‹ Leçons d'économie politique faites à MontpellierChapitre 16 sur 25 · DES CORPORATIONS · texte numérisé non relu

DES CORPORATIONS

Messieurs,

L'histoire est l’expérience des peuples. Aux peuples, comme aux particuliers , elle ne profite pas toujours complètement ni du premier coup, et il semble souvent que ce soit en vain qu’est ouverte devant eux cette « école où les leçons coûtent cher. » A la longue, cependant, et parce qu’elles coûtent cher, ces leçons se font écouter, et le progrès s’opère dans les idées et dans la conduite. Mais ce progrès dépend de la fréquence et de la vivacité des souvenirs, et oublier le passé, c’est livrer le présent au hasard. Les peuples doivent donc connaître leur histoire, c’est-à-dire remettre sous leurs yeux leur vie passée, afin d’en profiter, comme l’homme doit rappeler ses années disparues et repasser en luimême ses actes , bons ou mauvais, afin de s’amender pour le temps qui lui reste.

Cette revue de la conscience publique est d’autant plus nécessaire , Messieurs, que les générations se succèdent et que les sensations des enfants ne sont pas celles des pères. On oublie le mal passé ; on sent le mal présent. C’est ce qui est arrivé pour le sujet qui nous

occupe en ce moment. « Sous le joug des privilèges, dit M. Droz, on demandait la concurrence ; et des voix bruyantes crient aujourd’hui contre la liberté*. »

C'est pour répondre à ces voix, c’est pour combattre ces retours vers un temps qui ne peut attirer que ceux qui ne le connaissent pas, qu’il faut, après avoir démontré théoriquement les avantages de la liberté, démontrer pratiquement les conséquences du système contraire, et étudier sur le vif, en quelque sorte, ce régime de réglementation, de privilège et de monopole, qui a régi le travail aux siècles derniers, et qu’on appelle, à cause de cela, l 'ancien régime. Nous allons donc compléter notre dernière leçon par le tableau rapide des anciennes corporations.

Je dis. Messieurs, le tableau rapide; car l’histoire complète des corporations serait un travail immense, qui dépasserait les limites de ce cours et serait au-dessus de mes forces. « Il faudra, a dit un des hommes qui en ont le mieux parlé, M. Renouard, un grand courage d’historien pour s’engager dans les mille voies de cet obscur labyrinthe , duquel il y a de précieuses instructions à tirer. » Je ne me sens pas doué de ce grand courage et ne puis vous demander de l’avoir avec moi. Messieurs. Nous nous contenterons d'emprunter aux auteurs qui en ont eu plus que nous* les résultats les plus saillants de leurs recherches ; et nous nous borne-

' Droz , Économie politique.

* *'oy. notamment l'Histoire des classes ouvrières, de M. Levasseur.

rons à quelques mots, bien suffisants, du reste, pour faire comprendre et apprécier ce régime.

Ce régime, Messieurs, je l’ai déjà condamné par avance, et vous ne vous attendez pas à ce que je le ménage. Cependant il ne fautjamais être injuste etexcessif; et c’est l’être que de tout blâmer, aussi bien que de tout louer, dans le passé. Ce n’est pas au hasard , ni par un dessein prémédité de perversité, que s’établissent les choses qui durent des siècles. Presque tous les abus ont eu , sinon des causes entièrement raisonnables , au moins des prétextes et des excuses à l’origine ; c’est en se développant, en s’exagérant, en s’éternisant, que des institutions, d’abord utiles ou légitimes, deviennent mauvaises, et que des vices intolérables s’y manifestent. Il en a été ainsi des corporations. Elles sont nées tout simplement du besoin naturel d’union qui pousse les uns vers les autres les hommes occupés des mêmes choses et attachés aux mêmes intérêts, et elles ont été soutenues par le désir d’accroître les forces individuelles en les mettant en commun ; aussi trouve-t-on des corporations jusque dans l’antiquité la plus reculée et chez les peuples les plus barbares : la Grèce , pour ne pas remonter plus haut, avait ses hetairies; Rome, ses colleges d’artisans ; la Scandinavie , ses a h il des de guerriers, sous le patronage d’un héros ou d’un dieu , etc. La Gaule, dès le début de notre histoire, soit qu’elle les ait reçues de Rome, soit quelle en possédât le germe en son sein, a ses corporations d’arts et métiers, et

nous voyons la navigation de la Seine, dès les premiers temps de Lutèce, entre les mains des naulœ parisiaci , association ou hanse de la bourgeoisie parisienne, désignée sous le nom de marchandise de l’eau, ou simplement de marchandise. Cette association puissante formait4 déjà alors un corps considérable, investi de grands privilèges, comptant des chevaliers et des sénateurs parmi ses membres, en possession du droit de fournir les défenseurs de la cité, et décoré du titre de splendissime . Elle avait le monopole du transport par eau et de presque tout le commerce. C’est d’elle qu’est venu le vaisseau symbolique qui forme encore aujourd'hui les armoiries de la ville de Paris.

Après la conquête germaine, apparaissent d’autres corporations d'arts et de métiers. Elles ne se développent pas sans résistance. Les Capitulaires de Charlemagne (qui favorisaient cependant les sociétés de secours mutuels) les interdisent, et elles sont proscrites par plusieurs conciles, et notamment par le synode de Rouen de 1189'. Mais elles résistent à ces interdictions, parce quelles étaient fondées sur une

* Voici les termes de celte interdiction : « Il y a des clercs et des laïques qui forment des associations pour se secourir mutuellement dans toute espèce d'affaires et spécialement dans leur négoce, portant une peine contre ceux qui s'opposent k leurs statuts. La Sainte Ecriture a en horreur de pareilles associations ou confréries de laïques ou d'eeclésiastiques. parce qu'en les observant on est exposé à se parjurer En conséquence, nous défendons, sous peine d'excommunication , qu'on fasse de semblables associations ou qu'on observe celles qui auraient été faites. > V. ( iibiiuki., Oictionn. des institutions de la France, au mot Cobpobation.

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nécessite réelle , la nécessité de s’unir pour se défendre contre l’oppression , au milieu de cette confusion immense du moyen âge, où le travail était si peu respecté! Elles devinrent ainsi les premiers éléments de sécurité, les premiers foyers de liberté, les premières sources de richesse, et furent un des premiers fondements de la commune; utiles tant quelles ne furent qu’un moyen de défense contre la tyrannie des puissants, c’est-à-dire jusqu’à ce que , sous l’influence de l’intérêt personnel ou des pouvoirs politiques, elles dégénérassent à leur tour en instruments de monopole et de police. Au xi* siècle, l’histoire signale déjà des corporations distinctes et puissantes; et au xm* siècle, lorsque Etienne lïoiloau rédigea, par l’ordre de saint Louis, le Livre des métiers, il ne fit pas, il recueillit seulement ce code des corporations , d’après les coutumes établies et reconnues , et pour fixer, dans un but de police et d’honnêteté, les usages de l’industrie et du commerce.

Après le Livre des métiers , le fait principal, dans l’histoire du développement des corporations, c’est l’édit de Henri 111, daté de 1581, enregistré en 1583 seulement, et renouvelé par Henri IV en 1597. Cet édit donna à l'institution des corps et communautés d’arts et métiers l’étendue et la forme d’une loi générale pour tout le royaume. Plus tard, deux édits de Colbert — l’un de 1073, purement bursal ; l’autre de 1078, généralisant l’institution des jurandes et des maîtrises — marquèrent et régularisèrent les dévet. i. 19

loppements toujours croissants de l’institution. Voilà, Messieurs, avec les tentatives deTurgot pour l’abolition des corporations et leur abolition définitive par l’Assemblée constituante, les principaux traits de l’histoire des corporations d’arts et métiers en France. U y faut joindre, pour ce qui concerne l’Angleterre, le statut des apprentis, de la cinquième année du règne d’Élisabeth (1563).

Quel était, Messieurs, le but de tous ces règlements, et pourquoi, après une résistance inutile, toutes ces interventions de la puissance publique pour consolider et étendre les corporations ? Dans l'intention de saint Louis, très-certainement, et dans celle de plus d’un de ses successeurs, ce but était excellent. Il s'agissait d’établir une bonne police, de veiller aux intérêts de tous, d’assurer aux membres des corporations une protection mutuelle, et à la société une bonne fabrication et la répression des fraudes. Pour atteindre ce but, on avait multiplié les règles, les formules techniques , établi une surveillance minutieuse. Toutavaitété prévu et précisé : la matière, la forme, la couleur, les ingrédients, la manière de faire; tout, jusqu’au nombre des fils qui devaient entrer dans une étoffe, la largeur de cette étoffe, sa longueur, etc. Rien ne pouvait se faire, en un mot, qui ne fut conforme à des modèles irréprochables, et les règlements constituaient une véritable encyclopédie de la Chine , prévoyant tout , parant à tout, et ne devant laisser à personne, en quoi que ce

fût , le droit ou le pouvoir de se tromper. En apparence donc, c’était l’idéal ; en réalité, l’idéal était loin d’être atteint , et le système n’avait abouti , à travers des vexations de toute sorte, qu’à provoquer des ligues des maîtres entre eux pour dominer le marché, et à rendre la fabrication vicieuse et chère. L’apprentissage était difficile, long, dispendieux; le travail entravé, les consommateurs et les ouvriers rançonnés , le progrès enrayé; et, par un juste contre-coup, les privilégiés du monopole non-seulement restaient dans l’ornière de la routine où ils retenaient la société, mais souffraient eux-mêmes de toutes les entraves qu'ils imposaient aux autres.

llien n'est plus curieux , par exemple , et plus significatif que le détail des prohibitions dont les règlements étaient remplis, sous l'inspiration des maîtres, pour assurer les intérêts de ceux-ci , soit contre les ouvriers, soit contre le public. Adam Smith nous apprend qu’à Sheffield les maîtres couteliers, pour conserver le privilège à peu près héréditaire de la maîtrise, ne pouvaient prendre plus d’un apprenti. A Norwich et à Norfolk, les tisserands n’en devaient avoir que deux au plus, sous peine de cinq livres sterling d'amende par mois. Les chapeliers avaient , en Angleterre et aux colonies anglaises même, des statuts analogues; et les fabricants d’étoffes de soie de Londres, un an après que leur corporation eut reçu une existence légale, en firent desem blables, qui furent heureusement cassés par le Parlement. En rappelant ce fait, Messieurs, il m’est impos-

sible de ne pas faire une réflexion que me suggèrent les faits actuels. Quel contraste avec l’attitude récente de ces mêmes fabricants! Et comment ne pas admirer ici la puissance de la liberté et la clairvoyance de l’intérêt personnel sous un régime de justice? Lorsque le célèbre lluskisson commença, en 1825, ses premiers essais de réforme douanière, les fabricants de soie , plus que tous les autres, élevèrent de nombreuses réclamations et se plaignirent d’être voués à une ruine certaine; quelques années après seulement, ils commençaient à reconnaître qu’ils pouvaient vivre sans les énormes protection* dont ils avaient joui jusqu’alors; et, depuis que le régime de la liberté commerciale a définitivement triomphé , ils n’ont cessé de réclamer pour leur compte la réalisation complète de ce régime, considérant comme une honte et comme un dommage jusqu’à la dernière trace de privilège et de faveur. Mais laissons le présent, que nous retrouverons bientôt, et revenons au passé et à la France,

En France, Messieurs, mille prohibitions écartaient de la maîtrisé; les femmes en étaient exclues, même pour les travaux qui semblent réservés à leur sexe, comme la broderie. Les ouvriers mariés ou les étrangers, c’est-à-dire les ouvriers nés ailleurs que dans la ville, ou même, en certains endroits, tous outres que les /ils des maîtres , ou ceux qui épousaient des veuves de maître, étaient exclus de l’apprentissage.

Cet apprentissage, au reste , était lui-même presque une exclusion. En Angleterre , la durée en était de sept

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ans. En France, il durait quelquefois cinq ans, d’autres foishuit et dix. Puis, l'apprentissage fini, il fallait, pour arriver à la maîtrise, et indépendamment de tous les autres obstacles, confectionner un chef-d'œuvre, travail arbitraire et soumis au caprice des maîtres, qui exigeait beaucoup de temps et de dépenses , et souvent était rejeté et devait être recommencé. Le chef-d’œuvre était-il accepté, alors c’étaient de nouveaux frais : des banquets à donner aux maîtres, des pasts, des aboitremenls, des cérémonies sans fin et des dépenses sans nombre : tant de livres de pain , de viande , de cire , à donner à celui-ci ou à celui-là, si bien qu’un capital suffisant et au delà pour s’établir y passait '.

* Itaprès une ordonnance de Charles VI. de 13RI , tout boucher qui se faisait recevoir maître à Paris était obligé de donner un aboivrement et un jtast, c'est-à-dire un déjeuner et un festin. Pourl'aboivrement . le récipiendaire devait présenter au chef de la corporation un cierge d'une livre et demie et un gâteau pétri aux oeufs; il offrait à la femme du syndic quatre pièces à prendre dans chaque plat ; au prévôt de Paris, uu setier de vin et quatre gâteaux ; au voyer de Paris, au prévôt du For-Lévèque, au ccllerier et concierge du Parlement , demi-seticr de vin pour chacun et deux gâteaux. Pour le pasl, il devait au chef de la communauté deux cierges d une livre, une bougie roulée , deux pains . un demi-chapon et trente livres et demie de viande ; à la femme du chef, douze pains . deux seliers de vin et quatre pièces à prendre dans chaque plat ; au prévôt, uu setier de vin, quatre gâteaux , un chapon et soixante-une livres de viande, tant en porc qu'en boeuf ; enfin . au voyer de Paris, au prévôt du For- Lévèque . au ccllerier du Parlement , demi-chapon pour chacun, deux gâteaux et trente livres et demie, plus demi-quarteron de bœuf et de porc. Les personnes qui avaient droit à ces distributions étaient obligées, quand elles les envoyaient prendre, de payer un ou deux deniers au ménétrier qui jouait des instruments dans la salle. » Chébubl, Dict. etc., au mol Boiciif.r.

Ce n’était pas tout pourtant, et il y avait encore d’autres règlements et d’autres prohibitions; l’ouvrier ne pouvait , même en cas de chômage , travailler à autre chose qu'à son métier, ailleurs que dans la ville où il avait fait son apprentissage , pour d’autres que son maître. Des règlements fixaient même, parfois ostensiblement, au profit des maîtres, le salaire qu'ils pouvaient donner à leurs ouvriers : c’est ainsi qu’à Londres les tailleurs s'interdisaient, avec la sanction de la loi, de donner à leurs ouvriers plus de 2 shellings 7 deniers et demi*.

Voilà, Messieurs, quelques-unes des précautions que prenait le monopole contre les ouvriers. 11 avait également cherché les moyens de faire triompher ses intérêts contre ceux du public. « Que des gens du même métier, se trouvant réunis, conspirent contre le public, on ne peut l’empêcher, dit A. Smith; mais au moins on ne doit pas le faciliter. » Tout le facilitait dans le système des corporations. Quoi de plus facile, avec ce système, que les coalitions de vendeurs? quoi de plus inévitable? Le nombre des maîtres était limité ; un lien étroit les unissait déjà; ils pouvaient aisément s’entendre. Aussi avaient-ils grand soin que le marché ne fût pas surchargé, et ils se gardaient bien, nonseulement de dépasser les demandes, mais même d’y satisfaire suffisamment. Une lettre écrite en 1770 au ministre, par les fabricants du Mans, offre un singulier

* Ki»y. plus loin lu leçon sur lu Réglementation des salaires et les coalitions.

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exemple de cet entrainement inévitable du monopole. Après les tentatives libérales de Turgot, et quoique l’édit provoqué par lui eût été rapporté, tout n’avait pas été remis absolument sur l’ancien pied. La fabrication libre avait été autorisée à côté do la fabrication privilégiée, et souvent elle était préférée. C’est à l’occasion de cette demi-liberté que les fabricants du Mans élevaient leurs réclamations. * Comment, disaientils, si l’on fabrique librement, pourra-t-on connaître l’étendue du commerce? Comment les fabricants pourront-ils faire EMUE eux la RÊrARTiTiON du commerce et de l'industrie? • — «11 est impossible, dit avec raison M. Droz, auquel j’emprunte cette citation, d’entendre des privilégiés dire plus nettement que le travail est leur propriété. Il y a dans cet aveu un singulier mélange de naïveté et d’audace. » Mais telle est la pente du monopole, et nous en verrons bien d’autres.

La qualité, comme le prix, et en dépit des règlements ou à cause d’eux plutôt, était à la discrétion des fabricants. Elle était souvent mauvaise; mais l'acheteur venait-il à se plaindre, il perdait son temps et sa peine, car il était seul à attaquer, et la corporation tout entière luttait contre lui d'influence, de persévérance et de frais au besoin. Grâce à cette inégalité, les maîtres finissaient par acquérir le droit de fabriquer aussi mal qu’il leur convenait. « En cas de plainte, dit Turgot, l’acheteur a toujours tort. » Tous les témoignages concordent à cet égard.

Mais à tous ces inconvénients et à tous ces vices le

système de la réglementation joignait, Messieurs, un vice encore plus grand. Son existence était un obstacle, la plupart du temps insurmontable, aux découvertes et meme aux simples améliorations dans les procédés de fabrication ; elle rendait impossible, entre autres, la fabrication au goût du consommateur. Les réglements, par cela même qu’ils étaient des règlements, fixaient un prétendu type de perfection, dont il était interdit de s’écarter. Toute innovation , toute amélioration , étant un changement, s’écartait forcément de ce type; donc elle était inévitablement condamnée et repoussée. Elle 1 était d autant plus que, celui qui avait trouvé l’amélioration devant être d’abord le seul à en proliter, tous les autres avaient intérêt à l’empêcher de réaliser ce progrès, qui l’eut mis au-dessus d'eux. Les maîtres étaient donc naturellement amenés à se coaliser contre toute tentative de progrès. Le gouvernement, défendant les édits qu'il avait faits, et veillant à l’observation des prescriptions légales et administratives qu’il avait édictées, se trouvait le complice de cet esprit de routine, et, pour avoir voulu organiser administrativement la bonne fabrication, il se trouvait réduit à tenir la main à ce que l’on n’améliorât rien. Frappant exemple de l’impuissance de la réglementation et de l’incompétence des pouvoirs publics en matière d’intérêt privé et d’industrie! Et comment, remarque M. Droz, comment le gouvernement, par des mesures nécessairement immuables, pourrait-il pourvoir à une chose aussi variable que la bonne fabrication? La

bonne fabrication change selon les temps, et elle change aussi selon les personnes. Une bonne fabrication pour celui-ci est une mauvaise fabrication pour celui-là, qui n’a ni les mêmes besoins ni les mêmes ressources; et ce qui est parfait aujourd'hui se trouve défectueux demain. Comment le gouvernement fera-t-il la part de toutes ces conditions diverse*? Comment pourra-t-il savoir le goût ou le besoin que nous aurons demain, lui qui ignore même celui que nous avons aujourd’hui?

A l’appui de ces réflexions si judicieuses, M. Droz cite de nombreux exemples des erreurs amenées par la réglementation.

« On ferait, dit-il, une longue nomenclature des branches de négoce que l’industrie française perdit ou ne put acquérir, lorsqu’elle était soumise aux règlements. Nos commerçants envoyaient des ciseaux non trempés au Levant cl dans la Perse. Plusieurs villages du Forez devaient l’aisance à cette industrie, qui leur fut interdite, parce que. disait-on, la coutellerie trempée est la seule qui soit bonne. Non-seulement les ciseaux trempés parurent trop chers aux Orientaux, mais, comme ils étaient plus cassants, ils étaient réellement moins bien fabriqués pour eux. Des ingrédients de petit teint étaient nécessaires pour donner à des étoffes du Languedoc les couleurs tendres qui plaisaient aux Levantins : nos règlements défendaient ce genre de teinture; les Anglais l’employèrent et vendirent. Nous ne pouvions fabriquer des pannes qu’en poil de chèvre; les Anglais en fabriquèrent de laine à trente pour cent meilleur marché : ils eurent seuls du débit à l’étranger. Les Espagnols demandèrent à nos manufactures des draps et des velours dans des dimensions qui n’étaient pas celles que pres-

«rivaient les règlements. Il fallut renvoyer ces demandes : les Espagnol-; les portèrent aux Anglais, qui se trouvaient toujours là pour profiter des fautes de nos ministres. » ( Dnoz , Economie politique, p. 117. )

■ C’est ainsi, dit encore le même auteur, que la France fut longtemps privée d’inventions ou de perfectionnements relatifs à l’art de vernir, à la fabrication des papiers peints, à celle des instruments de physique et de mathématiques, etc., parce que des hommes pleins de mérite étaient poursuivis par des corporations, ardentes à soutenir qu’ils empiétaient sur leurs droits. » M. Droz n’ajoute pas. Messieurs, mais je dois ajouter, à l’appui de ces réflexions, que lorsque Réveillon , malgré tant d'obstacles aux progrès, réalisa enfin l’invention des papiers peints, il fut abreuvé de dégoûts et aurait été obligé de renoncer à exploiter son invention, s’il n’avait obtenu le privilège de faire déclarer son établissement manufacture royale. Mais cette déclaration même ne le sauva pas, et la routine ne céda pas devant l’autorité du souverain. Aux premiers troubles de la Révolution , la malveillance , excitée sous main parles rancunes des intérêts froissés, mil le feu à cette manufacture si péniblement élevée. Ce fut là. Messieurs, vous ne l’avez pas oublié, le premier des actes sauvages qui marquèrent si tristement cette époque violente; et il est permis de penser que ce premier acte, en donnant l’exemple de ce que peuvent les passions déchaînées, ne fut pas sans influence sur ceux qui suivirent. Les corporations , dé-

truites avec l’ancien régime , auraient donc une part de responsabilité dans les sanglants débuts du nouveau régime.

Argant , Messieurs , l’inventeur des lampes à double courant d'air, ne fut pas plus heureux. Il eut à lutter contre les lampistes, les chaudronniers, les ferblantiers, les serruriers de fer et de laiton, et, après tant de difficultés et de déboires, il n’eut pas même la satis* faction de laisser son nom à son invention. Ce fut un pharmacien nommé Quinquet, plus homme d’affaires qu'homme de science, qui eut cet honneur comme il eut le profit* ; et la ténacité généreuse d’Arago, qui ne permettait pas qu’on se servit en sa présence d’une autre expression que celle de lampe d' Argant, n’a pas eu plus d’effet sur la postérité que n’en avaient eu sur les contemporains les généreuses protestations (l’Abeille. Aussi, lorsque sonna enfin la dernière heure du régime des corporations, lorsque le champ fut ouvert à l’invention et à l'application , quelle explosion soudaine de découvertes, et quelles découvertes ! L’essor si longtemps comprimé de l’esprit humain fut tel, qu’on eût dit un torrent qui rompt ses digues; et c’en était un , en effet , inondant tout à coup — mais pour le féconder, non pour le ravager — le terrain trop longtemps aride du travail. Par les forces qui se

< Franklin lui-môme, dans son joli morceau intitulé Découvert* économiques . appelle ces lampes « les nouvelles lampes de MM. Qui nguet et Lange »

sont produites alors, on peut juger de celles que détruisait jadis ce funeste régime.

Nous venons de voir, Messieurs, que le privilège avait pour les ouvriers, pour le public consommateur, pour la société entière, les plus fâcheuses conséquences. Nous n’avons pas encore tout dit pourtant, et nous avons, pour faire juger les corporations, à montrer que ce régime n’était pas plus favorable aux privilégiés eux-mêmes qu’à leurs victimes. Et, d'abord, il est clair que les privilégiés, producteurs d’une seule denrée et consommateurs de toutes les autres, subissaient nécessairement sur celles-ci le renchérissement au maintien duquel ils participaient. Ils se blessaient donc avec leurs propres armes. C’est l'inverse de ce qui arrive sous l’influence bienfaisante de la concurrence, nuisant , comme nous l'avons vu , par un côté , pour servir par mille. Puis, entre ces métiers, qu’il avait bien fallu classer, mais qui se touchaient par tant de côtés, la démarcation était difficile, et chacun aspirait incessamment à franchir sa limite. De là, à tout instant et entre toutes les corporations, des procès sans fin et sans nombre. Dans l’enceinte où elle s’était enfermée pour rançonner de là le public, chaque corporation était assiégée par toutes les autres, et, en se défendant, était obligée de discuter, de montrer ses défauts et de se ruiner dans l’opinion. Ce serait faire l’histoire entière des corporations que de faire l'histoire de ces

luttes , et l’on remplirait des volumes de l’énumération des actes judiciaires auxquels elles donnèrent lieu. Ce sont les apothicaires, qui d’abord « étalaient le sucre et l’eau-de-vie, le samedi, au marché », luttant jusqu’au xvu* siècle pour s’affranchir de la suzeraineté des épiciers : les serruriers disputant aux cloutiers le droit de faire les clous dont ils avaient besoin ; les savetiers, lessavetonniers et les cordonniers, discutant sur la différence des chaussures qui leur donnent leurs noms; les chapeliers de colon et les chapeliers de feutre, en désaccord sur leurs attributions; les couteliers de lame et les couteliers de manche ne pouvant s’entendre pour faire un couteau entier; ou les bonnetiers de tricot, les bonnetiers chaussiers et les drapiers, en appelant à la justice de leurs prétentions réciproques.

Un exemple en dira plus que tout le reste. Lors de l’abolition des jurandes par Turgot, les fripiers plaidaient depuis plus de deux cents ans contre les tailleurs (de 1530 à 1770), sans être parvenus à faire établir, d’une manière précise et sûre, les caractères qui distinguent un habit neuf d’un vieil habit. Les fdeuses au petit fuSeau. et les tileuses au grand fuseau transformaient en armes de combat ces instruments pacifiques. Et l’on ferait une odyssée de la grandeur et de la décadence des merciers, longtemps en possession de tout le commerce extérieur, et encore assez puissants, en 1557 , pour mettre 3,000 hommes sous les armes, à la revue de la milice parisienne passée par

Henri II à la foire du Landit, et frappant assez le roi par leur bonne naine pour qu’il les fit ranger en bataille et manœuvrer sous ses yeux.

Qui pourrait apprécier, Messieurs, ce que ces querelles ininterrompues ont fait dépenser, pendant tant de siècles, en esprit et en temps? Quant à l'argent, M. Coslaz' a calculé que les corporations dépensaient, à Paris, 800,000 livres tournois par an en procès. Les maitres faisaient l'avance de ces frais, et sans doute les procès n’étaient pas tout bénéfice pour eux : mais il fallait bien, en somme, pour qu’ils y tinssent, qu’ils se les fissent rembourser par les consommateurs.

C’est trop, direz-vous. Assurément, Messieurs : ce n’est pas tout pourtant. Pour faire respecter ces règlements si nombreux et d'une application si délicate , l’autorité était obligée d’intervenir à tout moment, et elle trouvait ainsi des prétextes pour toutes sortes de vexations et d’empiétements sur la liberté des marchands et sur celle des citoyens. Aucune transaction ne pouvait s’opérer, aucun achat se conclure , même pour les besoins les plus urgents de la vie, sans qu’on appelât le jure qui avait acheté le privilège exclusif de visiter, d’auner, de peser, de mesurer*, etc.

* Mémoire sur les corps de marchands et les communautés darts et métiers, 1831.

* Voy., dans le Dictionn.d'Econ. politique, l'article Corporations extrait de l'ouvrage de M. A. Ch. Rcnouard sur les brevets d iuvention.

« On créa, dit Voltaire, des charges ridicules, toujours achetées par ceux qui veulent se mettre 5 l’abri de la taille ; car, l’impôt de la taille étant avilissant en France et les hommes étant nés vains , l’appât qui les décharge de cette honte fait toujours des dupes; et les gages considérables attachés à ces nouvelles charges invitent a les acheter dans des temps difficiles, parce qu’on ne fait p^s réflexion qu’elles seront supprimées dans des temps moins fâcheux. Ainsi, en 1707, on inventa la dignité des conseillers du roi rouleurs et courtiers de vin, et cela produisit 180,000 livres. On imagina des greffiers royaux, des subdélégués des intendants des provinces. On inventa des conseillers du roi contrôleurs aux empilements de bois, des conseillers de police, des charges de barbiersperruquiers, des contrôleurs-visiteurs de beurre frais, des essayeurs do beurre salé. Ces extravagances font rire aujourd’hui , mais alors elles faisaient pleurer. »

Vous défiez-vous. Messieurs, de l’esprit ironique de Voltaire, et voulez-vous des témoignages plus calmes? Pour juger d’un seul coup tout le système, il suffit de citer celui de Roland , le ministre futur de Louis XVI, alors inspecteur général des manufactures; esprit instruit, intelligent, honnête, impartial et froid, ou du moins réputé tel. Administrateur, c’est après avoir vu de près tout ce qui se faisait sous le régime des corporations, c’est après l’avoir fait faire, c’est en se jugeant lui-même, ou du moins en jugeant l’administration dont il fait partie, qu’il écrit; et voici ce qu’il écrit :

> Il n'y a pas de détail de préparation dans lequel l’administration ne soit entrée; il semble qu’elle ait mis bien plus

d'importance à ces minuties qu’aux conséquences de leurs résultats. Partout , elle a pris l’ouvrier par la main ; elle lui a

tracé la route qu'il doit suivre , et toujours avec défense de s’en écarter sous des peines rigoureuses. A Dieu ne plaise , cependant, qu elle s’entende mieux à assortir des matières, à doubler des tils, à les retordre, etc., que celui qui en fait son métier et dont l’existence dépend de la manière de le faire !

» L’exécution des règlements entraîne nécessairement la violation du domicile; elle fournil le prétexte de fouiller dans les ateliers, d’y tout bouleverser, de dévoiler, de s’approprier les procédés secrets qui font quelquefois la fortune de ceux qui les exercent ; de suspendre le travail , de connaître l'état des affaires et d'exposer le crédit des particuliers.

» .l’ai vu couper par morceaux, dans une seule matinée, 80, 90. 100 pièces d'étoiles; j'ai vu renouveler cette scène chaque semaine pendant nombre d’années; j'ai vu , les mêmes jours, en faire confisquer plus ou moins , avec amendes plus ou moins fortes ; j’en ai vu brûler en place publique les jours et heures de marché; j'en ai vu attacher au carcan , avec le nom du fabricant, et menacer celui-ci de l'y attacher lui-même en cas de récidive. J’ai vu tout cela à Itouen , et tout cela était voulu parles règlements ou ordonné minislériellemenl. Et pourquoi ? Uniquement pour une matière inégale ou pour un tissage irrégulier, ou pour le défaut de quelque fil en chaîne, ou pour celui de l’application d’un nom, quoique cela provint d’inattention, ou, enfin, pour une couleur de faux teint, quoique donnée pour telle.

» J'ai vu faire des descentes chez des fabricants avec une bande de satellites, bouleverser leurs ateliers, répandre l’effroi dans leur famille, couper des chaînes sur le métier, les enlever, les saisir; assigner, ajourner, faire subir des interrogatoires, confisquer, amender, les sentences affichées, et tout ce qui s’ensuit: tourments], disgrâces, la honte, frais, discrédit. Et

pourquoi ? Pour avoir fait des pannes en laine , qu'on faisait en Angleterre et que les Anglais vendaient partout , même en France. Et cela parce que les règlements, en France, ne faisaient mention que de pannes en poil. J’en ai vu user ainsi pour avoir fait des camelots en largeurs très-usitées en Angleterre, en Allemagne; d'une abondante consommation en Espagne, en Portugal et ailleurs; demandées en France par nombre de lettres vues et connues. Et cela , parce que les règlements prescrivaient d'autres largeurs pour les camelots. J’ai vu tout cela h Amiens , et je pourrais citer vingt sortes d'étoffes, toutes fabriquées à l'étranger, toutes circulant dans le Nord, toutes demandées en France, toutes occasionnant les mêmes scènes à leurs imitateurs.

» J'ai vu tout cela et bien pis, puisque la maréchaussée a été mise en campagne et qu’il en est résulté, en outre, des emprisonnements, uniquement parce que des fabricants compatissants, au lieu d’exiger que les ouvriers abandonnés des leurs ou les abandonnant chaque jour ou chaque semaine vinssent de deux , trois ou quatre lieues, travailler en ville , leur donnaient à travailler chez eux; ouvriers pauvres, ne vivant que du travail de leurs mains et ayant besoin de tout leur temps. J'ai vu, sentence en main, huissiers et cohorte poursuivre à outrance , dans leur fortune et dans leur personne , de malheureux fabricants , pour avoir acheté leurs matières ici plutôt que là , et pour n'avoir pas satisfait à un prétendu droit créé par l’avidité , vexatoirement autorisé , perçu avec barbarie.

* Je cherche vainement quels règlements de fabrique

il conviendrait de laisser subsister pour le bien du commerce. Je lésai tous lus; j’ai longtemps médité sur cette froide et lourde compilation; j’en ai envisagé l’effet et suivi les conséquences. Je crois qu'on les doit tous supprimer. J'ai également cherché s'il résulterait quelque avantage de leur en substituer t. i. 20

d’aulres. Partout, en tout, je n’ai rien vu de mieux que la liberté. »

Quel régime. Messieurs! Et M. Droz n’avait-il pas raison de l’appeler une » guerre de l’administration contre l’industrie? » N’avait-il pas raison de dire que, « si cette guerre prévient ou réprime quelques fraudes, elle fait en naître d'autres» , et que le consommateur est « d’autant mieux fraudé qu'il est fraudé officiellement1 » ? Comparons, Messieurs, ces vexations sans nombre et sans fin à la liberté même imparfaite et défectueuse dont nous jouissons; comparons ces entraves, ces gènes, celle routine, et toute cette exploitation onéreuse et pénible du public, aux plus grands abus dont nous puissions gémir aujourd'hui , aux plus fâcheux excès d’une concurrence non pas « effrénée » , mais irrégulière et incomplète encore; et demandons aux plus prévenus contre le présent s’ils ont le courage de regretter un tel passé.

Mais la comparaison n’est pas nécessaire , et dans le passé même le procès était jugé, jugé par l’opinion et jugé par les faits. M. Rossi rapporte un vieux statut de Milan, accordant la liberté la plus entière à l’industrie : c’est sous ce régime que le travail de la laine acquit à Milan un si grand développement, que cette ville fournit tous les marchés de l’Europe; plus tard le régime des corporations y fut établi, et Milan vil disparaître sa prospérité industrielle. L’Angleterre est un autre

* Economie politique , p. 113.

exemple bien décisif des avantages de la liberté. Le statut d’Elisabeth y était en vigueur, cela est vrai , il l’est même encore , Messieurs ; et le statut de la Si"' année de Georges III (181 i) a respecté les corporations existantes. Mais, avec ce scrupule parfois étrange, mais parfois si utile, de la lettre , dont nos voisins ont l’habitude, l’interprétation juridique a toujours refusé d’étendre les dispositions de ce statut aux villes et aux industries non dénommées dans le statut même; de telle façon qu’un changement de lieu ou de nom permet d’échapper au régime des corporations pour rentrer dans la liberté. Le carrossier n’a pas le droit de faire des roues de voiture; mais le fabricant de roues peut faire des carrosses , et ainsi de tout le reste. Le joug de la règle se trouve brisé par les empiétements incessants de l’exception ; et l’industrie, serve de droit à ce qu’il semble, est en réalité indépendante défait. Aussi quels n’ont pas été, dès avant le xix' siècle, les progrès de l’industrie anglaise ! Les citations que je faisais tout à l’heure en disent assez à cet égard.

En France même, Messieurs, sous l’ancien régime, des faits semblables pouvaient être observés, car il y avait des exceptions au système établi. Ainsi le faubourg Saint-Antoine et le faubourg du Temple étaient, par privilège, à l’abri des corporations. Smith, Turgot, Say , sont unanimes à déclarer qu’on y faisait mieux et à meilleur marché qu’ailleurs. « Quand on veut de bons ouvriers , dit Smith , on va aux faubourgs. » Et la supériorité traditionnelle du faubourg Saint-Antoine

dans l’ébénisterie date de cette situation exceptionnelle .

Aussi , Messieurs , les avantages de la liberté avaientils été sentis, même très-anciennement, et ce n’est ni d’aujourd’hui , ni du siècle de Turgot , que date la condamnation en quelque sorte officielle des corporations.

Au xiii* siècle, le roi Philippe le Bel annonçait déjà ses intentions hostiles aux corporations. En 1328, le dauphin, depuis CharlesV, alors régent, déclara « qu'il y avait dans les règlements du Châtelet des règlements qui étaient plutôt faits pour le profit des personnes du métier que pour le bien commun. C’est pourquoi, ajoute-t-il, depuis dix ans on a fait plusieurs ordonnances qui y dérogent et qui contiennent , entre autres choses, que tous ceux qui peuvent faire œuvre bonne peuvent œuvrer en la ville (le Paris. »

L’édit de 1581, lui-même, qui généralise les corps et métiers, signale :

« Les excessives dépenses que les pauvres artisans des villes jurées sont contraints de faire ordinairement pour obtenir le degré de maîtrise, contre la teneur des anciennes ordonnances, étant quelquefois un an et davantage à faire un chef-d'œuvre tel qu’il plait aux jurés , lequel enfin est par eux trouvé mauvais, et rompu s’il n’y est remédié par lesdits artisans avec infinis présents et banquets, qui recule beaucoup d’eux de parvenir au degré et les contraint de quitter les maîtres et besogner en chambre, ès quelles étant trouvés et tourmentés par lesdits jurés , ils sont contraints d aller derechef besogner pour lesdits maîtres, bien souvent moins capables qu’eux ; n’étant par lesdits jurés reçus auxdites maîtrises que ceux qui ont plus d’argent cl le moyen de leur faire des dons, présents

, et dépenses, encore qu’ils soient incapables au regard de beaucoup d’autres, qu’ils ne veulent recevoir parce qu’ils n’ont lesdits moyens. »

Le tiers-état, aux États généraux de 1G14, ne fut pas moins explicite. Il serait trop long de citer en entier le texte de ses cahiers, quelque curieux qu'il soit* ; je me borne à la première phrase, par laquelle ils demandent au roi « que l’exercice des métiers érigés en maîtrise aux États de Blois soit laissé libre à ses pauvres sujets » , et à la dernière, par laquelle ils le supplient « que toutes les interdictions ci-devant faites de trafiquer de certaines marchandises et de n’ouvrir quelques manufactures soient entièrement levées , et que la liberté du commerce, trafic et manufacture soit remise en tous lieux

4 Voici ce document remarquable :

« Toutes maîtrises de métiers érigées depuis les États tenus en la ville de Blois, en l'an «76, soient éteintes, sans que par ci-après elles puissent être remises , ni aucunes autres de nouvel établies ; et soit l'exercice desdits métiers laissé libre à vos pauvres sujets, sous visitation de leurs ouvrages et marchandises par experts et prud'hommes qui à ce seront commis par les juges de la police.

» Tous édits d'arts et métiers , ensemble toutes lettres de maîtrise, ci-devant accordées en faveur d'entrées, mariages, naissances, régences des rois et reines, leurs enfants, ou d'autres causes quelles qu'elles soient , soient révoqués . sans qu’à l'avenir il soit octroyé aucunes telles lettres de maîtrise, ni [ait aucun édit pour lever deniers sur artisans, pour raison de leurs arts ou métiers ; et, où aucunes lettres de maîtrise seront faites et concédées au contraire, soit enjoint il vos juges n'y" avoir égard.

» Que les marchands et artisans, soit de métier juré ou autres métiers . ne payent aucune chose pour leur réception , lèvement de boutiques ou autres, soit aux officiers de justice, soit aux maîtres Jurés et visiteurs de métiers et marchandises , et ne fassent banquets

et pour toutes choses. » Sully, exposant à Henri IV les causes de l’affaiblissement des monarchies, se plaint du ■ grand nombre des charges , des frais de ces offices, de l’attachement opiniâtre à des usages indifférents ou abusifs, de la multiplicité des édits embarrassants et des règlements inutiles. » Colbert enfin, Messieurs, Colbert que l'on regarde comme l’incarnation de l’esprit de règlement, Colbert, dans son testament politique, adresse à Louis XIV ces lignes, trop remarquables dans sa bouche, et trop remarquables en elles-mêmes, pour n’être pas textuellement reproduites :

« La rigueur que l’on tient dans la plupart des grandes villes de votre royaume pour recevoir un marchand est un abus que Votre Majesté a intérêt de corriger, car il empêche que beaucoup de gens ne se jettent dans le commerce, où ils

ou dépenses quelconques, ni même pour droit de confréries ou autrement , sous peine de concussion à l'encontre desdits officiers, et de cent livres d amende contre chacun dcsdils jurés ou autres, qui auront assisté auxdils banquets, pris salaires, droits de confrérie ou autres choses.

» Soit permis h tous marchands de faire trafic en la Nouvelle- France de Canada , et par toute l’étendue du pays, en quelques degrés et situations que ce soit, et en tous autres lieux, tant dehors que dedans votre royaume , de toutes sortes de denrées et marchandises ; et à tous artisans et autres d'ouvrir et de faire ouvrir toutes sortes de manufactures, nonobstant tous privilèges concédés à.aucuns, ou partis faits sur les manufactures de castors , aluns, tapisseries , cauxr de-vie, vinaigre, moutarde, et autres quelconques, qui seront cassés ; et toutes interdictions ci-devant faites à vos sujets , de fabriquer de certaines marchandises et denrées , et de nourrir quelques manufactures, SERONT ENTIÈREMENT LEVÉES, ET LA LIBERTÉ DU COM- MERCE, TRAFICS ET MANUFACTURES, REMISE EN TOUS LIEUX ET POUR TOUTES CHOSES. •

réussiraient mieux bien souvent que ceux qui y sont. Quelle nécessité y a-t-il qu'un homme fasse apprentissage ? Cela ne saurait être bon tout au plus que pour les ouvriers, afin qu’ils n’entreprennent point un métier qu’ils ne sauraient point ; mais, pour les autres, pourquoi leur faire perdre leur temps ? Et pourquoi aussi empêcher que des gens qui en ont quelquefois plus appris dans les pays étrangers qu’il n’en faut pour s’établir ne le fassent pas, parce qu’il leur manque un brevet d’apprentissage? Est-il juste, s’ils ont l’industrie de gagner leur vie, qu’on les en empêche sous le nom de Votre Majesté , elle qui est le père commun de ses sujets et qui est obligée de les prendre en sa protection? Je crois donc que , quand elle ferait une ordonnance par laquelle elle supprimerait tous les règlements faits jusqu'ici à cet égard, elle n’en ferait pas plus mal. »

Tels étaient les faits, Messieurs; et telles étaient les déclarations des rois mêmes et de leurs plus éminents conseillers. Pourquoi donc, en présence de tant de motifs de l’abolir, a-t-on si longtemp maintenu ce funeste régime? Je crois en apercevoir trois raisons. C’est d’abord la puissance du monopole, de sa nature si tenace et qui, souvent de bonne foi, il faut l'avouer, puise dans les abus mêmes les moyens de perpétuer les abus. C’est ensuite cette idée du domaine éminent, dont je parlais l’autre jour, cette idée de la toute-puissance du souverain et de l'État, qui a eu sous l’ancienne monarchie, qui a encore si souvent de nos jours, une iniluence fatale au respect du droit individuel et au développement de la prospérité publique. Sous l’influence de celte doctrine, le droit de travailler n’était qu'un

droit royal et domanial, et le travail était soumis au bon plaisir. L’édit de 1581 le déclare en termes exprès et affirme que le roi seul peut concéder ce droit et que les sujets doivent l'acheter. L’édit de 1691, postérieur au testament politique de Colbert, proclame qu'il «n’appartient qu’au roi de faire des maîtres ès arts. » Pourquoi n’ajoute-t-il pas qu’il n’appartient qu’au roi de donner l’intelligence, l’adresse et sans doute aussi le désir et le besoin de gagner sa vie ?

La troisième cause enfin qui contribua à maintenir le régime des corporations, ce furent les besoins et les embarras financiers des rois. En faisant des métiers des privilèges, en multipliant les règlements et les occasions d’intervention, on multipliait le nombre des choses vénales, et l’on avait besoin de vendre chaque jour des choses nouvelles. De 1691 à 1709, dit M. Renouard, Louis XIV ne vendit pas moins de 40,000 offices. M. Droz assure qu’il en vendit en tout 60,000. « Sire, disait à cette occasion Pontchartrain , chaque fois que Votre Majesté crée un office, Dieu crée un sot pour l'acheter. » Nous avons vu comment Voltaire s’égaye, mais d’un rire douloureux et amer, au sujet de ces « conseillers du roi langueyeurs de porcs et essayeurs de beurre salé. » Un fait , le dernier, donne la mesure de ces habitudes de vénalité insatiable et de fraude éhontée. Tout le monde sait que, par un édit du 12 mars 1776, Turgotfit abolir les corporations; tout le monde sait aussi que cet édit fut rapporté le 28 août de la même année. Mais ce qu’on sait

moins, c’est que les corporations, si promptement rétablies, ne le furent pas gratis. Pour satisfaire aux • besoins urgents du Trésor, on lit racheter par les an-

ciens maîtres le privilège qu’on leur rendait. On ne faisait en cela que suivre la tradition, et les maîtrises et les offices, comme les lettres de noblesse et la monnaie elle-même, n’avaient été le plus souvent, sous l'ancienne monarchie, que des moyens de tirer de l’argent du public et des objets de honteux trafic. Ce trafic, observent les historiens, en faisant créer de nouvelles charges, élargissait le privilège. La vénalité tempérait le monopole; mais à quel prix? Et n’était-ce pas toujours le public qui payait, puisque c’est lui qui paye tout , quoi qu’il en pense quelquefois?

Messieurs, je viens de parler de l’édit de 1776, rendu par Louis XVI, mais en réali té émané de Turgot. C’est dans le préambule de cet édit que se trouvent ces belles paroles sur le droit de travailler que je vous citais l’autre jour. Il faudrait, pour bien faire, tout citer. Tout est magnifique, et tout est sans réplique. Et pourtant, vous le voyez, Turgot ne réussit pas à convaincre ses contemporains, et le monopole fut plus fort que le ministre philosophe et que le roi ami du peuple. Pour le renverser, hélas! il fallut une révolution. Ce ne fut qu’en 1791 que la liberté de l’industrie fut proclamée par l’Assemblée constituante. C’est la loi du 2 mars 1791 qui reconnut enfin que le droit de travailler est, non de droit royal , mais de droit

humain. Voici le texte de cette loi, au moins dans ses dispositions essentielles :

« Art. 2. Les offices de perruquiers, barbiers, baigneursétuvistes, et tous autres offices pour l'inspection et les travaux des arts et du commerce , les brevets et lettres de maîtrise , les droits perçus pour la réception des maîtrises et jurandes, ceux du collège de pharmacie et tous privilèges de profession, sous quelque dénomination que ce soit , sont supprimés.

» Art. 7. Il sera libre à toute personne de faire tel négoce ou d’exercer telle profession, art ou métier, qu'elle trouvera bon; mais elle sera tenue de se pourvoir d'une patente, d’en acquitter le prix et de se conformer aux règlements de police qui sont ou pourront être faits. »

C’est de cette loi que date chez nous la liberté du travail et de l’industrie. Celte liberté, Messieurs, malgré cette loi, est-elle complète? Les corporations n’ont-elles pas laissé des restes? Tout homme peut-il réellement faire ce qu’il veut , comme il veut, aux conditions qu’il veut? et « tous les privilèges de profession, art ou métier, sous ijuch/ue dénomination <jue ce soit », ont-ils disparu sans retour? Non, Messieurs; il y a encore de nombreuses entraves à la liberté complète de l'industrie. Mais ce qui nous manque encore, ne doit pas nous faire méconnaître ce que nous avons, ce que nous avons de plus que nos pères, surtout. Ne l'oublions pas, d’ailleurs, la liberté est un but; on la conquiert peu à peu , à mesure sans doute qu’on la mérite; on ne l’atteint jamais complètement. Mais ce qu’il faut bien constater, alin de l’estimer et de la désirer chaque

jour davantage, c’est qu’à mesure qu'elle est plus largement acquise, elle donne des fruits plus abondants. C’est par là, Messieurs, c’est par cette puissance de la liberté, même imparfaite, que s’explique le merveilleux essor de l’industrie française depuis le commencement de ce siècle. C’est lace qui fait et la supériorité de la France moderne sur la France ancienne, et la supériorité de la France, de l'Angleterre, de la Belgique, sur d’autres peuples attardés dans les entraves de la réglementation. Aussi M. Droz, esprit impartial et doux , mais qui avait vu de ses yeux dans sa jeunesse les derniers effets du régime détruit, a-t-il pu écrire la page suivante, qui semble l’hymne d’un enthousiaste et qui n’est que le récit d’un historien :

« La France a souffert cruellement de ses guerres lointaines et de ses guerres intestines; les plus riches familles s’étaient enfuies; le papier-monnaie , la loi du maximum, les réquisitions, les emprisonnements arbitraires, les assassinats juridiques, deux invasions, des impôts énormes, semblaient avoir épuisé ses forces. Et c’est après tant de calamités , c’est lorsqu’une partie de ces causes de ruine pesait encore sur elle, qu’on a vu son industrie prendre un essor nouveau et frapper d’admiration l'Europe étonnée. Les ouvriers habiles se sont multipliés; la quantité de nos produits est plus que triplée; nous cultivons des branches d’industrie qui nous furent longtemps étrangères ; la plupart de celles que nous possédions ont reçu des perfectionnements, et peut-être n’en est-il aucune dont on puisse dire qu’elle a dégénéré. Le premier résultat de ces progrès inattendus est l'aisance plus répandue : un grand nombre d’hommes sont aujourd’hui mieux nourris, mieux vêtus, mieux logés qu'autrefois. Le second résultat est

la richesse du trésor public; les impôts sont considérables , et jamais ils ne furent payés avec autant d’exactitude. La situation de la France est telle que ses habitants n’ont besoin que d’un seul bien, la sécurité, pour acquérir, en moins d’un demi-siècle, une prospérité dont peut-être aucun peuple n’oflrit encore le modèle. La principale cause de tant de progrès, au milieu de circonstances si défavorables, c’est la liberté donnée à l'industrie dans l'intérieur de l’État. »

Oui , Messieurs, c’est à la liberté que nous devons ce que nous sommes, et, au lieu de regretter le passé, nous devrions profiter de ses enseignements pour consolider, pour accroître chaque jour cette liberté. Nous devrions surtout nous garder de la renier pour réver à sa place, sous des noms nouveaux, la restauration du privilège et de la servitude. L’étude que nous venons de faire est la meilleure preuve de l’impossibilité d’organiser le travail. Le travail s’organise lui-même et développe dans la liberté le germe d’une organisation naturelle progressive : on ne l’organise pas , et quand on veut le faire, on le désorganise.

Cependant, Messieurs, on a tant fait de bruit autour de nous de Y organisation du travail, que nous ne pouvons nous dispenser d’examiner de plus près les idées émises à cet égard. Ce sera pour nous, d’ailleurs, une occasion de parler successivement de l’association, des salaires, des profits, de l’olTre et de la demande, du capital et des machines. Nous commencerons donc cette étude dans notre prochaine réunion.

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