‹ Leçons d'économie politique faites à MontpellierChapitre 14 sur 25 · DE LA LIBERTÉ DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

DE LA LIBERTÉ DU TRAVAIL

Messieurs,

Nous avons à continuer aujourd’hui l’étude, entreprise dans la précédente séance, du phénomène de la production et du travail. Mais, avant de le faire, je t sens le besoin de prévenir, par une réflexion et un aveu, vos observations et vos critiques. A mesure que j’avance dans la voie que je me suis tracée, j’en reconnais davantage la difficulté; et plus je cherche à présenter avec clarté les détails de la science, plus aussi mon embarras redouble. Les phénomènes économiques, pour être convenablement exposés, doivent être nécessairement étudiés les uns après les autres, dans de§ chapitres spéciaux et indépendants en quelque sorte ; car on ne peut prétendre tout dire à la fois : et cependant ces phénomènes ne sont pas à ce point distincts les uns des autres que l’on puisse réellement les isoler et les considérer à part. Ils sont, au contraire , complexes et liés ensemble; ce qui est vrai de l’un s’applique souvent à l’autre ; et dans chacun d’eux l’on retrouve plus ou moins les autres. Il en est d’eux , au fond , comme des fonctions diverses du corps humain ,

par exemple : chacune de ces fonctions a son but , ses organes propres, son individualité, et cependant aucune n’est réellement indépendante ; leurs résultats sont mélangés, leurs actes s'impliquent mutuellement, et les forces diverses quelles représentent s’harmonisent pour ne former qu'une seule force générale. Il en est d’eux encore, dans un autre ordre d’idées, comme de nos facultés intellectuelles. Les philosophes, si j’ai bon souvenir, en reconnaissent habituellement trois : l’entendement , la mémoire et la volonté. Par un effort d’abstraction , sans doute , ils parviennent à les analyser à part, et ces analyses ont leur utilité et leur prix: mais ils ne peuvent cependant arriver à les séparer réellement, ni parler de l’une sans supposer les autres; car il n’y a pas un acte quelconque de notre intelligence dans lequel toutes les trois n’interviennent à des degrés divers , et nulle pensée n’est possible sans entendement, sans mémoire et sans volonté.

Il résulte , Messieurs, de cet enchaînement, dans la science économique comme dans les autres sciences que je viens de rappeler, une apparence et souvent, je l’avoue, une réalité de confusion qu’il est impossible d’éviter complètement. Il en résulte qu’on a l’air de revenir, que l’on revient souvent, sur des sujets déjà traités, et que l’on redit des choses déjà dites. Dans cette confusion et ces redites, il est certain qu’il y a la part de l'inexpérience du professeur, et que l’habileté les évite ou les dissimule plus ou moins. Mais il y a aussi la part de la nécessité; et, j’ose vous demander,

Messieurs, par indulgence et par justice aussi , de faire l’une et l’autre. Ceci dit, une fois pour toutes, reprenons la suite de notre étude.

Nous avons vu, dans la division du travail, leprocédé matériel de la production , et nous en avons constaté l’influence favorable : influence sur le résultat des efforts humains; influence sur le développement des facultés; influence sur l’épargne des capitaux; influence, enfin, sur le concours des forces et des agents naturels. Nous avons vu aussi, vous vous le rappelez, Messieurs, de ces avantages matériels découler des conséquences morales d’une importance extrême, et l’union des hommes sortir de leur division apparente. Mais — quelque attention que méritassent ces conséquences diverses et les dernières surtout — ce n’était là, en quelque sorte, que le mécanisme physique du travail et l’appareil extérieur de la production. Il nous reste à en étudier le mécanisme moral , à chercher quel est le moteur et le régulateur à la fois de cet appareil , d’où part l’impulsion, et par quoi elle est dirigée et modérée. Il nous reste à dire à quelles conditions se manifeste et se développe cette division du travail, que nous avons reconnue bonne; dans quel milieu, sous quel régime, grâce à quelles influences bienfaisantes elle opère le mieux son œuvre ; il nous reste à formuler , en un mot , la loi du travail.

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