du microscope à polarisation dont les niçois sont croisés, quelle que soit l'orientation qu'on lui donne.
Par conséquent, dans une coupe méridienne de la cornée, les lames dont les faisceaux sont coupés perpendiculairement à leur axe formeront des bandes qui selonl obscures, quelle que soit l'orientation de la préparation ; les autres, au contraire, qui sont coupées parallè-