XII' LEÇON
Suite de C ASSOCIATION. — DE L'ASSOCIATION INDUSTRIELLE
Messieurs,
Nous avons dit qu’il y a deux sortes d'associations : l’association occulte et l’association visible, l’association universelle et l’association limitée, l’association mobile et l’association fixe ; celle que les hommes, par des contrats formels, établissent volontairement et sciemment entre eux, et celle que Dieu, pour unir tous les membres de la famille humaine, a établie entre eux, même à leur insu.
Nous avons donné à la première — l’association occulte et universelle — une préférence hautement avouée, et nous avons déclaré qu’elle ne peut, en aucune façon, être remplacée par la seconde. Mais nous avons dit aussi que l’association universelle ne supprime pas l’association partielle , que l’association occulte n’exclut pas l’association visible; et que, si l’on a tort de mettre celle-ci au premier rang et de ne vouloir que d’elle, on n’a pas moins tort de la méconnaître à son tour, de ne pas admettre quelle puisse être utile , et de contester la part qui lui revient dans le développement progressif de l’humanité. Comme
l’association universelle , dont elle est en quelque sorte l’élément constitutif, l’association partielle doit croître avec les travaux des hommes, avec leurs relations, avec leur liberté; et c’est briser la chaîne que d’en attaquer les anneaux.
Nous avons dit encore que cette association visible et partielle a des avantages que l'autre ne comporte pas toujours. Ces avantages, Messieurs, sont réels et sérieux , et quelques mots suflisent à les rappeler. 11 est beau, assurément, qu'entre tous les hommes il existe naturellement une solidarité qui les lie les uns aux autres ; mais il est bon également qu'au-dessous de cette solidarité générale il y en ail une autre, plus • restreinte peut-être , mais aussi plus étroite et mieux aperçue. Grâce à ces liens exprès, non -seulement l’union est réelle, mais elle est comprise et rendue sensible ; et ce n’est pas on vain , à coup sûr, pour sa valeur morale non plus que pour sa valeur matérielle, que l’homme étend ainsi , par un acte de sa volonté , le cercle de son droit et de son devoir. Il y a, d’autre part, il faut le répéter, une puissance considérable dans la mise en commun des petites forces, des petites ressources: ce qui est impossible à chacun devient possible, facile parfois, dans une proportion presque indéfinie, à l’ensemble; et je n’en puis citer de meilleur exemple que celui des travaux accomplis de nos jours par les grandes compagnies industrielles. L’aléatoire, qui nous a paru l’autre soir si redoutable, et qui l’est, en effet, quand il est trop considérable et
trop étendu, qui est écrasant surtout pour l’homme dépourvu de tous moyens de parer à ses coups ; l’aléatoire est souvent, pour les esprits hardis, pour les caractères énergiques, et alors qu’il ne dépasse pascertaines limites et qu’on ne se sent pas trop désarmé contre lui, un stimulant puissant et salutaire. L’économie des achats, la diminution des déchets, un meilleur emploi du temps, une direction plus intelligente et mieux concertée des forces, sont autant d’avantages fort appréciables que peut procurer fréquemment la communauté des consommations et des dépenses. Mais par-dessus tout, et j’y reviens à dessein, il est bon, il est nécessaire souvent, quand on participe à une œuvre commune, de sentir de près l’intérêt commua qui attache à cette œuvre, de toucher au doigt, eu quelque façon , la liaison des efforts généraux à ses efforts personnels, et de se bien rendre compte que l’on n’est pas un rouage perdu dans l’ensemble. Tout ouvrier, sans doute , dans les circonstances ordinaires, a intérêt au succès de l’entreprise à laquelle il fournit ses bras; il est plus assuré , si les affaires marchent, d'être employé, d’être payé, d’être bien payé; et ces considérations sont de nature, pour peu qu’il soit clairvoyant et sage, à lui faire désirer avec la prospérité générale la prospérité particulière de l’établissement qui l’emploie. Mais quelle différence entre cette perspective lointaine d’un peu plus de sécurité pour sou travail ou son salaire et la perspective immédiate de quelques centimes seulement de plus dans le prix que
sou travail peut lui rapporter au bout de la semaine !
Ainsi, Messieurs, et nous l’avons reconnu dès le début , les avantages de l’association visible sont réels , mais ils ne sont pas indéfinis: ils sont restreints dans certaines limites, subordonnés à certaines conditions et à certaines formes; ils ne sont, d’ailleurs, ni nouveaux ni inconnus; enfin, et surtout, ils supposent, pour se réaliser, pour se développer de plus en plus, ce qu’on voulait commencer par leur sacrifier, la liberté.
Ces avantages, dis-je, n’ont rien d’inconnu et ne sont pas une découverte récente. La preuve en est aisée à fournir, et je la commence par ce dont nous parlions en terminant mercredi : la communauté des achats et des consommations, cette combinaison qui, présentée comme une invention merveilleuse, a tant contribué à séduire les esprits. Est-ce que c’est une chose nouvelle, Messieurs, en vérité, et qu’on n'eût jamais pu apercevoir sans M. Considérant ou M. Louis Blanc, sans Fourier ou Saint-Simon , que les avantages de cette communauté? Est-ce qüe c’est d’hier qu’il est venu à l’esprit de deux hommes, pour épargner les frais, de se réunir autour de la même lumière et de se chauffer au même feu? Est-ce que cette idée n’est pas , au contraire, aussi ancienne que le monde, aussi ancienne du moins que le jour où deux hommes ayant du feu et delà lumière se sont rencontrés? Est-ce que les familles,
les pensions, les hôpitaux , les couvents, les armées, et une foule d’autres institutions qui ne sont pas d’hier, ne pratiquent pas, en tout pays et en tout temps, la communauté des achats et celle des consommations? Et les frères moraves , en particulier, ces associations à la fois religieuses et industrielles d’un si curieux caractère , ne semblent-ils pas avoir fourni à Fourier le premier modèle des phalanstères? Pourquoi donc, si l’idée est si connue, si ancienne, n’ a-t-elle pas reçu une application plus universelle ?
Messieurs, c’est que, si les avantages de la communauté sont réels, ils ne sont pas indéfinis, et qu’au delà de certaines limites assez restreintes ils disparaissent, pour faire place à des inconvénients non moins réels. Au delà du nombre de personnes qui peuvent se servir du même feu et de la môme lumière, par exemple, la mise en commun des frais de chauffage et d'éclairage n’a plus de raison d’étre, car elle ne procure plus d’économie. Elle devient, au contraire, embarrassante et onéreuse par la complication de l'administration, la difficulté de la surveillance et l’affaiblissement de l’intérêt personnel. Elle exige des agents spéciaux , dont le zèle est équivoque, dont l’intérêt en tant qu’agents n’est plus l’intérêt de lacommunauté ; et la négligence , le gaspillage, la corruption, les frais de locaux et de gestion, compensent, et au delà, les bénéfices des opérations eu grand. C’est ainsi que, dans deux des cas qui se rapprochent le plus de la réalisation des phalanstères, pour les armées et pour les hôpitaux , la dépense par
tète, loin d’étre inférieure à la moyenne, lui est au contraire fort supérieure. Un homme extrêmement compétent, M. A. Clément, dans l'article Association du Dictionnaire d’économie politique, évalue , chiffres en mains, la dépense d'un soldat (frais généraux compris) au double de celle d’un citoyen ordinaire; et des chiffres fournis par M. H. Say, dans ses Études sur l’ administration de la ville de Paris, il résulte, selon le même auteur, que celle d’un indigent, dans les établissements de bienfaisance, ne s'élève pas à moins du triple*.
Il serait aisé de multiplier ces exemples ; nous nous bornerons à un seul , qui semble particulièrement à sa place ici, puisqu'il est fourni par une association ouvrière. L. Faucher rapporte , dans ses Éludes sur l’ Angleterre (t. I", p. 439), qu’un essai de communauté fut tenté à Belper, par les ouvriers de M. Strutt, dans le but de s’approprier, par l’acquisition en gros des provisions et des étoffes , les bénéfices du détaillant. Cet essai, dit-il, était fait d’après les plans indiqués par
1 D'après le budget de 1849, pris pour base des évaluations de M. Clément , la dépense des 3Î0.000 soldats alors sous les armes s'élevait, non compris les frais d administration et de surveillance. Il 424 fr. par homme , et, y compris ces frais, à 775 fr par tète, tandis que la consommation moyenne en France ne pouvait dépasser 300 A 350 fr. par individu. Les dépenses ordinaires des hôpitaux et hospices de Paris faisaient ressortir la dépense d’un lit , pour les hôpitaux réunis, h 656 fr. 37 ; pour les hospices et maisons de retraite, h 406 fr. 21. cl pour les fondations (hospices), h 628 fr. 35. En tenant compte de l'intérêt des capitaux engagés dans ces établissements , on arrivait au chiffre de 800 à looo fr.
M. Babbage, et suggérés à celui-ci par l’avidité de certains maîtres, qui payaient leurs ouvriers en marchandises (système du troc) et les rançonnaient ainsi d’une manière scandaleuse. Voici, selon le docteur Ure, l’histoire de cette tentative :
« L’association reçut le concours des propriétaires , dont l’un voulut même entrer dans le comité d'administration. Pendant quelque temps, le succès parut certain : les marchandises étaient achetées au comptant , et en apparence au plus bas prix; on les^dislribuait entre les sociétaires, selon leur désir et dans la proportion de leurs ressources. Les bénéfices étaient répartis entre eux à la fin de l’année et couvraient souvent , pour chacun d'eux , ses frais de loyer. Mais bientôt des abus, que l’on n’avait pas prévus , commencèrent à se révéler. Des marchands , qui voyageaient pour obtenir des commandes , trouvèrent leur avantage à donner un pot-de-vin au secrétaire ou au trésorier , pour obtenir la préférence dans la vente des articles. Des soupçons et des différends ne tardèrent pas à s’élever. Le comité , bien qu’il fut choisi librement parmi les ouvriers, se recrutait naturellement parmi les plus capables , tels que les contre-maîtres de la manufacture , et ses pouvoirs étaient prorogés d’année en année. 11 arriva ainsi que plusieurs se mirent à étudier leur intérêt personnel bien plus que celui de l’association ; en fait , les marchés à contracter pour l’association ou pour eux-mêmes commencèrent à occuper leur pensée au détriment des devoirs de chaque jour. Cependant la conséquence la plus lâcheuse de ce système fut qu’il fit perdre aux ouvriers l’habitude de disposer de l'argent qu’ils devaient recevoir pour leur salaire, ce salaire étant absorbé à mesure qu’il devenait exigible par la boutique coopérative, où l’on prenait des articles qui n’étaient pas strictement nécessaires, et que l’on aurait certainement lais-
sés de côté s'il avait fallu les payer en espèces. Les ouvriers les plus intelligents, ayant reconnu le mal et sentant que leur indépendance d'action était pour ainsi dire annulée, résolurent de mettre fin h l’association, qui fut de la sorte abandonnée volontairement , après une expérience de treize ans. »
Ces abus, Messieurs, sont dans la nature humaine, et, toutes les fois qu’on voudra étendre au delà d’une limite raisonnable le système des consommations en commun, il est à craindre qu’ils ne se renouvellent.
Une autre raison , plus grave encore yieut-ôtre, s’oppose à ces associations indéfinies que certains esprits avaient rêvées ; cette raison , c’est l’indépendance naturelle au cœur de l’homme, c’est la différence des goûts, des désirs, des habitudes. 11 faut, pour qu’une communauté de ce genre s’établisse et subsiste, une conformité assez rare de besoins et de situations ; car il s’agit d’accepter un régime uniforme et invariable. 11 faut, par suite, une abdication plus ou moins complète de la volonté individuelle, une soumission habituelle et parfois absolue à la règle et à la discipline; et les hommes ne peuvent pas ou ne veulent pas tous se plier à la discipline et à la règle. A sa place dans les couvents, dans les pensions, dans les armées, et partout où la vie uniforme est de rigueur, le régime des consommations en commun est donc déplacé partout ailleurs; et la plupart des hommes, désireux de conserver la libre disposition de leur temps et de leurs ressources, se refuseront toujours à l’admettre et à le pratiquer.
Tels sont, Messieurs, les motifs qui limitent forcément la réalisation des communautés d’achats et de consommations. Ils sont sérieux, vous le voyez; et ce n’est pas sans raison que, malgré leur utilité incontestable dans certains cas, ces communantés ont été jusqu’ici restreintes à des proportions assez faibles. C’est à bon droit que, connues depuis l’origine, depuis le jour où deux hommes, comme nous l’avons dit, ont eu l’idée de se chauffer au même feu, elles sont restées, en dehors déjà famille, presque une exception. L’expérience même et le bon sens de l’humanité les ont repoussées et continueront de les repousser comme procédé général.
Mais j’ai tort de m’exprimer ainsi. L’humanité ne repousse pas ce qui est bon , et il y a du bon dans ce système: elle le transforme. Quand , dans l’application d’une idée utile, elle rencontre des inconvénients, quand elle se heurte à des obstacles qui en empêchent la réalisation directe, elle cherche les moyens de faire disparaître les inconvénients et de tourner les obstacles; elle change la forme, et elle garde le fond. C’est ce qu’elle a fait, Messieurs, pour la communauté des achats et des consommations; et depuis longtemps, sous des formes détournées, il est vrai, cette communauté existe de toutes parts autour de nous , avec la plupart de ses mérites, et sans la majeure partie des défauts que nous lui trouvions tout à l’heure. Le pro-
blême était de concilier la communauté des charges avec la personnalité des satisfactions , l’association avec l’indépendance. Ce problème a été résolu par le commerce.
Qu’est-ce qu’un marchand ? je le demande à tout homme de bon sens, sinon un pourvoyeur commun, et le pourvoyeur le plus soigneux de nos intérêts , le plus attentif à nos besoins , le plus désireux de rassembler les produits les meilleurs , de les obtenir au meilleur marché possible , de les conserver le mieux possible? Et quel agent délégué par une réunion d’intéressés égalerait jamais le zèle de cet homme , que l’on traite si souvent, par préoccupation de cette communauté des achats si bien réalisée par lui sans qu’on s’en aperçoive , à' intermédiaire parasite et de coupable exploiteur? Est-ce que, lorsqu’un boulanger ou un boucher, par exemple, vient s’établir dans une ville, dans un quartier, dans une rue, ce n’est pas un centre commun d'achats et de consommations qui se crée? Et, si l’on savait comprendre le sens des faits, ne devrait-on pas dire, en voyant cet établissements former, qu’un certain nombre d’hommes, jusqu’alors réduits peutêtre à cuire leur pain et à abattre leur viande, viennent de s’associer pour faire faire ces choses par un agent commun , agent qui dans son intérêt sans doute, mais daas le leur aussi par le fait, va leur éviter les embarras, les erreurs, les pertes de temps et le surcroît de dépenses qu’entraînaient pour eux des soins per-
sonncls? N’est-ce pas une association très-réelle que le journal , et les abonnés ne portent-ils pas à juste titre, dans certains pays, en Italie notamment, le nom d’associés, associati? Le cabinet de lecture , où les mêmes livres, le même feu, la même lumière , servent à tous ceux qui se présentent; la voilure de place, qui nous transporte pour une somme insignifiante , un rien par rapport à la dépense qu’elle représente ; le théâtre , où nous goûtons ensemble, à bas prix, les jouissances les plus coûteuses ; et une foule d’autres satisfactions de tous les instants , qui ne sont accessibles à chacun de nous que parce que l’usage en est commun, sont dans le même cas. Et nous nous trouvons avoir ainsi , dans mille combinaisons spontanées de l’esprit d’entreprise privée, étrangères en apparence à toute idée d’association, de véritables, d’excellentes associations, qui nous unissent sans nous enchaîner, et qui font tout pour l’épargne sans rien faire contre la liberté. Ce n’est pas une raison , assurément , pour dédaigner, encore moins pour proscrire, les communautés plus expresses (à la condition qu’elles soient volontaires); mais c’en est une pour dire, tout au moins, qu’il y avait , dans ces pompeux éloges des achats et des consommations en commun, de grandes illusions, de grandes exagérations ; et que les réclamations n’eussent pas été si ardentes et si vives, si l’on avait su voir ce qu’on possédait déjà. Il en est, hélas! bien souvent ainsi, et la fortune, pendant que nous courons après elle, est, comme dans la fable, assise à notre porte.
Nous en dirons autant. Messieurs, des associations industrielles et ouvrières proprement dites , de celles qui furent essayées , à l’époque où l’association était le plus en vogue, sous les noms d a participation aux bénéfices, et d'associations entre ouvriers et patrons ou entre ouvriers seuls. Ces associations , comme celles pour les achats et les consommations, existent très -réellement et fonctionnent sans aucune intervention de l’État. Comme elles aussi, elles peuvent s’étendre, se perfectionner; et elles le feront dans une large mesure, il faut l’espérer. Mais elles ne peuvent s'étendre que graduellement, dans certaines limites et à certaines conditions; et la première et la plus indispensable de ces conditions est et sera toujours la liberté.
Je dis que ces associations existent, et je le prouve. Qu’est-ce, d’abord, qu’une entreprise, quelle qu’elle soit, sinon la mise en commun de ces trois choses, sans lesquelles toute entreprise est impossible à concevoir : Y intelligence , le capital et le travail? Quand un homme, possédant l’intelligence et armé du capital , groupe autour de lui d’autres hommes qui lui fournissent du travail , il provoque donc entre lui , entrepreneur qui dirige, le capitaliste qui avance les fonds nécessaires , et les coopérateurs qui apportent l’emploi de leur temps et de leurs forces, la formation d’une association telle que nous l'avons décrite, c’est-à-dire une union dans un but commun. Ce but , c’est une pro-
duction dont on partage les résultats. C’est un dividende à répartir. Chacun , dans cette répartition , a sa part. Le profit est celle de l’intelligence, des connaissances et de l’activité, représentées par l’entrepreneur; Y intérêt, celle du capital ; et le salaire, celle du travail? Tous trois ont fait un apport, tous trois obtiennent leur rétribution , et tous trois l’obtiennent en proportion de leur apport.
Oui, Messieurs, en proportion de l’apport, je maintiens le mot; à une condition seulement, c’est que la liberté existe et qu’elle soit entière. Je sais qu’on n’en juge pas habituellement ainsi: l’on se plaint souvent (et avec une apparence de raison , il faut bien le reconnaître), quand on en est réduit à la simple part du travail, au salaire, de ce que cette part est trop faible ; et l’ouvrier accuse volontiers le patron d’abuser de sa position supérieure et indépendante pour faire petite et misérable la condition du travail. Ces plaintes peuvent être fondées dans les industries qui sont investies, par l'existence d’un privilège légal, du droit injuste de monopole. Si le monopole est étroit, si le nombre des établissements similaires dans le pays est limité , si des restrictions fâcheuses rendent impossible ou incomplète la concurrence extérieure , si la condition légale de l’ouvrier n’est pas la même que celle du maître, oh! alors, Messieurs, cela est hors de doute, il est possible qu’une entente ait lieu entre les industriels pour réduire les salaires ou pour les maintenir à des prix peu élevés. Il est même difficile qu’elle n’ait
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pas lieu*. Mais alors aussi, Messieurs, remarquez-le bien, le salaire n’est pas le salaire naturel, le débat n’est pas entier, l’association n’est plus volontaire; et ce n’est pas la liberté , c’est l’oppression et l'injustice qui font le mal. Ce n’est donc pas contre la liberté que doivent s’élever, en ce cas, les récriminations des salariés, c’est contre le monopole : et ce qu’ils doivent demander, demander avec instance, c’est que cette liberté soit plus franche, plus complète, plus sérieusement appliquée, que la concurrence en un mot leur soit rendue. Mais, si la loi est impartiale et neutre; si la liberté existe réellement ; si toutes les entreprises et tous les capitaux sont laissés à eux-mêmes, sans entraves, mais sans faveurs; si la libre concurrence, réprimant les prétentions exagérées, permet à tous également d’entrer en lice; et si nulle pression artificielle n’intervient pour faire pencher la balance du côté, soit de l’intelligence, soit du capital, soit du travail; alors, Messieurs, il est impossible que la part de chacun de ces trois termes de l’association — la part du travail , la part du capital et la part de l’intelligence — ne soit pas précisément ce qu’elle doit être. La loi de l’offre et de la demande, régulatrice suprême et
* On trouvera des détails sur des tentatives de ce genre et sur leurs funestes effets dans plusieurs articles de M. G. de Molinari, relatifs à l'union des charbonnages du Couchant , de Mons, insérés dans le Journal des économistes de décembre 1859 et dans \' Économiste belge (n"de septembre 1859), ainsi que dans un article de M. Passy, sur l'union des mines de la Loire (Économiste belge du 1" octobre 1859).
infaillible des prix , fait à chacun sa condition avec une inflexible rigueur, et il n’est au pouvoir de personne de prévaloir contre elle.
C’est ce que Cobden, au temps où il exposait l’influence déplorable des restrictions douanières sur le taux des salaires et sur la condition de ceux qui vivent de salaires, a exprimé d’une manière piquante par ces mots : « Quand deux ouvriers courent après un maître, le salaire baisse. Il monte quand deux maîtres courent après un ouvrier. » Cela revient à dire que plus il y a de bras en quête d’occupation, et plus le capital s’emploie aisément; et qu’à l’inverse, plus le capital abonde, et plus le besoin de bras augmente, plus, par conséquent, l’ouvrier est avantageusement rétribué. L’intérêt du capital, c’est qu’il y ait beaucoup de travail disponible; et l’intérêt du travail, c’est qu’il y ait beaucoup décapitai. Si le travail fait défaut, l'intelligence et le capital languissent. Si le capital est rare, l’intelligence peu abondante, le travail languit à son tour, et, produisant peu, il ne peut avoir que peu. Et ici, vous le voyez, Messieurs, nous retrouvons sous une autre forme , mais toujours sous l’empire de la liberté et subordonnée à son respect, cette harmonie merveilleuse des lois naturelles livrées à elles-mêmes, que nous avons eu tant de fois déjà l’occasion de signaler et d’admirer.
Nous sommes donc en droit de le dire, sans métaphore et sans figure, le salaire est , comme nous le voyions l’autre jour dans une citation expressive que
vous n’avez pas oubliée, une véritable participation aux bénéfices. C’est la part du travail réglée à forfait.
Cette part pourrait-elle n’étre pas ainsi réglée à forfait? Le salaire peut-il, par un arrangement différent, se transformer en une part variable dans les bénéfices de l’entreprise à laquelle coopère le travail? Et cette transformation est-elle désirable? C’est là, Messieurs, une question que nous allons examineret résoudre tout à l’heure; mais, avant de le faire, nous devons insister encore et éclaircir davantage le véritable caractère du salaire , en discutant ses griefs.
Le salaire est faible, dit-on; les bénéfices sont immenses. Le salaire est faible , Messieurs? Pas toujours. Il y a des ouvriers, et plus qu’on ne le pense, dont le salaire est supérieur, supérieur de beaucoup, au gain habituel — au salaire, devrais-je dire aussi — de la plupart des personnes qu’ils appellent des bourgeois et dont ils envient le sort. Il n’est pas rare , dans les grandes villes, dans les industries prospères, de voir certains ouvriers gagner 5 fr. , 10 fr. , 20 fr. et 30 fr. par jour; et à Paris il y a un nombre assez grand de ces derniers*. Il est vrai que ce sont là des ouvriers exceptionnels, qui commencent à être des artistes ou des savants , et dont par conséquent le travail représente
4 « Dans la profession de mécanicien , dit M. Baudriliarl ( Manuel , p. lis), les salaires de 6 fr., îo fr. et plus ne sont pas rares. Il y a même , dans celte industrie, une catégorie d'ouvriers-artistes dont les salaires peuvent s'élever jusqu'à 35 fr. par jour.
autre chose que le travail brut de leurs mains; mais aussi ce sont là des salaires bien considérables , et à des degrés inférieurs on en trouve qui sont encore élevés. J’ai vu près de Paris des couvreurs quitter l’ouvrage parce qu’ils n’étaient pas satisfaits de 8 francs par jour. J’ai vu, dans un village, tel ouvrier en peignes gagner autant, sinon davantage ; et j’ai vu ailleurs des hommes et des enfants , employés tout uniment à cueillir des cerises , recevoir couramment 4 francs. Mais enfin il n’en est pas ainsi partout , je le reconnais ; et dans la généralité des cas, admettons-le, le salaire .est faible. Mais pourquoi l’est-il? Parce que l’apport de l’ouvrier dans la tâche commune est faible aussi. Qu’apporte, en effet, l’ouvrier à cette association dont les bénéfices seront à partager proportionnellement? 11 apporte la main-d’œuvre , plus ou moins soignée et difficile selon les cas, mais la main-d’œuvre seule, c’està-dire un déploiement d’adresse et de force appliqué à la préparation des matériaux ; rien de plus, en général, et trop souvent moins encore : car dans combien de cas son adresseou son attention laissent-elles à désirer? Sa coopération est donc restreinte , il est impossible de le nier: restreinte en étendue, restreinte en qualité et restreinte en durée. 11 en résulte naturellement que la part afférente au travail est restreinte aussi. Au contraire, l’apport de l’entrepreneur, dans les grandes industries au moins (et ce sont toujours celles-là auxquelles on songe, parce que ce sont celles qui sont en vue et dans lesquelles le contraste semble saisissant) ,
l’apport de l’entrepreneur est énorme, par quelque côté qu’on l’envisage, et l’énumération seule en est con* sidérable. Ce sont d’abord, quand il est capitaliste, les capitaux, aliment indispensable du travail; et, quand il ne l’est pas, le crédit qui les procure. Ce sont, avec les capitaux, les matières premières, objet du travail; puis les bâtiments où le travail s’exécute, les moteurs, les machines, les instruments, et tout cet ensemble immense de dépenses dites de premier établissement, dépenses qu’il faut faire, qu'il faut risquer, avant d’avoir rien obtenu, avant même de savoir si l’on réussira. Voilà, Messieurs, pour ce qui est du capital proprement dit. Comme gestion, et en sa qualité de patron, l’industriel apporte davantage encore. Il apporte la volonté, âme de l’entreprise; la conception du projet, son examen, son adoption, sa réalisation, c’est-à-dire la création de l’établissement, l’installation de l’industrie ou de l’atelier, et toutes les dispositions intérieures qui en font la puissance. Il apporte la surveillance générale, la direction, la comptabilité, le choix et l'emploi des hommes et des choses , l’achat des matières premières et la vente des produits, les relations avec les correspondants et avec le public, et, ce qui est la suite de tout cela, la clientèle. Il apporte, enfin (ce qui est indispensable pour arriver à ces résultats) , la connaissance des procédés, celle des marchandises, celle des lois, celle des hommes, celle des pays étrangers, le talent d’observer, le don de prévoir les événements et les besoins; c’est-à-dire un ensemble de notions et de
talents dont le total est quelquefois vraiment effrayant. Voilà, encore une fois, voilà, dans les industries considérables— et c’est dans celles-là seulement, je le répète, que le contraste entre le salaire et le bénéfice est frappant — voilà l’apport de l’entrepreneur. Cet apport est nécessaire, aussi nécessaire que l’apport du travail; mais il ne peut s’obtenir qu’en le payant comme le travail lui-même. Il faut donc le payer, et il faut le payer en proportion de sa valeur ; car sans cela ni capital , ni intelligence ne se mettront à la merci du travail , et le travail restera sans emploi. C’est-à-dire qu’il faut, pour qu’une entreprise marche, pour qu’elle soit possible, pour que le travail obtienne môme son modique salaire, que le capital et l’intelligence aient la rétribution relativement considérable qu’ils méritent en réalité.
Reconnaissons-le donc. Messieurs, le salaire est nécessairement restreint quand il n’est que du salaire; la part du travail est faible, parce que son apport est faible ; et vouloir l’élever sans élever l’apport du travail, c’est tenter une œuvre vaine et une injustice. On peut certainement changer la forme de ce salaire, et l’on peut transformer en quote-part variable la rétribution fixe de l’ouvrier. Il est même possible, je le crois du moins, que cette transformation soit souvent avantageuse. Mais il ^aut au moins savoir ce que l’on fait en agissant ainsi et ne pas imaginer qu’on a sous la main, dans ce simple changement, la formule miraculeuse de la multiplication des pains. Ce n’est pas en changeant , dès le premier jour, la proportion erttre le bénéfice et le salaire,
ce n’est pas en accroissant celui-ci aux dépens de celuilà; c’est en stimulant, par une vue plus nette de son intérêt, l’activité et l’intelligence de l’ouvrier, en accroissant graduellement ainsi la production , en obtenant d'un travail meilleur et plus fécond l’augmentation du total à partager, et par conséquent l'augmentation de la part du travail, que cette combinaison peut avoir pour effet d’améliorer le salaire. Elle tend au perfectionnement du travail, elle ne porte aucune atteinte aux droits du capital et de l’intelligence.
Tout ce qui pourra se faire ou s’essayer dans ce sens est digne d’intérêt. Mais, d’une part, tous les travaux et toutes les situations ne s’y prêtent pas; et pour que le salaire fixe, dont l’établissement a été un progrès sur l’incertitude primitive , puisse avec avantage reprendre une forme variable , il faut que l'incertitude ne soit ni trop grande ni trop au-dessus des forces de celui qui veut l’affronter. Avant de transformer son salaire fixe en quote-part inégale et aléatoire , il faut que l’ouvrier soit en état de supporter les conséquences de cette transformation.
D’autre part, ces combinaisons se présentent d’ellesmêmes là où elles sont à leur place ; et une foule de pratiques, depuis longtemps usitées dans les ateliers, ont pour but et pour résultat d 'intéresser très-expressément l’ouvrier à son œuvre. Mais ces pratiques , Messieurs, ne conviennent ni partout ni à tous les ouvriers. Il est des ouvriers nomades, qui reçoivent au jour le jour le prix de leur travail ; et il est des opérations si lon-
gués, qu’il serait difficile, qu’il serait impossible de faire le compte de chacun. En présence de la nécessité qui presse, quand il s’agit d’apaiser la faim du jour présent, peut-on songer à attendre des mois, des années peutêtre, pour recevoir une quote-part au lieu d'un salaire? Dans tous ces cas, il est bien évident qu'il est impossible de songer à transformer la part fixe en part variable et à longue échéance. Mais, quand cette transformation est possible, elle se fait d’elle-même. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on a inventé le travail à la tâche et aux pièces ; ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on a imaginé les retenues sur les dégâts et les primes sur les économies de déchets, grâce auxquelles le salaire peut s’élever ou s’abaisser selon le mérite du travail. Messieurs, cent autres combinaisons usitées dans l’industrie font de même sentir au travail ce stimulant de l'incertain , et réalisent pour lui une véritable participation variable aux bénéfices : c’est l’exécution de commandes à façon ; c’est la soumission de travaux en sous-ordre , exécutés tantôt hors de l’atelier de l’entrepreneur principal et tantôt dans ses ateliers et avec ses machines; c’est la réunion d’un certain nombre d’ouvriers pour se charger à forfait d’une partie des travaux. Dans certaines industries, ces associations sont en quelque façon passées en habitude. C’est le cas, par exemple, des mineurs de Cornouailles.
« Dans ce pays, les mines sont exploitées en participation; des bandes de mineurs traitent avec un agent , qui représente le propriétaire de la mine, pour en exploiter une certaine
partie et mettre le minerai en état d’être vendu , moyennant un tant pour cent du prix de ce minerai. Ce système a ses désavantages , par suite de l'incertitude et de l'irrégularité des gains et de la nécessité de vivre longtemps sur le crédit qui en est la conséquence ; mais il présente des avantages qui font plus que compenser ses inconvénients. 11 produit, d’après M. Stuart Mill, une intelligence, une indépendance , une élévation morale, qui mettent la condition et le caractère du mineur de Cornouailles bien au-dessus de la moyenne de la classe laborieuse. Un grand nombre de ces mineurs habitent des maisons à eux, sur des terres qu’ils ont louées pour trois générations ou quatre-vingt-dix-neuf ans; et, sur les ‘281,84! liv. déposées aux caisses d'épargnes de Cornouailles, les deux tiers leur appartiennent. » { Baudrillart , Manuel d’économie politique, p. 109.)
Ce sont là, certes, des résultats remarquables. Et cependant, Messieurs, j’ai lu , dans le livre d’un économiste à certains égards distingué, dans les Observations sur les classes ouvrières , de Théodore Fix, que ce système était très-mauvais, parce que les ouvriers usent trop vile le capital de leur existence, et que les gouvernements devraient interdire le travail à la tâche. (Par compensation, Th. Fix est d’avis qu’ils imposent la gymnastique.) En 1848 aussi, vous vous le rappelez, c’était contre ces combinaisons, si favorables aux progrès des ouvriers laborieux , que se prononçaient les aveugles et les paresseux ; et le gouvernement dut céder un moment, en proscrivant le marchandage et en limitant les heures de travail. Mesures absurdes, coupables et funestes, comme toutes les atteintes à la liberté;
mais d’autant plus inexcusables alors qu'en proscrivant l’effort elles décrétaient le dénùment et la faim !
Un grand nombre d’industries usent de moyens analogues. Celle de la pèche, notamment, y a souvent recours ; les patrons , au lieu de donner une somme fixe aux hommes qu’ils emploient, partagent avec eux les résultats de la campagne. Ordinairement la moitié revient au propriétaire des barques et des filets, et l'autre aux matelots, à la condition qu’ils entretiendront et répareront les filets. Cette disposition contribue beaucoup à entretenir l’activité et l’énergie des hommes qui pratiquent cette industrie : elle contribue aussi à maintenir parmi eux la bonne intelligence et les habitudes pacifiques; et M. Walker, ministre des finances des États-Unis, dans son rapport de 1847, estimait que la supériorité des marins de son pays dans les grandes pêches , la rareté des collisions entre eux et les habitants des pays qu’ils fréquentent, tenaient en partie à cet usage, en vogue parmi les baleiniers et les commerçants américains.
Parfois, la participation prend d’autres formes. En Normandie , dans certaines filatures de laine , les entrepreneurs ne spéculent pas. La laine est apportée à la fabrique ; l’ouvrier est à la tâche : il a une portion fixe dans la rétribution payée au maître de l’établissement pour le cardage et le filage. Le cours des prix auxquels le maître a consenti est affiché dans les ateliers. L’ouvrier en connaît, par conséquent, toutes les fluctuations,et il les accepte. En général, d’après M. H. Passy,
à qui nous empruntons ces détails, ces ouvriers sont rangés, industrieux, et leur situation est bonne ; mais leur salaire moyen n’est guère supérieur à celui des autres. Il est seulement autrement perçu. La concurrence maintient le niveau V Voilà donc. Messieurs, et nous pourrions les multiplier, bien des cas, bien des modes de travail rétribué autrement que par le salaire fixe. Tout cela est excellent, et tout cela est de nature à accroître légitimement la rétribution du travail. Mais pourquoi? Parce que tout cela commence par augmenter l’apport du travail ; parce que l’ouvrier, grâce à ces arrangements acceptés par lui , se trouve payé, non plus en raison seulement du temps et de la force musculaire moyenne dont il prête le concours , mais en raison de son intelligence , de son activité, de son économie, de ses soins, de l’ordre, de la probité, de la responsabilité qu’il promet et qu’il engage; parce que son apport, en un mot, est accru, et accru de manière à accroître les résultats. Par ces changements, jusqu’à un certain point, au lieu de simple manœuvre il devient entrepreneur lui-même, entrepreneur en sous-ordre, entrepreneur dans une très-faible mesure, sans doute, mais enfin autre chose et plus que manœuvre ; et il est juste, dès lors, qu’il soit rémunéré en raison de la part plus grande qu’il a prise aux succès de l’entreprise. C’est là, Messieurs, la véritable voie du progrès. Plus l’ouvrier parviendra,
• Voir Th. Fix , p. 351, à la note.
par son intelligence et son activité, à se rendre capable d’autre chose que le travail manuel, le travail brut, plus aussi son salaire s’élèvera , en participant du profit et de Yinlérêt.
Vous le voyez. Messieurs, l’association, la participation aux bénéfices sont partout, et sont partout faciles à développer. Mais cette association si vraie , si juste , cette participation aux bénéfices si réelle et si profitable , ne sont pas l’association et la participation aux bénéfices que l’on avait en vue en 1848; et leurs avantages ne sont pas , quelque grands qu’ils soient , ceux que l’on se promettait des associations entre ouvriers ou entre ouvriers et patrons. Ce qu’on rêvait alors , ce n’était pas seulement l’augmentation légitime de la part du travail par l’augmentation de la valeur du travail luimême : c’était l’attribution au travail — et au travail ordinaire — en plus de sa part légitime , d’une part et même , il faut le dire , d’une grosse part des bénéfices, légitimes aussi, de l’entrepreneur. On voulait, pour que l’ouvrier obtint davantage , non lui faire apporter davantage, mais prendre pour lui sur ce qui revient à l’intelligence et au capital. On voulait, en un mot, rogner les bénéfices du patron au profit du salaire de l’ouvrier. Et ici. Messieurs, nous rencontrons une seconde et grave cause d’erreur : on oublie les pertes. On est frappé des bénéfices , et on les trouve enviables; mais on ne pense pas qu’en regard de ces bénéfices il y a une chose qui l’est moins : les pertes. On s’arrête à
la face de la médaille ; mais cette médaille a un revers, et pour être juste il faut en tenir compte.
Les patrons, les entrepreneurs, Messieurs, font d© grands bénéfices , dit-on. C’est vrai parfois, et il est naturel que le chiffre de ces bénéfices surprenne , car ils proviennent de mises de fonds énormes; et, groupés à de longs intervalles, au bout d’un inventaire, ils frappent encore davantage. Mais ces bénéfices, tous ne les font pas, et les plus heureux ne les font pas toujours ; car il y en a qui végètent, et il y en a qui se ruinent. Aujourd’hui, ce sont des gains considérables, dont le chiffre révolte le pauvre ouvrier réduit à son salaire; mais demain ce seront des pertes, plus grandes peutêtre, des pertes immenses, et de ces pertes souvent l’ouvrier ne saura rien; car l’entrepreneur, pour garder son crédit, est intéressé à les cacher. Il y a donc une compensation à faire. Les bénéfices sont le corollaire des pertes ; ils marchent ensemble , côte à côte , comme le doit et Y avoir. Four prétendre aux uns, il faut s’exposer aux autres, et, comme le dit le proverbe — « Qui ne risque rien na rien » — pour gagner, il faut consentir à perdre. L’ouvrier le veut-il? Veut-il supporter lis éventualités fâcheuses pour profiter des bonnes? et, s’il le veut, le peut-il? Lui qui a besoin du prix entier de son travail, et qui en a besoin aujourd’hui pour vivre et nourrir sa famille, veut-il, peut-il attendre, pour toucher sa part, la liquidation de l'opération en train? et veut-il, peut-il, après avoir attendu , rendre, si l’opération tourne mal , une somme quelquefois équivalente
à six mois, à un an de son salaire? Le veut-il , encore une fois, et le peut-il? S’il le veut et s’il le peut, Messieurs, s’il se sent en disposition et en état d’affronter les pertes , oh ! alors pas de difficulté , sa participation aux bénéfices va de soi. Mais alors aussi , il faut le lui dire et l’en féliciter, il n’est plus un simple ouvrier: il est entrepreneur, il est capitaliste, et c’est à ce titre qu’il prend une position plus haute dans l’échelle de l’industrie. Messieurs , il est à désirer que beaucoup arrivent à cette situation meilleure et plus haute; que beaucoup, par l’épargne, parviennent graduellement à affronter une part croissante des chances afférentes à toute entreprise , et que leur indépendance s’accroisse d’autant. Mais désirer et pouvoir sont deux, et il ne sert de rien de se bercer d’illusions. Or, il faut le reconnaître, pour beaucoup ce pas si désirable n’est pas encore franchi, et la plupart, dans la grande industrie au moins, ne peuvent pas participer aux pertes. Aussi, quand les réformateurs de 1848 leur parlaient de participation aux bénéfices, avaient-ils grand soin de leur cacher la participation aux pertes. Et quand un certain nombre de patrons , par entrainement ou par peur, offrirent de substituer au salaire le compte en participation , les ouvriers reculèrent devant la solidarité des risques. Ils comprenaient que ce qu’on leur offrait, en cas de perte, c’était la mort. C’était cependant la seule chose équitable; car, quand on veut le bien, il faut accepter le mal , et l’on ne peut être à la fois associé et non associé. Ce qu’on mettait donc en avant
alors, sous le nom de participation , ne méritait pas ce nom et ne méritait pas davantage la faveur des honnêtes gens; et c’est à bon droit que Rastiat, si dévoué à l’amélioration du sort de ses semblables, si sincèrement zélé pour le bonheur des ouvriers et des pauvres, a porté sur ces prétentions malheureuses ce jugement sévère :
. On vit alors une chose qui ne serait pas honorable pour la classe ouvrière de notre pays, si le blâme ne devait pas en être reporté aux prétendus réformateurs , en qui malheureusement elle avait mis sa confiance. On vit la classe ouvrière réclamer une association bâtarde, où le salaire serait maintenu, et selon laquelle la participation aux profits n'entraînerait nullement la participai ion aux pertes. Il est fort douteux que jamais les ouvriers eussent songé d’eux-mêmes à mettre en avant de telles prétendons. Il y a dans la nature humaine un fond de bon sens et de justice qui répugne à l’iniquité évidente, Pour dépraver le cœur de l'homme, il faut commencer par fausser son esprit. » ( Harmonies, p. 385. )
Il est vrai pourtant. Messieurs, et je me hâte d’aller au-devant d’une objection , que déjà, avant 1818, il existait des entreprises dans lesquelles, disait-on, cette participation avait lieu. Vous avez tous entendu parler de la répartition qui se fait, depuis fort longtemps déjà, entre les employés du chemin de fer d’Orléans, et qui est due à l’intelligente initiative de M. Bartholony. Chaque année, un certain quantum est prélevé sur les bénéfices de la Compagnie, et cette somme est distribuée aux employés. Mais ce n’est pas là, il faut
bien le dire, autre chose qu’une gratification bénévole, limitée d’ailleurs aux employés. Rien entre la Compagnie et ses agents qui ressemble à un acte de société, rien qui l’oblige à montrer ses livres , ou à garder les employés dont elle n’est pas satisfaite ; nul n’est fondé à lui dire : « J’ai des droits sur votre actif, un contrôle sur votre gestion. » C’est donc toujours un traitement , intelligemment distribué sans doute, mais un traitement. C’est une simple prime volontaire, qui ne diffère pas au fond de celle qu'accordent à leurs employés beaucoup de négociants, en leur donnant un intérêt plus ou moins grand dans leur maison.
Le système devenu fameux d’un peintre de Paris, M. Leclaire, n’est pas autre chose non plus. M. Leclaire donnait aussi , après avoir payé les dépenses de sa maison, prélevé l’intérêt de ses capitaux et touché ses propres appointements, une certaine part dans les bénéfices aux ouvriers qui avaient travaillé chez lui un certain temps et qui l’avaient satisfait par leur travail. Mais M. Leclaire n'en restait pas moins maître chez lui , maître de garder et de renvoyer, maître d’accorder et de distribuer, par conséquent , cette récompense additionnelle au salaire; et là encore il n’y avait pas autre chose que des gratifications ingénieuses. Nous en dirons autant du système proposé par Léon Faucher, à propos de l’Angleterre, où, d’après lui, les grands manufacturiers pourraient donner une part aux ouvriers dans les bénéfices. L. Faucher assurait , et je le crois, que ceux qui le feraient s’en trouveraient bien.
et que les meilleurs ouvriers s’attacheraient à eux. Mais il exigeait aussi, pour que cette combinaison fût praticable, que les entrepreneurs ne fussent pas obligés de produire leurs livres, et qu’ils restassent toujours libres de renvoyer, à toute époque, les ouvriers qui ne travailleraient pas à leur gré.
Ainsi , Messieurs , on peut rendre plus féconde, plus étroite, plus harmonieuse et plus utile pour tous, l’union, l'association de ces trois termes, nécessaires à toute entreprise industrielle : l’intelligence, le capital et le travail ; et par là on peut arriver à donner plus de satisfaction et une meilleure parta tous, et en particulier à celui dont les intérêts nous occupent en ce moment, au travail. Mais ce sera toujours à la condition de ne supprimer ni le profit de l’intelligence, ni Y intérêt du capital; à la condition aussi de respecter la liberté de leur action et de laisser subsister la subordination. Or c’est là, Messieurs, il faut bien le dire, ce qu’on voulait supprimer par les associations si énergiquement mises en avant il y a douze ans.
U dissociation ouvrière de cette époque , non pas telle que tous la comprenaient, car il y a d’honorables exceptions à faire, mais telle que la comprenaient beaucoup cependant , plutôt par ignorance que par perversité, l’association ouvrière était la suppression de ce qu’on appelait alors la tyrannie du capital et ['exploitation de l’homme par l’homme, c’est-à-dire la suppression
du capital, de la subordination et de la concurrence; c’était, pour tout dire, l’ égalité des rétributions et des conditions, et le nivellement général de toutes choses et de toutes personnes dans le bien-être et l’abondance universels. L’association , Messieurs, répétons-le bien haut, l’association — qui unit ce qui existe, mais qui ne peut créer ce qui n’existe pas — ne peut rien de tout cela.
Elle ne peut supprimer le capital, car le capital est nécessaire, et non moins respectable que nécessaire, puisqu’il est l’épargne d’un travail antérieur, indispensable au travail ultérieur; et l’on ne saurait frapper le capital sans atteindre du même coup le travail.
Elle ne peut supprimer la subordination des hommes, caria subordination est inévitable, et tous ne peuvent commander : la subordination est même la première condition de l’association. S’associer, c’est s’unir; et s’unir, qu’est-ce autre chose que se subordonner à une pensée commune ?
Elle ne peut supprimer la concurrence , car la concurrence est le véritable mobile du progrès : elle est innée au cœur de l’homme; et, si on la supprimait entre les individus, on la verrait renaître plus âpre et moins amortie entre les différents groupes que l’on aurait formés. Pour supprimer la concurrence, il faudrait supprimer la liberté, anéantir la volonté humaine, et priver l’homme de toute spontanéité et de toute activité.
Enfin l’association ne peut pas supprimer davantage
la diversité des rétributions et des conditions ; car cette diversité est le résultat inévitable de la diversité des capacités, des hommes et des tâches. L'inégalité de fait découle de l’égalité de droit. Et elle constitue même, en réalité, la seule véritable, la seule équitable association , celle qui proportionne le mieux les dividendes aux mises, puisque, en payant chacun selon ce qu’il fait, elle mesure la récompense tout à la fois à la peine et au produit de la peine.
Il est vrai qne l’on comptait, pour réaliser ces rêves impossibles, sur la ressource habituelle, sur l'Etat. L'Etat devait fournir, pour aider les associations à croître et à transformer le monde, les secours dont elles auraient besoin. Mais c’était là l’achèvement et le couronnement de l’erreur; ou plutôt c’est l’origine et le fondement de l’erreur, l’origine et le fondement habituel des erreurs économiques , cette perpétuelle et déplorable idée que l’État peut tout et doit tout. L'État, Messieurs, dont on attend tout, l’État n’a rien que ce qu’on lui a donné; il ne dispose de rien qu’il n’ait demandé aux citoyens qui le composent. Quand l’État donne à l’un, il faut bien qu’il prenne à un autre, et ses ressources ne sont autres que celles des individus. Si donc il s’agissait d’associer toute la société , de donner à tous ce qu’on prenait à tous, c’était pure duperie, avec la circonstance aggravante des déperditions et du despotisme inévitables. S’il s’agissait de développer un certain nombre de ces associations ouvrières par les ressources de l’État, il ne s’agissait de
rien moins que de prendre à ceux qui ont su gagner et 1 conserver, pour donner à ceux qui n’ont pas su ou voulu le faire, autrement dit d’enlever le grain du sol fertile dans lequel il pousse et fructifie, pour le répandre sur le sol infertile , où il doit se dessécher et périr. C’était donc , pour appeler les choses par leur nom, de la spoliation et du gaspillage. On pourrait faire durer plus ou moins longtemps ce jeu coupable et insensé, mais il n’en serait pas moins une opération' ruineuse et inique; son dernier mot, son emblème' exact, c’est le tonneau des Danaïdes, c’est-à-dire une niaiserie honteuse qui semble n’avoir pas besoin de réfutation, et qui est pourtant, hélas! l’idéal de tous ceux qui se mêlent de remanier la société et de refaire l'œuvre delà Providence.
Messieurs, ces conclusions sont celles du raisonnement. Elles sont aussi celles de l’expérience. Et c’est cè qu’ont prouvé, de la manière la plus éclatante, les tentatives d’associations ouvrières faites en 1848. Ces associations ont montré que , même quand on le veut, on ne rompt pas avec la nature et l’on ne supprime pas ses exigences et ses lois. On a vu, par exemple, une association d’ouvriers fondeurs en cuivre , huit seulement, tous ouvriers de choix, tous se connaissant et s’appréciant de longue date, se fonder sur le principe de l’égalité absolue des salaires et des droits; et, au bout de six semaines, ces hommes, si jaloux de l’éga-
lité, transformaient volontairement l’un d’entre eux en un gérant absolu, dans le bureau duquel on n’entrait pas sans être appelé. De même pour les salaires; et, là où ils étaient nominalement égaux , des compensations déguisées sous des noms divers rendaient à l’habileté et à l’activité leur part nécessaire.
Partout des résultats semblables ont été obtenus (je les mettrai sous vos yeux dans notre prochaine réunion), et partout l'expérience a fourni, parles mains mêmes do ceux qui la niaient, les preuves de la nécessité, de l’indispensable nécessité du capital et de l’intelligence pour animer le travail; partout elle a appris, aux ennemis de la subordination et de la concurrence, aux esprits jaloux du bénéfice et envieux de l’oisiveté des patrons, à quoi servent la subordination et la concurrence, et ce que sont au fond ces loisirs et ces profits, sur lesquels de loin on s’était fait de si étranges illusions.
Mais on n’a pas vu seulement des déceptions. On a vu aussi, il faut le dire, à côté de ces associations mal conçües, réussir un certain nombre de tentatives plus raisonnables; et l’on a appris par elles que, si le travail ne peut se passer du capital pour le soutenir, de l’intelligence pour le diriger, et si l’égalité des salaires est une chimère et une injustice, on peut au moins, quand on respecte le droit et qu'on ne viole pas la nature, trouver dans l’association des ressources, et arriver par elle à des résultats impossibles sans elle. Il est possible, Messieurs, l’expérience l’a prouvé, non à tous les ou-
vriers, il s’en faut, mais aux ouvriers de choix, aux ouvriers supérieurs par leur intelligence et leur habileté, d’arriver, à force de travail, d’énergie et de volonté, à briser par l’union les entraves de leur condition de salariés; il leur est possible d’arriver, non sans capital et sans intelligence, mais en créant le capital et en acquérant l’intelligence, à une condition meilleure que celle d’où ils sont partis. A cet égard, les essais de 1848 ont été quelquefois une grande chose, un grand enseignement, et leur étude ne manque d’utilité à aucun point de vue. Il n’est, dès lors, ni sans intérêt, ni sans avantage, soit pour éclairer les esprits encore égarés, soit pour instruire les cœurs enthousiastes, pour dissiper les illusions et pour détruire les préventions, de revenir sur ces essais et de les examiner en détail. C’est une étude qui est, vous le verrez, Messieurs, à la fois instructive et consolante ; et elle n’est pas seulement de nature à dissiper en, bas des erreurs, des préjugés, des entraînements funestes; elle est faite aussi pour inspirer en haut la tolérance, l’indulgence, souvent la sympathie et le respect les plus vrais. Elle tend donc à servir, comme toute manifestation de la vérité, cette cause sacrée de la justice, de la paix et de l’union , qui est la nôtre, et à laquelle est consacrée cette chaire.