I.a loi du travail, Messieurs, un seul mot suffit à
l’énoncer, c’esl la liberté. Le travail est libre par essence, parce qu’il est l’acte d’un être libre, l'émanation d’un agent moral. L’homme, ne pouvant être contraint à vouloir, ne peut, sans injustice et sans dommage, être contraint à agir. C’est là une de ces vérités qui sont éclatantes par elles-mêmes et qui semblent ne pouvoir jamais être contestées. Elle l’a été pourtant , et même par de grand génies; car l’esclavage a régné , avec l'approbation des hommes les plus illustres, pendant bien des siècles; il règne encore, hélas! à la honte de la civilisation et du christianisme, chez des peuples qui se croient libres et éclairés, et en ce moment même il met en péril, au delà de l’Océan, les destinées de la patrie de Washington et de Franklin. Mais, si les outrages n’ont pas été épargnés à la liberté, les hommages ne lui ont pas manqué non plus; et si, dans l’antiquité, la philosophie elle-même a pu la méconnaître, elle a été hautement, dans les temps modernes, revendiquée et proclamée. « Dieu, dit Turgot dans le magnifique préambule du mémorable édit de 177C, Dieu, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail , a fait du droit de travailler la propriété de tout homme ; et cette propriété est la première, la plus sacrée, la plus imprescriliblede toutes. » Avant Turgot, son illustre contemporain et, à quelques égards, son prédécesseur, le père de la science économique, Adam Smith, avait écrit, dans ses Recherches sur les causes de la richesse des nations: « La plus sacrée et la plus inviolable de toutes les propriétés est
celle de son propre travail , puisqu’elle est la source originaire de toutes les autres. •
Turgot et Adam Smith avaient raison. Messieurs, et attentera la liberté du travail des hommes, soit pour l’empécher , soit pour le contraindre, c’est attenter à la possession qu’ils ont d’eux-mêmes; s’emparer des bras, c’est s’attaquer aux âmes, c’est dégrader l’homme de sa dignité et le réduire à la condition de l’animal et de la chose.
Les atteintes à la liberté du travail peuvent être plus ou moins nombreuses, plus ou moins violentes, plus ou moins complètes, plus ou moins dissimulées; elles peuvent être pousséesjusqu’â l’esclavage absolu, jusqu’à la négation de toute possession , de toute initiative , de tout droit sur soi-même ou sur les choses , jusqu’à la réduction entière de l’homme à l’état de machine , par la confiscation simultanée et de ses facultés et de l’exercice de ses facultés ; — ou bien, sans atteindre à ces extrémités, elles peuvent, par une gradation plus ou moins ménagée, atténuer plus ou moins leurs conséquences fâcheuses, reconnaître certains droits et n’en contester que certains autres , prescrire certains actes et en laisser d’autres sans prescriptions, et revêtir ainsi les diverses formes par lesquelles on passe de l’esclavage au servage, du servage au monopole, au privilège, aux réglementations, etc. ; elles peuvent affecter, en un mot, des différences sans nombre: mais, à quelque degré qu'elles s’exercent, sous quelque forme qu’elles se produisent, elles sont toujours une violation de la
liberté morale; elles sont toujours aussi une entrave au développement du bien-être et de celui qu'elles atteignent directement , et de la société dont il fait partie.
L’histoire entière, Messieurs, si je pouvais rapidement la dérouler d’un bout à l’autre devant vous, ferait éclater à vos yeux, en traits irrésistibles, la triste vérité de ces assertions; car l’histoire, d’un bout à l’autre, n’en est que la réalisation. Nous y verrions partout le progrès de l’homme , le progrès véritable , en proportion de la jouissance plus ou moins grande qui lui a été laissée de ses facultés; partout la décadence et la misère en proportion des atteintes portées au libre exercice de ces facultés. Nous verrions le travail, faible et impuissant sous le régime de l’esclavage et du despotisme, plus actif et plus fécond à mesure qu’avec la marche de la civilisation se détendent les liens qui pèsent sur lui , n’arriver enfin à devenir réelment abondant et largement productif que le jour où ces liens, sans être coupés en entier (car ils sont loin de l’être tous encore), sont relâchés tout d'un coupa ce point qu’on puisse dire libres ceux qui jusque-là n’étaient que serfs, et égaux ceux qui jusque-là formaient des classes et des ordres distincts. C’est à cette cause, Messieurs, c’est à la plus grande liberté du travail qu'est due, au point de vue économique, l'immense, l’incontestable supériorité des temps modernes sur les temps anciens, et, dans les temps modernes euxmêmes , la supériorité non moins visible de certains peuples sur certains autres.
Je sais, Messieurs , qu’on dit souvent le contraire, qu’on parle beaucoup de notre prétendue décadence, et qu’à ce propos on vante avec complaisance la richesse des anciens et le bonheur de nos ancêtres; mais je sais aussi, ou plutôt je suis convaincu — et je crois être convaincu à bon droit — que dans ces tableaux à la louange du passé l’on farde le passé et l’on charge le présent, en ne tenant compte ici que du mal, là que du bien. On voit les choses comme on veut, mais on se trompe, et quelquefois aussi on nous trompe. 11 est aisé d’en acquérir la preuve, et le moindre retour vers ces prétendus âges d’or suffira pour nous édifier sur leur compte.
Parlons d’abord de l’antiquité. Quand on veut bien aller au fond de ces sociétés antiques, on y trouve la puissance et le luxe dans une aristocratie peu nombreuse, mais la dégradation et le dénûment dans la masse. En regard et au-dessous de la richesse et de la splendeur de quelques familles privilégiées , la généralité , il faudrait presque dire la totalité des hommes, non pas seulement les esclaves, mais le peuple lui-même, le peuple des citoyens , croupit dans une misère dont nous ne pouvons avoir une juste idée et dont les bouges de nos pauvres ignorent jusqu’à l’ombre.
M. Michel Chevalier, dans un de ses discours d’ouverture', s’est plu à étaler sous nos yeux, avec cette
1 Le onzième , prononcé en 1850 , sur ce sujet : Le désir du bienêtre est légitime.
abondance de preuves et ce luxe de précision qui lui sont propres, cette pauvreté de la richesse des anciens. Il a fait l'inventaire de ce que possédait, ou plutôt de ce que ne possédait pas Agamemnon; et, si cet inventaire n’était pas trop long (il n’occupe pas moins de quatre pages), j’aimerais à vous le lire tout entier ; j’en prends du moins quelques traits au hasard.
Le roi des rois, dit M. Chevalier, n’avait pas dans son palais, c’est-à-dire dans sa grossière demeure, la centième partie du bien-être qui règne dans nos plus simples chaumières : pas de fenêtres, car l'art du verrier était inconnu; pas de portes, ou du moins pas de gonds ni de serrures, car l’art du serrurier n’était pas poussé loin, s’il existait, et le fer était d’une telle rareté, qu’ Achille, aux funérailles de Patrocle , en donna un morceau à l’un des vainqueurs des jeux. Son vêtemeni était certainement privé du luxe, de l’objet de nécessité plutôt, qu'aujourd’hui le dernier des mendiants juge indispensable. Il n’avaitpas de linge : lecotonétait ignoré, la toile inconnue; en été, en hiver, il couvrait directement sa peau d’une étolTe de laine grossière, grossièrement fabriquée chez lui avec ladépouilledcses moutons. Sur sa table, il est vrai, on servait un bœuf entier; mais pourquoi? par faste, par gloutonnerie, et aussi parce qu’on manquait de moyens d'apprêter les viandes et d’ustensiles pour les dépecer et les faire cuire. Il n'avait ni couverts ni plats, ou tout au plus peut-être quelque.-, plats sans vernis, sales et graisseux ; et, quant à toutes ces ressources apportées d’un autre
monde, quant aux produits récents de l’industrie, en avait-il seulement l’idée?
Pénélope employait douze femmes, jour et nuit, à moudre la farine dont elle nourrissait sa maison ; et M. Michel Chevalier1 affirme qu’il est difficile d’admettre que chacune pût moudre en un jour la quantité de farine nécessaire à vingt-cinq personnes. Et quelle farine? un grossier mélange de grains à demi concassés sous la pierre et le pilon! Aujourd'hui, dit-il, au moulin de Saint-Maur, près Paris, un homme fait en un jour, en excellente farine, de quoi nourrir cinq mille personnes, si bien que vingt ouvriers suffiraient à préparer la ration d’une armée de cent mille hommes.
Passons-nous de la Grèce à Rome, nous y trouvons un luxe inouï , du moins à l’époque où les Romains dissipaient dans la débauche les fortunes acquises par le pillage et l’oppression du monde. Mais nous y trouvons aussi une misère non moins inouïe. Lucullus, ayant un jour besoin de manteaux de pourpre pour une représentation qu’il voulait faire donner, fait chercher dans sa garde-robe, et l’on en trouve 5,000. Mais, à côté de ce faste inutile et égoïste du maître, les esclaves pourrissaient sans vêtements au fond de l’ergastule ; et le peuple, le peuple pour lequel on donnait ces fêtes somptueuses, avait à peine de quoi ne pas mourir de faim : panent et circenses. Tacite ne nous montre-t-il pas Tibère attendant avec anxiété, du haut du rocher
' Organisation du travail.
de Caprée , l’arrivée de la flotte qui doit apporter la nourriture du peuple-roi et dont le retard serait sa perte?
11 en est de même aujourd’hui, Messieurs, dans les pays où la civilisation, où la liberté n’a pas pénétré. Nous trouverions un luxe relativement bien supérieur au nôtre chez les peuples de l’Asie, de l'Afrique même. Il y a un luxe relatif sans nom en Turquie’, par exemple, dans les Indes, en Égypte, dans la Chine elle-même1; et je me souviens, pour ma part, et me souviendrai toujours du spectacle qu’offrait, à l’Exposition universelle de 1855, une tente où se trouvait entassé tout ce que les Indes contiennent et produisent de plus beau. C’était la tente d’un des chefs de ce riche et malheureux pays. Elle renfermait des choses éblouissantes de beauté; et c’était peut-être, au point de vue de l’art et du luxe , la merveille de ce lieu merveilleux. C’en était, pourtant, à mon avis, le spectacle le plus triste, et les engins de destruction eux-mêmes , mêlés aux produits pacifiques comme un repoussoir, me serraient moins je cœur. Car ce luxe, dont rien chez nous ne pourrait donner l’idée , ce luxe représentait des sueurs de sang, versées par des générations entières , et , à coup sûr, sans prolit aucun pour ceux qui les avaient versées. Audessous des puissants qui peuvent ainsi tout prodiguer sans jouir de rien, il n’y a que la plus hideuse misère ;
• Le nouveau sultan n'a-l-il pas pu réduire de 7i millions la dépense de sa maison 1
* Koj/. les descriptions du palais d'élé de l'empereur do la Chine.
et, quand les exactions les plus cruelles ont à peine élevé quelques hommes à l’orgueil de cette richesse inutile et à l’hébétement de ce faux bien-être, c’est à peine si la masse qu’ils pressurent trouve à soutenir une existence misérable sous un ciel dont les exigences sont si faibles.
Chez nos ancêtres, Messieurs, il n’en était pas de môme. Déjà, chez eux, le principe de la liberté du travail avait fait des progrès réels. Le christianisme était venu, non pas renverser brusquement l’esclavage, mais, en apprenant aux hommes qu’ils sont tous frères, introduire avec le sentiment du droit un germe d’activité qui devait, qui doit s’étendre sans cesse*. Mais combien le bien-être du moyen âge était loin toutefois de ce qu’on se plaît à se le figurer, et quel dénùment, jusque dans les temps les moins éloignés! Charles V , ou , si ce n’est lui, quelque autre roi de ce siècle, passe un marché avec ses fournisseurs pour la paille fraîche qui doit garnir son palais. Les libéralités de Charles VII envers Agnès Sorel sont connues de tout le monde; ce qui pourtant, plus que tout le reste, attira l’envie sur la tête de la maîtresse du triste roi de Bourges, c’est l’audace qu’elle eut la première de porter des chemises de toile. La reine Elisabeth d’Angleterre a porté la première aussi dans son pays des bas tricotés, présent magnifique de l’ambassadeur d’Espagne. Nous pourrions
' Cette suppression graduelle de l'esclavage par l'influence du christianisme est admirablement exposée dans la Charité contienne de M. de Champagny.
citer indéfiniment d’autres exemples aussi frappants, aussi remarquables ; car il suffirait de puiser dans les ouvrages qui les ont recueillis*? Bornons-nous à dire que les moindres objets de notre consommation usuelle ont été, à une époque antérieure et peu éloignée, l’occasion de semblables étonnements et des nouveautés d’un luxe exagéré. Au camp du Drap d’or, les personnages des deux cours rivales déployèrent une magnificence qui nous parait fabuleuse aujourd’hui ; mais ils portaient, à la lettre, comme le disent les chroniqueurs, leurs châteaux et leurs moulins sur les épaules, et, après avoir épuisé toutes leurs ressources en un jour de représentation et de parade , ils devaient retrouver chez eux, dans leurs demeures seigneuriales, la gêne et la misère quelquefois complète.. Au Xvn'siècle encore, la comtesse de Fiesque vendait une terre pour acheter une glace. Saint-Simon, tout grave qu’il était, dépensait pour sa toilette et celle de sa femme, à la noce du duc de Bourgogne, 20,000 livres, et le reste de la cour était à l'avenant; le roi Louis XIV était exigeant en fait de tenue. Mais ces seigneurs et le grand roi lui-même habitaient dans des pièces froides, mal closes, parfois sans cheminées et toujours sans chauffage suffisant, et ils manquaient de presque toutes les douceurs qu’aucun modeste ménage ne se refuse dans la vie actuelle.
« On en trouvera gin grand nombre dans nn article de M. Moreau de Jonnès, fafjbtfcftes sur la renaissance des arts au moyen âge, inséré au Journal des Economistes, n" de février et Juin 1855.
Que dis-je? Les rois eux -mêmes n’ont pas été toujours à l’abri du plus réel dénûment. La reine d’Angleterre au Louvre, sous Louis XIV, a manqué de bois au milieu de l’hiver. Louis XIV lui-méme, en 1709, a a vu son palais de Versailles atteint par la famine, et M"' de Maintenon, plus que reine de France, réduite à manger du pain d’avoine; au-dessous d’eux, la faim décimait jusqu’aux personnes vêtues de soie‘. Quelle était donc, à côté de ces misères des grands, la condition du peuple ? Un homme qui ne peut être suspect de prévention contre Louis XIV, La Bruyère, nous en a laissé le tableau dans un passage que nous connaissons tous, mais qu’il est bon de vous relire, car il porte avec lui un caractère saisissant de vérité :
« L’on voit, dit-il, certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus dans la campagne, noirs, livides et brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Us ont comme une voix articulée , et , quand ils se lèvent sur leurs pieds , ils montrent une face humaine; et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines. Us épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé. »
1 Voy. l’ji-ivü important de l'état déplorable du Blaisois et de quelques autres provinces, rapporte parM. P. Clément au chap. 3 de son Histoire de Colbert , et tous les horribles détails de la famine de I66i contenus dans ce chapitre. — A Metz, en 1649 et 1650, on avait été de même réduit au son! (Voy. Floquet, Etudes sur Bossuet, 1. 1", ch 3.)
Vauban, si dévoué à Louis XIV, et qui sut le lui prouver en encourant sa disgrâce pour lui dire la vérité, Vauban n’en dit pas moins :
«Il est certain, écrit-il, que le mal (le mal de l'indigence) est poussé à l’excès, et que, si l'on n’y remédie, le menu peuple tombera dans une extrémité dont il ne se relèvera jamais. Les grands chemins de la campagne, et les rues des villes et des bourgs sont pleins de mendiants que la faim et la nudité chassent de chez eux.... Près de la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité et mendie effectivement. Des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l’aumône à celle-là, parce qu’eux mêmes sont très-près d’être réduits à la même condition , et , des quatre qui restent , trois sont fort malaisées. • (Dime royale.)
Et il ajoute que , si l’on faisait le compte des familles dans l’aisance, il est douteux que leur nombre s’élevât au-dessus de dix mille.
« 11 n’y a pas dix mille familles, petites ou grandes, qu'on puisse dire être fort à leur aise, et qui en ôterait les gens d'affaires , leurs alliés et leurs adhérents , couverts et découverts, et ceux que le roi soutient par ses bienfaits, quelques
marchands, etc , je m’assure que le reste serait en petit
nombre. • ( Ibid. )
Plus lard, sous Louis XV et sous la Régence, le plus grand luxe était à l’ordre du jour, et l’on ne se faisait pas faute de l’étaler sous toutes les formes. Eh bien! au milieu des prodigalités et des orgies de cette époque, telle était la misère générale, que d’Argenson pouvait écrire en toute vérité le passage que voici :
« J’ai vu, depuis que j’existe, la gradation décroissante de la richesse et de la population. Au moment où j’écris, en pleine paix, avec les apparences d’une récolte, sinon abondante, du moins passable, les hommes meurent tout autour de nous comme des mouches, de pauvreté, et broutent l'herbe. Les provinces du Maine, Auxerrois, Touraine, haut Poitou, Périgord, Orléanais, Berry, sont des plus maltraitées. Cela gagne les environs de Versailles. Le duc d’Orléans porta dernièrement au conseil un morceau de pain de fougère. Il le posa sur la table du roi, en disant: « Sire, voilà le pain de quoi vos sujets se nourrissent. »
Messieurs , ces maux hideux se sont atténués sans doute, et l’ancien régime n’en est pas infecté tout entier; mais, il faut bien le reconnaître avec l’histoire, la misère, dans ce quelle a de plus saillant, de plus horrible , la famine, n’a disparu en France que tout récemment. La famine fut terrible encore en 1770, à l'époque où elle inspirait à Turgot de si belles lettres et de si belles actions; et c’est à la veille de la chute de la monarchie qu’elle éclata pour la dernière fois, pour se prolonger, il est vrai , à travers les premiers et violents essais du nouveau régime, jusqu’en 1794.
Et cependant, Messieurs, ce n’était point la liberté , si souvent signalée comme la cause de notre prétendue décadence, ce n’était point le défaut de réglementation et de tutelle, qui empêchaitle travail de suivre une voie plus féconde et plus profitable à tous. L’agriculture, le commerce, l’industrie, les métiers , tout travail , en un mot , de quelque nature qu'il fût , était rigoureusement étiqueté, classé, arrangé, ordonné, prévu et
réglé d’avance par décret, par ordonnance ou par décision ministérielle. Une armée d'employés veillait au maintien des prescriptions de cette sagesse suprême, et il semblait que rien au monde n’eût droit de se produire que par la grâce de l’administration et au nom de l’autorité de l’État. En 1709, l’année même où Mm* de Maintenon dut se résigner à manger du pain d’avoine, la violence du froid fit geler les blés dans les sillons. Les cultivateurs, s’imaginant connaître quelque chose à la culture, voulaient refaire les semailles: il était temps de le faire, et elles eussent réussi; mais l’administration , se croyant mieux instruite que les particuliers, déclara que les grains repousseraient et défendit de labourer les champs: la famine lui répondit et fut terrible.
Au xvn* siècle, une ordonnance très-rigoureuse ( 1658) interdisait non-seulement aux meuniers de fabriquer, mais aux particuliers de manger du gruau, dont l’usage était réputé malsain , et il fallut les misères des dernières années du règne pour faire lever cette défense. La pomme de terre elle-même, cette nourriture que nous trouvons aujourd’hui si parfaitement saine et utile, la pomme de terre était connue, en France , deux siècles avant que Parmentier l’y fit passer dans la consommation; et sans doute il se serait trouvé des gens, si on les avait laissés faire, qui, à défaut d’autre chose, se seraient avisés d’y goûter; mais l’administration ne l’entendait pas ainsi , car elle veillait à la santé publique, et les médecins (j’en
demande bien pardon à ceux qui peuvent m’entendre), les médecins qui ont proscrit l’émétique, la circulation du sang et tant d’autres choses utiles ou inévitables, avaient découvert que l’usage de cet aliment était dangereux : d’abord il donnait la fièvre; plus tard, ce fut la lèpre*. On s’en passait, sauf à mourir d’inanition ; cela valait mieux que de vivre contre les règles. Le conseil du roi le pensait ainsi du moins; et de Paris, où il siégeait , il appliquait ses règles à tout, tantôt décidant que tel pays était exclusivement propre à telle ou telle culture, tantôt en prohibant telle autre, ordonnant par exemple d’arracher les vignes plantées dans des sols qu’il y jugeait contraires*. La Bourgogne cultivait le gamay ; mais le parlement de Bourgogne ne le trouvait pas à son goût, et, bien que plus d’un pauvre paysan bourguignon eût trouvé son compte à en boire ou à en vendre, des arrêts ordonnaient d’arracher Y infâme gamay, et l’on courait sus à l'infâme gamay. Nous n’en finirions pas d’énumérer toutes ces proscriptions et prescriptions, interdictions et interventions. Quanta l’industrie proprement dite , nous verrons , en parlant des corporations, à quelle minutieuse réglementation elle était soumise: l’emploi de certains procédés y
* Voy dans la Revue nationale l'article de M. E. Laboulaye, l’Etat et ses limites.
* « Il y a des arrêts du conseil qui prohibent certaines cultures dans des terres que ce conseil y déclare peu propres. On en trouve où il ordonne d'arracher des vignes plantées, suivant lui, dans un mauvais sol. » A. de Tocqubmlle, l'Ancien Régime et la Révolution.
était obligatoire; tout, jusqu’aux ingrédients, jusqu’à la couleur des étoffes, jusqu’au nombre des fils, était arbitrairement imposé; et celui qui voulait avoir une étoffe faite de telle ou telle façon nouvelle ne pouvait nulle part l’obtenir, vu la sévérité des règlements. Voilà , Messieurs , où en était la France ; et voilà pourquoi, malgré son activité, malgré son intelligence et sou aptitude au travail, la société française éprouvait ces souffrances dont nous avons donné un rapide aperçu: ce n’est que du jour de l’affranchissement général de l’industrie et du travail que date la diffusion du bien-être; c’est de ce jour seulement qu’ou a pu dire, avec raison, que le progrès est pour tout le monde , que le bonheur — le bonheur nécessairement imparfait, mais relatif au moins — est devenu accessible peu à peu à toutes les classes de la société. Voilà aussi pourquoi les pays restés sous le joug de la réglementation sont demeurés à tant d'égards inférieurs, et ne sont pas sortis encore de cette langueur de l’ancien régime.
Et qu’on ne dise pas , en comparant les pays relativement libres, comme la France, comme l’Angleterre, comme la Belgique , à ces contrées restées en arrière au point de vue du bien-être et de la richesse, qu’on ne dise pas, Messieurs, que cette différence est due à l’existence chez les premiers des capitaux et des machines, à leur absence chez les autres ; car on prendrait l’effet pour la cause. Si dans ces pays le capital est rare, si les machines manquent, c’est précisément parce
qu’il y manque la liberté qui enfante le capital et anime les machines. Le capital n’est pas un produit du sol et n’y adhère pas, que je sache; de sa nature, il est cosmopolite , il voyage et se déplace aisément; une différence d’un demi, d’un quart pour cent suffit pour l’attirer. Les machines, de même, se démontent et se transportent, et aujourd'hui l’on en exporte à plusieurs milliers de lieues tous les jours. Mais pour appeler les capitaux, pour faire marcher les machines, pour attirer des hommes capables de mettre en œuvre capitaux et machines, il faut avant tout la liberté, c'est-à-dire la sécurité. Allez donc, pour une entreprise sérieuse, apporter des machines en Turquie, ou y risquer de l’argent. On y attirera bien peut-être, au moyen de réclames sans nombre , et par la promesse d'intérêts énormes, un capital aléatoire ; mais on n’y aura jamais, tant qu’on n’en aura pas changé le régime, ni des capitaux sérieux et vraiment productifs , ni des machines en état de marcher , ni des hommes capables de faire fructifier les capitaux et fonctionner les machines.
C’est donc la liberté , Messieurs , qui est l’unique et véritable agent du travail et du progrès; c’est la liberté qui donne au travail sa force, au progrès son impulsion. Et comment en serait-il autrement, en vérité? Travailler est une chose qui coûte, travailler est un effort pénible ; et, pour se décider à faire cet effort, à prendre cette peine , il faut y être entraîné , poussé irrésistiblement
par une force qui contraigne. Or quels sont les mobiles qui peuvent avoir sur l'homme cette influence irrésistible et le porter à vaincre sa paresse naturelle? Je n’en sais que deux : l’espérance et la crainte. L’espérance, c’est la perspective de voir s’améliorer sa position matérielle, de recueillir, comme fruit de ses efforts , un bien-être, des jouissances , des richesses de plus en plus grandes ; ce sont d’autres sentiments encore, plus ou moins bons, plus ou moins nobles, mais énergiques, qui naissent d’eux-mémes de cette espérance en partie réalisée : l’orgueil , la vanité, l’amour du luxe et de la gloire ; ou bien encore des mobiles plus désintéressés et plus dignes, comme le désir d’être utile à ses enfants, à sa famille , à ses semblables. La crainte , c’est le sentiment ou la prévision de la pauvreté , de la misère , de la mort enfin, et de toutes les privations, pour soi ou pour les siens. Hors de là, hors de ces deux mobiles, il n'est rien qui puisse déterminer l’homme à subir la fatigue, la peine, quelquefois la douleur poignante que le travail entraîne après lui.
Or ces deux sentiments n’agissent guère que sur l’homme libre, et leur action est d’autant plus efficace que l’homme est plus libre. Si l’homme est libre, la crainte, d’une part, le pousse vigoureusement au travail ; et cette crainte, ce n’est pas pour lui seulement qu’il l’éprouve, c’est pour ses enfants, pour sa famille entière; et pour eux , la mort et la misère ne sont pas les seules choses à redouter : il y a aussi ces mille souffrances morales, ces répulsions, ce mépris, cette dé-
chéance, qui entourent et assaillent la pauvreté ; il y a cette douleur de ne pas laisser aux siens le moyen d’être honorés, estimés, de se sentir impuissant à satisfaire leurs besoins, leurs désirs. Puis, du côté de l’espérance, c’est la préoccupation d’améliorer la position qu’on doit leur transmettre, de laisser des traces de son passage , d'attacher son nom à une découverte , à un perfectionnement, à un produit utile, enfin les mille complications de cet agent plein de puissance. Tout cela, Messieurs, sous mille formes, agit sur l’homme libre. Mais, pour l’homme privé de la liberté, de ces mobiles, que reste-t-il? Plus d'espérance, d’abord. A quoi bon travailler, si c’est pour être privé, par un plus fort, des fruits légitimes du travail; si, comme cela existe encore dans cette Caroline du Sud , qui , par son attachement insensé au funeste principe de l’esclavage, vient d’opérer sa séparation de l’Union américaine, on n’a pas même la faculté de cultiver un légume devant sa porte ou de nourrir un cochon sous son toit? Pour qui travailler? pour soi, pour ses enfants, lorsque votre vie elle-même et la leur dépendent de la volonté d’un maître? Reste donc la crainte seule; mais qu’est-ce que cette crainte qui doit compenser l’espérance absente ? Ce n’est plus la crainte de la misère pour soi et les siens, car la misère est la même avec ou sans travail ; c’est, et c’est uniquement, la crainte du châtiment, du fouet, c’est-à-dire la sensibilité décroissante de l’animal endurci aux coups. Et la meilleure preuve que cette crainte ne suffit pas et s’émousse, c’est que, partout
ou l’esclavage est eu vigueur, on arrive nécessairement à exagérer de plus en plus les punitions; pour une simple faute, pour une maladresse parfois, on en vient à recourir aux plus sévères châtiments, aux tortures, aux mutilations les plus atroces*. Avec un pareil moyen d'action, on pourra obtenir momentanément, de la bête humaine, des tours de force de labeur brut, comme on fait marcher le cheval sous les coups jusqu’à ce qu’il tombe; et les planteurs américains émaillent, en effet, leurs aimables journaux du récit des expériences et des défis qu’ils font en ce genre*. Mais jamais
* t Les esclaves sont soumis à une discipline draconienne et fouettés sans merci pour la moindre faute; on leur défend de s'éloigner hors de la vue de l'habitation ; on leur défend aussi . sous les peines les plus rigoureuses, de se rassembler en dehors des heures de travail. Chaque habitation a son code particulier , ses tortures particulières; ici on oblige les esclaves récalcitrants à porter un collier comme les chiens de basse-cour ; là on les marque à la joue avec un fer rouge ; ailleurs on leur broie les rotules avec un tourniquet. Un des supplices que l'on iuflige le plus communément aux esclaves échappés consiste à leur arracher les dents de devant, etc. » — « Le juge Stroud dit que, en vertu des lois de la Virginie, il y a soixante-onze crimes pour lesquels les esclaves sont punis de la peine capitale, tandis que les blancs qui commettent ces crimes ne sont passibles que d un simple emprisonnement.... La législature de la Caroline du Sud décréta, il y a quelques années, que le meurtre prémédité d'un esclave serait puni des mêmes peines que celui d'un homme libre. « Cependant, disait le dernier article, cet acte ne sera pas > applicable au meurtre d'un esclave placé hors la loi en vertu de » quelque acte de l'assemblée de cet Etat , ou d'un esclave tué en » résistant aux injonctions de son contre-maître ou de son maître , * ou d'un esclave qui serait mort en subissant une correction mo- » dérée. » Dict. d'Écon. polit., art. Esclavage, par M. de Molinari.
* Voy. un article de M. E. Véron, dans le Journal des Economistes.
Digitizo
on n’obtiendra un travail intelligent, judicieux, consciencieux surtout; et, à cause de cela, Messieurs, quoi qu’en disent les religieux défenseurs de Y institution domestique et constitutionnelle , le travail esclave est par nature, par essence, fatalement, irrémédiablement inférieur au travail libre, autant que le corps l’est à l’âme et la brute à l’homme. La ruine, à défaut d’autre châtiment, est au bout de la voie des peuples qui s’obstinent à le préférer ; et ils ne seront pas seulement honnis devant l’histoire et devant la conscience universelle , il seront abaissés, appauvris, humiliés et privés de celte richesse matérielle qu’ils mettent effrontément au-dessus de tout.
La liberté. Messieurs, est donc pour le travail le véritable principe d'action. C’est elle qui le met en mouvement, qui le soutient et le perfectionne. J’ajoute qu’elle est le véritable principe de l’ordre dans le travail et que c’est elle qui, au milieu de cette complication de bras et de produits, assure ce qu’à première vue elle semble destinée à écarter, l’ordre et la régularité.
La liberté, dis-je, est un principe d’ordre. Et, en effet. Messieurs, d’un côté les besoins à satisfaire par le travail sont nombreux , multiples, indéfinis; d’un autre côté, les aptitudes et les goûts des hommes diffèrent, soit par la nature, soit par le degré. En présence de cette immense diversité , et pour que le travail hu-
main ait toute son activité, toute sa puissance; pour que la division du travail , dont nous avons dans la dernière séance passé en revue les immenses avantages, pour que cette division, Messieurs, s’opère le plus utilement possible et ne laisse rien à désirer en vue du nombre et de la perfection des produits, l’intervention d’une force directrice est évidemment indispensable : il faut une force, capable de contraindre à l’occasion, qui intervienne pour signaler les vrais besoins, pour juger les procédés, pour appeler ou pour écarter, une force enfin qui dise à chaque homme : « Voici ton aptitude, voici le travail qui te convient le mieux, voilà ce que tu dois faire et comment tu dois le faire » , et qui assigne ainsi à chacun son rang et sa tâche dans l'atelier universel du genre humain.
Messieurs, quelle sera cette force, chargée d’une si difficile mission? Sera-ce la loi, l’autorité supérieure, l’ Étal, comme on dit? L’Etat, hélas! après les exemples que nous venons de rappeler, nous savons trop quels succès l’attendent dans cette entreprise de réglementation universelle. Est-ce d’ailleurs à l’appréciation d’un homme ou de quelques hommes, fussent-ils les plus sagaces du monde, que l’on peut songer sérieusement à confier une responsabilité si immense et si multiple? On comprend que, dans une société composée d'un nombre d’hommes restreint, d’hommes se connaissant tous et pouvant tous s’apprécier, dans un atelier, dans un couvent, par exemple, si ces hommes désirent obéir à un seul , si parmi eux il en est un que les autres re-
connaissent pour capable de découvrir et de diriger les aptitudes de chacun, on comprend , Messieurs, que ce chef volontaire reçoive la direction de leurs intérêts et de leur travail; on comprend même qu’il réussisse à une répartition plus ou moins heureuse des forces et des ressources dont il dispose. D’ailleurs, s’il échoue, le malheur est petit, et il n’y a pas d’injustice, n’y ayant pas de violence. On comprend encore que, dans une armée, où l’ensemble des mouvements, l’harmonie des opérations et le secret des préparatifs sont absolument nécessaires pour surmonter le péril ou conduire à la victoire, l’intérêt prédominant de la discipline et du salut commun qui en dépend exige l’abandon de la liberté et la remplace par une aveugle obéissance. Mais que, dans une vaste société, dans une nation, dans le monde entier, où les moyens et les besoins ne sont plus les mêmes, où les buts sont différents et inconnus, où le chef ne saurait pas même connaître la foule qui l’entoure et distinguer les murmures des points les plus rapprochés; qu'au milieu de cette multitude confuse de besoins, d’aptitudes et de travaux à exécuter, un homme puisse être en mesure de tout disposer pour la meilleure répartition du travail et des travailleurs, c’est là certainement une supposition qui dépasse les limites du sérieux. La meilleure réponse à lui faire est celle que contient un livre souvent très-profond , sous une forme plaisante et parfois burlesque , Jérôme Palurot à la recherche de la meilleure des républiques, par.M. L. Reybaud. L’auteur, poussant à l’extrême les
plans de concentration et de répartition artificielle si fort en vogue il y a une douzaine d’années, s’amuse à supposer l’établissement d’une direction universelle des subsistances publiques, formant un ministère spécial et siégeant dans un monument de Paris, d’où, par un vaste système de tubes d’appel et de renvoi, elle rayonne sur la France entière. C’est comme un restaurant universel et patriotique. Montpellier, par exemple, veut-il déjeuner : le délégué aux subsistances de Montpellier demande 50,000 côtelettes et 25,000 pains pour Mont pellier; on répond du ministère : « Voilà les côtelettes et les pains demandés » ; on fait jouer la machine, et Montpellier déjeune en rendant grâce aux soins de l’administration centrale et tutélaire, qui fait croître le blé, élève les moutons et chauffe les fourneaux pour le pays tout entier.
Voilà, Messieurs, poussé à l’extrême, le système contraire à celui de la liberté du travail ; le voilà représenté dans son expression la plus complète , la plus naïve. C’est une exagération, une caricature, sans doute ; mais l’exagération , la caricature, ont cela de bon, qu’elles mettent en relief les défauts les plus saillants: la satire, malgré l’hyperbole, n’en est donc pas moins vraie, elle n’en frappe pas moins juste : elle nous fait toucher du doigt, au contraire, le vice capital du système.
Et quand bien même, Messieurs, la réglementation universelle aurait (ce qui ne peut être) des résultats heureux , quand elle atteindrait son idéal et
donnerait le maximum de travail et de produit, elle ne réaliserait jamais, en somme , pour l’humanité que le bonheur de l’animal à l’engrais , l’étable du troupeau. L’humanité n’est pas un troupeau et demande autre chose qu’une étable. C’est une réunion d’étres moraux, dont le premier besoin est l’indépendance et le développement spontané de leurs facultés personnelles. Ne songeons donc pas à l’autorité et renonçons à la réglementation légale pour régler le travail.
Mais ce que l’autorité ne pourra jamais réussir à faire, Messieurs, il est une force qui peut le faire à sa place, une force qui le fait spontanément quand on lui permet d’agir, et qui le fait toujours parfaitement. Cette force, c’est la liberté, la liberté agissant par la pression de l’intérét individuel. Par elle, tous les besoins tendent à se satisfaire, toutes les aptitudes à s'utiliser: l’insuccès avertit et ramène ceux qui se trompent: ceux qui choisissent bien sont, par le succès, encouragés à mieux faire. Par elle, la terre est labourée, les ateliers sont mis en mouvement, les marchés sont approvisionnés; et il n'est plus besoin d’attendre avec anxiété, pour savoir si Rome mangera, l'arrivée de la flotte d’Égypte. Rome , ou plutôt les nombreuses villes modernes qui couvrent nos contrées affranchies , se nourrissent seules et sans effort, et les aliments y aflluentsansqu’ellesv songent. Quellechose, Messieurs, y avez-vous pensé quelquefois? que la nourriture d’une ville entière! Représentez-vous un instant un malheureux administrateur obligé de pourvoir, pendant un
jour seulement, à la subsistance d’une ville comme Paris , comme la vôtre , ou même d’une bien moindre encore. Quelle immense responsabilité pèse sur lui! quel travail d’esprit, quelles complications, quel épouvantable chaos à débrouiller! Quel qu’il soit, on peut le dire, il échouera. Eh bien, en laissant faire, c’està-dire en ne faisant rien, tout arrive ' En laissant faire, les subsistances viennent toutes seules, tout seuls les marchés se garnissent; et « l’autorité n'a presque, comme le disait un ancien préfet de police de Paris, le regrettable M. Vivien, qu’à ne pus s’y opposer'.* La liberté et l’intérêt individuel réussissent donc mieux que tous les décrets du monde. Et, en effet, pourquoi les marchands apportent-ils leurs produits? Parce qu’ils savent qu’ils trouveront à les vendre et à gagner. Pourquoi l’ouvrier travaille-t-il? Parce qu’il est sûr de la récompense. Que le besoin augmente, le prix, c’est-à-dire la récompense de l’effort, augmente aussitôt, et l’effort avec lui. Qu’il diminue, en revanche, et cette récompense est moindre; et le travail, le transport, l’effort en un mot, diminue à proportion ou se porte sur un autre point où le besoin l’appelle.
Mais cette liberté, nous dira-t-on, c’est la concubbence , et la concurrence est en mauvais renom aujourd’hui. La concurrence écrase le faible au profit du fort, encombre ou dégarnit les marchés, pousse à
1 Dans ses Etudes administratives.
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l’emploi de tous les moyens pour supplanter un rival; elle est, enfin, une excitation aux tromperies et à la fraude. Messieurs, que dans l’état actuel des choses tout ne soit pas parfait , que même rien ne puisse jamais l’être, et qu'une partie des maux dont on se plaint à l’occasion de la concurrence, entre autres, existe en réalité, je l’avoue. Assurément, il est des gens qui souffrent de la concurrence; il y a des violences, des supercheries, des moyens illicites dirigés contre un rival. Mais de ces maux, il faut y réfléchir, avant de porter la main sur le libre arbitre , Messieurs , les uns ne sont-ils pas étrangers à la concurrence, et les autres ne tiennent-ils pas à la nature humaine elle-même, et n’ont-ils pas bien leur compensation?
La concurrence écrase le faible! Messieurs, quand un homme est moins fort, moins habile, il est vrai que souvent un nouveau venu, plus fort et plus habile, prend sa place. C’est un malheur pour le premier, j'en conviens. Mais, pour éviter ce malheur, voulez-vous condamner arbitrairement le plus fort et le plus habile à n’étre jamais ni plus fort ni plus habile? et cela même, outre que c’est injuste, n’est-ce pas un malheur aussi, et un plus grand malheur? Ne voyez-vous pas qu’ainsi vous nuisez, non pas à un , ce qui ferait déjà compensation, mais à tous; et que, pour éviter un petit mal, vous acceptez , vous provoquez un mal immense? Vous fixez , s'il faut le dire , le niveau de l’intelligence et de la force humaine d’après la faiblesse de l’infirme et la stupidité du crétin. Il faut bien que la société pro-
gresse, car ne pas progresser, c’est reculer; et, pour qu’il y ait progrès, il faut que les plus actifs passent devant. Souvent, d’ailleurs, ce n’est pas même aux dépens des plus faibles que le progrès s’accomplit; l’émulation, la rivalité, l’exemple leur font accomplir à eux-mêmes des prodiges. On fait plus , on fait mieux , tout le monde en profite ; et la concurrence d’un supérieur n’est pas toujours une cause de mort , elle est souvent une cause de perfectionnement et de succès pour l’inférieur.
La concurrence dégarnit les marchés! Mais c’est l’inverse qui arrive, nous venons de le voir. Ce qui appelle sur le marché , c’est l’appât du bénéfice; si l’on apporte des marchandises, si l’on déplace des produits, si l’on travaille , c'est pour gagner. Si donc une industrie fait de grands bénéfices sur un marché, elle en appelle aussitôt une semblable à ses côtés. Alors , dit-on, c’est l’encombrement qui se produit. Pas davantage ; car la même loi a deux faces. Que la demande des étoffes, par exemple, des habits, des blés, vienne à diminuer, aussitôt la baisse arrive, et, avertis par la diminution du bénéfice, les fabricants, les agriculteurs, les commerçants, diminuent leurs envois ou leur production de marchandises. Aussitôt qu’il y a dépréciation dans la demande , il y a diminution dans l’offre; et, en revanche, aussitôt que le marché n’est plus suffisamment fourni, la rareté provoque la hausse et les marchandises affluent de nouveau. Ainsi la concurrence est, au contraire, une merveilleuse balance, indiquant
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à tout moment la moindre différence entre les produits et les besoins, et toute la vigilance de l'intérét personnel est sans cesse occupée à maintenir l'équilibre entre les deux plateaux de cette balance. Il n’y parvient jamais absolument, cela est vrai ; carie besoin ne peut se faire sentir que lorsqu’il existe : mais , du moins, il se fait sentir aussitôt qu'il existe ; et, si la balance est abandonnée à elle-même , la moindre inégalité la fait trébucher. Comparez, Messieurs, à cette sensibilité merveilleuse, à ces admirables et infaillibles résultats, les prévisions, les estimations, les aperçus d’un homme, quelque intelligent que vous l’imaginiez ; chargez une commission desavants, d’agriculteurs ou de fabricants, de supputer si , avec telle quantité donnée de vivres , il y aura de quoi nourrir une population donnée , avec telle quantité de vêtements de quoi la vêtir à un moment donné, c’est-à-dire de déterminer ce que seront les besoins dans un mois , dans un an, quand les produits seront terminés ou amenés; et dites si leurs calculs, aidés de toute la statistique savante , pourront approcher jamais de cette statistique intuitive qui guide avec tant de certitude la production livrée à elle-même.
La concurrence est un moyen de fraude ! Mais c’est encore le contraire. La concurrence, c’est le droit de faire de son mieux. Est-ce la fraude? La fraude, il y a cent moyens de la punir; l’erreur volontaire , la loi a pour mission de la réprimer; mais cette tromperie, cette erreur coupable, c’est la violation de la liberté, ce n’en est pas l’usage.
Et, même sans répression légale. Messieurs, est-ce que la concurrence n’est pas souvent un moyen, le meilleur, d'éviter la fraude? Comptez-vous pour rien la concurrence que fait le commerce honnête au commerce déshonnête; et, si cette concurrence n’est pas plus efficace , à qui la faute, si ce n’est au consommateur volontairement trompé, à celui qui préfère acheter ses produits chez le marchand déloyal , qui veut payer moins que le prix? Il a moins bon, il paye plus cher en réalité : qu’il s’en prenne à lui-même; il saurait qu’on le trompe s’il prenait la peine de vérifier et de comparer. Peut-être le sait-il. On ignore, d’ailleurs, Messieurs, parce qu’on ne veut pas les connaître et en user, les ressources de la liberté. Il s’est passé, il y a un an, à Manheim, un fait très- remarquable, qui peut ici nous servir d’exemple. Ce fait est curieux à tout égard , et je ne puis résister au désir de vous le faire connaître'.
A Manheim, comme dans tous les pays allemands, on consomme la bière dans les brasseries. Les brasseurs de Manheim, s’étant réunis, avaient, à l’entrée de l’hiver de ÎH.-»'.), décidé de vendre tous leur bière un quart plus cher qu’ils ne l'avaient fait jusqu’alors, soit 2 kreulzers et demi la choppe, au lieu de 2 kreutzers. Les buveurs de Manheim, à cette nouvelle, se réunirent à leur tour, et, au nombre de plus de mille, ils s’engagèrent tous, sous peine d’amende et par écrit, à ne plus
* On trouvera plus de détails sur ce fait dans un article de M. F. Passy, inséré dans le Journal des Economistes (janvier 1860), sous ce titre : Police naturelle de la liberté.
consommer de bière du pays tant que les fabricants maintiendraient leurs prix. En attendant, il se réduisaient à celle de Spire, qu’ils trouvaient dans les cafés. Messieurs, au bout de huit jours, les brasseurs déclarèrent qu’ils remettaient la bière à 2 kreutzers*. Mais les habitants de Manheim, encouragés par le succès, résolurent de ne pas s’en tenir là et de surveiller, non plus le prix seulement, mais aussi la qualité de cette boisson. Je ne sais ce qu’ils ontfait depuis; mais il estccrtain, cet exemple en est la preuve, que souvent nous ne sommes ou trompés ou forcés que parce que nous le voulons bien : et je vous demande, par exemple, quelle serait l’efficacité d’une réunion de consommateurs qui, une fois par mois, s’assemblerait pour se renseigner sur les prix et sur les qualités de l’épicerie et des autres denrées, et comparerait publiquement les marchandises des divers magasins de la localité. Ou je me trompe fort, ou jamais procès-verbal de commissaire de police n’a fait plus peur à un marchand déshonnête que ne le ferait le verdict purement moral de ce jury privé.
En tout cas, Messieurs, et quoi qu’il en soit de cette idée, que pourtant je crois bonne, aimez-vous mieux, pour éviter la fraude , ne pas faire votre choix vousmêmes? aimez-vous mieux qu’on vienne vous dire : « Il faut acheter ici, et pas là ; il faut manger ceci, et pas cela » ? aimez-vous mieux subir ces mille détails de
1 Pareille chose, ou h peu près , a eu lieu h Manchester pour le lait et le beurre. Les consommateurs ont cessé d'en consommer jusqu'à 'ce que les prix exagérés aient été abaissés.
la réglementation, grâce auxquels vous n’avez plus le droit de faire vos affaires vous-même, de vous nourrir à votre idée, de vous vêtir à votre guise ? C’est à cela que revient la suppression de la concurrence; et, quand on demande cette suppression, il faut savoir ce qu’on demande. C’est ce qu’on ne sait pas; et, quand on entend parler de concurrence, il semble vraiment que la concurrence soit quelque chose qui existe par soimême, un être à part, un animal dévorant, un monstre insatiable et cruel. La concurrence, Messieurs, mais ce n’est qu'une négation , la négation de la contrainte, l’absence d’injustice, l'absence d’oppression, c’est-àdire l’interdiction de la faculté tyrannique de faine faire aux gens ce qui ne leur convient pas. Bastiat te dit admirablement. Citons, Messieurs, ce remarquable passage :
« Et , après tout , qu'est-ce que la concurrence ? Est-ce une chose existante et agissante par elle-même comme le choléra? Non. Concurrence , ce n’est qu’absence d'oppression. En oe qui m’intéresse, je veux choisir pour moi -même et ne veux pas qu'un autre choisisse pour moi, malgré moi; voilà tout. Et , si quelqu’un prétend substituer son jugement au mien dans les affaires qui me regardent, je demanderai de substituer le mien au sien dans les transactions qui le concernent. Où est la garantie que les choses en iront mieux? Il est évident que la concurrence, c'est la liberté. Détruire la liberté d’agir, c’est détruire la possibilité et, par suite, la faculté de choisir, déjuger, de comparer; c’est tuer l'intelligence, c’est tuer la pensée, c’est tuer l'homme. De quelque côté qu’ils partent , voilà où aboutissent toujours les réformateurs modernes : pour améliorer la société , ils commencent par anéantir l'in»
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dividu, sous prétexte que tous les maux en viennent, comme si tous les biens n’en venaient pas aussi. » (Bastut, Harmonies économiques , p. 29-1.)
Et, un peu plus loin , pour faire remarquer sous un autre aspect l’utilité et la nécessité de la concurrence, il nous la montre non pas surexcitant, mais contenant l’intérét personnel :
■ Dieu, dit-il , qui a prodigué à toutes ses créatures la chaleur, la lumière, la gravitation, l’air, l'eau, la terre, les merveilles de la vie végétale, l'électricité et tant d’autres bienfaits innombrables qu'il ne m’est pas donné d’énumérer; Dieu, qui a mis dans l’individualité Y intérêt personnel, qui, comme un aimant, attire toujours tout à lui; Dieu, dis-je, a placé aussi, au sein de l'ordre social, un autre ressort auquel il a confié le soin de conserver à ces bienfaits leur destination primitive : la gratuité , la communauté. Ce ressort , c’est la concurrence. Ainsi l’intérêt personnel est cette indomptable force individuelle qui nous fait chercher le progrès, qui nous le fait découvrir, qui nous y pousse l’aiguillon dans le flanc, mais qui nous porte aussi à le monopoliser. La concurrence est celte force humanitaire non moins indomptable qui arrache le progrès, à mesure qu’il se réalise, des mains de l'individualité, pour en faire l’héritage commun de la grande famille humaine. Ces deux forces qu'on peut critiquer, quand on les considère isolément, constituent dans leur ensemble, par le jeu de leurs combinaisons , l’harmonie sociale. »
Ainsi la concurrence est si artistement combinée avec l’égoïsme de l’intérét individuel, quelle esta la fois un frein pour son avidité et un aiguillon pour son activité. « L’inégalité nous pousse malgré nous vers
l’égalité; il semble que la Bonté infinie qui a répandu ses biens sur la terre ait choisi l’avide producteur • pour en opérer entre tous la distribution équitable ; et certes c’est un merveilleux spectacle que celui de» l' intérêt privé réalisant sans cesse ce qu’il évite toujours. L'homme, en tant que producteur, est attiré nécessairement, fatalement, vers les grosses rémunérations, qu’il fait par cela même rentrer dans la règle. Il obéit à son intérêt propre, et qu’est-ce qu’il rencontre sans le savoir, sans le vouloir, sans le chercher? L’intérêt général. »
Messieurs, voilà ce que c’est que la concurrence et la liberté du travail. Ce n’est pas, vous le voyez, le désordre, c’est l’ordre; ce n’est pas la licence, c’est la liberté; caria licence n’est pas, comme on le dit tant, l’exagération de la liberté , mais la négation de la liberté. La concurrence pousse en avant, et en même temps elle nivelle; elle répartit également et les biens et les maux, et elle agit ainsi sur le principe bienfaisant des assurances. La concurrence est donc un moyen d’équilibre. Elle ne réalise pas l'équilibre — il est incompatible avec le mouvement et le progrès — mais elle y tend et s’en approche sans cesse.
On l’a donc bien méconnue, et les idées à son égard sont bien fausses. Mais il n’y a pas à nous en étonner. Messieurs, car, en voyant la question sous une seule face, on ne peut la bien comprendre et l'on n’en saisit pas le côté vraiment important et utile. Il en est , mal-
heureusement, des phénomènes économiques comme de bien d'autres , et c’est dans toutes les sciences qu’on commence par penser que le soleil tourne autour de la terre. Nous croyons tous aujourd'hui, même les plus ignorants d’entre nous, que la terre est ronde, et cela nous parait tout simple; mais apprenez cette vérité à un sauvage du milieu de l’Afrique, à un chef de l’Asie même, quelque intelligent qu’il soit d’ailleurs, il vous répondra que c’est impossible; car, si la terre était ronde, les hommes qui sont de l’autre côté tomberaient'. Jamais il ne pourra comprendre l’existence de cette force puissante, de celte gravitation universelle qui retient et ramène constamment vers le centre tout ce qui se trouve éparpillé sur la surface de la terre. De même pour la concurrence. C’est une gravitation morale. Au premier abord, il semble qu’elle doive disperser les éléments qu’elle agite, et amener partout le désordre et l’anarchie; puis, quand on l’étudie, on reconnaît en elle, au contraire, une attraction indestructible, grâce à laquelle tous les hommes, tous les intérêts convergent, tendent d’eux-mêmes vers un centre unique: le bien commun de l’humanité. Dieu éclate dans ces lois du monde moral comme dans celles du monde physique ; et son dessein n’y est pas moins
1 On sait que l'idée de la rotondité de la terre, et celle des antipodes notamment, ont été réprouvées, par des raisons de cette force, par les plus grands esprits, par saint Augustin entre autres, et qu'elles étaient tenues non-seulement pour absurdes , mais pour impies. Ce préjugé obstiné a été l'un des plus grands obstacles qu'ait eu à vaincre C. Colomb , pour faire accepter scs idées.
sublime, sa puissance moins grande, lorsqu’il meut et contient des êtres libres, que lorsqu’il meut et contient des atomes. Respectons, Messieurs , cette puissance et ce dessein de la Providence, et, pourvu que la liberté soit sauvegardée, c’est-à-dire pourvu que la justice soit sauve, que les violences soient punies par la loi, comme c’est sa mission, ne craignons rien de la concurrence. La concurrence, c'est la justice, car c’est la responsabilité; autrement dit, et tout uniment, l’obligation pour chacun de vivre par ses propres efforts , à ses propres dépens, à ses risques et périls; et c’est ainsi, soyez-en sûrs, que chacun vivra , non-seulement plus honorablement, mais plus convenablement pour ses intérêts et pour l’intérét de tous.
Nous compléterons ces idées. Messieurs; nous les rendrons plus saisissantes et plus apparentes encore, en montrant par des faits combien ce que nous avons dit de la nécessité de la concurrence est juste ; combien, sans elle, le désordre et la violence envahissent le monde. Nous commencerons à le faire dès notre prochaine réunion, par l’histoire abrégée des corporations et par l’examen de quelques systèmes inventés de nos jours pour remplacer l’action de la concurrence.
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