DE L'ORGANISATION DU TRAVAIL
Messieurs,
Nous avons vu que le travail doit être libre , qu’il doit l’être pour la justice et qu’il doit l’être pour le bien-être. De là, plusieurs conséquences qu’il convient d’énumérer :
i° Nul ne peut être ni forcé, ni empêché de travailler, contraint au travail ou éloigné du travail c’est là, Messieurs, le droit de travailler ou le droit du travail , bien différent de ce que l’on a voulu appeler le droit au travail.
2“ Chacun peut choisir son métier, le lieu où il l’exerce, les conditions auxquelles il lui plaît de l’exercer.
3° Chacun peut ou n’exercer qu’un seul métier, ou en exercer plusieurs ; ou même se borner à une fraction de métier: la division ou la concentration des professions doivent être libres.
4" Chacun peut ou travailler seul, ou travailler avec l’assistance d’autres personnes; s’isoler ou s’unir en société et en communauté d’industrie.
5° Chacun peut ou acheter ou vendre, où il veut et
au prix qu’il veut, soit le travail lui-même, soit les matières premières, objet du travail; soit les capitaux, aliment du travail; soit les produits, résultat du travail.
6* Enfin tous ont droit, dans toutes ces opérations, à un égal respect, à une égale sécurité de la part de la force publique, protectrice de la liberté ; mais nul n’a droit à faveur, à protection, à encouragement spécial, car on ne peut favoriser l’un sans faire tort à l’autre : encourager un travail, c’est décourager un travail différent , et tout ce qu’on donne d’un côté est forcément pris d’un autre côté.
Tout cela, Messieurs, peut se résumer en un mot : libre disposition de soi, de ses facultés, du produit de ses facultés, sous la condition de respecter chez autrui la même liberté ; et ce n’est pas là autre chose, vous le voyez, que le respect de la propriété elle-même, telle que nous l’avons définie. Nous avions donc raison de dire que nous retrouverions à chaque pas, à mesure que nous avancerions dans nos éludes , nos premières conclusions.
Il suffit de réfléchir un instant, Messieurs, pourvoir que ce régime n'est autre chose que le régime du développement naturel et spontané de l’activité humaine ; le respect de la liberté morale dans ses manifestations extérieures; la mise en pratique de la responsabilité qui fait l’homme, et la mise au concours de tous les biens dé ce monde destinés à l’homme ; la récompense allant au plus digne, au plus fort, au plus habile, au
plus intelligent, et par là excitant l’habileté, la force et l’intelligence au profit de tous. Que peut-on vouloir et même rêver de mieux?
Mais, d’une part, Messieurs, ce régime, comme toutes les choses de ce monde, est un but que l’humanité, quelque éclairée qu’on la suppose, poursuivra toujours sans l’atteindre jamais; un idéal dont on se rapproche, mais qu’on ne réalise pas absolument. De là, dans son application, des lacunes, des imperfections, qui, critiquables comme lacunes, peuvent paraître, au premier coup d’œil, et paraissent souvent des vices du système lui-même. Le mal semble un effet de la liberté, quand il n'est au contraire que la conséquence de l’imparfaite réalisation de la liberté, de son absence par conséquent. Et, puisque nous parlions l’autre jour de la liberté des professions, il faut bien redire, tout en rendant de nouveau justice aux progrès accomplis, qu’il existe encore des exceptions à la liberté des professions, et que l’article 7 de la loi du 2 mars 1701 n’est pas encore, dans toute l’étendue de ses termes, devenu une vérité. Pour nous en convaincre, il suffit de jeter autour de nous un rapide regard, et nous apercevrons bien des liens pesant encore sur bon nombre d'entre elles. Je n’ai pas la prétention de les énumérer toutes ; mais je puis au moins en citer quelques-unes, sans rien apprendre à personne, sans blesser personne non plus, je l’espère.
Je puis bien dire, n’est-il pas vrai, qu’il y a en France bien des métiers et des actes qui ne sont pas libres, ou
qui ne le sont qu’en partie. Il y a des industries ou des commerces pour lesquels la liberté d'acheter ou de vendre aux meilleurs endroits — en Angleterre, par exemple, ou simplement au delà des frontières — les matières premières de leur travail ou les objets de leur négoce , est entravée, sinon niée ; et, malgré de récentes et considérables réformes, les restrictions, à cet égard, sont plus grandes encore qu’il ne conviendrait pour l’avantage de tous. Il n’y a pas longtemps que le commerce de la boucherie n’était pas libre, et, à Paris notamment , n’était pas boucher qui voulait. La boulangerie est encore aujourd’hui dans le même cas, et dans bien des villes c’est une industrie réglementée, soit quant au premier établissement et au nombre de ceux qui l’exercent, soit quant à la manière de l’exercer et aux conditions du travail et de la vente. Il en pourrait être autrement, puisqu’il en est autrement dans les trois quarts de l’Europe; et, lorsque nous étudierons plus en détail les questions relatives au commerce des grains, nous verrons que la liberté n’est pas moins utile, moins nécessaire, moins conforme à l'intérêt de l'alimentation publique pour cette profession que pour l’autre. Le courtage est un métier privilégié, et à deux pas d’ici , à Marseille, au moment où nous parlons, on en réclame vivement l’émancipation*. Je ne veux pas insister davantage, et traduire l'une après
* Voir, dans I Avenir commercial, de nombreuses pétitions à ce sujet, cl la brochure de M. Dréo. sur la liberté de la profession d agent de change cl de celle de courtier.
l’autre à la barre de la science toutes les professions qui ne sont pas encore entièrement en règle avec la loi de 1791. En voilà assez, et ces exemples suffisent pour prouver que la liberté du travail n’est pas encore aussi •complètement pratiquéequ’on l’imagine, et que M. Droz n’avait pas tort quand, répondant aux détracteurs du présent et aux fauteurs du passé, il leur disait : « Vous accusez la liberté de tous les maux qui se produisent ; attendez au moins pour la juger que vous l’ayez vue à à l’œuvre : nous n’en sommes pas là encore, malheureusement , et elle est loin de régner sans partage ; nous ri avons pas la liberté de l’industrie. » Ces exemples suffisent pour nous permettre de dire, par conséquent, qu'il y a dans l’état actuel encore bien des causes d’im perfection qui ne viennent pas de la liberté, bien qu’elles paraissent généralement, à des yeux inattenlifs, des conséquences et des fruits de la liberté.
D’un autre côté, Messieurs, ce régime de liberté, même en le supposant parfaitement appliqué, ne peut convenir à tout le monde et contenter tout le monde. La responsabilité est une loi juste; mais, précisément parce que c’est une loi juste, c’est une loi sévère. Elle met chacun à sa place; c’est bien : mais il n’est guère supposable cfue ceux quelle ne met pas à la première se trouvent tous bien placés. Voilà une nouvelle classe d’ennemis pour la liberté. D’ailleurs, Messieurs, c’est la pente naturelle de l’esprit et du cœur de l’homme de désirer toujours la perfection et le bonheur; et il y a en lui un fond d’inquiétude qui ne lui permet guère T. I. 21
d’accepter sans se plaindre, ou au moins sans réver mieux , sa condition toujours imparfaite.
C’est ce fond d’inquiétude et d’illusion , Messieurs , qui se soulève à toute occasion et sous tout prétexte contre la liberté, et qui tour à tour s’arme contre elle et de ce qui lui est refusé et de quelle a obtenu, des violations qu’elle souffre et des obligations qu’elle impose. C’est lui qui anime contre la loi équitable mais rigoureuse de la responsabilité, et ceux qui, avides d’une justice sans mélange , se révoltent contre la lutte parce qu’elle n’est pas encore égale pour tous, et ceux qui, rebelles à l’effort et à la nécessité de mériter, voudraient par paresse, par indignité, par cupidité ou par envie, anéantir la lutte elle-même et en abolir les résultats. C’est ce double sentiment, l’illusion généreuse et lalâcheté coupable, qui suscite contre la liberté du travail tant d’attaques, tant de critiques , qui fait naître tant de vains systèmes, tant de rêves, tant d’utopies. C’est lui qui de tout temps a donné lieu à de si nombreuses tentatives pour substituer à {'organisation naturelle des sociétés, à celle du travail notamment, des formes d'organisation artificielle jugées plus parfaites ou plus favorables aux désirs et aux ambitions de ceux qui les prônaient.
Ces plans d’organisation artificielle du travail , Messieurs, vous le savez, ont été nombreux; les systèmes inventés pour remplacer la liberté ont varié à l’infini. Et la raison en est simple : quand on sort une fois de la
liberté, qui n’a qu’une forme et qu'une formule, pour entrer dans la voie de la contrainte, qui en a mille, il n’y a plus de limite aux projets; quand on met le pied sur le terrain de la fantaisie, ona l’immensitédevant soi; quand on rêve, enfin , chacun fait son rêve à sa façon , et il y a autant de songes que de cerveaux. Les systèmes diffèrent donc tous les uns des autres, ou , pour mieux dire, ils sont indéterminables et insaisissables par leur incessante mobilité. Cependantquelquestraitsconslants se retrouvent nécessairement dans tous, et ces traits les ramènent tous au communisme , ou complet ou mitigé; mais le communisme mitigé aboutit forcément au communisme complet.
Je n’ai donc pas , à coup sûr, l’intention de passer tous ces systèmes en revue ; mais nous pouvons tous les réfuter par avance, au moyen d’une réflexion qui leur est commune, et qui est contre tous une fin de nonrecevoir sans réplique. D’une part, tous ces systèmes supposent que Dieu , en faisant son œuvre, n’a pas su y introduire l'harmonie nécessaire, et qu’il fallait, pour qu’elle marchât comme elle doit marcher, que Monsieur celui-ci ou Monsieur celui-là viut, après trente ou quarante siècles, y mettre la main et ajouter à la machine le rouage qui y manquait. D'autre part, tous ces systèmes supposent, môme lorsqu’ils le nient, l’emploi de la force et delà contrainte. Pour substituer un système éclos dans le cerveau de tel homme, un tel matin, aux lois naturelles qui fonctionnent depuis l’origine, il faut employer la violence; et, comme il y a un
nombre infini de systèmes qui veulent voir le jour, il en résulte que tous se disputeront la place, que le monde sera livré à la merci de leurs inventeurs et soumis au plus fort.
Aussi , Messieurs , quand il s’agit de les appliquer, ces théories ont-elles contre elles tous les sentiments du cœur humain ; et, sauf les prophètes , les disciples fascinés par leur ascendant et quelques adeptes à qui l’on a fait voir que tous les avantages seraient pour eux, toute l’humanité leur Oppose une résistance qui, à part quelques courts moments d’entraînement et d’erreur, a été jusqu’ici et sera toujours invincible.
Et, en somme, Messieurs, si l’humanité ne tendait pas spontanément et sans cesse à l’ordre, l’ordre seraitil possible dans l'organisation de l’humanité? Et ne serait-il pas puéril et chimérique de chercher à l'y mettre? L’alternative est forcée : ou les intérêts légitimes sont harmoniques, le bien légitime de l’un tend au bien de l’autre, et alors il n’y a qu’à laisser agir la justice et la liberté ; ou les intérêts sont antagoniques , le bien de l’un est le mal de l'autre , et alors il est impossible de les concilier. Comment ferez-vous de la justice avec des éléments injustes? De la paix avec des éléments hostiles? De la richesse et du bien-être avec des éléments destructeurs ? De V ordre, enfin , pour employer une expression qui a eu un jour de retentissement considérable, avec du désordre? C’est ce qui a été admirablement, irréfutablement exprimé, dansl’introduction des Harmonies économiques ; et, quoique ce
morceau soit long et sérieux , il faut que je le mette tout entier sous vos yeux. Le voici :
« La solution du problème social , vous le comprendrez aisément, doit être toute différente, selon que les intérêts sont naturellement harmoniques ou antagoniques. Dans le premier cas, il faut la demander à la liberté; dans le second, à la contrainte. Dans l’un, il suffit de ne pas contrarier; dans l’autre, il faut nécessairement contrarier.
» Mais la liberté n'a qu'une forme. Quand on est bien convaincu que chacune des molécules qui composent un liquide porte en elle-même la force d'où résulte le niveau général , on en conclut qu’il n’y a pas de moyen plus simple et plus sûr, pour obtenir ce niveau, que de ne pas s’en mêler. Tous ceux qui adopteront ce point de départ , les intérêts sont harmoniques, seront aussi d'accord sur la solution pratique du problème social: s’abstenir de contrarier et de déplacer les intérêts.
» La contrainte peut se manifester, au contraire , par des formes et selon des vues en nombre infini. Les écoles qui partent de celte donnée, les intérêts sont antagoniques , n’ont donc encore rien fait pour la solution du problème , si ce n’est qu’elles ont exclu la liberté. Il leur reste encore à chercher, parmi ces formes infinies de la contrainte , quelle est la bonne, si tant est qu’une le soit. Et puis, pour dernière difficulté, il leur restera à faire accepter universellement par des hommes, par des agents libres, cette forme préférée de la contrainte.
» Mais, dans cette hypothèse, si les intérêts humains sont poussés par leur nature vers un choc fatal , si ce choc ne peut être évité que par l’invention contingente d’un ordre social artificiel, le sort de l’humanité est bien chanceux, et l'on se demande avec effroi :
» 1' Se rencontrera-t-il un homme qui trouve une forme satisfaisante de la contrainte?
» 2* Cet homme ramènera-t-il à son idée les écoles innombrables qui auront conçu des formes différentes?
» 5“ L’humanité se laissera-t-elle plier à celle forme, laquelle, selon l’hypothèse, contrariera tous les intérêts individuels?
» 4" En admettant que l’humanité se laisse affubler de ce vêtement, qu'arrivera-l-il si un nouvel inventeur se présente avec un vêtement plus perfectionné? Devra-t-elle persévérer dans une mauvaise organisation la sachant mauvaise, ou se résoudre à changer tous les matins d’organisation , selon le caprice de la mode et la fécondité des inventeurs?
» 5” Tous les inventeurs dont le plan aura été rejeté ne se réuniront-ils pas contre le plan préféré , avec d'autant plus de chances de troubler la société que ce plan , par sa nature et son but , froisse tous les intérêts ?
» 6° En définitive, y a-t-il une force humaine capable de vaincre un antagonisme qu’on suppose être l'essence même des forces humaines?
» Je pourrais multiplier indéfiniment ces questions et proposer, par exemple, cette difficulté :
» Si l’intérêt individuel est opposé à l’intérêt général , où placez-vous le principe d’action de la contrainte? Où sera le point d'appui? Sera-ce en dehors de l’humanité? Il le faudrait , pour échapper aux conséquences de votre loi. Car, si vous confiez l'arbitraire à des hommes, prouvez donc que ces hommes sont pétris d’un autre limon que nous; qu’ils ne seront pas mus aussi par le fatal principe de l’intérêt; et que, placés dans une situation qui exclut l’idée de tout frein, de toute résistance efficace, leur esprit sera exempt d'erreur, leurs mains de rapacité], leur cœur de convoitise. » (Bastiat, Harmonies économiques, Introduction , p. 2.)
Ces réflexions, Messieurs, sont la condamnation, la condamnation absolue et sans réplique, de tout système artificiel d’organisation du travail , de toute idée d’employer la contrainte pour organiser le travail autrement que la nature des choses ne l’a elle-même organisé. Elles suffisent à trancher la question. Cependant un coup d’œil sur les principales formes de cette contrainte , sur les principales formules d’organisation du travail, ne sera pas, je le crois, hors de propos. Il y a d’abord, pour nous conseiller cette rapide revue, l’intérêt qui s’attache à des souvenirs récents et, dans le cœur de beaucoup, encore palpitants. Il y a ensuite cette considération grave que ces idées, tout irréalisables, toutes fausses que nous les trouvons , n’en sont pas moins des manifestations importantes de l’état des esprits à une époque qui n’est pas encore loin de nous : or toute erreur contient un enseignement ; toute erreur, dès lors, mérite qu’on l’étudie. Il faut bien le dire. Messieurs, ce ne peut être tout à fait sans motif qu’on voit des hommes, en grand nombre, se passionner pour des idées fausses; et, quand ces idées séduisent, avec des esprits et des âmes vulgaires, de grandes intelligences et de nobles âmes, il faut que derrière elles il y ait quelque chose qui réponde à des sentiments généreux et puissants, qu'au faux et à l'injuste se mêle quelque fraction de vérité et quelque sentiment naturel et respectable. Et , en effet , ces erreurs sont en général plutôt une exagération de vérité qu’une erreur absolue. Ce n’est donc pas en les passant sous
silence , en les ignorant ou en feignant de les ignorer, c’est bien plutôt en s’appliquant à les bien connaître, à les bien juger, à débrouiller en elles le vrai du faux et l’utile du dangereux , qu’on peut espérer, en éclairant les esprits, de les apaiser, et réconcilier avec les lois providentielles le cœur des hommes qui , faute de les comprendre, se laissent malheureusement entraîner à les blasphémer.
Messieurs, dans ce coup d’œil sur ce qu’on a appelé Y organisation du travail, nous commencerons tout naturellement — - ab Jovc principium — par le système , si célèbre il y a douze ans, qui fut baptisé, par son auteur lui-même, de ce titre ambitieux d'organisation du travail, et qui l’a depuis conservé à peu près exclusivement au détriment des autres, le système un moment tout-puissant de M. Louis Blanc. L’organisation du travail , suivant M. Louis Blanc, est une chose trèssimple en elle-même, et , pour vous la faire connaître , je ne puis mieux faire que d’emprunter le résumé que M. Michel Chevalier en adonné dans le livre publié par lui sous ce titre même, en 1848.
« Le système aurait pour effet, dit M. Chevalier, de placer toute l’industrie dans les mains de l’État, sous le nom d'ateliers sociaux.
• Dans ce but, le gouvernement lèverait un emprunt, dont le produit serait affecté à la création de quelques-uns de ces ateliers dans les branches les plus importantes de l’industrie
nationale. Les ateliers sociaux seraient régis par des statuts rédigés par le gouvernement et adoptés par la représentation nationale. Ils seraient sur les bases suivantes : les salaires seraient égaux; il n’y aurait ainsi aucune concurrence dans l’atelier. Tous les ateliers semblables étant associés, il n’y en aurait pas davantage entre les établissements. La hiérarchie sortirait tout entière du principe électif, sauf la première année, où il y aurait des chefs nommés par le gouvernement. Chaque membre aurait droit de disposer de son salaire à sa convenance; mais l’évidente économie et l'incontestable excellence de la vie en commun ne tarderaient pas à faire naître de l’association des travaux la volontaire association des besoins et des plaisirs. Les capitalistes seraient appelés dans l’association et toucheraient l’intérêt du capital par eux versé, lequel intérêt leur serait garanti sur le budget; mais ils ne participeraient aux bénéfices qu’en qualité de travailleurs; en d’autres termes , le capital ne pourrait rapporter qu’un intérêt légal. On prélèverait sur le bénéfice net un fonds de réserve destiné à l’entretien des vieillards et des malades, à l’allégement des crises qui pèseraient sur d’autres industries, et à l’extension du système.
• L’absorption de l’industrie privée par celte industrie publique ne serait pas obligatoire. Mais M. Louis Blanc tient pour certain que, dès qu’il y aurait, dans chaque branche de l’industrie, un atelier social, les ateliers particuliers seraient presque entièrement forcés, par l’invincible concurrence qui leurserait ainsi suscitée, de se rendre à discrétion et d’arborer la bannière des ateliers sociaux. » (Michel Chevalier, Lettres sur l’organisation du travail, p. 42.)
Voilà, Messieurs, le résumé, le résumé fidèle , et fait autant que possible , dit M. Michel Chevalier, avec les expressions mêmes de M. L. Blanc, de ce système
de l’organisation du travail. Ce système, M. Blanc croyait qu’il avait en lui une force d’expansion immense, et il ne doutait pas que , lorsque les ateliers publics auraient fonctionné quelque temps à côté des ateliers privés (dont il faut redire qu’il ne prohibait pas législativement l’existence), ces derniers ne fussent contraints de renoncer à la lutle. M. Chevalier n’était pas de cet avis. «Je m’engage, disait-il,, à me faire de toutes mes forces l’apôtre du système , si , parmi tous les habitants de Paris qui se sont mêlés de conduire des ateliers , ou parmi tous les moralistes de quelque note, M. L. Blanc trouve trois personnes qui soient d’avis qu’une fabrique ainsi organisée pourrait aller trois mois
Messieurs, M. Michel Chevalier et M. Louis Blanc avaient, je le crois, raison tous les deux. Assurément, en alimentant les ateliers publics avec les fonds de l’État, en prenant, en d’autres termes (comme l’entendait bien faire l’auteur du système), à ceux qui voulaient vivre du travail libre les fonds nécessaires au travail organisé , il est clair que les ateliers particuliers ne pouvaient soutenir une longue lutte; et, si l’on eût pu poursuivre régulièrement de semblables déprédations, mettre ainsi la fortune des citoyens au pillage et au gaspillage, il est hors de doute que les ateliers sociaux devaient détruire les ateliers privés. Mais je crois qu’il n’est pas moins clair et moins hors de doute que ces ateliers sociaux , en les privant de
• Lettres sur l'organisation du travail.
cette source peu légitime de revenus, en les supposant entretenus par leurs seules ressources, n’auraient pu vivre longtemps , et que , comme M. Chevalier le disait bien , leur existence n’aurait pas dépassé quelques semaines. Sur quoi étaient-ils fondés, en effet, ces fameux ateliers? Sur l’égalité des salaires , c’est-à-dire sur le régime le plus contraire à l’expérience des siècles et à la véritable égalité. Comment, Messieurs, il s’agit d’obtenir des hommes plus d’activité et d'énergie dans la production , et l’on commence par détruire le nerf même de la production , l’intérêt particulier! M. Louis Blanc croyait, il est vrai, avoir trouvé un moyen infaillible « d’intéresser tous les travailleurs sans exception à produire vite et bien. » Ce moyen , c’était de les associer; et, quand on lui objectait qu’en détruisant l’intérêt particulier de chacun à faire le mieux et le plus possible il anéantissait l’âme même du travail, il répondait « qu’il respectait cet intérêt » , et que nul ne se laisserait aller à la paresse, parce que chacun serait intéressé à recevoir une part plus grande dans la répartition commune. Cette relation eût existé sans doute , et je ne nie pas que chaque travailleur n’eût eu à gagner à ce que le capital à partager au bout de l’année fût aussi grand que possible; mais combien eût-elle été faible et confuse! Et fonder sur un tel calcul l’entretien de l’ardeur au travail pendant toute l’année, cela n’avaitil pas l’air d’une plaisanterie? Supposez, dit encore M. Chevalier, que dans les ateliers associés de l’une des industries il y ait 100,000 collaborateurs , et que
l’un d’eux, par son activité, par son zèle , par son assiduité, parvienne à grossir de 100 francs la somme à partager, ce serait un millime, un dixième de centime! qui lui reviendrait en récompense de son exactitude au travail. Un centime au bout de dix ans, trois centimes au bout de trente ans d'une vie laborieuse , ne voilà-t-il pas une belle perspective, et de nature à soutenir le courage? et oso-t-on bien comparer ce résultat infime, cette récompense dérisoire, aléatoire, lointaine, aux promesses prochaines, aux réalités visibles , actuelles, du régime de la liberté? Quelle différence, pour l’excitation au travail , de se dire : » Dans quelques années , j’aurai un capital un peu plus fort à partager avec des milliers d’associés », ou de se dire, tout bonnement : « Si je travaille plus ou moins longtemps, plus ou moins bien, j’aurai proportionnellement plus ou moins au bout de la journée, pour réparer mes forces, plus pour placer à la caisse d’épargne , plus pour habiller mes enfants, etc. » ! Qui ne sait qu’une perspective éloignée, même lorsqu’elle est grande et certaine, a moins d’influence que la vue prochaine du plus léger avantage? Combien , même parmi les hommes les plus touchés des réalités de la vie à venir, ne les sacrifient pas trop souvent, parce qu’elles sont lointaines, aux moindres réalités de la vie présente! Dix centimes au bout de la journée en diront presque toujours plus que cent francs au bout de l’année. « Un tiens, a dit Lafontaine, vaut mieux que deux tu l’auras: l’un est sûr, l’autre ne n’est pas. » Puis, Messieurs, quelle injustice.
quelle inégalité que cette égalité des salaires! quelle atteinte portée aux droits sacrés de l’humanité! quel mépris de l’intelligence, des facultés et du mérite!
M. Louis Blanc, au fond, le sentait bien; il sentait bien qu’il manquait quelque chose à son système., et qu’en supprimant l’intérêt il supprimait la force motrice. Aussi s’était-il efforcé de substituer un autre mobile à celui qu’il détruisait: ce mobile, c’était l’honneur, l’esprit de corps, le dévouement ; c’était, suivant le mot de l’époque, h fraternité. On travaillait autrefois , Messieurs , on a travaillé jusqu’à notre époque, sous la sordide impulsion de l’intérêt personnel, et sous cette impulsion l’homme oubliait ce qu’il doit à ses semblables; dorénavant, il n’en sera plus ainsi: M. Louis Blanc, comme le médecin malgré lui, va changer tout cela, et désormais le cœur sera à droite, comme il convient. L’homme est bon, quoi qu’on en dise; ce n’est pas assez dire, il est parfait et doué naturellement de toutes les vertus, seulement il l’a oublié: il ne s’agit'que de le lui rappeler, et M. Louis Blanc va le lui rappeler. L’homme est bon, il est parfait; c’est la société — étrangère à l’homme , sans doute — qui est mauvaise : il ne s’agit que de détruire la société pour retrouver l’homme; et M. Louis Blanc, qui a fait contre la société le serment d’Amiibal, se charge de l’opération. L’homme n’obéit qu’au devoir, en un mot, et à ses bons instincts : il faut seulement savoir le prendre, et M. Louis Blanc sait le prendre. Et en effet, .Messieurs, M. Louis Blanc, pour
pousser l’homme au travail, pour soutenir l’activité personnelle dont il déplaçait le mobile, pour mettre au cœur humain une force irrésistible, avait imaginé une chose vraiment admirable! Vous vous rappelez cette sentence qu’ Harpagon , pour rappeler la sobriété à ses convives, voulait faire graver dans sa salle à manger, en lettres d’or: « Il faut manger pour vivre, et non vivre pour manger. » M. Louis Blanc, dans ses ateliers sociaux , imitait ce procédé ; il changeait seulement la formule. « Il faut vivre pour travailler, cl non travailler pour vivre», telle était la devise qu’il adoptait, et il faisait placer partout, en conséquence, des écriteaux avec ces mots en grosses lettres : « Celui gui ne travaille pas est un voleur. • C’était un talisman irrésistible. Chacun, en voyant ces éloquentes paroles , devenait à l’instant d’une activité sans bornes, d’une ardeur à sa lâche qui allait jusqu’à l’abnégation la plus absolue. A ceux qui en doutaient et trouvaient sa confiance excessive, l'inventeur du travail fraternel citait l’exemple des armées; il rappelait les traits de dévouement extraordinaire qu’on obtient si facilement des hommes qui les composent; il invoquait aussi d’autres exemples, et la noble fermeté des martyrs chrétiens, l’abnégation qu'ils puisent dans la profondeur de leurs croyances, lui semblaient des preuves sans réplique de la puissance de son moyen.
Messieurs, il faut bien le dire, ce pouvait être là une illusion généreuse, mais c’était une pure illusion, et le monde n’est ni aussi mauvais , ni aussi facile à
rendre parfait , que le croient les rénovateurs et les prophètes sociaux. Le dévouement , la fraternité, sont de belles choses, sans doute, je l’ai déjà dit; et je n’ai garde de méconnaître, encore moins de ravaler la puissance de ces grands sentiments : mais le dévouement et la fraternité ne remplissent pas le cœur humain , et ne vouloir que d’eux pour faire marcher les rouages des sociétés humaines, c’est, sinon en briser tous les ressorts, du moins laisser de côté les plus habituels et les plus sûrs. Le dévouement n’est pas dans toutes les âmes , et dans aucune âme il n’est de tous les instants. C’est par élans qu’il se manifeste le plus souvent , et dans ces élans mêmes il n’est pas à toute épreuve; et les exemples mêmes dont M. Louis Blanc s’appuyait ne le prouvent que trop. Certes, le dévouement est souvent admirable dans les armées , et rien n’égale la constance héroïque du soldat qui meurt obscurément pour la patrie. Mais dans les armées, pourtant, il y a autre chose que ce dévouement pour pousser et soutenir les hommes : il y a , au moment de la lutte, le sentiment de la défense personnelle, la nécessité dont on fait vertu; c’est sa vie qu’on défend; et, comme le dit un vers latin qui est resté dans toutes nos mémoires, le seul espoir de salut est de n’en point cherche'r. Il y a aussi , et il faut en tenir compte, l’exaltation du moment, cette ardeur fiévreuse et cette fougue animale qui ne peut être un état habituel. Il y a enfin, à côté du point d’honneur, à côté de l’entraînement, il faut bien le recon-
naître, un autre stimulant parfois nécessaire: la discipline, qui ne laisse pas que d’être énergique, et pour cause sans doute. Otez la perspective du conseil de guerre , supprimez le code militaire , et vous verrez si rien ne se relâche dans l’atelier social de l'armée.
Etquant àl’exemple des fondateurs du christianisme, est-ce que c’est un exemple fait pour tout le monde? Est •ce que, si ces hommes étaient si forts, la raison n’en est pas — à part le souffle de l’Esprit qui les animait — que ces hommes étaient la minorité, l’exception, les grandes âmes, quittant volontairement, parce qu’elles étaient grandes, les sentiers faciles de la vie vulgaire, et se trouvant capables de résister à tout, parce qu’elles étaient au-dessus de tout?
Et pourtant. Messieurs, même parmi cette élite volontaire, même dans ces premiers temps de ferveur et de zèle , l’Église n’a-t-elle pas compté des faiblesses et des défaillances? N’en trouvons-nous pas la trace dès le temps des apôtres , dans les écrits de saint Paul, dans les Actes eux-mêmes ? Ne voyons-nous pas dans ceux-ci Ananias et Saphira sa femme, par exemple, apportant aux pieds des apôtres leur offrande, retenir par-devers eux une partie du prix du fonds de terre qu’ils ont vendu , mentir ainsi dans le fond de leur âme à la vocation qu’ils croyaient avoir? Et, puisque j’ai cité ce fait, Messieurs, vous remarquerez en passant qu’il contredit formellement, parmi bien d’autres, le prétendu communisme de la primitive Église; car de quoi saint Pierre blâme-t-il ces disciples infidèles?
Est-ce de n’avoir pas tout mis en commun? Non , mais de s’être faits meilleurs qu’ils n’étaient réellement. « Vous étiez maîtres de garder ce qui était à vous , leur dit-il , mais vous ne deviez pas mentir au Saint-Esprit. »
L’intérêt, Messieurs, l’intérêt personnel est un des ressorts de la société , et il faut le respecter, si l’on veut qu’elle dure. Il y a le devoir, sans doute, mais il y a l’intérêt aussi ; et ni la morale , ni le bien-être , ne se trouvent bien de leur séparation. « Quelques philosophes, dit encore à ce sujet M. Chevalier, ont voulu fonder la morale sur l’intérêt seul ; on échouera tout autant si l’on tente de la constituer sur l’unique base du devoir. Ce sont deux puissances qui se partagent notre être. Le problème de toutes les sociétés, de toutes les religions, de toutes les politiques, a été de les concilier, de les combiner. » Et, bien avant cette réponse d’un économiste et d’un ouvrier du progrès matériel , Messieurs, parmi les représentants, non de l’avance, ment matériel, mais de l'avaucement moral de la société , la même chose, presque dans les mêmes termes, avait été clairement vue et dite. Je trouve, dans un sermon de Bourdaloue sur la Providence, ces lignes qni semblent répondre à la même prétention d e séparer ce que Dieu a uni:
« Deux choses, selon saint Augustin, dit Honrdalouc, sont capables de toucher l'homme et de faire impression sur son . cœur, le devoir et l'intérêt : le devoir parce qu’il est raison-
nable, et l’intérêt parce qu’il s'aime lui-même. Voilà les deux ressorts qui le font communément agir. Mais il faut, ajoute saint Augustin , que ces deux ressorts soient remués tout d la fois, pour avoir dans le cœur de l’homme un plein effet. Car le devoir sans l'intérêt est faible, languissant; et l'intérêt sans le devoir est bas et honteux. L'un cl l’autre , joints ensemble , ont une vertu presque infaillible et une efiicacilé à laquelle il est comme impossible de résister. »
Ainsi, Messieurs, ne mutilons pas et ne laissons pas mutiler la nature humaine. Sans méconnaître, sans ravaler ce qu’il y a de plus noble parmi les sentiments qui la composent, ne négligeons pas ceux qui, pour être moins beaux, n’en sont pas moins puissants, et prenons l’homme tel qu’il est. Toutes les fois qu’on voudra exclure l’intérêt de quelque organisation que ce soit des choses de ce monde, on échouera inévitablement, ou bien l’on arrivera, savez-vous à quoi? à faire renaître sous une autre forme — et sous une forme, non pas plus utile, mais cent fois plus dangereuse, plus funeste, plus perverse — ce mobile qu’on aura prétendu extirper. On ne l’aura pas détruit, on l'aura retourné et perverti. Avec le système de M. Louis Blanc, ce résultat arrive fatalement; l'intérêt n'y est que déplacé, et bien malencontreusement déplacé. « Vous avez supprimé la concurrence, pourrait-on lui dire, vous le croyez? Vous vous trompez, vous l'avez renversée. La concurrence n’existe plus pour mieux faire ou faire davantage, mais elle existe pour moins faire et consommer davantage, et le dernier mot du
système, c’est le triomphe de la paresse et de l’avidité. » Ce système , en effet , dans la pensée de l’auteur, comportait deux états : l’un, transitoire , où ses funestes caractères ne sont pas encore bien dessinés; l’autre, définitif, qu’il laissait prudemment dans l'ombre de l’avenir; ce dernier est bien réellement et tout uniment le communisme \
M. L. Blanc avouait, c’est tout ce qu’il en disait, que le travail y serait en raison des facultés et les salaires en raison des besoins. Or le travail en raison des facultés , n’est-ce pas le moins de travail possible ; et les salaires en raison des besoins, n’est-ce pas aussi la consommation la plus large , la plus extravagante possible ; car comment ne pas trouver ses facultés de travail moindres que celles d’autrui, et ses besoins plus grands que ceux d’autrui ? Au bout de tout cela , il ne peut y avoir qu’une chose : c’est , à travers bien des injustices, bien des violences, bien des inégalités arbitraires et bien des haines, la ruine universelle. Et ce jour prédit par l’auteur, ce fameux jour où les ateliers privés livre, raient la place aux ateliers sociaux, ce jour-là, tous les ateliers seraient perdus, et l’organisation du travail, enfin, n’aurait valu à la société que la famine.
Il faut donc, Messieurs, répudier ce système. Mais, après l’avoir condamné, comme il mérite de l’étre, sans ménagement, reconnaissons pourtant qu’il y avait, sous toutes ces grossières extravagances , une chose qui ne
* Voy. sur ce point \' Histoire du communisme , de M. A. Sudre.
doit pas être laissée complètement de côté. Cette chose, c’est l’idée de faire intervenir le devoir dans le travail. Cette idée est folle et coupable, Messieurs, si l’on veut la réaliser par la force; elle est belle et sage, si l’on se borne à la recommander vivement à l’attention des hommes. Peut-être, avouons-le, dans l’habitude de la vie, sommes-nous trop portés à oublier qu’en faisant nos affaires nous faisons, en réalité, celles de tout le monde , trop portés surtout à ne faire nos affaires que parce qu’elles sont les nôtres et non pas un peu aussi parce qu’elles sont celles de tout le monde, et que nous ne sommes pas isolés ici-bas. Enseignons donc à tous les hommes que le devoir doit avoir aussi sa place dans la vie , sa part dans nos actions ; rappelons-leur qu’en labourant la terre, en façonnant les métaux, en transportant les produits, on peut, on doit so proposer autre chose qu’un but égoïste et individuel; répétons-leur que ce n’est pas pour soi seulement, mais pour tous, qu’on est tenu de ne pas laisser perdre des forces qui .peuvent profitera soi et aux autres; et mettons ainsi sans cesse, à côté du but immédiat qui nous touche, le but lointain qui touche le monde, à côté du gain matériel le bien moral. Faisons cela, Messieurs, et nous aurons fait une grande chose ; car nous aurons relevé, aux yeux de tous, le travail le plus humble et la plus ingrate existence. Nous aurons spiritualisé, sanctifié l’œuvre de nos mains. Mais faisons cela sans méconnaître la nature humaine , et, pour élever l’homme , ne commençons pas par le tuer.
Un autre système qui eut , en son temps aussi , bien du retentissement, mais qui n’a pas atteint aux grandes destinées de celui de M. Louis Blanc ; qui , sans avoir eu l’honneur de posséder son parlement dans une enceinte politique , est consacré cependant par de grands souvenirs et par de grands noms, c’est le saint-simonisme. Là aussi, Messieurs, nous trouvons du bon et du mauvais : beaucoup de mauvais , sans doute ; plus de bon cependant, beaucoup plus que dans le système de M. Louis Blanc. Le bon , Messieurs, l’honneur durable du fondateur et l’excuse des hommes qui se sont en si grand nombre laissé séduire par ses- prédications, c’est d’avoir senti la nécessité de la réhabilitation de l’industrie, c’est d’avoir compris l’importance, la dignité du travail. Certes, Messieurs, l’industrie, le travail , malgré tout le changement apporté aux vieilles mœurs et aux vieilles idées , le travail est loin , bien loin , aujourd’hui même, d’occuper dans l’estime générale la place qui lui est due. A plus forte raison y avaitil, en faveur de ce travail si indignement, si injustement méprisé, lieu à une réaction complète il y a quarante ans. Et quand Saint-Simon , emporté par son zèle de novateur , lançait , au scandale de nos pères , cette fameuse Parabole* qui le conduisit en cour d’assises, il blessait les convenances assurément, mais il ne le
* La ParaMe, c’est le nom que portait cette brochure, publiée en 1818.
faisait peut-être que pour attirer plus vivement les esprits vers une idée vraie. Nous sommes si loin de ce temps. Messieurs, et si peu d’entre nous ont souvenir des discusions qui le passionnaient, qu’il n’est peutêtre pas inutile de mettre sous vos yeux cette pièce étrange. La voici, telle que la citeM. L. Reybaud, dans ses Eludes sur les réformateurs modernes :
« Nous supposons que la France perde subitement ses cinquante premiers physiciens , scs cinquante premiers peintres, ses cinquante premiers poêles, etc., etc. (suit la nomenclature), en tout, les trois mille premiers savants, artistes et artisans de la France.
» Comme ces hommes sont les Français les plus essentiellement producteurs, ceux qui donnent les produits les plus importants, ceux qui dirigent les travaux les plus utiles à la nation et qui la rendent productive dans les beaux-arts et dans les art& et métiers, ils sont réellement la Heur de la société française; ils sont, de tous les Français, les plus utiles à leur pays, ceux qui lui procurent le plus de gloire, qui hâtent le plus sa civilisation cl sa prospérité. Il faudrait à la France au moins une génération entière pour réparer ce malheur; caries hommes qui se distinguent dans les travaux d'une utilité positive sont de véritables anomalies, et la nature n'est pas prodigue d’anomalies, surtout de cette espèce.
» Passons à une autre supposition. Admettons que la France conserve tous les hommes de génie qu'elle possède dans les sciences, dans les beaux-arts et dans les arts et métiers; mais qu'elle ait le malheur de perdre Monsieur frère du roi, Mgr le duc d’Angoulème, Mgr le duc de Berry, Mgr le duc d'Orléans, M“* la duchesse d'Angoulème, M“* la duchesse de Berry, M“* la duchesse d'Orléans, ï" la duchesse de Bourbon et M"'de Coudé ;
» Qu’elle perde en même temps tous les grands officiers de la couronne, tous les ministres d’Élat, tous les maîtres des requêtes, tous les maréchaux, tous les cardinaux, archevêques, évêques, grands vicaires et chanoines, tous les préfets et sous-préfets , tous les employés dans les ministères, tous les juges, etc., en sus de cela, les dix mille propriétaires les plus riches parmi ceux qui vivent noblement.
» Cet accident affligerait certainement les Français, parce qu’ils sont bons, parce qu’ils ne sauraient voir avec indifférence la disparition subite d’un aussi grand nombre de leurs compatriotes. Mais cette perte de trente mille individus, réputés les plus importants de l’Etat, ne leur causerait de chagrin que sous le rapport purement sentimental , car il n’en résulterait aucun mal pour l’Etat.
» D’abord par la raison qu’il serait très-facile de remplir les places qui seraient devenues vacantes. 11 existe un grand nombre de Français en état d’exercer les fonctions de frère du roi aussi bien que Monsieur; beaucoup sont capables d’occuper les places de princes tout aussi convenablement que Mgr le duc d’Angoulème, Mgr le duc d’Orléans, etc.
» Les antichambres du château sont pleines de courtisans prêts à occuper les places des grands officiers de la couronne; l’armée possède une grande quantité de militaires aussi bons capitaines que nos maréchaux actuels. Que de commis valent nos ministres d'Élat ! Que d’administrateurs plus en état de bien gérer les affaires des départements que les préfets et sous-préfets présentement en activité! Que d’avocats aussi bons jurisconsultes que nos juges! Que de curés aussi capables que nos cardinaux, nos archevêques, nos évêques, nos grands vicaires et nos chanoines! Quant aux dix mille propriétaires, leurs héritiers n'auraient pas besoin d’apprentissage pour faire les honneurs de leurs salons aussi bien qu’eux. » ( L. Reybaud, Etude sur les réformateurs modernes , 'lm' édition , pag. 54 et suiv.)
Voilà cette pièce. Messieurs. Certes, je le répète, on comprend aujourd’hui encore, après tant d’années et tant de changements, l’émotion qu’elle causa, et l’on ne s'étonne pas quelle ait valu à son auteur des poursuites judiciaires. Mais en même temps aussi on comprend que sous cette forme étrange , derrière ce parallèle blessant et à bien des égards injuste et faux, il y avait une pensée juste et vraie : celle de la supériorité des capacités, de la science, du travail , sur le rang immuable et sur le privilège héréditaire. Et c’est pour cela sans doute, Messieurs, et non par pure taquinerie d’opposition, que le jury acquitta Saint-Simon. Il avait vu, à travers les bizarreries et l’orgueil de l’illuminé, un amour sincère du progrès, un désir ardent d’améliorer la condition humaine.
C’est là, Messieurs, le grand côté du saint-simonisme. Malheureusement, à côté de cette idée-mère du relèvement du travail , il y avait, ou il y a eu bientôt , dans la doctrine saint-simonienne , des théories dangereuses, immorales même. L’exagération impardonnable de ce qu’on appelait la réhabilitation de la chair, les rêveries à la fois mystiques et sensuelles sur V émancipation de la femme, cette hiérarchie religieuse et ces formes sa* crées données au travail, ces échelles de capacités distribuant la société en étages comme un couvent, ce Pcre disposant des personnes et des choses avec une autorité infaillible: tout cela. Messieurs, était puéril ou funeste, et menait droit à la suppression de la liberté, de la propriété, de la famille mémo. Aussi le saint-
siraonisme, comme système, a-t-il passé, et s’est-il éteint moins sous les persécutions que sous le ridicule. Comme aspiration, il a laissé sa trace. C’était une belle, une magnifique formule sans doute que celleci : A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon «es œuvres; mais, pour réaliser cette formule , le saintsimonisme commençait par abolir l’hérédité , puis la famille , puis mainte autre chose encore ; il mettait aux mains d’un pouvoir irresponsable, d’un pape industriel, le pouvoir le plus arbitraire, arrivant ainsi à l’absolutisme le plus complet et au communisme le moins avouable. Cette tâche. Messieurs, vainement demandée par lui aux expédients de l’autorité, la liberté la remplit; cette devise, nous l’avons vu, proclamée par lui comme une révélation, c’est la formule de la Concurrence ; car la concurrence récompense chacun à la fois selon sa capacité et selon ses œuvres, et de plus elle ennoblit le travail en l’affranchissant et ne le faisant relever que de lui-méme. C’est ce dont n’ont pas tardé à s’apercevoir les saint-simoniens eux-mêmes; et de nos jours la plupart des esprits distingués et généreux qui cherchèrent un moment, dans une voie impossible , la réalisation d’un but noble et vrai , sont devenus les plus énergiques et les plus fermes défenseurs de la liberté et de la concurrence, donnant eux-mémes, il faut le dire à leur louange , dans toutes les carrières, avec l’exemple du travail intelligent, énergique et fructueux, la preuve de ce que peuvent et de ce que valent les œuvres des capacités.
Après ces systèmes nous ne rappellerons que pour mémoire celui de Robert Owen, ou le système de la bienveillance universelle. Robert Owen, né àNewtown, en 1771, de parents pauvres, dut à son intelligence et à sa probité d'épouser la fille de son patron , le riche manufacturier Dale. Placé comme associé à la tête d’une grande filature de coton, il vint s’établir à New- Lanark, en Ecosse, où Dale, pour utiliser les eaux de la Clyde, avait fondé, dans d’assez mauvaises conditions quant au reste, un village industriel. Il s’y trouva au milieu d’une population d’ouvriers, l’écume des trois royaumes, rongés par la paresse, l’ignorance et la misère, et toutes sortes de vices, en proie de plus à de vives querelles religieuses. Owen entreprit la difficile tâche d’améliorer le sort et les mœurs de ces hommes. Par sa bienveillance, par de sages conseils et par la puissance de l’exemple, il réussit dans cette entreprise. « La bienveillance absolue, dit M. Rcybaud, une égalité tolérante, une grande liberté de mouvements, un retour vers les vérités éternelles dont l’homme porte le germe en lui : tels furent les premiers mobiles qu’il traduisiten mode d’action pour l’amélioration et la réforme de New-Lanark. » Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il réussit, c’est que d’ouvriers perdus à tous égards il parvint à faire des travailleurs zélés et d’honnêtes gens; qu’il fit prospérer la manufacture, ramena l’aisance dans le village de Lanark, et acquit lui-même une immense fortune. Plus tard, encouragé par ses suc-
cès, il voulut entreprendre de réformer le monde ; il généralisa son système de bienveillance universelle pour appliquer à l’humanité ce qui lui avait si bien réussi sur les bords de la Ciyde. Le fond de sa doctrine fut la suppression des peines et des récompenses, remplacée par cette inaltérable bienveillance : et pour être conséquent il fut conduit à ne plus admettre de mérite ni de démérite, de responsabilité, de culpabilité, et arriva de la sorte, lui aussi, au communisme, et non-seulement au communisme matériel, mais au communisme moral. » Jamais, dit M. Reybaud, négation plus effrayante ne fut énoncée avec plus de sang-froid. » Owen essaya de réaliser ses idées en Amérique, à New-Harmony, sur les bords du W'abash, dans l’Etat d’Indiana; mais il écboua totalement cette fois. Depuis, rien ne lui réussit, et il consuma une vie très-longue, une activité prodigieuse, une ardeur infatigable, en essais infructueux, en leçons publiques et en publications sans nombre; le communisme et l’exagération de l’irresponsabilité furent ses écueils. Il faut donc reconnaître que Robert Owen eut personnellement un talent merveilleux pour ramener et façonner les hommes, mais que dans ses doctrines il n’y a pas grand’chose à prendre. Au fond, elles conduisent à la négation du bien et du mal : ce n’est pas là un moyen d’action.
Nous n’en dirons pas tout à fait autant du système de Fourier. Le fouriérisme, comme le saint-simonisme, est un mélange de vérité et d’erreur ; le fouriérisme a
cela de bon, d'ailleurs, qu’il n'admettait pas, au moins sciemment, le pouvoir absolu et le communisme : mais la pente naturelle de ses idées devait y conduire; et nous avons vu le disciple le plus fidèle et le plus remarquable de Fourier, M. Considérant, demander naïvement l’abandon d’une commune pour y expérimenter ses théories : * Faciamus experientiam in anima vili. • Fourier lui-même, je le répète, n’eùt pas fait cette demande.
Il est difficile d’analyser ce système. Comment reconnaître les idées sérieuses, au milieu de toutes ces fantaisies de l’imagination dont le révélateur du travail attrayant était si prodigue? Devons-nous vraiment nous arrêter à ces idées bizarres et folles de transformation matérielle du globe ; et qui pourrait rappeler saus rire les mers de limonade , les queues de trente-deux pieds de long avec un œil au bout, et les agréables métamorphoses des animaux féroces en porteurs élastiques? Fourier est-il sérieux, quand il assure qu’on doit arriver, par le perfectionnement du à ses procédés, à refaire les espèces d’animaux sauvages et même à créer leurs contraires; qu’il y aura des antibalcines et des antilions, et qu’on verra les adeptes de l’école sociétaire, aux jours de la réalisation de leurs idées, se promener parle monde sur le dos d’un antilion, ou traverser les mers sur celui d’une antibaleine? Tout cela. Messieurs, peut être amusant à lire comme uu conte des Mille et une Nuits, et rien n’est plus joli que la célèbre bataille des petits pétés; mais cela ne saurait
passer pour un programme digne d’examen : on peut se dire seulement que cette bataille-là en vaut peut-être bien d’autres.
Ce qui est plus sérieux , quoique étrange (car on a peine encore à considérer comme sérieuses les exagérations avec lesquelles ces théories sont présentées), c’est cette idée d’utiliser toutes les aptitudes et tous les penchants de l’homme; cette idée que tous les sentiments, tous les instincts sont bons et peuvent être employés; qu’ils ne paraissent mauvais que par leur opposition avec les institutions humaines; qu’il faut donc faire en sorte que les institutions concordent avec eux; qu’il y a moyen enfin de prendre les hommes , et que chez tous il y a quelque chose dont on peut tirer parti. C’est là une idée qui, prise avec mesure, a de l’avenir, et qui, à coup sûr, n’est pas indigne de l’attention des moralistes et des hommes de bien. Une autre idée féconde, et qui, du reste, est l’idée saillante du système, c’est la puissance de l’association mise en relief par le tableau des avantages du travail et de la consommation en commun. Fourier, à cet égard, on le sait, avait des plans et des modèles sans nombre. Il réunissait de préférence 2,000 individus environ dans des établissements appelés phalanstères; là il les divisait en séries, en groupes et en sous-groupes, pour remplir toutes les fonctions utiles à l’existence de la société. Au fond, Messieurs, c’étaient de vastes couvents; seulement Fourier embellissait, par son imagination d’une prodigieuse abondance, les rigueurs du
travail, déjà très-adoucies par une véritable vie de jouissances et de délices qui laissait bien loin le paradis terrestre. Ce qui le conduisit à cette idée, ce sont les avantages incontestables des associations. Fourier avait remarqué que l’union des hommes pour la production et la consommation offre des avantages considérables au point de vue de l’économie et de la facilité; il fit voir comment la dépense faite pour un seul peut être utile à plusieurs; il montra les déchets utilisés, les pertes de temps évitées, et par ces exemples, auxquels il a mélé une foule d’observations fines et judicieuses, il parvint à faire, sur des esprits même très-sérieux, une impression profonde.
L’association est donc le véritable fondement, la partie sérieuse, quoique exagérée, du système de Fourier; au fond , c’est aussi ce qui prédomine dans les autres systèmes, et ce qui a surnagé dans le naufrage de ces prétendues réformes sociales. C’est vers l’association que la société a été poussée avec le plus d’énergie; c’est elle que quelques esprits regardent encore comme le seul salut de l’humanité. C’est donc sur elle que nous aurons à concentrer notre attention, et nous le ferons dans la prochaine séance.
Nous verrons dans cette séance, Messieurs, que, s’il y a beaucoup de vrai dans les avantages que l’on attribue à l’association , il y a beaucoup d’exagération ; nous verrons que l’idée de transformer le monde du soir au lendemain , l’idée que l'association est une panacée pour tous les maux de l’humanité, et qu’elle
doit être imposée comme telle par l’État, sont des idées fausses et dangereuses; et nous reconnaîtrons que c’est uniquement du libre mouvement des intérêts et du respect de la justice que nous devons attendre le développpement graduel d’une institution qui est née avec le monde, et qui ne doit cesser de croître qu’avec le monde.