‹ Leçons d'économie politique faites à MontpellierChapitre 12 sur 25 · DE LA PRODUCTION. — LE TRAVAIL ET LA DIVISION DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

DE LA PRODUCTION. — LE TRAVAIL ET LA DIVISION DU TRAVAIL

Messieurs,

Nous avons consacré de longues séances — trop longues peut-être au gré de quelques-uns d’entre vous, pressés d’aborder des sujets qui semblent plus actuels et plus brûlants — à étudier le caractère de la propriété, et à scruter sous tous ses aspects, sous tous ses aspects principaux au moins, ce fait capital. Nous savons maintenant ce qu’est la propriété, et ce qu’exige le respect qui lui est dû; nous sommes suffisamment édifiés sur la légitimité et sur l’étendue de cette domination de l’homme sur la nature. 11 n’y a plus à y revenir.

Mais — la propriété définie, le droit de l’homme à l’appropriation du monde matériel mis hors de doute — notre tâche n’est pas finie, elle n’est que commencée. Le droit constaté, il reste à déterminer les faits qui y donnent lieu. Nous avons établi la proposition fondamentale ; nous avons maintenant à la développer. Nous avons à voir comment se fonde la propriété et comment

elle s’emploie ; comment s’effectue et se réalise la domination de l’homme sur les choses ; comment il s’empare d’elles et comment il en jouit ; comment il acquiert son pouvoir et comment il l’exerce ; comment il produit enfin et comment il consomme.

Production , consommation , ce sont là , en effet , les deux termes extrêmes et nécessaires de l’évolution économique ; et tout, dans l’œuvre de l’homme sur la matière, se réduit à ces deux choses : produire, consommer.

Je n’ai pas besoin, assurément, Messieurs, après nos explications précédentes, de vous prémunir contre la sotte répugnance qu’inspirent trop souvent ces idées. Produire, consommer, choses grossières, disent les délicats. Qu’est-ce, pourtant, sinon vivre? Et que signifient ces mots, sinon que l’homme, soumis à des besoins mais doué de facultés, use de ces facultés pour apaiser ces besoins, et, en retour de ses efforts, recueille des satisfactions? L’homme, telle est sa nature, est placé entre deux peines : la peine de la privation, qui prolongée peut amoindrir sa vie jusqu’à la destruction complète; et la peine du travail, qui non -seulement empêche la vie d'être détruite, mais qui peut la développer en l’améliorant jusqu’à un progrès indéfini et incommensurable. On peut trouver que cette alternative est dure; mais, à coup sûr, elle n’a rien de déshonorant. Et, quoi qu’on en dise, elle n’est pas davantage matérialisante, car elle revient à dire, après tout, que l’homme est l’artisan de sa destinée; qu’il personnalise

le monde, et par là étend et agrandit son être ; qu’il spiritualise la matière en la rendant sienne, et qu’il élève à la fois et sa nature qui commande et la substance inerte qui obéit. La prévention seule ou la légèreté peuvent méconnaître de telles vérités ; elles seules aussi peuvent imputer à la science économique de les méconnaître. Les économistes et les philosophes, trop souvent divisés sur d’autres sujets, grâce à Dieu sont unanimes sur ce point ; tous ont compris, tous ont célébré à l’envi la grandeur de la tâche humaine. « C’est l’esprit, dit M. Baudrillart, dans un passage dont je vous ai, je crois, déjà cité une partie; c’est l’esprit seul qui préside à la création de la richesse, de toute richesse. L’industrie n’est qu’une série d’opérations par lesquelles l’esprit humain refait le monde matériel à sa propre image, c’est-à dire à l'image de l’ordre dont il a l’idée, en même temps qu’il le fait servir à la satisfaction de ses besoins. » ( Manuel d’économie politique, P- 64.)

« Qu’est-ce que le travail, dit de son côté M. Cousin dans un écrit sur Adam Smith , sinon le développement de la puissance productive de l’homme, l’exercice de la force qui le constitue?.... Or cette puissance productive, cette force qui constitue l’homme, c’est l’esprit. L’esprit, voilà le principe du principe d’Adam Smith, voilà la puissance dont le travail relève, voilà le capital qui contient cl produit tous les autres ; voilà le fonds permanent, la source primitive et inépuisable de toute valeur, de toute richesse. Toutes les forces de la nature,

comme toutes les forces physiques de l’homme, ne sont que des instruments de cette force éminente qui domine et emploie toutes les autres. » ( Ibid. , même page.)

« Il n’en faut pas plus , assurément , ajoute encore M. Baudrillart, après avoir cité ce passage, pour que l’économie politique se trouve en quelque sorte spiritualisée tout entière. »

M. Baudrillart a raison , Messieurs, aussi bien que M. Cousin. Car, enfin, si l’homme a des facultés physiques, il a aussi des facultés intellectuelles et des facultés morales , et ce ne sont pas les facultés physiques qui sont les plus utiles à la production. Dans la tâche la plus matérielle en apparence, dans le travail du manœuvre le plus grossier, supprimez entièrement l’intelligence, que reste-t-il? Une machine sans direction , des mouvements sans objet. Le corps agit, mais c’est l’intelligence qui prévoit, ordonne, dirige et utilise le travail ; et tout elTort suppose une pensée. Et c’est la moralité , à son tour, qui rend cet elTort possible et profitable. Faites disparaître entièrement la moralité des relations humaines , livrez le monde au régime de la spoliation, du meurtre et de l’incendie, vous anéantissez aussitôt toute espérance, toute possibilité de bien-être : là où la sécurité est absente, à quoi peut servir l’emploi, soit des forces physiques, soit des forces intellectuelles?

Permettez-moi de le redire, Messieurs, on n’a pas assez insisté en général sur cette importance de la

moralité dans la production , et l'on n’a pas , par suite , estimé assez haut (j’entends au point de vue économique) les qualités morales. Pour les compter à leur valeur, il n’y a qu'à considérer quel prix énorme payent les sociétés en impôts , en magistrature , en police, en armées, etcela pour obtenir à l’intérieur comme à l’extérieur une sécurité bien précaire, bien imparfaite, mais indispensable. L’Europe, depuis trente ou quarante années, a plus de quatre millions d’hommes sous les armes, en temps de paix; elle dépense plusieurs milliards annuellement pour leur entretien. On peut critiquer le bon emploi de tant de ressources, on peut douter qu’une paix si année soit la plus solide et la plus durable. Mais, à coup sûr, tant de sacrifices attestent hautement le sentiment qu’ont les hommes de la nécessité de la paix et de la sécurité.

Redisons-le donc d’abord , Messieurs, la production est l’œuvre non de certaines facultés de l’homme , mais de toutes ; non du corps de l’homme , mais de l’homme tout entier; c’est par tout son être et pour tout son être qu’il produit.

Mais cette œuvre de tout l'homme, en quoi consistet-elle et quelle en est l’essence? Produire, qu’est-cc? Est-ce créer? Évidemment, non; car l’homme n’est capable de tirer du néant ni un atome, ni , quoi qu’on en pense, une idée. Au moral , au physique, il ne peut autre chose que voir, saisir, rapprocher, combiner. Il

ne dispose, selon le mot profond d’un économiste (M. Mill, je crois) , que d’une chose, le mouvement. C’est donc du mouvement seul qu’il met dans son œuvre. Il meut sa personne vers les choses ou vers d’autres personnes; il meut des personnes vers des personnes ou vers des choses; ou bien encore il meut des choses vers des choses. Il agit directement , ou par l’intermédiaire d’autres personnes, ou par l’intermédiaire des choses, sur les choses ou sur les personnes. Il meut le bras vers la branche pour cueillir le fruit , le grain vers le sillon pour l’y déposer, la charrue vers le sol pour l’ouvrir, la faucille vers le blé pour le couper, le feu vers le bois pour l’enflammer : ou bien encore il meut l’animal vers le fardeau, l’ouvrier vers sa tâche, sa main verslemal d’autrui, sa voix vers son oreille, etc.; mais toujours, mais partout, il se borne à un changement dans la disposition matérielle ou morale des choses: il ne crée rien , il ne détruit rien ; il déplace , il

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