‹ Leçons d'économie politique faites à MontpellierChapitre 13 sur 25 · MODIFIE · texte numérisé non relu

MODIFIE

Pénétrons-nous bien , Messieurs , de cette vérité ; elle est de la plus haute importance, car elle établit, dès l’abord, l’identité, l’identité essentielle, de l’œuvre entière de la production, quelle que soit la forme qu’affecte cette œuvre : elle la montre une sous ses apparences les plus multiples et les plus diverses; et par là elle coupe court à une foule de distinctions pleines de périls et fécondes en divisions et en haines. C’est faute de l’avoir bien comprise qu’on s’est figuré qu’il y avait des travaux et des biens utiles et d’autres

qui ne l'étaient pas; et Dieu sait les conséquences pratiques de ces écarts de théorie.

Ainsi l'on a cru pendant longtemps, et malgré l'expérience décisive du roi Midas , que la monnaie — les métaux précieux, pour mieux dire — étaient la richesse par excellence, la seule richesse; et, pour se procurer cette richesse spéciale, on n’a reculé devant aucun sacrifice, devant aucun effort, devant aucune injustice, devant aucune violence. C’est à cette erreur que l’Espagne a dû sa ruine; c’est elle qui a enfanté le crime sans cesse grandissant de l’esclavage des nègres; c’est d’elle que sont sortis la balance du commerce , la prohibition , le système colonial et ses funestes suites, et tant d’autres absurdités devenues des calamités et des atrocités publiques. Plus tard, par un progrès réel , mais incomplet, des hommes distingués, les physiocrales, ont voulu faire résider la véritable richesse , la seule richesse , dans la terre; ils ont cru que tout venait de la terre et que la production agricole était la seule production : de là sont nées des erreurs dans l'assiette de l'impôt, une importance exagérée donnée à la possession du sol, et des jalousies sans fin contre ceux qui le possèdent, représentés comme détenteurs du bien suprême. D'auires, enfin, par un progrès encore, mais parun progrès iucomplet aussi, ont attribué au travail matériel, à l’exemple de Smith, toute la production, et réservé aux œuvres matérielles le nom de richesses. Et de là encore sont sorties, nous l’avons vu, ces distinctions si dangereuses entre les classes productives et les classes

improductives, les fonctions productives et les fonclions stériles. De là le mépris , le dédain , la haine professés contre ce qu’on a appelé les intermédiaires parasites. Toutes ces distinctions. Messieurs, sont fausses , et toutes disparaissent dès qu’on s’est bien pénétré de cette vérité, que l’homme ne produit rien , mais modifie tout ; car dès lors tout se réduit à des façons : façon suf les choses, pour en faire jaillir, pour ainsi dire, les utilités qu’elles peuvent recéler ; façons sur les hommes, pour les rendre utiles ou leur être utile. Rendre utile ce qui ne l’était pas, rendre plus utile ce qui l’était déjà, voilà tout le rôle de la production. On produit donc au même titre et l’on produit de la même manière, quelque chose que l’on fasse, quand on fait une chose vraiment utile ; et dès lors sont également producteurs, malgré la différence de leurs emplois: le mineur qui extrait le minerai et le met entre les mains des hommes ; l’industriel qui le transforme et lui communique, par ses opérations, des propriétés qu’il n’avait pas; le voiturier qui le transporte là où l’on en a besoin; le commerçant qui le fait venir ou l’envoie; le banquier qui rend possibles les transactions lointaines ou à longue date ; l’administrateur qui ouvre ou entretient les routes; le surveillant armé qui en assure la libre circulation ; le magistrat qui garantit l'exécution des contrats , ou le savant qui instruit ces producteurs divers. Tous, en réalité, sont des intermédiaires, et aucun n'est autre chose qu’un intermédiaire; car tous se rendent les uns aux autres des services, et tous se

bornent à se rendre des services , c’est-à-dire à se faciliter mutuellement la jouissance des biens matériels et moraux. La société n’est qu’un échange de services, et produire, selon l’étymologie latine, c’est mettre au jour et présenter l’utilité.

Cela étant, Messieurs, on. peut bien faire dans la production, assurément, des distinctions d’espèce; mais on ne peut y faire que des distinctions d’espèce, et toute distinction de nature et d’essence est mal fondée. On peut, par exemple, pour plus de facilité dans l’exposition , classer, avec M. Le Hardy de Beaulieu ou M. Dunoyer, les professions en professions libérales ou agissant directement sur les hommes, et en professions industrielles ou agissant sur les choses. On peut encore , parmi celles-ci , distinguer des industries extractives, des industries agricoles, des industries manufacturières et des industries voilurières, suivant la manière dont elles agissent sur les choses ; et parmi les premières considérer à part celles qui s’occupent du maintien de la sécurité, celles qui ont pour but la satisfaction des besoins religieux , celles qui conservent ou rétablissent la santé, celles qui procurent le maintien et l’avancement des sciences, des lettres, des arts, etc. Mais ces distinctions, je le répète, ne sont que des distinctions d’espèce, de forme; et aucune de ces espèces ou de ces formes n’a le privilège d’être spécialement et exclusivement productive. Un homme qui fait quelque chose d'utile est toujours un producteur.

En même temps, et par la même raison , disparait

de même toute distinction essentielle entre les matières premières et les produits fabriqués. Tout est matière première par rapporté la façon qui doit suivre; tout est produit fabriqué par rapport à la façon qui a précédé. Mais, en réalité, il n’y a dans le commerce que des produits plus ou moins avancés ; et , aux yeux de la science, il n’y a de matières réellement premières que celles qui sont encore, non-seulement intactes dans le sol, mais même ignorées de l’homme, et sur lesquelles il n’a exercé ni ses mains, ni ses yeux, ni son intelligence. Car la pensée de l’homme, le désir d’utiliser ce qu’il voit, les travaux scientifiques ou in- »

dustriels déjà accomplis qui lui permettent de songer à rendre utiles des choses qui ne )e sont pas encore, tout cela, Messieurs , est , à bien dire, un commencement de fabrication, une fabrication morale, si j’ose ainsi parler. Et c’est là. Messieurs, la source et l’unique source de la valeur externe des choses ; si la terre , par exemple , la première des matières premières , vaut quelque chose dans le voisinage d’une société civilisée , ce n’est pas par elle seule , c’est parce qu’elle reçoit un reflet de la richesse et du travail de cette société , et que ce qui est fait est une indication et un commencement pour ce qui reste à faire. Que de réflexions à faire sur ce sujet , Messieurs, et combien j’aimerais à insister sur des considérations si belles ! Je ne le puis, et je dois me borner à ces traits généraux , car le temps nous presse, et il nous faut passer aux faits et analyser les détails ; il nous faut voir comment l’homme a dompté cette ma-

tière si rebelle à ses efforts. Mais consolons-nous : dans ces détails , l'harmonie , que nous regrettons de ne pas contempler à l’aise , reparaîtra plus visible et plus éclatante encore ; et , dans l’analyse même des phénomènes matériels de la production , nous trouverons partout l’unité , la fraternité du genre humain.

Messieurs, si vous cherchez, dans les traités d’économie politique , comment s’accomplit l’œuvre du travail , ils vous répondront tous par un mot que vous avez bien souvent entendu prononcer sans doute , la division du travail. Ils vous diront que la division du travail est le moyen par lequel l’homme arrive à des résultats en apparence disproportionnés avec l'effort qu'il fournit; que, grâce à cette division du travail — résultat elle-même et résultat sans cesse perfectionné d’une expérience journalière — il enfante de véritables prodiges. Mais qu’est-ce que ce secret de l’œuvre de l’homme , qu’est-ce que cette division du travail qui rend le travail si merveilleusement fécond? Est-ce simplement un fait technique, spécial, restreint, un pro cédé d’atelier ; ou bien est-ce un fait spontané, général, universel et commun à l’humanité tout entière? C’est l'un et l’autre. Messieurs, vous allez le voir, et la raison ici n’a pas moins à admirer que la richesse à profiter.

Les auteurs, Messieurs, ont plus particulièrement envisagé la division du travail sous le premier aspect.

comme un procédé technique, résultat d’une volonté réfléchie; leurs exemples, du moins, sont empruntés à des cas de ce caractère. Adam Smith, qui a mis l’importance de la division du travail dans tout son jour , analyse spécialement des fabrications d’atelier , ainsi la fabrication des épingles; et, dans cet exemple demeuré fameux , il nous montre avec sagacité comment , grâce à la séparatiou des tâches et à la distinction des moindres opérations, un homme arrive à produire autant que quatre mille pourraient le faire dans l’isolement. Adam Smith , pour expliquer ces prodigieux résultats , a remarqué d’abord , avec celte finesse qui le distingue, que la répétition d’une même opération amène une grande promptitude et une grande habileté dans son exécution , et par là multiplie de plus en plus les résultats obtenus dans un temps donné; il a fait voir, en comparant les industries voisines des forgerons et des cloutiers , les différences qui séparent l’adresse de l’habitude.

« Qu’un forgeron, dit-il, habitué à manier le marteau et non à fabriquer des clous , soit obligé , dans une occasion parlicuculière, de faire l'office d’un cloulier, à peine en pourra-t-il expédier deux ou trois cents dans un jour, et encore seront-ils mauvais. S'il a l’habitude d'en faire, mais que ce ne soit pas son unique ou sa principale occupation, quelque diligence qu’il y apporte, il n’en fera pas plus de huit cents ou mille par jour. Or des jeunes gens au-dessous de vingt ans , n’ayant jamais exercé d’autres métiers, font chacun plus de deux mille trois cents clous en un jour. Cependant l’opération n’est pas des plus simples. La même personne fait mouvoir les soufflets.

attise le feu quand il en est besoin, chauffe le fer et forge chaque partie du clou. Les opérations dans lesquelles se subdivise la fabrication d’une épingle ou d’un boulon de métal sont toutes beaucoup plus simples, et la dextérité de la personne dont toute la vie s’y consume est ordinairement beaucoup plus grande. Elles se font avec une rapidité dont on ne croirait pas que la main de l'homme soit capable , si l’on ne l'avait vu. » (Smith, Richesse des nations , livre I", ch. 1.)

Voici un exemple , cité par M. Le Hardy de Beaulieu , qui est peut-être plus surprenant encore :

« l'n batteur d’acier, dit cet auteur, étire facilement une barre de ce métal parfaitement droite et carrée, sous un mar teau mû par la vapeur et qui bat quatre cents coups par minute, tandis qu’un forgeron adroit, mais qui n’est pas habitué à ce genre de travail, ne pourra ni retourner, nj avancer, ni reculer la barre d’acier sur l’enclume, pendant les intervalles très-courts qui séparent deux coups consécutifs du marteau; alors celui-ci frappera toujours la barre à la même place et l’écrasera. » ( Traité vient, d’écon. pol.r p. 31.)

* Voilà le premier avantage , dil M. Baudrillart 4 : il tient à la puissance de l’ habitude , dont il est peu de philosophes qui n'alent décrit les effets. »

Adam Smith a signalé un second avantage de la division du travail, c’est l 'épargne du temps : le même individu répétant la même opération n’a pas besoin de perdre , à passer d’une opération à une autre , ou à s’y mettre, une partie de ses instants. Cet avantage, qui semble peu important, est énorme, car il évite les

1 Manuel, p. 90.

changements de lieux, d’outils, d’attitude et la mise en train.

Le même auteur a fait observer encore que la division du travail, appelant l’attention toujours sur la même chose, et sur une chose déjà simple, y fait découvrir aisément des simplifications, et qu’elle devient ainsi , par de nouveaux procédés, par des inventions ingénieuses , la source d'une division croissante et une cause d’inventions incessantes. C’est ainsi que les ouvriers améliorent si souvent leur manière de travailler par des modifications dont l’idée ne vient qu’à eux; et « il n’y a personne accoutumé à visiter les manufactures, à qui l’on n’ait fait voir une machine ingénieuse imaginée par quelque pauvre ouvrier pour abréger et faciliter sa besogne. » C’est à un enfant , par exemple, tout le monde le sait, qu’est dû l’un des perfectionnements décisifs qui ont rendu les machines à vapeur d’un emploi facile et sur. Chargé d’ouvrir et de fermer alternativement, suivant que le piston montait ou descendait, la communication entre la chaudière et le cylindre, et désirant quitter cette besogne ennuyeuse pour aller jouer avec ses camarades, il imagina de charger la machine, au moyen d’un cordon attaché au manche de la soupape, d’accomplir elle-même ce double mouvement, et devint ainsi le véritable inventeur du jeu merveilleux des tiroirs. Telles sont à peu près les observations d’Adam Smith sur la division du travail.

Mais Adam Smith n’est pas le seul qui ait trouvé

de bonnes raisons à donner en faveur de cette division ; et, bien que les précédentes soient les principales, il y en a d’autres. M. Babbage, notamment, a observé très-justement que, grâce à elle, on peut utiliser le travail des personnes faibles ou peu intelligentes, des enfants, des femmes, des vieillards, qui ne seraient pas propres à une tâche rude ou compliquée, mais qui peuvent suffire à maint détail simple et peu pénible.

Toutes ces observations sont exactes; et c’est, bien effectivement , grâce à la facilité qui résulte d’une simplification croissante que la production peut croître sans cesse. Il n’est pas nécessaire pour s’en convaincre de pénétrer dans une de ces fabriques gigantesques qu’a vues naitre notre âge; il suffit de jeter les yeux sur le moindre objet, sur son habit, sur ses souliers, sur sa montre. Quelle complication de travaux dans un habit , depuis l’élève du troupeau jusqu’à la confection du bouton qui le termine ! Que de choses dans un soulier, depuis le tannage du cuir jusqu’à la façon du tranchet, de l’alêne, du fil et du crépin! Et, s’il fallait que la même main accomplit tous ces travaux , quelle suite de siècles y pourrait suffire! Une montre, dit M. de Molinari dans son Cours d’économie polilûjuc. comporte cent deux opérations, sans parler des extractions et préparations de métaux , constructions d’ateliers, façons d’outils, nourriture, logement et habillement des ouvriers, etc. Qui se chargerait d’en produire une, de l’imaginer seulement, sans la division du travail?

C’est ce que n’ont pas vu, Messieurs, des hommes d’un esprit souvent distingué, mais en cela superficiel, qui ont dénoncé la division du travail comme une cause de ruine et de misère. « Triste témoignage à se rendre, dit M. Lemontey, dans Raison et Folie, que d’avoir passé sa vie à faire la dix-huitième partie d’une épingle! » Comme nous retrouverons l'objection en parlant des machines, et aurons alors à la réfuter sérieusement, je ne la discute pas en ce moment; je me borne à faire observer qu’il serait encore plus triste d’avoir à faire l’épingle tout entière , car on ne la ferait pas; et c’est parce qu’on peut faire les épingles (et tous les autres objets) par fractions, que, producteur, on trouve à s’employer, et que , consommateur, ou trouve à satisfaire ses besoins: le bon marché, c’est-à-dire la facilité à faire, est la condition de la facilité à vivre.

Mais, Messieurs, ce qu’il importe de dire, dès maintenant, parce que c’est une réponse topique et une jusliiication absolue et sans réplique de la division du travail: c’est que la division du travail n’est pas, comme l’ont imaginé Lemontey et bien d'autres, un procédé d’atelier et un fait restreint à ce qu’on appelle plus spécialement l 'industrie. Ce n’est pas même seulement un fait sciemment réfléchi , et le résultat volontaire d’une délibération expresse. Peut-être, je le reconnais, A. Smith l’a-t-il surtout envisagée à ce point de vue; peut-être ses exemples ont-ils un caractère trop spécial et trop restreint; et peut-être, d’après le choix de ces exemples, était-il naturel de voir dans la

division du travail une ressource extrême, un moyen forcé et douloureux, adopté sous la pression de la concurrence ou sous celle des machines, une nouveauté contestable en un mot. Peut-être vous-mêmes , Messieurs, êtes-vous tentés de partager ces préventions et ces répugnances. Mais, il faut que vous le sachiez, la division du travail occupe dans le mécanisme économique une place plus haute et plus honorable; et, quand nous en signalons les bienfaits, nous ne louons pas seulement les merveilles de promptitude et de bon marché de telle ou telle usine, nous constatons, nous expliquons, nous bénissons une loi spontanée, nécessaire, universelle, qui embrasse le monde entier et qui fait éclater dans le monde entier une des plus admirables harmonies de la nature humaine, un des plus beaux desseins de la Providence à son égard.

La division du travail, Messieurs, c’est la loi de la société, car c’est la loi de l’échange, la loi de la fraternité , par conséquent. C’est la condition même de l'existence de l’homme; car l’homme ne subsiste que parce qu’il est sociable, et il n’est sociable que parce qu’il peut transmettre et recevoir des services , aider et être aidé, donner et recevoir, partager la peine pour partager le profit, être, en un mot, comme nous le disions tout à l’heure, pour son semblable un intermédiaire utile , et trouver dans son semblable, à son tour, un intermédiaire également utile. Voulez-vous vous en convaincre. Messieurs? voyez l’homme réduit à lui-même en face de la nature ; non-seulement il n’au-

rait pas pu progresser, mais encore il n’aurait pas pu vivre un jour. Il n’est pas, en effet, comme les animaux , doué par la nature de besoins limités et de ressources égales à ces besoins , de telle façon que , livré à lui seul, il puisse durer et se reproduire dans des conditions toujours semblables. Comme individu, il est à la fois supérieur par ses aspirations au premier des animaux , et inférieur par sa puissance au dernier d’entre eux. Ses besoins sont sans mesure. Ce qu’il ne connaît pas d’abord, il le devine bientôt, puis le goûte, puis s’y attache , et finit par s’en faire une nécessité. Ses désirs sont doués de croissance, et, comme le dit Bastiat , « se dilatent sans terme dans l’infini. » Et, pour satisfaire ces désirs et assouvir ces besoins, quelles sont ses ressources? Il n’est pas, comme les animaux , armé pour la défense et l’attaque : il n’a qu’une peau nue , des mains sans force , tous les périls de la faiblesse et toutes les sensibilités d’un organisme compliqué. Aussi n’y a-t-il pas de tâche assez facile, assez simple, assez courte, pour qu’il puisse l’entreprendre à lui seul. Se nourrir des produits spontanés du sol semble même au-dessus de son pouvoir. Resterat-il cependant immobile et inactif? Se résignera-t-il à périr sans lutter devant la matière plus forte que lui? Non , Messieurs, car cet être faible a une grande force, il peut s’adjoindre la faiblesse d’autrui : il a la parole, il a l’intelligence; il a le germe, le désir, le besoin du progrès. Il peut voir, il peut combiner; il peut se concerter avec ses semblables, et mettre en commun ses

efforts et les leurs. Cette pierre est trop lourde pour qu’un seul la déplace; qu’importe? à deux , à trois, à quatre, à dix, nous serons assez forts. Ce travail est urgent; mais, pendant que nous l’exécuterons, qui pourvoira à notre nourrriture? D’autres, intéressés comme nous au succès de notre travail. Celui-ci bâtira, celui-là chassera le gibier, cet autre fera venir et recueillera les moissons. Et, grâce à cette dirision — à cette union , devrais-je dire — dont je me borne en ce moment à indiquer rapidement les ressources, grâce à ce travail fait en commun et dont les résultats seront partagés en commun , non-seulement l'homme viendra àbout de tâches incompatibles, non-seulement il conciliera des tâches contradictoires, mais il économisera et son temps , et ses capitaux , et ses facultés même. Si nous voulons tous chasser, tous bâtir, tous cultiver selon nos besoins , il nous faudra à tous et l’attirail du chasseur, et les outils du maçon , et les instruments du laboureur. Que dis-je? Il nous faudra non-seulement le temps et les instruments , mais encore l'aptitude, les connaissances, l’expérience. Est-ce possible? Mais , si nous rendons en quelque façon communs , en les échangeant entre nous, nos travaux personnels, chaque aptitude pourra être employée à sa place et profiter à tous. Et non-seulement la division du travail permettra à chaque aptitude humaine de s’utiliser pleinement, mais encore les qualités différentes de la matière même seront toutes, avec le temps, tournées au profit de tous. La terre, en effet, Messieurs , n’est

pas moins dissemblable à elle-même que l’homme. Si dans le même sol , faute d'en avoir d’autre qui me serve, je dois, à la fois, trouver tous les produits dont j’ai besoin , planter la vigne et le café, semer le blé et récolter le coton , par exemple , quelle entreprise, que de peines et quels pauvres résultats! Mais que, comptant sur autrui et sur le produit du sol d’autrui , je réserve à chaque climat et à chaque terrain la culture qui lui est le plus convenable , j’aurai , c’est-à-dire nous aurons tous, des récoltes plus abondantes, plus nombreuses, plus assurées; tout, hommes et choses, sera à tous, et le patrimoine de chacun eu sera augmenté d’autant. Et ce que nous disons du sol, il le faut dire de même, il le faut dire bien davantage encore, des facultés et des intelligences. C’est en se partageant les tâches que la science parvient à la lin à les remplir toutes; et, si le dernier des ignorants sait tant de choses, c’est parce que les plus savants ont su limiter le champ de leurs recherches et concentrer leurs elTorts. L’analyse et la méthode sont les conditions et les moyens de tout progrès scientifique ; mais analyse, méthode, qu’est-ce autre chose que division , mais division féconde, qui ne sépare que pour réunir?

Qu’cst-ce à dire. Messieurs? C’est-à-dire que le monde, le monde moral et le monde physique, deviendra, grâce à la division des occupations, un vaste atelier, une vaste association, une vaste famille, au sein de laquelle tout, par une coopération toujours plus active, sera incessamment mis en commun pour le bien de

tous ses membres. C’est-à-dire que tout, en dépit des apparences, des obstacles, des préjugés eux-mêmes, concourra et s’entr’aidera. C’est-à-dire que l’homme, cet être faible et impuissant devant la nature, deviendra, parce qu’il aura su, plus à propos que d’autres souverains, diviser pour régner, le roi chaque jour plus puissant de la nature et de la création. C’est-àdire , enfin , que le dernier d’entre nous, dans sa hutte grossière et sous ses grossiers haillons, portera sur lui les dépouilles de l’univers , profitera des travaux de l’humanité , jouira des conquêtes des siècles, héritera des générations et des empires, et recevra, en quelque façon, dé ses communications même involontaires avec ses semblables, le don d’ubiquité, de perpétuité, d’universalité. Pascal a dit que l’humanité est comme un homme immense qui vivrait toujours et qui toujours apprendrait. Grâce à la division du travail et à ses bienfaits, ce n’est pas l'humanité, c’est chacun de ses membres qui est cet « homme immense. »

Voilà, Messieurs, dans toute son ampleur, mais dans toute sa vérité, ce phénomène de la division du travail. Voilà cette division du travail que tant de gens disent funeste, fâcheuse, contraire à l'association. Elle se trouve être, quand on sait la comprendre, à la fois la condition nécessaire et le merveilleux apanage de l’humanité. En faisant dépendre la division des résultats de la division des efforts, elle établit entre tous la plus sublime, la plus étroite et la plus morale dessolida-

rités. Elle ruine cet axiome fatal, mais enraciné dans tant d’esprits, que « le profit de l’un est le dommage de l’autre », et elle montre, au contraire, jusqu’à la plus irrésistible évidence, que les prospérités s’entr’aident cl que les adversités se nuisent : car, si l’un réussit mal, les autres auront moins à recueillir dans la répartition des parts communes, et réciproquement. Certes, donc, A. Smith avait raison, et la division du travail est belle quand on en étudie dans une usine la singulière puissance; mais combien n’est-elle pas plus belle quand on en contemple le développement indéfini dans le monde entier, à travers le temps et l’espace ! Et n’est-ce pas un spectacle intéressant et grandiose, un spectacle digne de toute la respectueuse reconnaissance des esprits capables de le comprendre, que cette convergence en quelque sorte obligatoire des efforts isolés vers un centre commun, le bien de tous; que ce lien mystérieux et invincible, qui, de l'impuissance mémo de chacun, fait la puissance de tous, et de la division l’union? Et, si vous croyez, Messieurs, que ce soit là une exagération d’économiste, ou l’enthousiasme irréfléchi d’un cœur trop prompt à faire intervenir la Providence pour avoir l’occasion de la célébrer, écoutez ce que dit un savant naturaliste , étudiant non plus l’homme, mais les animaux. Partout, dans la création, il va vous signaler la loi que nous signalons dans l’humanité, partout il va vous montrer que la division du travail est le cachet de la perfection et la condition du développement.

• Tant que l’industrie humaine est à l’état de première enfance, dit M. de Qualrcfages, le même homme ensemence son champ avec la bêche qu’il s est forgée; il récolte et fait rouir le chanvre, le tille et le file. Puis il construit un métier informe , se fabrique, une navette grossière , et lisse tant bien que mal la toile qui devra le vêtir. Plus tard, il trouve à se pourvoir d’instruments plus parfaits chez un voisin qui passe sa vie a ne faire que des instruments aratoires ou des navettes. Plus tard encore, il vend son fil au tisserand, qui n’a jamais manié ni le marteau du forgeron, ni la pioche du cultivateur, ni la scie du menuisier. A mesure que chaque phase du travail est confiée à des mains uniquement consacrées à elle seule , à mesure que le travail se divise , le produit final devient de plus en plus parfait. Eh bien! il en est de même chez les animaux. Pour assurer la nutrition et la reproduction, c'est-àdire la conservation de l’individu et celle de l’espèce, bien des fonctions secondaires sont nécessairement mises en jeu. Pour que leur accomplissement soit à la fois facile et entier, il faut que chacune d'elles dispose d'un organe ou instrument physiologique spécial. En d’autres termes, il faut que le travail fonctionnel soit divisé autant que possible. Tel est le caractère général des types les plus élevés, par exemple delà plupart des mammifères. Au contraire, dans les types inférieurs, deux ou plusieurs fonctions sont attribuées au'même organe ; et enfin dans les éponges, les amèbes, ces derniers représentants du règne animal, toutes les fondions sont confondues dans une masse organisée, vivante, où l’on ne distingue plus qu’une pulpe homogène résultant de la fusion complète de tous les éléments organiques. Il suit de là qu’un animal , qu’une organisation se dégrade, toutes les fois que la division du travail fonctionnel tend à diminuer1. »

« M. rie Qualref.ig>'$, Sjuvenirs il un naturaliste. “K

Messieurs, ce qui est vrai des animaux est vrai des sociétés. Une société se dégrade toutes les fois que la division du travail fonctionnel tend à diminuer dans son sein.

Elle s’élève et s’accroît, au contraire, quand cette division augmente; et c’est, en effet, en divisant et ramifiant les voies déjà ouvertes qu’on avance dans toutes les carrières. Les sciences se partagent sans cesse sans se renier; l’industrie fait de même, et chaque division nouvelle est un organe nouveau, un sens nouveau, une fonction nouvelle , acquis à l’humanité.

Mais, Messieurs, comment cette division si nécessaire et si utile peut-elle s’accomplir? Comment s’opèrent les progrès qu’elle amène avec elle? Par la liberté, Messieurs, et par elle seule. L'homme progresse parce qu’il est sociable , et il est sociable parce qu’il est libre. C’est ce que nous verrons dans la prochaine leçon. Nous y étudierons la liberté du travail, qu’on appelle la concurrence. Nous n’aurons pas de peine, vous le verrez, à justifier cette liberté, qu’on a si bien nommée la face industrielle de la liberté civile1, des attaques dont elle a été l’objet; et nous trouverons dans cette étude la confirmation de l'opinion favorable que nous venons de nous former au sujet de la division du travail. Ou plutôt, Messieurs, partout, à mesure que nous avancerons, nous reconnaîtrons les mêmes lois harmoniques poussant l’homme

par la liberté vers un progrès croissant et utile à tous ; et partout nous constaterons, pour l’admirer et pour la bénir, la présence d’une main supérieure à la nôtre, et la vérité de cette formule célèbre : « L’homme s’agite, Dieu le mène. •

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