‹ Leçons d'économie politique faites à MontpellierChapitre 20 sur 25 · DE9 ASSOCIATIONS OUVRIÈRES · texte numérisé non relu

DE9 ASSOCIATIONS OUVRIÈRES

Messieurs,

On attribue, en général, à la révolution de 1848 le développement des idées associataires , et , pour parler en termes plus généraux, des idées socialistes. C’est là, je le crois, prendre l’effet pour la cause. Dès le mois de janvier 1845, Bastiat écrivait, dans le Journal des économistes, un article important et d’une beauté de forme qui n’a jamais été surpassée, en réponse à un écrit de M. de Lamartine, intitulé : du Droit au travail. Antérieurement, en 1840, M. Louis Reybaud recevait de l'Académie française le prix Monthyon , comme récompense de ses remarquables Études sur les réformateurs contemporains, ou socialistes modernes. C’est, je le crois, la première fois que ce mot de socialistes a été prononcé, dans notre siècle au moins; etM. Louis Reybaud est ainsi, comme il le dit lui-même, le parrain des novateurs de nos jours. Mais, si le mot est nouveau, la chose est bien vieille, vieille comme le monde. On pourrait

remonter bien haut Jusqu'à Platon et au delà, en passant par Babœuf, Mably, Morelly, Fénelon dans sa Salenle, Morus dans son Utopie, Campanella dans sa Cité du Soleil , etc., sans quitter à travers les âges la chaîne des idées et des aspirations qui, de notre temps, quelques années avant et après 1848, ont si vivement occupé les esprits. C'est en 1840 et en 1841 , par exemple, et non en 1848 et 1849, que parurent les deux Mémoires sur la propriété qui ont donné au nom de ‘ M. Proudhon tant de retentissement. Et les idées contenues dans ces Mémoires, les termes mêmes dans lesquels elles sont exprimées, la fameuse proposition :

« La propriété , c’est le vol*, entre autres, sont à peu près textuellement extraits des Considérations philosophiques sur le vol , de Brissot, qui lui-même ne les avait pas inventés.

Les idées dont nous nous occupons existaient donc avant la révolution de 1848; et, loin d’en être sorties, elles ont été l’une des causes de cette révolution. Elles ont surpris le public ; mais elles n’ont pas surpris les économistes, depuis longtemps en lutte contre elles, on vient de le voir. La publicité seule leur manquait ; et peut-être — c’est du moins l’opinion de ceux qui les ont le plus énergiquement combattues — est-ce à ce défaut de publicité qu’elles ont dû en grande partie leur force et leur prestige momentanés. Trop peu connues, trop imparfaitement exposées, elles n’ont pas été à temps et suffisamment discutées ; et, quand elles ont paru au grand jour, elles avaient fait leur chemin dans

l’ombre, comme' le feu qui éclate plus terrible après avoir longtemps couvé sans être apeh;u*.

L’idée des associations ouvrières, dont nous nous occupons spécialement en ce moment, quoique plus propre à notre temps, n’est pas non plus née en 1848. Le grand mouvement a eu lieu surtout vers 1830. « C'est au saint-simonisme, dit M. le vicomte Anatole Lemercier, dans de consciencieuses Eludes stir les associations ouvrières, que l’on doit principalement attribuer la propagation de l’idée d’association. » M. Jules Simon tient à peu près le même langage. « A présent, dit-il, que le temps a fait justice des folies de i’école saint-simonienne, et que les anciens Pères ne peu-

• Si l'on doutait de cette assertion, on n’a qu'ù lire dans le n* 6 de la Rerue rétrospective (publiée en 1848 parM. Taschereau), le Rapport au ministre sur les publications anarchiques de 1846. Dans ce rapport, daté du 19 janvier 1847, et signé par M. G. Delessert, on trouve mentionnés et appréciés la plupart des écrivains qui , un an plus lard, devaient épouvanter h bourgeoisie parisienne, et qui alors lui étaient presque inconnus, Cabet, P. Leroux, Proudhon, Considérant ; et l'on voit que l'influence de leurs doctrines « sur l’esprit faible et inculte des ouvriers, dont ils flattent tous les appétits matércls >, est considérée par le préfet de police comme « la véritable plaie de l’époque », et comme une plaie qui < fait chaque année de nouveaux progrès. »

Au moment où l'on imprime cette page, le correspondant du Temps, rendant compte du congrès ouvrier de Florence, écrit, le 3û septembre, les lignes suivantes:

« Une forme de recherche, qui s’est modifiée en France, renaît

en Italie à l'état élémentaire ; une sorte de socialisme italien est constitué. Certains journaux vont peut-être faire appel à la compression. M. de Cavour, qui voyait venir cela, et avec lequel j en ai souvent parlé, dc demandait que de la publicité et de la science. »

vent plus regarder sans rougir ces fameuses jaquettes qui ont fait tant de bruit en 1830, il n’est que juste d’avouer que cette école mêlait à ses bizarreries un grand fond d’idées fécondes et élevées, et qu’aucune doctrine n’a contribué davantage à donner, par l’association, un nouvel essor à l’industrie, au commerce et aux grands travaux d’utilité publique'. »

C’est donc après 1830 que commence ce grand entrainement, en partie sensé, en partie déraisonnable, vers les associations ouvrières. Dès ce moment, la conception de ces associations apparaît dans un grand nombre de publications, et notamment dans le journal l'Européen, dirigé par M. Bûchez. « Dans Y Européen, au témoignage d’un socialiste honorable et convaincu qui est mort récemment, M. Fcugueray, on ôtait très-sévère contre les entrepreneurs, qu’on dénonçait comme des parasites qui ne contribuent en rien à la production, et qu’en même temps on attaquait comme capitalistes. Mais, en même temps aussi, « on disait hautement que, pour affranchir réellement les travailleurs, il fallait leur assurer la propriété de leur instru. ment de travail*. » Ce qu’on prêchait donc dans Y Européen, ce n’était pas, comme l’ont fait depuis d’insensés énergumènes, la destruction du capital, c’était son acquisition. On était animé d’un ardent désir de parvenir à la possession du capital plutôt que d’une haine

* La Liberté, t. Il, p. Ï73.

* L' Association ouvrière, par M. Fcugueray, I85t, p. îOi.

véritable contre lui ; on n’en niait pas l’utilité, quoiqu'on n’en comprit pas toujours bien le rôle. C'est là une distinction importante, et la justice nous commande de la faire dès le début.

Dès 1831 nous voyons s’établir ou plutôt tenter de s’établir, sous l’inspiration de ces idées, une association entre un certain nombre d'ouvriers menuisiers. Le but de cette association, conforme aux tendances que nous venons d’indiquer, n’est pas d’abolir, mais bien d’acquérir le capital; et si je pouvais. Messieurs, sans excéder les limites d’une leçon , mettre sous vos yeux les détails des statuts de cette association, vous y remarqueriez, à côté de plus d’une erreur, bien des idées justes et saines, et parfois peu d’accord avec les tendances ultrà-égalitaires de 1818. C’est d’abord l’introduction dans l’entreprise d’ouvriers auxiliaires. Les auxiliaires ont droit aux bénéfices : mais leurs journées ne comptent, dans la répartition , que pour un tiers de celles des ouvriers associés. C’est-à-dire que cette association d’ouvriers, tâchant d’écbapper par l’union à la nécessité d'avoir recours aux capitalistes, se constitue dés le début en une société de capitalistes employant des ouvriers. C’est ensuite la soumission à un comité d’administration , dirigé par un président, et fixant le temps du travail. C’est encore un article qui prononce l’exclusion pour les motifs suivants : « Tout acte contraire à la probité ou à la morale, la séduction, le libertinage, l’ivrognerie, la paresse, peu de zèle pour les intérêts de l’association ; un acte contraire à ces mêmes

intérêts ; l’achèvement ou l’entreprise d’un ouvrage qui n’aura pas été en commun dans l’association, la moindre infidélité dans les opérations qui auront été confiées dans la société. » Malgré ces dispositions remarquables, malgré la bonne volonté et l’énergie de ses fondateurs, cette association n’a en réalité jamais fonctionné, et, en dépit des efforts de M. Bûchez, elle est restée à l'état de projet.

Plus tard, la publication du journal l’Atelier, qui se rattachait aux doctrines de M. Bûchez, et que rédigeaient des ouvriers d’une rare intelligence, met encore plus en évidence les idées d’associations ouvrières. C’est vers 1840 qu’eurent lieu les nouvelles tentatives. L’une d’elles, surtout, a eu une véritable importance pratique. Je veux parler de la société formée pour exploiter le brevet d’imprimerie de M. Lacrampc, et dont nous avons pu admirer les produits, sans savoir quelle était l’organisation de l’établissement d’où ils sortaient.

Les membres qui composaient cette société étaient tous d’excellents ouvriers typographes; ils travaillaient beaucoup et fort bien; mais, trop exclusivement occupés de leur ouvrage, trop exclusivement propres à leur métier d’ouvrier peut-être, ils négligèrent de surveiller convenablement la solvabilité de leurs débiteurs. La partie commerciale fut le côté faible de l’association, qui , mal payée de ses clients et accablée sous le poids de ses engagements, tomba en faillite. « Les membres, après avoir perdu leur temps et leurs économies, furent obligés de redemander leurs anciennes places, dont

plusieurs étaient occupées*. » Ils apprirent ainsi à leurs dépens ce que vaut une bonne direction , et combien il est impossible de s’en passer.

Une autre société d’ouvriers imprimeurs, connue sous le nom de Société des Dix ou Société François et C“, eut à peu près le même sort. En trois ans le capital social, fruit de longues et pénibles économies, fut entièrement perdu. Tous les autres essais antérieurs à 1848 paraissent avoir échoué sans laisser de traces sérieuses.

Il faut pourtant excepter l’association des bijoutiers en doré, fondée dès 1831, et qui dure, je le crois, encore. Jusqu’en 1843, cette société se contenta d’un simple acte sous seing privé pour constater son existence. A cette époque, à la suite d'une preuve de mauvaise foi donnée par deux de ses membres, un acte authentique régularisa la position des sociétaires. Cette association avait été aussi inspirée par les écrits de M. Bûchez, trouvés sous la porte de l’atelier par un de ses fondateurs. Une énergique conviction triompha des premières difficultés, et l’expérience corrigea peu à peu les statuts, d’abord trop informes : 200 fr. d’épargnes , mis en commun par quatre associés seulement , et l’aide de quelques partisans de l'idée d’association, firent si bien qu’en 1851 la société avait fondé dans Paris quatre succursales, et faisait pour 130,000 fr. d’affaires par an. Après 1848, toutefois, et pour résis-

1 Etudes sur les associations ouvrières , p. i7.

ter à la secousse universelle, elle dut avoir recours à l’appui de l’État , qui lui accorda un secours de 21 ,000 f. Depuis , elle est restée dans une situation excellente. Ce n’est pas, du reste, je dois le dire, seulement une société d’affaires. Il faut y voir quelque chose d’autre et de supérieur. Le but principal qui a déterminé ses membres à s’unir n’est pas le bénéfice, bien qu’assurément il ne soit pas étranger à leur résolution : c’est la poursuite de l’amélioration morale. Les ouvriers en doré se sont associés avant tout pour se soutenir dans le bien. Ils n’ont jamais été plus de 17 associés, dirigés par un gérant unique; en moyenne, ils se sont élevés à 10 ou à 12 , se recrutant parmi les ouvriers auxiliaires qui leur ont fourni au moins six mois de travail , et qu’ils connaissent bien. Ces hommes ont toujours été animés de sentiments élevés, et la profession d'une religion commune — la religion catholique — est nécessaire pour faire partie de l’association. Cette société, composée ainsi d’ouvriers d’élite et exigeant des conditions morales et religieuses, n’est évidemment pas un corps : c’est une tête, dont le corps se compose des ouvriers auxiliaires. Elle ne répond donc qu’en partie au programme des associations ouvrières. Nous n’en devons pas moins considérer comme fort remarquable cette entreprise, qui, par suite du bon accord , de l’intelligence et de la conduite de ses membres, est arrivée à donner à de simples ouvriers une position réellement considérable dans l’industrie parisienne.

Voilà, Messieurs, tout ce que nous trouvons, avant ■UH8, d’associations ouvrières. Après la révolution, les choses changent, et c'est alors un véritable déluge de sociétés fraternelles. On voit dans chaque rue, à côté du triangle égalitaire ou du niveau symbolique, des enseignes qui frappent tous les yeux. 11 n’en pouvait être autrement en présence de l’attitude du gouvernement, et l'entrainement était inévitable. Dès le 25 février, le gouvernement provisoire, en «s'engageant à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail, et à garantir du travail à tous les citoyens » , avait déclaré qu’il * reconnaissait que les ouvriers doivent s’associer entre eux pour jouir du bénéfice légitime de leur travail. * Quelques jours après , le 28 , une commission permanente de gouvernement pour les travailleurs était solennellement instituée et venait siéger au Luxembourg , sous la présidence de M. Louis Blanc, lequel prononçait, entre autres oracles, dans la réunion générale du 10 mars, cette déclaration catégorique: « Que l’individualisme soit remplacé par l’association. Ce qui est à chercher après-demain, demain, dans une heure, c’est le moyen de réaliser l’association... •

Le 9 juin , M. Alcan développa devant la Constituante une proposition concernait les associations ouvrières. « Sans rien préjuger sur l’intervention ultérieure de l’État», mais « afin d’expérimenter * une idée qui préoccupait tous les esprits, il demandait à l’Assemblée de voter pendant dix ans un crédit de trois millions,

pour favoriser l’extension des associations ouvrières. Un million devait être distribué en prime « à toute association industrielle ou agricole formée entre patrons et ouvriers, ou entre ouvriers seulement * , chacune devant recevoir une somme égale à la moitié de ses bénéfices. Deux millions seraient répartis entre les sociétés de secours mutuels et de prévoyance. M. Corbon , nommé rapporteur par la commission chargée de l’examen du projet, fît un rapport fort remarquable, et dont les termes, tout en se ressentant de l’état des esprits, ne justifient guère les préventions des personnes qui , sur la foi de son origine et de ses sentiments démocratiques, voyaient alors, voient encore aujourd’hui peut-être, dans ce représentant ouvrier, un socialiste des plus dangereux. Je crois devoir, par esprit de justice rétrospective, aussi bien que pour la connaissance de notre sujet, en mettre quelques passages sous vos yeux.

« Il faut», disait entre autres choses le rapporteur, après avoir déclaré que • le temps était venu d’aborder franchement cette question de l’association dans le travail, question séduisante pour les uns, irritante pour beaucoup d’autres ; question grosse d’espérances fondées et en même temps d’espérances illusoires » ;

« Il faut que le travailleur soit le fils de ses œuvres, et que, s’il possède un jour d’une manière ou d’une autre l’instrument de son travail, il le doive , avant tout, à ses propres efforts.... C’est là , nous le savons, une résolution qui satisfera médiocrement certaine portion de la classe ouvrière , à laquelle on a

fait croire, au contraire, que l' Etat ferait tout, el qu'elle n’aurait qu'à se laisser faire... Ceux-là ne sont pas dignes d'être aidés, qui n’ont pas le courage de s’aider; ceux-là n'ont le sentiment vrai ni de la liberté, ni de l’égalité, ni delà fraternité , qui ne veulent point tenter de s’élever par des efforts soutenus et patients, mais qui attendent qu’on les élève!... Nous n’aurions rempli notre devoir qu’à moitié si nous n'ajoutions pas que nos asssociations volontaires doivent , de toute nécessité, se soumettre aux conditions de la concurrence , qui sont les conditions de la liberté même du travail... L’on a fait une théorie qui aurait, a-t-on prétendu, la vertu de détruire la concurrence sans détruire la liberté. Il est bon que les ouvriers sachent que c’est là tout simplement une impossibilité.»

11 n'y a, ce me semble, dans ces conclusions fermes et dans ce noble langage, sauf l’intervention de l’État par des primes d'encouragement, rien que l’économiste le plus absolu puisse reprendre et blâmer; tout, au contraire, y est digne d’une sérieuse approbation , et aujourd’hui encore utile à dire. C'est à la suite de ce rapport que l’Assemblée, « voulant encourager l’esprit d’association , sans nuire à la liberté des cnntrals » , vota un crédit de trois millions. Et c’est à la suite de ce vote que M. Thiers dit au rapporteur: « Ce n’était pas trois millions qu'il fallait nous demander, c’était vingt; nous vous les aurions donnés. Oui, vingt millions! Ce ne serait pas trop pour faire une expérience éclatante , qui vous guérit tous de cette grande folie. »

Je le répète , Messieurs, dans de telles circonstances, en présence de l’enthousiasme des uns, de la facilité des autres , et alors que d’un commun accord les fonds

de l’État semblaient être ouverts aux essais d’association , il était impossible que l’on ne vit point un véritable débordement de projets de sociétés et de demandes de subventions. Cinq cent vingt et une demandes furent adressées au conseil d’encouragement. • Les unes étaient raisonnables, dit M. Lemercier; d’autres insensées et même coupables. Celles-là révélaient un désir réel de faire prospérer une entreprise sérieuse , tout en servant le principe de l’association ; dans celles-ci, on ne découvrait que le calcul d’industriels dans l’embarras, qui , sous le prétexte et sous l’apparence de l’association, s'efforcaient de rétablir leurs affaires en péril. » Tout le monde, en un mot, voulait avoir part au gâteau. « Ainsi l’on rencontrait pêle-mêle, disait M. Lefebvre-Duruflé , dans le rapport lu par lui devant l’Assemblée constituante, depuis une demande de 100 raillions de francs pour un projet de fermes-écoles, jusqu'à celle de 2,000 francs pour la publication d’un atlas administratif de la France; depuis une demande de 200,000 francs pour l’exploitation de mines d’argent, de plomb et de cuivre, jusqu’à celle de 600 francs pour une association de fabricants d'allumettes chimiques; depuis une demande de 50,000 francs pour une fabrication d’éponges métalliques , jusqu’à celle de 6,000 francs pour une association de pharmaciens. *

La plupart de ces nombreuses demandes furent rejetées: cinquante-six associations seulement obtinrent les secours du conseil d’encouragement. Le plus grand

nombre d’entre elles ne prospéra pas. Quelques-unes parvinrent à vivre quelque temps d’une manière assez précaire ; d’autres, assez rares, réussirent. Il y en eut enfin qui, sans avoir rien reçu ni rien demandé à l’Etat, se développèrent et arrivèrent même à un haut degré de prospérité. Nous allons jeter un rapide coup d’oeil sur les plus intéressantes d’entre elles, pourvoir à quelles conditions, au prix de quelle persévérance et de quelle énergie, celles qui ont vécu ont pu vivre et parfois progresser. Nous passerons d’abord en revue les associations subventionnées: nous nous occuperons ensuite de celles qui se sont développées en dehors de la tutelle et du secours de l'Etat.

Nous trouvons d’abord la société d'ouvriers d’appareils au gaz et à l’huile. Elle avait reçu de l’Etat un prêt de 17,500 fr., et comptait une dizaine d’associés. Toutes les bases de l’association étaient raisonnables. Elle ne put néanmoins subsister. M. le vicomte Lemcrcier — auquel j’emprunte la plupart de ces détails, parce qu’il a contrôlé par lui-même tous les faits qu’il rapporte, et parce que son témoignage est celui d’un adversaire , mais d'un adversaire loyal et bienveillant, plutôt que d’un partisan de l’association — reconnaît que cette société remplissait * les conditions qui peuvent rendre probable la durée des associations entre ouvriers : un gérant unique et irresponsable, un petit nombre d’associés, des admissions entourées de

sérieuses garanties. » Aussi attribue-t-il uniquement « son échec à des causes indépendantes de l’association et communes à tous les établissements commerciaux. »

L'Union des veloutiers de Lyon obtint un prêt de 200,000 fr. Elle parait avoir subsisté sans prendre de grands développements et en <■ réalisant quelques bénéfices. »

Une association qui a acquis une grande importance est celle des menuisiers en fauteuils, appelée aussi Association Antoine, du nom de son gérant. Les débuts en ont été modestes. Le capital social consistait d’abord en 501 fr. 20 c., dont 369 fr. en outils et 135 fr. 20 c. en argent. Elle s’établit rue de Charonne , 5. Par une bonne fortune exceptionnelle, le propriétaire se montra fort accommodant, et peu exigeant pour les premiers termes du loyer; il fit mémo à la société une avance de 200 fr. en bois. 11 en fut récompensé plus tard par un achat au comptant de 15,000 fr. de bois d’ébénisterie et par l’établissement à demeure, dans son local , de cette importante association et de celle des ébénistes et des tupissiers , qui occupèrent toute la maison et lui payèrent ensemble un loyer qui s’éleva à 12,000 fr.'. C’est grâce à un prêt de 25,000 fr., obtenu non sans peine du conseil d’encouragement, et à des efforts soutenus, que la société a pu se développer sur une vaste échelle. En 1857, époque à laquelle écrivait M. Lemercier, son établissement avait une

* Voy. Tn. Bariuü, Conseils aux ouvriers , p. 3*5.

valeur de 400,000 fr. Il y avait eu 110,000 fr. de bénéfices pour les dix premières années. L’association comptait 68 associés, dont 8 en nom collectif, 60 en participation, et plus de 100 auxiliaires. Les statuts ont été si souvent remaniés, qu’on a dû renoncer à les faire imprimer. Le gérant, M. Antoine, est revêtu d’un pouvoir presque absolu. Les sociétaires, fort intelligents du reste, ont eu le bon esprit de comprendre que c’était le plus sûr moyen d’assurer le succès de leur entreprise.

Sous le nom d' Association des ouvriers en limes, 14 ouvriers réunirent entre eux la somme de 2,280 fr. en matériel , et à peu près 500 fr. en argent. Ils obtinrent un prêt de 10,000 fr. sur les 3. millions votés par l’Assemblée. Il y a trois ans , cette société comptait 34 ouvriers, dont 17 en nom collectif et 17 auxiliaires. Son capital , en y comprenant les bénéfices et les retenues sur les salaires, s’élevait à 25,000 fr. La moyenne du chiffre des affaires était de 80,000 fr. par an. La société a figuré avec honneur à l’Exposition universelle. Ce qui la distingue, c’est qu'elle est restée très-attachée à l’idée d’association ; c’est aussi une tendance très-marquée à la réglementation. Persuadée de son avenir et de l’importance de ses actes, elle a multiplié les formalités, et s’est donné les statuts les plus longs et les plus minutieux. C’est un excès qui témoigne, du reste, de son sérieux et de sa bonne foi , et qu’il serait peu charitable de blâmer, tout en le constatant.

La dernière des associations secourues par l’Etat dont nous parlerons est celle des imprimeurs, connue sous le nom d e Société Remquel et Camp., et qui est établie ruo Garancière, n* 5. En 1848, la maison Renouard , l’une des plus anciennes et des meilleures imprimeries parisiennes, fut obligée de liquider. Un certain nombre d’ouvriers, attachés depuis longtemps à la maison et y ayant travaillé ensemble depuis six jusqu’à vingt-cinq ans , eurent l’idée de se réunir pour acquérir le fonds et le brevet de leur ancien patron, dont le prix était de 90,000 francs. Ils demandèrent à l’État de leur prêter cette somme et en obtinrent 80,000 fr. Les associés primitifs étaient au nombre de quinze. Us étaient, il y a trois ans , réduits à treize, par le décès de deux d’entre eux ‘. Il y a, en outre, trente auxiliaires, ayant droit à une part dans les bénéfices partageables s’ils ont travaillé plus de trois mois pour la société. Les affaires de cette association marchent parfaitement. Les produits sont remarquables, les ouvriers gagnent plus que dans les autres imprimeries, et l’entreprise est véritablement très-florissante. Sans insister sur le prêt accordé par l’État (et sans lequel peut-être elle n’eût pu se réaliser), il convient d’observer que l’association a été fondée par des ouvriers se connaissant tous, tous intelligents et modérément engoués au fond , même à l’origine , des idées associataires. A l’époque où ils réclamaient le prêt

1 Ce nombre a encore diminué depuis.

qu’ils obtinrent , en exposant que leur but était de Iravoilier pour produireelcT épargner pour avoir, ils disaient que le gérant, titulaire du brevet, devait être investi des pouvoirs les plus étendus. « Il ne peut , portait le projet de statuts, être soumis à la réélection. Il ne peut y avoir de conflit entre lui et un individu ou un pouvoir quelconque. Il possède tous les pouvoirs du patron. » Il faut avouer qu’au 31 juillet 1818, époque de la demande de la société, ces expressions étaient fort remarquables. On ne doit pas douter que ce ne soit à la concentration de l’autorité et à l’intelligence avec laquelle a été comprise , dès le principe, la nécessité de cette concentration , que la société a dû sa prospérité.

En somme, Messieurs, et pour en finir avec les associations protégées par l’État, cinquante-six associations, plus ou moins ouvrières, ont reçu des prêts. Quatorze à peine sont parvenues à subsister. Quelquesunes ont revêtu une qualification mensongère pour obtenir un secours; d’autres avaient réellement le caractère de l’association ouvrière. Un petit nombre a sérieusement prospéré; et ce qui les caractérise, c’est une tendance progressive vers l’extension des pouvoirs du gérant, la concentration croissante de la direction , et aussi un mécontentement manifeste de l’intervention de l’État, à l’occasion des 3/4 p. */. d'intérêt qu’il prélève sous le nom de frais d’inspection , et de sa surveillance et de son immixtion dans leurs affaires. Les associations subventionnées ne sont donc pas très-probantes en faveur de l’association ouvrière. Voyons s’il

en est autrement des sociétés qui ont dû ou ont voulu se passer de tout appui et de tout secours de l’État.

Je ne parlerai que pour mémoire de la Société typographique de Creil. Si le nom de M. Pierre Leroux n’y figurait pas en première ligne, elle ne mériterait pas d’être mentionnée. Selon M. Pierre Leroux , l'imprimerie de Creil aurait toujours été une société coopérative; elle aurait seulement, avant 1848, dissimulé son caractère pour échapper à la malveillance du gouvernement monarchique. Cette société demanda à l’État 20,000 fr. , ne les obtint pas , et ne put subsister.

Une Association fraternelle des imprimeurs sur étoffes de Paris et des environs fut formée , en 1848 , par trois ouvriers « non patentés, ainsi quils le déclarent en

PRÉSENCE DE DlEU ET UES HOMMES ET AU NOM DE L’HUMA- NITÉ. » Les statuts, en 91 articles, répondaient au caractère solennel de ce début et trahissaient à chaque ligne la confiance de gens qui se sentent appelés à régénérer l’humanité. Tout dans l’association devait être illimité: capital illimité, durée illimitée, nombre d’associés illimité. Par malheur, rien ne le fut; et la société végéta à peine deux ou trois ans.

Les corroyeurs furent plus heureux. Les ouvriers de cette profession avaient demandé vainement un prêt de 50,000 francs. Faute de ce secours, ils tentèrent la fortune avec leurs seules forces. Soixante-quatorze associés fondateurs purent réaliser environ 3,300 fr. en outils et 2,700 fr. en argent. Leurs débuts furent diffî-

ciles, mais ils montrèrent de l’énergie et de la persévérance. En 1850, les bénéfices à partager s’élevaient déjà à 3,693 fr. 79 c. En 1851 — et malgré une scission à la suite de laquelle onze membres avaient emporté leur avoir social, montant à 9,000 fr. — on comptait quatre-vingt-six associés, dont les plus habiles gagnaient 2'r fr. par semaine à la journée, et, en travaillant aux pièces, jusqu’à 6 fr. par jour. Ce commencement de prospérité fut interrompu par les événements politiques. L’association des corroyeurs se crut, sans motifs du reste , assure-t-on , menacée par le 2 décembre, et se déclara dissoute.

Il en fut de même de V Association fraternelle des tailleurs. Les tailleurs avaient, plus qu’aucun autre corps d’état, adopté toutes les idées de M. Louis Blanc. Une confraternité s’était établie, d’après ces idées, entre tous les ouvriers du métier résidant à Paris. Beaucoup d’entre eux , en nombre fort variable du reste , se réunissaient dans les ateliers de Clichy. Dès les premiers jours, ils étaient de huit cents à quinze cents. Pour leur fournir de l’ouvrage, on leur concéda la fourniture des équipements de la garde nationale et de la garde mobile. Cette fourniture, on se le rappelle, fut imparfaite et onéreuse pour l’État.

La réunion de Clichy était moins une association qu’un rassemblement, quoiqu’elle ne présentât pas réellement , comme on le disait alors, le caractère des ateliers nationaux, et ne méritât pas la même réprobation. Après les journées de juin elle porta ombrage au

pouvoir, et les ateliers furent fermés à la fin de juillet 1848. Les bons ouvriers, qui pendant ces quelques mois avaient appris à se connaître, ne voulurent pas se séparer, et ils fondèrent, le 1" septembre 1849 , une véritable association, en nom collectif à l’égard du gérant , en commandite à l’égard des autres associés. L’article 25 de leurs statuts est fort curieux : il porte que « la base du principe qui doit les régler est la formule : De chacun selon ses facultés , à chacun selon ses besoins. • Une pareille règle, je n’ai pas besoin de le dire, ne fut jamais sérieusement observée; et l'article 25 lui-même accordait, * jusqu’à ce que le principe put être mis en pratique, à la commission de surveillance le droit d’arrêter le règlement des prix de façon et la répartition du travail. » C’était replier le drapeau du communisme aussitôt après l’avoir déployé pour la montre. Et de fait on déguisa les différences de salaire sous diverses formes, indemnités, frais de représentation ou de courses, etc. On s’éloigna, en un mot, de plus en plus de cette base égalitaire, de manière à rendre à chacun ce qui lui revenait réellement d’après son travail. En 4851 , et grâce à ces correctifs, l'association avait prospéré et possédait un actif de 45,000 fr. Elle fut effrayée, comme nous l'avons dit, par les événements politiques, et elle s’est dissoute spontanément.

Terminons, Messieurs, cet aperçu des associations libres par l'historique de trois sociétés particulièrement sérieuses, dont la fondation a été des plus difficiles,

mais dont le succès parait durable. Ce sont celles des ferblantiers-lampistes, des ouvriers en pianos et des tourneurs en chaises.

Le 12 mars 1818, les ouvriers lampistes essayent de s’entendre avec leurs patrons, circonstance remarquable pour le temps. Cette tentative ayant échoué, le 14 janvier 1849 un grand nombre d'ouvriers s’unissent pour arrêter les statuts bien étudiés, sévères même, d’une association sérieuse. Une demande faite à la commission des prêts est rejetée , et les débuts deviennent extrêmement difficiles. Des quêtes et des cotisations provisoires avaient produit 300 fr. Quelques ouvriers prêtèrent des outils et des matériaux , dont la valeur pouvait s’élever à 400 fr. Lorsqu’on l'on eut payé au propriétaire les six mois d’avance qu’il exigeait selon l’usage, l’association resta avec 10 francs en caisse. Le travail faisait défaut, et une lanterne de 12 francs fut longtemps la seule commande exécutée. Beaucoup se découragèrent; quelques-uns persistèrent, et il y eut nn moment où la société fut réduite à trois personnes, fort peu assurées du pain de la journée. « Enfin, dit M. Lemercier, tant de sacrifices et de dévouement furent récompensés; le travail vint : au mois de juillet 1849, la société comptait quatorze ouvriers, son capital s’élevait à 7 10 fr. en argent, lorsque, par un nouveau malheur, ces chères économies, si difficilement amassées, furent volées, et l’association se trouva de nouveau sans ressources. Celte nouvelle épreuve, si peu méritée.

émut les autres associations ouvrières*. Elles se cotisèrent pour venir en aide aux ferblantiers-lampistes et leur envoyèrent environ 300 ou 400 fr. Cet argent si nécessaire fut accepté à titre de prêt, et rendu jusqu’au dernier sou. Depuis cette époque, les difficultés ont cessé pour cette association : elle a réussi; l’expérience a instruit ses membres; et, dès le milieu de 1850, ils se sont décidés à remanier leurs statuts. » ( Études sur les associations ouvrières , pag. 150.) Le fonds social fut fixé alors à 50,000 fr., le fonds de roulement à 25,000 fr. En 1855, l’association liquida, et une nouvelle société fut formée: l’actif à répartir. s’élevait à 74,000 fr. Il y a trois ans, c’est-à-dire à l’époque où M. Lemercier écrivait son ouvrage, la société comptait 45 membres, elle payait un loyer de 2,400 fr., avait un fonds de roulement de 5,000 à G, 000 fr. cl un matériel de 7,000 à 8,000 fr. Les associés, tous ouvriers d’élite , gagnaient de bons salaires , supérieurs à ceux des ouvriers non associés de leur partie, tout en s’imposant des retenues destinées à fournir leur part du capital social. En un mot, tout promettait un avenir satisfaisant, et les hommes les moins engoués d’associa-

1 Ce fail s'est reproduit plusieurs fois. « Non-seulement, dit M. Vil— lermé ( des Associations ouvrières, p. 87), les associations se donnent réciproquement leur pratique , mais encore elles ont celles de beaucoup d'ouvriers qui ne font partie d'aucune. C'est ainsi que de pauvres

blanchisseuses absolument sans ouvrage depuis plusieurs mois,

en ont trouvé tout à coup en s'associant, et bien plus qu'elles n'en peuvent faire. »

tion rendaient hommage à la sagesse et à la bonne foi des associés.

L’histoire de la société des ouvriers en pianos est plus remarquable encore.

Nous emprunterons les principaux traits de cette histoire à un travail intéressant de M. Cochut. M. Cochut, à la différence de M. Lemercier, est ouvertement favorable à l’association ; mais tous ses travaux sont sérieux, et les faits qu’il raconte, confirmés par M. Courcelle-Seneuil, dans le Journal des économistes, ont été directement contrôlés et certifiés parM. Lemercier luimême..

Après avoir rappelé que cette société a été fondée par des ouvriers qui avaient sollicité un crédit du gouvernement, mais n’avaient pas cru devoir accepter une offre jugée insuffisante', M. Cochut continue ainsi :

« Quatorze hommes se dévouèrent pour donner un exemple. Quelques-uns d’entre eux, qui avaient travaillé à leur propre compte, apportèrent, tant en outils qu'en matériaux, une valeur d’environ 2000 /r. Il fallait en outre un fonds dé roulement ; chacun des sociétaires opéra , non sans peine , un versement de 10 fr. Bref, le 10 mars 1819, une somme de 229 fr. 50 c. ayant été réalisée, l’association fut déclarée constituée.

» Ce fonds social n’était pas même suffisant pour l’installation et pour les menues dépenses qu'entraine au jour le jour le service d’un atelier. Rien ne restant pour les salaires, il se

' Ils demandaient 900,000 fr. environ, ou de quoi assurer 11,500 fr. de paye par semaine, pendant six mois.

passa près de deux mois sans que les travailleurs touchassent un centime. Comment vécurent-ils pendant cette crise? Comme vivent les ouvriers pendant le chômage , en partageant la ration du camarade qui travaille , en vendant ou en engageant pièce à pièce le peu d’objets qu’on possède.

» On avait exécuté quelques travaux; on en toucha le prix le 4 mai 1819. Ce jour fut pour l'association ce qu’est une victoire à l’entrée d'une campagne. Tout n’était pas fini pourtant. Pendant un mois encore, il fallut se contenter d’une paye de 5 fr. par semaine. Dans le courant de juin, un boulanger mélomane ou spéculateur offrit d’acheter un panio payable en pain. On fit marché pour 480 fr. Ce fut une bonne fortune pour l’association; on eut du moins l’indispensable...

» Cependant l’association, composée d'ouvriers excellents, surmontait peu à peu les obstacles elles privations qui avaient entravé les débuts. Les livres de caisse ofTrent les meilleurs témoignages du progrès que ses instruments ont faits dans l’estime des acheteurs. A partir du mois d’août , on voit le contingent hebdomadaire s’élever à 10, à 15, à 20 fr. ; mais cette dernière somme ne représente pas tous les bénéfices, et chaque associé laisse à la masse bien plus qu’il n’a touché. » (Cochut, les Associations ouvrières, 1851.)

M. Cochut nous donne ensuite des détails sur l’organisation de l’association. Il nous apprend que « le salaire est payé aux pièces, suivant des statuts discutés en assemblée générale. Les résultats correspondent à ce que les bons ouvriers obtiennent dans les autres maisons. 11 y a de plus une part proportionnelle au bénéfice qui est réglée par tète, et qui a représenté jusqu’à présent 1 fr. en sus par journée de dix heures. » La comptabilité est irréprochable. A l’époque où écrivait

M. Cochut, l’association comptait 35 membres, tons associés, et n’employait pas d’auxiliaires. A la fin de 1850, l’actif dépassait 30,000 fr.

M. Lemercier ajoute que les 22 sociétaires existant au moment où il écrivait son livre (1857) s’étaient créé un capital de 100,000 fr. Ils avaient 14 ouvriers auxiliaires, qui, à la suite d’une année de noviciat et après avoir fourni 1,500 fr., devenaient associés. Les vastes magasins de l'association, dont le loyer s’élevait à 2,000 fr., étaient à peine suffisants. En 1856, les membres de la société avaient eu à partager, au prorata de leurs journées de travail, 9,000 fr. de bénéfices. Cette société, qui n’a pas cessé de prospérer, a obtenu d’honorables récompenses aux expositions de Londres et de Paris.

Quelque intéressante que soit l’histoire des facteurs de pianos, celle de la société des tourneurs en chaises l’est pourtant davantage ; aussi l’ai-je à dessein réservée pour la fin. « Après Février, dit M. Lemercier, la corporation tout entière des tourneurs en chaises songea à former une grande association, mais les impossibilités de l'entreprise se révélèrent sur-le-champ. »

« Quinze hommes se présentèrent, dit M. Cochut. On recueillit une somme de 150 fr. en outils; en ajoutant à l’apport des fondateurs les cotisations volontaires des adhérents non associés , on réalisa une somme de 313 fr. Munie de ce capital, l'association se déclara constituée le 11 octobre 1818. S'il eût fallu, selon l'usage, payer le loyer à l'avance, l'établissement eut été impossible; on obtint un délai; presque tout l’argent

disponible fut employé en achats de bois. L'un des gérants, chargé de ces acquisitions, met le bois sur une charrette à laquelle il s’attelle. Après avoir sué sang et eau dans le trajet, il entre triomphant dans la cour, en montrant à ses collègues les premiers matériaux mis à leur disposition. A ce moment, il glisse sous son fardeau , tombe et se casse le pouce. Chacun des associés se sent blessé au cœur, et , sans savoir comment ils vivront eux-mêmes , ils décident que le chef de leur choix sera soigné aux frais de tous.

» Les cinq premiers mois furent des plus rudes. Le bois manquant pour occuper tout le monde, on était obligé de réduire le travail à la moitié ou aux deux tiers de la journée. Le peu qu’on réalisait en argent était employé aux achats de matières premières, pour accélérer le travail. Aussi ne louchat-on rien pendant les premiers temps ; et , quand les partages commencèrent, ils furent de 5 fr. par semaine, c’est-à-dire de 83 cent, par jour. On parle souvent dans les ateliers de ce qu’eurent à souffrir plusieurs de ceux qui traversèrent le premier hiver, mal nourris, sans chaussures, et à peine couverts par des vêlements de toile , mais ne se plaignant pas et ne bronchant pas plus au travail que le soldat au feu.

» Les quinze fondateurs qui ont supporté cette première campagne ont du moins obtenu la récompense qu’ils ambitionnaient. A partir de février 1819, on eut assez de matériaux pour faire la journée pleine ; on fut même bientôt en mesure d’éviter le chômage, en préparant le travail à l'avance, dans l’intervalle des commandes. Dès lors l’existence de l'association fut assurée et elle put élargir ses rangs, en offrant aux associés entrants une rémunération de plus en plus favorable.

» Les tourneurs en chaises n’ont rien reçu du gouvernement sur le fonds de trois millions. — Est-ce que vous avez éprouvé un refus? avons-nous dit. — Nous n’avons, rien demandé. — Est-il possible, lorsque vous aviez tant à souffrir? — Nous avons voulu ne devoir rien qu'à nous-mêmes et rester libres. *

Vous serez heureux de l’entendre, Messieurs, cette association, qui a surmonté des circonstances si difficiles avec tant d’énergie et de dignité, a continué à prospérer: à l’époque des dernières études sur ce sujet, elle était dans une parfaite situation. Privée d’abord de statuts, elle comprit, en s’asseyant, qu'un acte social devenait indispensable. Il fut signé eu juin 1850 et modifié plus tard, le 20 novembre 1851. En 1855, à la suite d’une nouvelle modification, la société fut administrée par deux gérants responsables et révocables, mais investis d’un mandat illimité. L’association comptait alors 47 associés; il y avait en outre de 25 à 30 auxiliaires dans l’intérieur, et de 40 à 50 personnes, hommes ou femmes, employées au dehors. Le caractère élevé et digne des statuts est vraiment remarquable. On y trouve des prescriptions contre tout manque de convenance ou de politesse dans les rapports des ouvriers entre eux et les acheteurs, et on lisait dans le règlement intérieur de 1851 un article ainsi conçu :

« Tout associé qui aura tracé sur les murs des ateliers des Images obscènes sera puni , pour la première fois , d'une amende de 50 cent., et pour récidive sera rappelé à son devoir en présence de tous les associés. Il en sera de même de tout associé qui, durant le travail, aura tenu des propos licencieux; et tout acte contraire aux bonnes mœurs commis dans l’intérieur des établissements donnerait lieu aux mêmes pénalités. » •

C’est une chose digne de remarque, Messieurs, que

cette unanimité des associations qui réussissent à proscrire tout ce qui dégrade et rabaisse l’homme. Elle confirme bien ce que nous avons dit tant de fois : que le premier ressort du succès matériel est l’énergie morale.

Vous remarquerez aussi que l’expérience a ramené peu à peu cette société, comme les autres, à la reconnaissance des véritables conditions sans lesquelles aucune entreprise ne peut marcher. Nous venons de le voir à l'égard du mandat des gérants. Ce retour n’est pas moins sensible dans ce qui a trait à la réglementation des salaires. Le premier acte établissait, non pas l'égalité absolue, mais un maximum de différence dans les salaires, lequel ne pouvait dépasser cinquante centimes. L’insuffisance de cette faible différence frappant tout le monde , on essaya d’abord d’exciter l’émulation en donnant à chaque ouvrier la faculté de signer son travail au moyen d’une estampille spéciale. C’était une forme comme une autre du fameux point d’honneur de M. Louis Blanc. Mais on reconnut bien vite que cela ne suffisait pas pour maintenir l’activité, même parmi des hommes d’élite animés par l’enthousiasme et la conviction ; et l’on en revint à payer le travail à la pièce et à la journée, de manière à pouvoir véritablement rémunérer chacun selon son travail et son mérite.

Je pourrais, Messieurs, multiplier de pareils exemples; je pourrais vous montrer, notamment, l’association des maçons et tailleurs de pierre , obligée, pour marcher, de mettre les vêtements de ses membres au.

mont-de-piété, et les femmes de ces mêmes ouvriers apportant leurs bagues et leurs boucles d’oreille afin d’acheter des matériaux. Les coiffeurs et les cuisiniers ont déployé aussi une grande énergie , et ont supporté de rudes épreuves. Mais, après ce que nous venons de voir, quelques faits de plus ne nous apprendraient rien . Cette leçon est trop longue déjà, et je dois me hâter de résumer et de conclure.

Que résulte-t-il, Messieurs, de ce tableau historique, quelque rapide et insuffisant qu’il soit? Évidemment, que l’association n’a pas réalisé, tant s’en faut, toutes les espérances de ses partisans ; mais , évidemment aussi, qu’elle ne les a pas toutes trompées et qu’elle n’a pas amené toutes les déceptions que prédisaient ses adversaires ; qu’elle ne peut pas tout, en un mot, mais qu’elle peut quelque chose.

Cet enseignement a sa valeur, et il importe de le constater. Il y a, parmi les jurisconsultes, parmi les économistes aussi, des personnes qui pensent , qui professent que tout est dit sur les associations; qu'il n’y a, à leur égard, rien de nouveau à expérimenter, à imaginer, à réaliser. M. Troplong, dans son ouvrage sur le Code civil (préface du livre sur les Sociétés civiles et de commerce), s’exprime ainsi: » Je ne pense pas que l’esprit d’association soit appelé kde plus grandes destinées que celles qu’il a accomplies dans le passé et jusqu’à ce jour Il existe de justes limites que

l’association ne doit pas franchir. Le conflit des propositions et l’anarchie des opinions réformistes ont amené des résultats négatifs. Maintenant (but est rentré dam l'ordre , et le Code de commerce a conservé son intégrité, son excellente intégrité. » Un économiste distingué, auteur, entre autres, d’un livre excellent sur les Causes de l’indigence , M. Ambroise Clément, dit, de son côté, en propres termes , que « toute recherche tendant à découvrir de nouveaux procédés d’association volontaire, capables d’améliorer le sort des classes salariées, est absolument vaine. Il faut tourner ailleurs l’opinion*. *

Messieurs, je le dis sans hésiter, en présence des faits que nous venonsd’étudier, une opinion aussi tranchée est insoutenable. On ne peut, sans récuser l’histoire, prétendre que toutes les formes d’association sont prévues; on ne peut, sans nier le progrès, affirmer que tous les résultats possibles sont connus d’avance. Avancer sans restriction une pareille proposition, ce serait dire que le passé est la mesure exacte de l’avenir, que tout ce qui doit être a été. L’histoire entière, et l’histoire du travail surtout, proteste contre cette doctrine immobiliste. Il n’y a pas de forme de travail , pas de forme de coopération , dont on puisse dire que l’avenir n’y apportera aucun perfectionnement, car il n’y en a pas une que le passé n’ait perfectionnée. Tout s’est tranformé, tout a subi des changements. Les

* Dictionn. d'économie politique, art. Association.

formes du travail ont progressé à travers les siècles. L’esclavage est devenu le servage, le servage a fait place aux corporations , dont quelques débris subsistent encore ; et ces débris eux-mêmes cèdent peu à peu la place à des formes nouvelles et meilleures. L’association ouvrière est-elle, à son tour, une forme nouvelle et meilleure? Remplacera-t-elle le salariat, contre lequel elle a été mise en avant? Messieurs, à cet égard la réserve n’est que juste; et, si un changement doit s’opérer, ce n’est pas une métamorphose. Ou plutôt , l’expérience a prononcé, et il n’est plus permis de partager l'enthousiasme des premiers adeptes. L’association n’est pas un talisman. Mais, parce qu’elle ne peut pas tout, il ne faut pas non plus la répudier comme impuissante, et l’expérience a prononcé aussi sur ce point: il n’y a pas à désespérer d’elle. Voulez-vous entendre une opiniôn conforme à ce double arrêt de l’expérience, l’opinion d’un jugea la fois bienveillant et sincère, judicieux et éclairé? Ecoutez ce qu’écrivait, dans le Correspondant du 25 juillet 185G, un des rédacteurs les plus distingués de ce recueil, M. Aug. Cochin :

« Que faut-il conclure de ces faits (ceux que nous venons de rappeler ) ? Que les associations ouvrières sont condamnées ? Nullement. L’expérience ne voue jamais des erreurs aux ténèbres sans mettre des vérités au jour.

» Plusieurs choses cependant sont condamnées :

» L’absurde rêve de renouveler le monde par une organisation universelle , fontaine de Jouvence de la vieille humanité;

• La théorie de l’égalité des salaires , oppression du bon ouvrier, privilège du paresseux ;

» La prétention de se passer de maîtres et de capital ; de s’en rapporter, pour le bon ordre, à l’harmonie des caractères, et de n’ètre ni dirigés ni servis. (Dans les associations qui prospèrent, il a fallu accepter une direction sévère, très-souvent une discipline fort rude , chercher une clientèle, demander du crédit et ajouter des auxiliaires aux associés);

» La croyance que le monde industriel tout entier est prêt à l’association , et que la majorité des ouvriers en conçoit le désir et en possède les conditions ; la confiance enfin que l’association peut toujours conjurer le chômage, les crises et les accidents de tout genre.

» Mais, d'autre part, il est juste de louer les efforts consciencieux, presque héroïques , de nombreux ouvriers , pour se suffire à eux-mêmes et s’aider mutuellement. Au lieu d'une règle générale, l’association n’est qu’une minime exception, cela est certain. Mais, si le but est beaucoup plus loin qu’on ne pensait, si les ouvriers capables de former et de continuer une association sont très-peu nombreux, ce but pourtant (e nie dégageant des passions politiques) est louable, et ces ouvriers

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