SONT DIGNES D'ENCOURAGEMENT
» On se précipite h l’association égalitaire pour échouer encore ; mais la sage réaction de l’expérience fait revenir et s’arrêter au point juste, qui est quelquefois l’association entre ouvriers, plus souvent l’association entre patrons et ouvriers; presque partout la mutualité de jour en jour plus variée dans ses applications, et partout enfin la libre, mais effective union de ceux qui travaillent et de ceux qui dirigent , ou le patronage chrétien. »
Voilà, si je ne me trompe , un jugement clair, net, sensé , et aussi éloigné de l’utopie que de la prévention
aveugle. L’association ne comporte pas le fanatisme , mais elle mérite d’être encouragée. Mais quel est l’encouragemenl qui lui est dû? Est-ce ce qu’on appelle d’ordinaire de ce nom , c’est-à-dire la faveur de l’État agissant par des subventions ou des prêts? Non, Messieurs : le véritable encouragement dont les associations ouvrières ont besoin, le seul qu’elles méritent, c’est celui qui ne doit faire défaut à aucun effort légitime, c’est la liberté : la liberté sanctionnée par l'impartialité, la neutralité de la loi; et, avec la liberté légale, la justice, la bienveillance même de l’opinion publique. Pendant trop longtemps, il faut bien l’avouer, on a confondu l'association avec le socialisme, et, par suite, elle a été un objet d’épouvante et d’effroi. Il est temps de revenir sur cette erreur ; il est temps de reconnaître que la mise en commun d’activités libres, faite librement, pacifiquement, sans atteinte aux droits d’autrui, n’a rien en soi de redoutable et de condamnable. Ce n’est qu’à bon droit, donc, que ceux qui ont foi dans l’avenir des associations ouvrières , même lorsqu’ils s’exagèrent leur fécondité, demandent qu’on n’entrave d’aucune manière la formation de ces associations. Et, du reste, leurs illusions ne sont pas toujours, aujourd’hui du moins, aussi grandes qu’on l’imagine; et l’on prend souvent, faute d’attention, pour une confiance présomptueuse et impérieuse dans le succès la simple réclamation de lafaculté d’essayer. M . Courcelle-Seneuil, qui est ouvertement favorable aux associations ouvrières, aécritsur ce sujet, il y a peu d’années, un travail
très-remarquable, auquel j’ai fait plus d’un emprunt. Dans ce travail, il cherche à prouver que cette forme de coopération est, à tous égards, supérieure aux anciennes. Les autres formes, dit-il, n’ont qu'un moteur et ont beaucoup de frottements. L’association ouvrière multiplie les moteurs et diminue les frottements. L’association, développant davantage les forces volontaires et le désir de réussir, l'énergie, l’intérêt personnel, est donc, à ses yeux, plus propre à produire dans de bonnes conditions, et doit l’emporter sur les systèmes actuels, qui lui paraissent relativement fort informes. Mais, tout en ayant cette foi profonde dans l’avenir de l’association, M. Courcelle-Seneuil reconnaît, tout le premier, que l’association exige, de la part des ouvriers, des conditions difficiles à obtenir: plus d’intelligence, d’activité, de connaissance des affaires. Il déclare nettement qu’elle ne peut être généralisée de longtemps. « Son emploi , dit-il, ne peut être ni prompt ni fort étendu , et surtout il n’appelle pas le concours de l’autorité publique. L’association ouvrière doit être abandonnée à elle-même, s’élever par ses propres forces , vivre de sa vie propre , sans demander autre chose aux pouvoirs publics qu’une législation sur les sociétés qui lui permette de vivre, et la bienveillance que méritent tous ceux qui , sans empiéter en quoi que ce soit sur les droits et la liberté d’autrui , font des efforts légitimes pour améliorer leur condition4. »
* Journal des économistes, sept. 1856, p. 344.
C’est là, Messieurs, je le répète, la véritable solution. Personne, quelque connaissance qu’il ait des faits, quelque versé qu’il soit dans la théorie, ne peut dire d’une forme de travail qui n’a pas une longue expérience : « Voilà ce qu’elle peut; voilà ce qu’elle ne peut pas. » Mais, pour que l’expérience se fasse, il faut la liberté entière de la faire, sous la condition du respect du droit d’autrui. C’est l’expérience qui , par sa puissance invincible , apprend à rejeter ce qui est mauvais, à accepter ce qui est bon. C’est elle qui dira, aux enthousiastes comme aux incrédules, ce qui est praticable et ce qui ne l’est pas. Et c’est elle qui , en ramenant ainsi les opinions extrêmes vers le point intermédiaire où se rencontre la vérité , pacifiera en éclairant , et réconciliera en rapprochant. Et, si vous voulez, Messieurs , une preuve saisissante de cette puissance de l’expérience, écoutez ce que disait, en décembre 1849, le journal l'Atelier, rédigé, je l’ai dit déjà, par des ouvriers ardents peut-être, mais remarquables après tout, intelligents et droits :
■ Une année d’expérience a plus fait pour notre cause que vingt ans de luttes politiques ou de coalitions ouvrières.
» L’étoile du pur communisme a pâli devant les faits. L’égalité des salaires, l’absence complète de concurrence, la direction industrielle par l’État, tout cela, il nous semble, s'est évanoui sans retour devant les impossibilités que nous avions prévues, nous, auxquelles tous nos camarades ne voulaient pas croire.
• En votant trois millions pour les associations, la bourgeoisie de la Constituante a soutllé sur le fantôme à l'aido
duquel elle pouvait longtemps effrayer le pays et se refuser en même temps à toute réforme radicale. Elle a fait plus, toujours sans le vouloir : elle a contribué à diminuer les rancunes et les haines qui divisent le patron et l'ouvrier, en mettant les plus ardents d'entre ces derniers à même de juger, par leur propre expérience, l’exagération où nous tombons parfois, nous salariés, quand il s'agit d’apprécier les loisirs et le gain du maître. Les ouvriers qui ont maintenant la direction des assodations savent à quoi s’en tenir sur ces deux points , et leur opinion, communiquée à tous, ne sera pas sans résultat pour la conciliation , si désirable à opérer, entre ces deux catégories de travailleurs. »
Telle est, Messieurs, la fécondité de l’expérience, telle est sa mission rectificatrice et conciliatrice. Les enseignements de 1848 et des années suivantes sont toujours ceux qu’elle procure, lorsqu’elle est libre; et voilà pourquoi, permettez-moi de le dire en passant, les économistes sont toujours si disposés à réclamer la liberté complète pour toute manifestation de l’activité humaine. Voilà le sens de cette formule célèbre et si mal comprise : « Laissez faire , laissez passer. » Cette formule ne veut pas dire , comme s’en vont le répétant des étourdis qui se croient capables et des niais qui se croient plaisants: « Laissez faire le bien et le mal, laissez faire la bourse, laissez passer l’assassin. » Non; mais elle veut dire : « Laissez faire ce qui n’est pas illégitime, laissez passer ce qui n’est pas coupable; laissez s’exercer en paix , sous la réserve du droit d’autrui, la libre initiative de chacun , afin que le droit ne soit pas entravé , afin que l’expérience ne soit pas un vain mot.
et afin que le succès et l’insuccès nous apprennent, selon la belle réflexion de Rossi, par l’encouragement et par la résistance des faits, les limites du réel et du chimérique, du possible et de l’impossible. »
Dans la prochaine réunion. Messieurs, nous examinerons une autre espèce d’association : l’association agricole; et nous conclurons, avec l’homme éminent que je viens de nommer, non plus spécialement pour les associations ouvrières, mais d’une manière générale pour toutes les associations , et au nom du droit universel et du sens commun , en faveur de l’enseignement irrésistible, de la ressource inépuisable et de la sauvegarde infaillible, la liberté.