DE L'ASSOCIATION
Messieurs,
II y a, disions-nous en nous séparant samedi dernier, des mots qui prennent, à certaines époques , une importance soudaine et en quelque sorte mystérieuse, et qu’il devient presque impossible de prononcer sans passion. Tel aété, de nos jours, tel est encore un peu peut-être, le mot association. Murmuré d'abord dans l’ombre d’une propagande occulte, vociféré ensuite dans le tumulte de la plus ardente polémique, acclamé par les uns comme la promesse d’une régénération intégrale de l’humanité, honni par les autres comme la menace d’une ruine absolue, défiguré tour à tour par l’illusion ou par la crainte , ce mot a donné naissance , sous nos yeux , à de longs, confus et violents débats. Il a failli devenir, plus d’une fois , le drapeau de la guerre civile; et l’on a pu croire un moment que, de l’adoption ou du rejet d'une formule à laquelle bien peu de personnes attachaient un sens quelque peu précis, dépendaient la prospérité ou la misère, le salut ou la perte de la société.
C’est, Messieurs, précisément parce que le sens de
ce mot était vague, parce que personne, pour ainsi dire, parmi les partisans ou les adversaires de l'association , ne se rendait un compte exact de ce qu’elle est et de ce qu’elle peut être, que la lutte était si vive et l’entente si difficile. L’obscurité, nous l’avons dit, fait surgir les fantômes; la lumière les fait évanouir. La lumière. Messieurs, dans les questions qui nous occupent, c’est la science. C’est à la science — en examinant froidement les faits que l’inattention défigure , en distinguant ce que la prévention confond , en éclaircissant ce que la passion obscurcit — à faire disparaître les restes de ces fâcheuses divisions et à concilier dans la vérité les esprits que divise l’erreur. C’est à elle à nous faire voir, dans la nouveauté terrible des uns, dans la révélation merveilleuse des autres, un fait nécessaire, mais un fait simple; un fait bienfaisant, mais un fait restreint et limité; un fait ancien comme l’humanité, mais un fait imparfait comme elle; le résultat lent et progressif d’une loi naturelle , enfin, et non le produit improvisé d’un système artificiel et d’un remaniement légal.
Messieurs, c’est une des difficultés de la science économique, comme de toutes les sciences, mais plus que des autres peut-être, que la nécessité de se servir des mots consacrés par l’usage, des expressions courantes, toujours plus ou moins imprégnées de ce qu’il y a de vague et d’incertain dans le langage vulgaire. Les mots,
vous le savez , ont un sens propre et un sens figuré , quelquefois même plusieurs sens figurés. De là résulte qu’en prononçant le même son ceux qui le prononcent n’y attachent pas tous la même idée; parfois même que la même personne, sans s’en rendre bien compte , met plusieurs idées sous un seul terme. Aussi la plupart des querelles d’idées ne sont-elles, au fond , comme l’a fait observer Pascal , comme l’a redit après lui, dans un remarquable morceau, un des membres les plus éminents de l’épiscopat français, l’évêque d’Orléans', que des querelles de mots. Et définir, c’est-à-dire préciser la valeur des mots qu’on emploie, c’est presque toujours atténuer, souvent faire disparaître entièrement les dissentiments. Heureusement, Messieurs, cette tâche n’est pas impossible; et, si la langue a ses embarras, elle a aussi ses secours. Ce n'est pasau hasard que la langue s’est formée. Et, si les idées ont leurs lois comme l’esprit dont elles émanent, les mots, expressions des idées, ont aussi les leurs. Nous avons eu déjà l’occasion de remarquer, dans certaines expressions usuelles, cette justesse significative, ce sens énergique et caché par l’habitude. Le mot appropriation, par exemple, explique mieux que de longues phrases l’idée du fait générateur de la propriété. Les mots: concurrence, produire, façon, intérêt, laboureur, faire valoir, ne sont pas moins expressifs. Essayons donc ici d’un appel à la langue , et demandons
* Dans son discours de réception à l'Académie française.
au Dictionnaire de l’Académie ce que signifie le mot association .
L’association, nous répond le Dictionnaire, c’est « l’union de plusieurs personnes qui se joirjnenlensemble dans un but commün. » Ce qui domine dans cette définition, évidemment, c’est l’idée d’union. Il y a union dans la peine et union dans la récompense, communauté d’efforts et communauté de résultats. Si cette définition est vraie, donc, et je crois qu'elle l’est, l’association est un fait de premier ordre , un fait de tous les lieux et de tous les temps. Nous avons vu , en parlant de la division dn travail, que la Providence même a imposé l’union aux hommes. C’est elle qui leur a donné, avec le besoin d’améliorer incessamment leur sort, la faculté de se concerter les uns avec les autres, et le pouvoir d’échanger entre eux leurs idées et leurs ressources. Cette communication réciproque des existences est le caractère distinctif de l’humanité, son obligation en même temps que son privilège. La similitude des intérêts et des désirs, le contraste de la faiblesse des efforts isolés et de la puissance des efforts combinés, la complication des œuvres les plus vulgaires et la diversité des aptitudes nécessaires pour les accomplir convenablement, provoquent à toute heure, par tous les côtés, l’entente des volontés et la combinaison des forces; et, depuis les premiers essais de l’homme qui ne sait pas encore si la nature lui permettra de vivre jusqu’aux derniers prodiges de l’homme qui se sent le maître de la nature, tout est union, tout est association.
Tout est association, disons-nous! Mais n’avonsnous pas déjà dit que tout est propriété, que tout est échange, que tout est division du travail? Oui, Messieurs, et nous avons eu également raison de le dire, car les différents phénomènes économiques ne sont que des aspects divers d’un même fait, l’exercice de l’activité humaine; des manifestations d’un même principe, la liberté morale'.
Tout est association. C’est beaucoup de savoir cela ; mais ce n’est pas assez. Il nous faut voir comment se forme et s’exerce cette association qui est partout; comment elle naît, comment ellesedéveloppe, comment elle porte ses fruits. Il nous faut faire, en un mot, pour cette forme de l’activité humaine, ce que nous avons fait pour la propriété. Pour cela, nous suivrons la même marche. Nous allons, comme nous l’avons fait pour la propriété, remonter, si nous le pouvons, au premier anneau de la chaîne, au moment même de l’apparition de l’association dans le monde, à la première union, à la première entente. C’est remonter, ai-je besoin de le redire? à la misère et à l'impuissance primitive , c’est-à-dire à l’état sauvage. ^
Voici deux sauvages, dans le dénnraent primitif le plus absolu, réduits à saisira la course ou à surprendre dans leur retraite, chacun de leur côté, les animaux dont ils se repaissent. Il suffit d’un accident, d’une mésaventure inévitable — une proie qui leur échappe faute d’un obstacle pour l’arrêter, une autre que la
force d’un seul ne suffit pas à terrasser — pour que dans leur esprit à tous deux naisse l’idée d’unir leurs efforts, si souvent impuissants quand ils sont isolés. Au lieu de se jalouser mutuellement, ils vont en commun à la recherche de leur pâture, et ils partagent le résultat de leurs peines. Voilà une première union, une première association bien caractérisée, si caractérisée, qu’il semble que ce soit le nec plus ultra, et qu’il ne puisse y en avoir de plus complète. Ce n’est pourtant. Messieurs, qu’un premier pas bien faible; et en voici un second. Ces deux hommes, mieux pourvus déjà, grâce au bon effet de leur première et mutuelle assistance, possèdent quelques armes, quelques outils: un arc, des flèches, pour atteindre le gibier; un os ou un bâton pour remuer le sol auquel ils confient quelques graines. Tantôt ils chassent et tantôt ils cultivent; chasse bien précaire et culture bien imparfaite, à coup sûr. Pendant qu’ils poursuivent le gibier, une troupe d’animaux passe et ravage leur culture, un ennemi profitant de leur absence la détruit. Pendant qu’ils cultivent la terre, un banc de poissons, une volée d’oiseaux, une troupe d’animaux se montrent dans le voisinage et leur échappent. Ils comprennent que leurs occupations, par leurs exigences différentes, se nuisent l’une à l’autre, et que la pèche et la chasse, comme l’agriculture, fourniraient davantage si chacun, suivant son aptitude et son goût, s’adonnait spécialement à l’une d’elles, sauf à mettre en commun les produits de toutes deux. Sur cette donnée, un nouvel accord
intervient. Désormais, l’un d’eux ne sera que chasseur, et l’autre se bornera à cultiver le sol. 11 y a là un premier degré de séparation, mais il y a persistance et développement de l’association. Ç’est une union différente de la précédente ; moins intime, à ce qu’il semble, plus réelle pourtant, puisqu’elle la remplace comme plus féconde. On ne se sépare que pour mieux unir ses efforts et acquérir une plus grande somme de satisfactions communes; la séparation matérielle accuse donc une union morale plus étroite et mieux comprise.
Faisons un pas plus décisif. Les premiers rudiments de l’association ont donné à la peuplade un commencement de bien-être. Au lieu de deux hommes, en voici un plus grand nombre, plus avancés et devenus capables d’étendre leurs préoccupations au delà du souci direct de la pâture du jour. De ce progrès résulte un nouveau progrès. Pour laisser à celui qui sait cultiver toute liberté d'employer son temps à la production agricole, son voisin , qui sait combattre , se charge d’écarter les animaux qui dévastent le sol ou les ennemis qui le pillent, et il reçoit en retour une partie des subsistances qu’il a préservées. Un troisième, pendant ce temps, chasse et pêche, et vient apporter à la masse commune, où il puise de même, le produit de ses courses. Un quatrième, qui s’entend à façonner les instruments du cultivateur, les engins du chasseur et les armes du guerrier, consacre à ces travaux, aux mêmes conditions, son adresse et son temps. Un cinquième, enlin, appliquant son esprit plus intelligent et plus
subtil, s’ingénie à découvrir les propriétés alimentaires, industrielles ou médicales des plantes, et fournit ainsi aux premiers des éléments, chaque jour plus précieux, de force et d'abondance. C’est là un nouveau degré de séparation, bien plus sensible à mesure que se divisent les occupations; mais cette séparation n’est accomplie toujours qu’en vue d’un meilleur produit et d’un meilleur partage. Elle respecte donc, elle confirme, elle étend l’association. Il y a union encore, malgré la distinction plus apparente des existences et des tâches, puisque cette distinction n’a lieu que de concert, et qu’elle se résout, en définitive, en un partage d’efforts et de résultats procurant à chacun une diminution d’efforts et une augmentation de résultats. L’association s’est donc perfectionnée en se fractionnant; elle ne s’est pas détruite.
Jusqu’ici, toutefois, le fractionnement est peu sérieux, et l’association est peu compliquée. Elle reste, au fond , et malgré quelques modifications dans sa forme, une véritable communauté . La répartition de ses produits a lieu entre tous ses membres directement et par portions égales. Dans ces premières conditions, avec le partage direct en nature et l’égalité pour règle , les hommes ne pourraient aller bien loin. L’association ne pourrait dépasser un certain nombre d’hommes, voisins les uns des autres , se connaissant et se surveillant réciproquement. L’égalité des partages, surtout, resterait un obstacle invincible au développement et aux progrès de l’activité humaine. Il faudrait, en outre.
supposer un partage facile , ce qui ne peut avoir lieu qu'avec les choses les plus simples.
Bien des causes viennent donc modifier et étendre ces premiers rudiments d’association.
C'est d'abord la complication des tâches. Elles sont bientôt trop nombreuses pour que la surveillance mutuelle soit facile. Quel temps ne faudrait-il pas perdre à constater les fraudes , à comparer le zèle et l’activité des associés? et comment sortirait-on de ces discussions sans fin? Mieux vaut se réserver à une œuvrepropre et échanger les produits de cette œuvre contre ceux de l’œuvre d’autrui. Et voilà l’échange, la vente , l’achat, introduits dans le monde.
D’autre part, l’égalité dans le partage devient impossible et dangereuse par son injustice trop évidente. La proportionnalité des rémunérations aux services est le seul moyen efficace de stimuler l’énergie et d’encourager l'effort; et cette proportionnalité ne peut avoir lieu qu’en supprimant le partage direct et la dépendance immédiate, et en laissant chacun disposer des fruits de son travail.
Mais il y a surtout, Messieurs, un autre élément important qui vient développer l’association et lui faire produire de nouveaux fruits. Je veux parler de ce besoin de sécurité, de fixité, d’indépendance, qui, bien qu’il paraisse d’abord impossible à satisfaire, est le premier besoin de l’homme. Entouré de tous côtés de forces sur lesquelles il n’a aucune prise, l’homme semble voué à une éternelle incertitude. Et, en effet, il
vit d’abord au jour le jour, sans trop savoir s’il vivra le lendemain ; puis quelques jours heureux lui laissent un excédant. Cet excédant, sa prévoyance , par un effort pénible, le réserve pour les jours qui suivront. Il a ainsi à sa disposition un certain espace de temps. Et cette réserve, pour le dire en passant, Messieurs — de quelque nature qu’elle soit, fruits , coquillages ou partie de l’animal tué la veille — c’est le capital. Avec le capital, la sécurité fait son apparition sur la terre. Grâce à lui , l’homme qui le possède peut employer une partie de ses instants à se préparer d’autres moyens d’existence , à perfectionner ceux qu’il a déjà. Il fabrique des instruments qui faciliteront sa tâche. Voilà un premier pas important. Grâce à lui, la production se développe, s’étend, se régularise; l’épargne devient plus fréquente, plus facile, plus abondante, et bientôt s’accomplit un autre progrès plusdécisif encore.
L’homme a appris à prévoir. Il commence à reconnaître des lois dans ce qui lui paraissait livré au hasard. Il sait approximativement, grâce à l’expérience, quelles sont pour telle tâche les chances mauvaises et les chances bonnes, ce qu'il doit épargner par conséquent, proportionnel à ce qu’il doit craindre. Il commence à s’assurer lui-méme ; et c’est ainsi qu’à l’origine de3 sociétés nous voyons naître humblement , avec la prévoyance , ce grand phénomène des assurances qui doit conjurer si puissamment plus lard les périls de l’éventuel et de l’aléatoire.
Mais ce n’est pas tout. L’homme, en conjurant pour lui le hasard, arrive bientôt jusqu’à un certain point à le conjurer pour d’autres. Et ici apparaît la merveilleuse influence des progrès de l'un sur les progrès de l’autre. Celui qui possède des avances peut braver ce que ne peut braver celui qui n’en possède pas; il peut faire ce que celui-ci ne peut faire. De là, la pensée d’une convention nouvelle , le forfait. Un jour le capital dit au travail : « Nous sommes en présence de chances dangereuses et difficiles. Contre tant de forces adverses, moi, qui ai le temps devant moi , je saurai subsister; mais toi, qui n’as que le présent, demain, après-demain , il est possible que tu succombes ; il est plus que probable que, dans un temps plus ou moins éloigné, ce sera ton sort. Nous travaillions en commun et avec un droit égal; modifions ces conditions, qui sont trop dures pour toi. A toi, une moyenne que nous estimerons d’après les chançes révélées par l'expérience; à moi, tous les risques bons ou mauvais de l’entreprise. » Messieurs, il est probable, il est certain, pourraisje dire, que l’homme dénué d’épargnes acceptera avec empressement, avec reconnaissance, cette offre qui à l’incertain substitue pour lui le certain. Mais cette offre, qu'est-ce donc? C’est le salaire. Vous voyez par ces seuls mots déjà quel progrès immense est pour l'homme dénué l’introduction du salaire, et combien il s’en faut que ce soit un abaissement et une oppression. A l’incertitude, à l'imprévu, a succédé quelque chose de stable, une amélioration médiocre, sans doute, mais certaine :
c’est le connu mis à la place de l’inconnu , la sécurité à la place de l’insécurité, de la ruine, de la mort. Et les deux parties y gagnent; car, si l’une est plus tranquille, l’autre est plus libre. Dans l’association ainsi modifiée, je vois désormais plus de simplicité, plus d’unité d’action; je vois aussi plus de calme et de paix. Il n’y a plus de discussions, plus de débats perpétuellement renaissants. La surveillance devient moins difficile, et la répartition se fait d’elle-méme; la production est meilleure , la part à partager est plus forte, les deux associés sont mieux traités; l’association a donc fait un pas nouveau.
Tels sont, Messieurs, les fruits naturels de l’expérience et de l’épargne; et telle est la puissance du forfait. Mais, remarquez-Ie bien, le phénomène peut prendre deux formes; et ce ne sera pas toujours le capital, ce sera aussi quelquefois le travail qui fera l’offre du forfait. Le capital est toujours nécessaire pour que le forfait soit possible , parce que le forfait suppose une réserve capable de parer aux événements. Mais, du moment où cette réserve existera, il peut se faire que ce soit le travail qui en profite à son tour, qu’enhardi par elle il prenne pour lui les chances de la production, et qu’il se fasse l’assureur du capital. Au lieu d’une quote-part variable, le capital reçoit alors du travail qui l’emploie une quotité fixe ; et cette quotité , c’est 1’*»térét. Bastiat a admirablement décrit, dans une page que nous allons parcourir ensemble , cette alternative de forfaits. 11 a montré, avec une netteté parfaite, com-
ment le salaire et l'intérêt découlent également du besoin de fixité et de liberté, et du choix que font, en faveur de l’une ou de l’autre, tantôt le capital et tantôt le travail.
« Pour réaliser de nouveaux moyens de satisfaction , dit-il , il faut presque toujours , je pourrais dire toujours , le concours d’un travail antérieur et d’un travail actuel. D'abord, en s’unissant dans une œuvre commune, le capital et le travail sont forcés de se soumettre, chacun pour leur part , aux risques de l’entreprise. Cela dure jusqu’à ce que ces risques puissent être expérimentalement appréciés. Alors deux tendances, aussi naturelles l'une que l’autre au cœur humain, se manifestent: je veux parler des tendances à l'unité de direction et à la fixité de situation. Rien de plus simple que d'entendre le capital dire au travail : * L’expérience nous apprend que ton » profit éventuel constitue pour toi une rétribution moyenne » de tant. Si tu veux , je l'assure ce quantum et dirigerai » l'opération, dont m’appartiendront les chances bonnes et » mauvaises. >
» Il est possible que le travail réponde: • Cette proposition » m’arrange. Tantôt, dans une année, je ne gagne que 300 fr.; » une autre fois , j'en gagne 900. Ces fluctuations m’impor- » tunent, elles m’empêchent de régler uniformément mes » dépenses et celles de ma famille : c’est un avantage pour » moi de me soustraire à cet imprévu perpétuel et de recevoir » une rétribution fixe de 600 fr. »
» Sur celle réponse, les termes du contrat seront changés. On continuera bien d'unir ses efforts , d'en partager les produits, et, par conséquent, l’association ne sera pas dissoute; mais elle sera modifiée, en ce sens que l’une des parties, le capital, prendra la charge de tous les risques et la compensa r lion de tous les profits extraordinaires , tandis que l'autre
partie, le travail, s’assurera les avantages de la fixité. Telle est l'origine du salaire.
• La convention peut s’établir en sens inverse. Souvent, c’est l’entrepreneur qui dit au capitaliste : « Nous avons tra- » vaille à chances communes. Maintenant que ces chances » nous sont plus connues, je te propose d’en traiter à forfait. » Tu as 20,000 fr. dans l’entreprise, pour lesquels tu as reçu
• une année 500 fr., une autre i,500 fr. Si tu y consens, je » te donnerai 1,000 fr. par an ou cinq pour cent, et te déga- » gérai de tout risque, à condition que je gouvernerai l’œuvre » comme je l'entendrai. •
• Probablement le capitaliste répondra: « Puisque, à travers
• de grands et fâcheux écarts , je ne reçois pas en moyenne » plus de 1,000 fr. par an, j’aime mieux que cette somme me » soit régulièrement assurée. Ainsi je resterai dans l’associa- > lion par mon capital, mais affranchi de toutes chances. » Mon activité , mon intelligence, peuvent désormais, avec plus » de liberté, se livrer à d'autres soins. »
» Au point de vue social , comme au point de vue individuel, c’est un avantage.
» On le voit, ajoute l'auteur, il est au fond de l’humanité une aspiration vers un état stable; il se fait en elle un travail incessant pour restreindre et circonscrire de toute part l’aléatoire. Quand deux personnes participent à un risque commun, ce risque, existant par lui-même, ne peut être anéanti ; mais il y a tendance à ce qu’une de ces deux personnes s’en charge à forfait. Si le capital le prend pour son compte , c’est le travail dont la rémunération se fixe sous le nom de salaire. Si le travail veut assurer les chances bonnes et mauvaises, alors c’est la rémunération du capital qui se dégage et sc fixe sous le nom d’intérêt. » (Bastiat , Harmonies économiques ; des Salaires, p. 381 , 382.)
Messieurs, je n’ai garde d’insister, après un exposé
si net, pour vous montrer les avantages de ces stipulations. J'aime mieux prendre un autre exemple, dans un autre passage du même auteur. Cet exemple est si décisif et si clair, que je ne puis résister au plaisir de vous le lire :
« Le vieux pêcheur dit un jour à son camarade :
« Tu n'as ni barque, ni filets, ni d’autres instruments que » tes mains pour pêcher, et tu cours grand risque de faire » une triste pèche. Tu n'as pas non plus d'approvisionnements, » et, cependant , pour travailler, il ne faut pas avoir l'estomac » vide. Viens avec moi, c’est ton intérêt comme le mien. » C’est le lien , car je te céderai une part de notre pêche; et, » quelle qu’elle soit, elle sera toujours plus avantageuse pour » toi que le fruit de tes clTorts isolés. C’est aussi le mien , car » ce que je prendrai de plus , grâce à ton aide , dépassera la » portion que j’aurai à te céder. En un mot , l'union de ton » travail , du mien et de mon capital , comparativement à leur » action isolée, nous voudra un excédant; et c’est le partage » de cet excédant qui explique comment l'association peut nous » être à tous deux favorable. *
» Cela fut ainsi. Plus tard, le jeune pêcheur préféra recevoir, chaque jour, une quantité fixe de poisson. Son profit aléatoire fut ainsi converti en salaire, sans que les avantages de l'association fussent détruits, et , à plus forte raison, sans que l’association fût dissoute. » Bastut, ibid., p. 400.)
« Et c’est dans de telles circonstances , ajoute spirituellement et gravement fauteur, que la prétendue philanthropie des socialistes vient déclamer contre la tyrannie des barques et des filets, contre la situation naturellement moins incertaine de celui qui les possède, parce qu'il les a fabriqués précisément pour acquérir quelque certitude! C’est dans ces circonstances qu elle s'efforce de persuader au pauvre dénué qu’il est
■victime de son arrangement volontaire avec le vieux pêcheur, et qu'il doit se hâter de rentrer dans l’isolement.
» Oui, l’avenir du capitaliste est moins chanceux que celui de l’ouvrier; ce qui revient à’dire que celui qui possède déjà est mieux que celui qui ne possède pas encore. Cela est ainsi, et doit être ainsi , car c'est la raison pour laquelle chacun aspire à posséder. »
Je n’avais pas. Messieurs, vous le pensez bien, la prétention d’épuiser, dans cette courtedigressionjes questionsdu salaire et de l’intérêt: nous les retrouverons, mais vous apercevez au moins, je crois, dès maintenant, comment le capital et le travail, le salaire et l’intérêt, se concilient, et comment l’harmonie se trouve partout, quand on arrive à la vérité. Le capital a sans doute l’avantage d 'être, mais il est fort heureux pour le travail que le capital soit, puisque c’est en lui qu’il trouve son aliment et son appui. Le travail jaloux de son point d’appui! Autant vaudrait que la vigne fût jalouse de l’ormeau qui la soutient! Mais revenons, ou pour mieux dire continuons.
Nous venons de voir l’association se transformer et secompliquergraduellement, mais persister, s'étendre, se perfectionner à travers les phénomènes divers de la vente, de l’achat, de l’échange, du salaire, de l’intérêt. Le perfectionnement est évident, puisque le but de l’union , qui est d’être mieux pourvu, est d’une réalisation plus facile ; l’association persiste, puisque lesef-
forts et les satisfactions sont communs; le partage est bon , puisqu’on le désire ; la forme en est avantageuse , puisqu’on la choisit. Pourvu que les rapports restent libres, volontaires, ils constituent donc toujours une véritable coopération.
Dans beaucoup de cas. Messieurs, cette communauté de but et de satisfactions est clairement visible. L’entente est alors explicite; la solidarité, définie à l’avance, résulte de liens formels et précis. Mais il s’en faut qu’il en soit toujours ainsi.
A mesure que les hommes croissent en nombre , et que se multiplient, avec les connaissances, les apti tudes et les désirs , les occupations aussi se partagent et se, spécialisent de plus en plus. Tout se complique et se décompose en même temps. Au sein de cette diversité, l’objet le plus chétif passe par des milliers de mains, disséminées souvent sur les points les plus éloignés du globe , ou séparées par de longs intervalles de temps. Il est impossible que tous ces coopérateurs se connaissent, et même qu’ils aient parfois la moindre idée de leur coopération. Mais, quels que soient le nombre des travaux et la durée des âges, une chose subsiste : tous ont contribué à la confection de l'objet; tous aussi y ont travaillé en vue d’une participation à la rémunération totale. On retrouve donc dans cette confection et celte rémunération la communauté des eilorts et l’union des satisfactions. L'objet a été fabriqué à frais communs, et pour l’avanlaije commun ; il y a donc association réelle.
Ainsi, Messieurs, l’association peut exister à l’insu des associés, quoiqu'elle procède toujours de leur volonté ; et elle ne suppose pas nécessairement des efforts simultanés et des liens explicites. Il suffit que les efforts soient convergents et les liens réels. Elle peut consister en une dépendance directe sciemment établie par contrat; elle peut aussi résulter de la rencontre, en apparence fortuite, des intérêts. Il y a une association visible, apparente, et il y a une association invisible et occulte; mais l’une est aussi réelle que l’autre, et aussi digne d’étude et de respect.
Il y a plus. Messieurs, entre la dépendance directe , sciemment établie par un contrat proprement dit, et la rencontre en apparence forfuite des intérêts; entre l’association visible et l’association occulte , c’est la dernière qui est la plus parfaite , la plus commode , la pLus productive, la plus simple en même temps que la plus complexe, la plus propre, en un mot, à multiplier et à féconder les efforts des hommes. C’est la plus légère à porter, car on en ignore le joug; la plus étendue, car elle embrasse les nations à travers les espaces et les âges. Elle permet à l’homme d’unir et de rapprocher incessamment ces deux grands biens : le capital et le travail, en apparence inconciliables. Et elle permet à toutes les aptitudes de s’exercer, à tous les désirs de se satisfaire, au présent de préparer l’avenir, et à l'avenir de s’appuyer sur le passé. Ainsi, au milieu de ses formes multiples, l’union primitive persiste; au milieu de la dispersion du genre humain, la solidarité
des premiers jours n'a pas cessé de lier la famille humaine. Quand un arbre a grandi, l’œil inexpérimenté y cherche en vain le germe, d’abord distinct, qui lui a donné naissance. Ce germe ne se voit plus, en effet; mais il est loin d’étre détruit : il n’a cessé d’apparaître distinctement que parce qu’il s’est étendu en branches eten feuilles. Il en est de même de V associa lion. L’union primitive se ramifie en s’étendant , mais elle ne se dénature pas; elle se perfectionne, au contraire, puisqu’elle ne se ramilie que pour pourvoir à des satisfactions nouvelles ou mieux assurer les anciennes. Elle procure surtout, de plus en plus, à ceux entre lesquels elle se développe, deux résultats qui semblaient d’abord incompatibles avec l'idée même de l’association et qui constituent pour l’humanité des progrès d’une valeur inappréciable : la liberté et la sécurité. La liberté , puisque chacun, au lieu d’étre enchaîné à toute heure à des coopérateurs immuables, choisit et détermine incessamment à son gré sa tâche et ses auxiliaires; — et la sécurité , puisqu’ au lieu de courir simultanément toutes les chances de l’œuvre commune, chacun restreint librement, dans les limites de la portion de cette œuvre qu’il se croit le plus en état de combattre , sa participation à l’aléatoire. A quoi il faut ajouter qu’il trouve encore, dans de nouvelles spécialisations qui sont elles-mêmes des développements nouveaux de l’association , les moyens de transformer peu à peu son risque incertain en une quantité fixe, par V assurance, extension et développement du forfait.
Digiti
Certes, Messieurs, c’est une chose merveilleuse et vraiment digne de toute l’admiration reconnaissante des hommes pour la sagesse et la bienveillance qui ont présidé à l’organisation de leurs destinées, que cet accord naturel de leur union et de leur liberté, ce progrès corrélatif de l’une et de l’autre, et cet enchaînement inévitable et salutaire de tous les efforts et de tous les succès. Peut-on imaginer une considération plus propre à nous ramener au sentiment de ce que nous nous devons les uns aux autres , et qui réponde davantage à ces idées de fraternelle égalité qui ont toujours eu, qui auront toujours, quelque abus qu’on en fasse, tant d’écho dans tous les cœurs? Quels règlements, fruits des plus savantes combinaisons, pourraient valoir les souples liens de cette communauté libre et mobile? Quel système, par ses artifices, pourrait égaler la nature? Nous sommes associés, véritablement associés les uns aux autres. Selon le mot énergique d’un écrivain romain, selon la langue même, nous formons une société: socielas generis humant, la société du genre humain! Nous sommes liés par une chaîne indissoluble d’efforts et de satisfactions. Dieu n’a pas attendu les modernes prophètes, les Saint-Simon et les Fourier, pour établir entre nous la solidarité; et il l’a fait sans léser notre liberté.
C’est cette association naturelle, pourtant, Messieurs, cette solidarité qui n’attente point à notre indépendance et qui nous unit d’un lien si étroit — qu’ont méconnue les modernes prôneurs de l’association ,
ceux qui l'apportaient comme an talisman, une panacée, une révélation. Ils en méconnaissaient à la fois la liberté, la variété, la fécondité, l'équité. A la place d'un corps vivant, ils mettaient, si j'ose ainsi parler, un mannequin inerte. A des rouages animés ils substituaient un appareil artificiel ; à la nature, une décoration mue par des ficelles.
C’était nier la force d’ou vient le progrès, car le principe même de tout progrès comme de toute association, c’est la liberté. L’homme s’associe parce qu’il est libre, les animaux se jmtapotenl : ils font instinctivement certains actes de concert, mais lui seul met vraiment en commun ses efforts, ses besoins, ses ressources. C’est avec la liberté, par elle , grfice à elle , que l’association se développe pour la développer à son tour. On parque les animaux, l’on persuade et l’on fait vouloir les hommes.
Ce n’était pas moins méconnaître les conditions essentielles de tout progrès : le temps et la volonté. L’humanité, Messieurs (elle s’en plaint , mais elle s’en plaint à tort), l’humanité se perfectionne, elle ne se transfigure pas. Elle avance, mais graduellement, grâce à l’effort. Et, pour quelle fasse un pas, il faut qu’elle veuille le faire et qu’elle mérite de le faire. Substituer à ce libre progrès l’action d’une formule, agissant par elle-même, pour ainsi dire, sans l’intervention des efforts humains, c’est, il faut le dire , une superstition, une idolâtrie, c’est du fétichisme. Le cul te des prophètes modernes pour l'association était du pur fétichisme. Ils
promettaient tout aux hommes sans leur rien demander : c’était briser le ressort, en voulant forcer la marche de la montre ; c’était semer dans les coeurs l’illusion d’abord, le découragement ensuite.
Et derrière toutes ces belles promesses, Messieurs, qu’y avait-il? Quels étaient les moyens de cette régénération merveilleuse ? Des contrats ou , pour être plus exact, des règlements de travaux en commun et de partage en nature, c’est-à-dire la suppression de l’association occulte et la réduction de l’humanité à l’association visible, qui, nous l’avons vu, n’est que le germe, le début rudimentaire de la société. On revenait au premier pas de l’humanité, on lâchait la proie pour l’ombre ; on coupait l’arbre, pour avoir ses moindres fruits , jusque dans ses racines.
Est-ce adiré, comme on l’a soutenu avec non moins de passion, que tout fût injustice ou utopie dans les critiques et les aspirations auxquelles l’association a servi de thème? Je suis, pour ma part, loin de le penser. Il y avait au contraire, j’en suis convaincu, derrière ces prétentions inadmissibles, un sentiment fondé de la force intime de l’association ; et, s’il était insensé d’en tout attendre, il ne l’était pas de penser qu’elle n’avait pas tout donné. Si l’association n’était pas à créer, elle n’était pas au terme de son développement ; et, s’il y a aveuglement à renier le progrès accompli, il n’y en a pas à désirer, à espérer de nouveaux progrès. Ces progrès nouveaux, seulement, c’est dans
la voie de la liberté, non dans la voie de l’arbitraire, qu’il faut les chercher.
L’heure avancée ne nous permet pas. Messieurs, de traiter ce soir celte partie de notre sujet , et, après avoir dit ce qui ne se peut pas, de dire aussi ce qui se peut, ce qui se doit peut-être. Nous entreprendrons cette étude dans notre prochaine réunion , et nous essayerons de voir à la fois ce qui manque à l’association pour qu’elle réponde aux vœux légitimes de ses admirateurs, et ce que, en respectant la liberté, condition première de son existence, il est permis d'attendre d’elle pour la prospérité du genre humain.
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