‹ Leçons d'économie politique faites à MontpellierChapitre 22 sur 25 · XIV LEÇON · texte numérisé non relu

XIV LEÇON

DK L’ASSOCIATION AGRICOLE

Messieurs ,

L’esprit humain est borné, et par suite il a peine à embrasser à la fois, avec une force égale et une égale attention , toutes les faces d’un sujet. Tantôt c’est d’un côté qu'il penche, tantôt c’est de l’autre; mais toujours, presque toujours au moins, il penche de quelque côté, et l’équilibre parfait semble lui être interdit. De là cette tendance à exagérer, qui n’est au fond qu’une tendance à restreindre, et cette habitude de se préoccuper outre mesure d’un seul aspect des choses, qui entraîne insensiblement à voir le tout dans la partie. L’économie politique, pas plus que les autres sciences, n’est à l'abri de cet entrainement : c’est même, peut-être, la source principale des erreurs qui s’y sont successivement produites depuis qu’on s’en occupe; et ces erreurs, comme on l’a dit maintes fois, ne sont le plus souvent que des vérités incomplètes. C’est ainsi, vous l'avez vu, que, selon la pente des esprits , tantôt tel bien , tantôt tel autre, est devenu le bien par excellence; que les uns ont tout vu dans l’agriculture, les autres tout dans l’industrie, séparant ainsi ce qui en réalité est uni, etpre-

nant pour des choses distinctes, contraires parfois, ce qui n’est en réalité que des phases diverses d’une même chose.

Messieurs, il en a été ainsi, entre autres, pour le sujet qui vient de nous occuper : l’association. Quand on parle d’association, de nos jours, c’est à l’association ouvrière que l’on pense aussitôt, et ce n’est guère que des ouvriers des villes et des travaux appelés industriels que l’on se préoccupe. Cela est assez naturel peut-être, puisque c’est parmi ces ouvriers et à l'occasion de ces travaux qu’est né le mouvement vers l’association ; et, s’il ne s’agissait que d’apprécier ce mouvement, si l’on n’avait en vue, comme c’était le cas il y a douze ans, que de réfuter les prétentions ou de calmer les esprits, l’on pourrait avoir raison do s’en tenir à ces termes. Mais on a tort, si l’on prétend se faire une idée complète du phénomène de l’association et de ses lois , si l’on fait, comme nous le faisons, comme nous devons essayer de le faire du moins , de la science et non de la polémique. L’agriculture, en ce cas, doit occuper, et l’on ne peut avoir une idée suffisante de son sujet si l’on a laissé de côté le rôle de l’association en agriculture.

Je dirai donc ce $oir, Messieurs, quelques mots sur cette partie de la question.

Je serai très-bref sur les. considérations générales; car celles que j’ai présentées précédemment sont sans exception , et je ne pourrais que me répéter. Au fond,

les lois du travail sont partout les mêmes, et partout la coopération est commandée par les mêmes nécessités, soumise aux mêmes conditions. Ce que nous avons dit de l’association comme régénération du monde par une révélation nouvelle, comme suppression de la concurrence et de l’inégalité par la suppression de la liberté, est aussi vrai pour l’agriculture que pour l’industrie. Ce que nous avons dit de l’association naturelle ne l’est pas moins ; et l’exploitation du sol , comme la mise en œuvre de ses produits, n’a lieu à toute heure que par l’union des hommes et par une combinaison d’efforts aboutissant au profit commun de tous ceux qui les accomplissent.

Je ne m’arrêterai pas à démontrer que l’agriculture» prise en bloc , n'est pas une œuvre isolée , et qu’elle a de nombreux rapports avec les autres ordres de travaux. Il semble même que l’œuvre agricole , comme la plus ancienne par ordre do date et la première par ordre d’importance, doive être considérée comme le véritable centre d’où rayonnent et où convergent tous les efforts producteurs. Nul ne travaille pour plus de monde que l’agriculteur, et nul, par conséquent, ne reçoit les services d’un plus grand nombre de personnes; nul aussi n’est rattaché par plus de liens aux chances multiples de l’association générale. Je ne m’arrêterai pas davantage à montrer les rapports réciproques de ceux qui participent à l’œuvre agricole et à constater leur coopération positive. L’association occulte est partout, en agriculture, incontestable et facile à apercevoir.

Quant à l’association visible et expresse, quelques mots suffiront pour montrer qu’elle n’est nulle part plus formelle, plus fréquente et plus variée. C’est là qu’est né, c’est là qu’est encore employé le plus souvent peut-être, le travail à la tâche. Une foule de travaux agricoles, tels que ceux d’abatage et de façonnage des bois, de défrichement, de terrassement, de fauchage, de fanage, de bottelage, de cueillette et parfois de préparation des fruits, et depuis quelques années de drainage, sont journellement accomplis, non-seulement à forfait, mais par des brigades d’ouvriers associés. Il y a des bandes de draineurs, des bandes de niveleurs de prés, etc. Tous ces faits constituent autant d’associations véritables, positives, volontaires.

Il en est de même, évidemment, et sans insister, des formes sous lesquelles le sol est mis par ceux qui le possèdent à la disposition de ceux qui le cultivent, des formes d 'amodiation , pour employer le mot technique, autrement dit des rapports des propriétaires du sol avec ceux qui l’exploitent ou aident à l’exploiter. Ce sont de véritables, de complètes associations; et des associations par contrat. Le cheptel , cette convention par laquelle une personne livre à une autre un certain nombre de bestiaux, à la charge de les nourrir, d’en avoir soin et de les rendre à l’expiration du terme fixé, moyennant partage des risques et bénéfices de ce capital vivant, n’est-il pas une association bien expresse et consentie en pleine connaissance de cause? Le métayage, cette exploitation en commun dans laquelle une per-

sonne apporte la terre, les bâtiments, les arbres, les prises d’eau , souvent les bestiaux , les semences et les instruments aratoires; l’autre, son industrie et une part du capital d’exploitation, variable suivant les circonstances, est-il une société différente de celle par laquelle une des parties apporte une usine, une mine, un fonds de commerce, avec une partie du fonds de roulement; l’autre, son temps, ses connaissances et parfois une partie du capital circulant? Assurément , sans les noms qui nous trompent , sans l’habitude , encouragée par les termes légaux, de croire les contrats de société réservés aux sociétés commerciales ou industrielles proprement dites, jamais on n’aurait pu méconnaître, dans le cheptel ou dans le métayage, l’existence d’une association parfaite.

Et le fermage lui-même, où l’on n’aperçoit plus d’abord le travail commun , est-il autre chose qu’une association? La séparation semble tranchée, c’est vrai. Le fermier fournit le fonds de roulement tout entier; il fournit tout le travail, il fait même parfois des améliorations durables, dont le propriétaire profite à son départ. Le propriétaire, lui, ne doit en réalité que lajouissancedu sol, et ne contribue en rien à l’exploitation immédiate. Qu’importe, si tous les deux y trouvent leur compte? Le partage des produits n’a plus l’apparence extérieure d’une répartition de dividende : l’un a une rétribution fixe , l’autre toutes les chances bonnes ou mauvaises. Qu’importe encore , si tous les deux sont rémunérés à leur gré? La délimitation , du reste, n’est pas toujours

aussi absolue qu’elle le parait, et les rapports sont nombreux entre le propriétaire et le fermier. L’un fournit des conseils, des idées, des connaissances , qui contribuent à l’amélioration de l’exploitation ; l’autre propose des plans pour l’amélioration du fonds et sollicite parfois, par l’appât d’un intérêt, des avances de capital. Le propriétaire est intéressé à avoir un fermier honnête , travailleur et consciencieux; le fermier ne l’est pas moins à trouver dans son propriétaire un homme droit, complaisant et instruit; et l’absentéisme, cette plaie de la propriété foncière, n’est bon ni pour l’un ni pour l’autre. Mais, quand bien même tous les points de contact se borneraient au payement et à la réception du prix de fermage, comment voir la rupture de l’association dans une forme de coopération préférée d’un commun accord par les deux parties? Pourquoi cette forme est-elle préférée, sinon parce qu’elle remplit mieux son but : l’avantage commun ? Et qu’importent, après cela , je le répète , les apparences extérieures du partage? L’association n’est pas détruite parce qu'elle est transformée; elle est perfectionnée. Si le fermage , là où le capital et les connaissances sont assez répandus pour le permettre , prend universellement le dessus et se généralise, c’est sans doute qu’il fait mieux à chacun sa part. Et , en effet , il est reconnu à peu près unanimement par les agronomes que , dans la plupart des cultures au moins, il est un progrès sur les autres formes de tenure, et qu’il donne à la fois plus de produits à la consommation , plus d’aisance au cultivateur , plus de

revenu au propriétaire. C’est-à-dire que nous retrouvons ici encore cette loi , énoncée dans les précédentes leçons, que plus la coopération laisse de place à la liberté des coopérateurs , et plus elle est puissante, plus, par conséquent , elle est réelle.

L’association , Messieurs , n’a donc jamais été étrangère à l’agriculture; et il ne peut être question , pas plus en agriculture qu’en industrie, de la révéler au monde. Il ne peut pas davantage être question de supprimer et de condamner les anciennes formes, les formes traditionnelles d’association usitées et consacrées par l’expérience. Mais , en reconnaissant ces vérités, faut-il en conclure que l’association, dans l’agriculture plus que dans l’industrie, ait dit son dernier mot, et qu’elle ait donné tout ce qu’elle est susceptible de donner? Est-il interdit d’espérer d’elle de nouveaux développements, de nouvelles formes peut-être? Est-il hors de propos de demander pour elle non pas faveur, mais plus de facilités et de liberté? Et est-on chimérique et coupable en réclamant, auprès du législateur et auprès de l’opinion, contre les entraves et les préventions qui peuvent encore subsister contre elle? Évidemment non , Messieurs ; évidemment là aussi , et pour l’opinion et pour la législation, il y a quelque chose à faire, et là aussi nous avons à leur demander, non pas un acte d’engouement, mais un acte de justice. 11 y a vingt ans qu’un illustre économiste, qui

était en mémo temps un jurisconsulte éminent et un esprit difficile à séduire, Rossi, au collège de France, consacrait à cette apologie de l’association agricole une leçon entière de son cours ; et il n’y a pas moins que le même homme, jurisconsulte éminent, je le répète, avant d’être célèbre économiste, signalait, dans un mémoire important, des réformes considérables à faire dans notre législation à ce même point de vue4. Depuis lors, les hommes les plus compétents, MM. deLavergne, Lecouleux, Michel Chevalier, Victor Borie et bien d’autres , ont insisté avec force dans le même sens , se prononçant tous pour des réformes favorables à la liberté des conventions. Et, en effet, Messieurs, il n’est pas besoin de réfléchir longtemps pour reconnaître que ces diverses formes d’association que nous venons de nommer, le cheptel , le fermage, le métayage — étant réglées par nos lois d’une manière impérative, et par suite à peu près invariable et uniforme — ne répondent pas suffisamment à la variété des circonstances et des besoins, et qu’il en résulte une gêne considérable dans bien des cas. Aujourd’hui, surtout, que la pratique agricole se modifie de tant de façons, les dispositions immuables du code ne peuvent se prêter aux combinaisons imprévues nécessitées par des procédés de culture ou des améliorations inconnues aux rédacteurs de ce code. Il ne faut pas beaucoup ré-

4 Observations sur le droit civil français , considéré dans ses rapports avec l'état économique de la société. Mémoire inséré dans la Revue de législation, l. XI, p. 5.

fléchir, non plus, pour soupçonner qnc d’autres formes que celles prévues par la loi pourraient se prêter, avec avantage, aux exigences de l’agriculture , et qu’il serait bon , dès lors, qu’elles fussent , non pas imposées, mais essayées. Aussi faut-il dire qu’en dehors des prévisions légales plusieurs combinaisons ont été réalisées, et parfois avec succès.

Au premier rang, il faut nommer Y union des capitaux. Vous savez tous. Messieurs, ce que l’industrie a dû de nos jours à l’union des capitaux , et combien d’entreprises inabordables aux plus riches fortunes sont devenues possibles, faciles même, par la concentration des plus faibles ressources. L’agriculture n’est pas dans une condition différente. Elle aussi, pour répondre à l’accroissement de la population et aux exigences d’une civilisation progressive , a besoin d’accroître ses résultats, et elle ne peut le faire qu’en accroissant ses moyens d’action. La nouveauté plus ou moins réelle des procédés nécessaires pour arriver à cet accroissement n’est pas une objection sérieuse. « Ceux , dit Bacon , qui repoussent les remèdes nouveaux doivent s'attendre à des calamités nouvelles. »

En face de besoins nouveaux, donc, il faut recourir à des moyens nouveaux. L’association , l’union des capitaux, est l’un de ces moyens. En agriculture, plus peut-être qu’en industrie , il est désormais des opérations qui nécessitent des avances que la plupart des particuliers n’ont ni les moyens, ni la volonté de faire.

Tantôt c’est le chiffre de la dépense qui les en empêche, tantôt c’est la lenteur des résultats et le terme éloigné de la rémunération, tantôt la division imminente dont l’héritage va frapper des choses dont l’indivision est nécessaire. Il y a aussi des opérations excellentes sur une grande échelle, qui seraient impossibles ou ruineuses dans de moindres proportions. Ces opérations sont interdites la plupart du temps aux petits propriétaires, et d’autant plus interdites qu’ils se trouvent dans des pays où la propriété est plus divisée, et où par conséquent elles seraient plus à leur place et plus utiles. Je citerai l’irrigation , la plus difficile peut-être de toutes les opérations agricoles dans l’état actuel de nos lois et de nos mœurs, et sans laquelle pourtant l’agriculture ne peut désormais suffire à sa tâche; je citerai encore le drainage, la distribution des engrais liquides, etc. Quel est le petit propriétaire qui peut faire ces chosesfEl quel est celui qui, le pouvant, le voudra? A la différence du petit propriétaire qui ne peut pas, qui s’il peut n'ose pas, des sociétés , puissantes par les capitaux , enhardies par la durée, peuvent opérer en grand, peuvent dépenser, peuvent attendre et peuvent conserver. Elles semblent donc naturellement appelées à de telles entreprises. Aussi, quoique l’union des capitaux en agriculture n’ait pas encore acquis grande faveur dans l’opinion, et qu’elle ait rencontré dans la loi bien des résistances, bien des entraves, cette forme d’association a cependant été réalisée déjà, et avec succès. Ce sont, par exemple, depuis longtemps, des sociétés de capitalistes qui achè-

tent en bloc de grandes propriétés, pour les mettre en état et les revendre en détail. Une défaveur assez générale s’attache , je le sais , à ce genre d’opérations, motivée jusqu’à un certain point peut-être par le caractère d’une partie de ceux qui les font, et qui, forcés par des droits trop élevés de mutation à frauder le Trésor, contractent souvent des habitudes de dissimulation peu honorables. Il n’en est pas moins vrai que, quand elles sont faites avec intelligence, discernement et probité, ces opérations sont utiles et au vendeur et à l’acheteur définitif, entre lesquels elles servent de lien, procurant un prix à qui n’en aurait pas trouvé peut-être, et amenant la terre , améliorée souvent , à des mains où sans elles elle ne serait jamais parvenue. Ce sont souvent des sociétés de capitalistes qui se chargent des grandes exploitations de forêts; ce sont souvent aussi des compagnies qui entreprennent les opérations étendues de défrichement, d’assainissement et de dessèchement de marais, d’endiguement, d’irrigation, de fixation et de fertilisation des dunes, et bien d’autres qui se présenteront d’elles-mêmes àvotre esprit. Enfin il existe et il existera de plus en en plus des sociétés cultivatrices proprement dites. La ferme-modèle de Roville avait été créée par une société d’actionnaires, dont Mathieu de Dombasle était le gérant ; à Grignon , non-seulement l’exploitation, mais le sol même, est en société; à Bresles, dans le département de l’Oise, une ferme importante est cultivée par une société avec un grand succès et par l’emploi des moyens les plus perfectionnés. On pourrait en citer bon nombre d’autres exemples.

C’est une société qui a acquis et exploite les forêts d’Arcen-Barrois, ancienne propriété du prince de Joinville. C’est une autre société qui a acheté, en 185i, un grand espace dans la Camargue pour y tenter la culture du riz (j’ignore avec quel succès, et quelques-uns d’entre vous en savent peut-être à ce sujet plus que moi). Une autre s’était formée bien antérieurement dans les landes d’Arcachon. Il y a une grande association agricole à Milan ; une ferme-modèle par association à Pérouse, de 200 hectares ; une association pour l’entreprise du drainage, à Mantoue. Beaucoup de cette dernière nature ont été tentées ou réalisées en France. Il est évident, sans poursuivre ces citations, que de telles entreprises sont appelées à d’excellents résultats. Du reste, l’opinion des meilleurs juges leur est hautemeut favorable. M. Lecouteux, ancien directeur des cultures à l’Institut agronomique de Versailles , s’exprime ainsi à ce sujet : « La grande culture a eu jusqu’à ce jour un désavantage marqué sur la petite, parce qu’elle exploitait d’ordinaire au delà de ses moyens. » Il faut que « la production des aliments soit érigée en une industrie basée sur le capital»; et c’est par « l’association des capitaux » que « ce mouvement » doit principalement s’accomplir. C’est à l’association des capitaux à faire en France, sans « majorats,ni substitutions, ni droit d’ainesse», ce que la concentration de la propriété et l’énormité des fortunes aristocratiques ont fait en Angleterre*.

4 Voy. Journal des économistes , mars 1856 : des Entreprises de grande culture.

M. de Lavergne pense de même : suivant lui , « des sociétés bien administrées ont l’avantage de concilier la grande culture et l’esprit de durée avec la division extrême1.

Cette opinion, Messieurs, a été exprimée plus fortement encore, peut-être, par Rossi, dans son Cours d'cconomic politique *. « On pourrait, suivant lui , tout en conservant les avantages politiques et moraux de la division des propriétés territoriales, en voir les inconvénients économiques s’atténuer de jour en jour » ; et il regardait le progrès de l’association comme tendant « vers le système le plus désirable peut-être, même sous le rapport de la production nationale. »

Et, Messieurs, en reproduisant ces paroles de Rossi , ne nous méprenons pas sur la portée de la déclaration qu’elles renferment et n’en restreignons pas le sens. Je les cite à propos de l’union des capitaux et des sociétés d’exploitation agricole. Mais dans la pensée de Rossi elles vont plus loin : il a en vue, en les prononçant, non-seulement les associations de capitalistes, mais les associations de propriétaires et de cultivateurs ; nonseulement les grands capitaux appliqués aux grands domaines, mais la grande culture appliquée à la petite propriété. Rossi pense qu’un certain nombre de cultivateurs pourraient s’entendre pour unir leurs exploitations, et il ne voit pas pourquoi « les propriétaires

1 Vu \j. Discussion de la Société d'écon. polit, du 5 mai 1858. * Tome II , 5“ leçon, p. iï8.

d’un même canton ne réuniraient pas leurs parcelles en un corps d'exploitation convenable ■>; soit qu’ils fissent « de plusieurs petits domaines une vaste propriété qui serait confiée à un fermier, tandis que les propriétaires trouveraient ailleurs un emploi plus utile de leur travail » , soit qu’ils « organisassent une administration à frais communs, dirigée par un ou plusieurs des propriétaires associés. » Il indique également comme possible de « s’unir pour l’achat et l’emploi de certaines machines ou instruments de culture, ou pour organiser des moyens d’irrigation et distribuer les eaux entre les parties intéressées. » A l’appui de ces indications , il cite, d’après le témoignage d’un illustre philosophe , de Jouffroy , une commune du Jura où tous les « propriétaires de biens-fonds avaient été sur le point de réaliser une association générale pour la culture de leurs domaines.» Je me souviens, pour ma part, d’avoir entendu dire au docteur Warren trapp 4 , de Francfort, que dans plusieurs villages d’Allemagne tous les propriétaires avaient réuni leurs portions de terrain , non pour l'exploitation , mais pour le partage, chargeant les anciens et les hommes les plus capables et les plus estimés de rendre à chacun, proportionnellement à sa mise et par une distribution plus appropriée aux besoins de la culture , des lots plus avantageux et meilleurs. Rossi parle également avec beaucoup d’éloges des associations fort remarquables connues sous le nom de fruitières.

* Dans une séance de la Sociélé d'économie politique.

dans le Jura français et dans la Suisse. C’est dans des fruitières de cette nature que se font les fromages de Gruyère et de Parmesan , et leur organisation mérite d’être rapidement décrite.

Pour faire économiquement et bien les fromages que je viens de nommer, il faut opérer avec beaucoup de lait à la fois, le lait de quarante oucinquante vaches. Or, dans une partie des endroits où ils se fabriquent , chaque habitant ne possède qu’un bien petit nombre de ces animaux; beaucoup n’ont qu’une ou deux vaches, quelques-uns quatre ou cinq au plus: le plus riche luimême n’est donc pas en état de faire par lui seul ces fromages , qui sont la fortune du pays. Pour obvier à cet inconvénient, les habitants d’une commune, au besoin ceux de deux ou trois, s’associent. Un berger, gérant de la société et manipulateur des produits, reçoit soir et matin le lait de chaque associé , l’éprouve, le pèse et le verse au réservoir commun. Chacun a son compte, et chacun reçoit, soit en argent, soit en fromage , un dividende proportionnel à la quantité de lait qu’il a fournie. Souvent même l’association n’est pas limitée à la fabrication du fromage. Dans les régions où les vaches vont , pendant l’été , chercher à de gran- . des distances les pâturages des hauteurs , la location des pâturages se fait en commun , et chacun y contribue en raison du nombre de vaches qu’il y envoie. Les pâtres, ou armait lis, sont rétribués de même en commun, et ce sont eux qui font directement la traite et

la préparation du lait. Pour régler les parts, les anciens de la commune vont deux fois dans la saison assister à la traite et noter la quantité et la qualité de lait de chaque vache. Rossi affirme qu’il a résidé pendant six ou sept ans en Suisse , pendant la belle saison , dans un chalet voisin d’un de ces pâturages, et qu’il n’a entendu parler, pendant ce temps, ni de querelle ni de procès entre les parties. D’autres voyageurs, qui ont parcouru plus récemment ce pays, m’ont confirmé la réalité de cette bonne intelligence des associés. Dans le cas où le caractère d’un habitant inspire quelque défiance, les autres s’entendent pour l’exclure à l’avance, soit des pâturages, soit du réservoir.

Rossi, après avoir raconté ces faits avec détail, insiste beaucoup sur leur importance, et exprime l’opinion qu'il serait possible de les réaliser ailleurs et pour d’autres produits. Ce régime est en effet curieux, et il est évident qu’il serait parfaitement applicable en d’autres lieux et à d’autres détails de l’exploitation agricole. Il n’y a aucune raison pour que ce qui se fait pour le fromage ne se puisse faire de même pour le beurre, dans une foule de villages où chaque famille , n’ayant qu’une ou deux vaches dont elle consomme en partie le lait, fait d’une manière très - onéreuse du beurre presque inévitablement fort mauvais. Le vin , le cidre, l’huile et bien d’autres denrées, se prêtent également à la fabrication en commun , avec grande économie de temps et d’ustensiles. Il est certain aussi qu’on pourrait souvent appliquer le même système au transport et à la

vente des produits. Quiconque a habité la campagne a été péniblement frappé du temps que perdent les petits cultivateurs pour aller vendre un objet de quelques francs et parfois de quelques sous; ils font pour cela des frais inutiles , usent leurs chaussures , perdent des heures et des journées dont ils trouveraient l’emploi de vingt manières. Dans tous ces cas, V association directe serait incontestablement avantageuse ; elle semble être indiquée , et l’on s'étonne qu’elle ne se soit pas plus souvent produite d’clle-méme. Je dois le dire, cependant, malgré ces avantages — grands surtout au point de vue moral, parce qu’elle est toujours faite pour maintenir des rapports d’honnêteté et de bons offices entre ses membres — je ne puis m’empêcher de penser que ce genre d’association directe représente plutôt un progrès relatif et transitoire qu’un résultat définitif, un perfectionnement que la perfection. Du moment où les produits cessent d’être consommés en grande partie sur place et par les associés mêmes, il y a avantage le plus souvent, je le crois , à ce qu’un marchand ou un fabricant proprement dit se charge d’opérer, pour son compte, le rassemblement, la préparation, le transport et la vente de ces produits. Son expérience, ses connaissances spéciales, son intérêt personnel lui feront accomplir ce travail mieux que personne ; et le producteur, déchargé d’une surveillance toujours délicate, gardera son indépendance et son entière liberté d’allures4; c’est une simplification des tâches, et toute sim-

* Ces avantages ont été parfaitement exposés, à propos des marchands de grains, par l'économiste allemand Schmalz.

plification des tâches, nous l'avons vu, est un progrès.

Ceci, Messieurs, nous ramène vers la préférence que nous avons manifestée précédemment pour ce que nous avons appelé l’association occulte; et je dois avouer, en effet, que j’attends surtout beaucoup de l’esprit d’initiative, stimulé par l’intérêt privé. Mais il ne faudrait pas voir dans cette importance, dans cette préférence même donnée à l’association occulte sur l’association visible, une exclusion prononcée contre cette dernière. Avant tout, je crois qu’il ne faut ni imposer ni interdire aucune forme. Ce qui me parait vrai , ce dont il me semble indispensable de bien se convaincre, tant en agriculture qu’en industrie, c’est, d’une part, qu’il y a beaucoup de fait, et, de l’autre, qu’il reste beaucoup à faire; c’est que l’association existe et que l'association est susceptible de beaucoup d'améliorations; c'est qu’elle est ancienne comme l’humanité et qu’elle est progressive comme elle. Quant à donner le programme de ces améliorations et de ce progrès , quant à fixer la mesure de l’avenir, c’est une tâche que je n’essayerai certainement pas. Tout, en cette matière, me parait être, comme l’a très-bien dit M. Rossi, que je citerai encore, « variable selon les mœurs et les usages du pays, le genre de culture et la nature des produits » ; j’ajouterai , Messieurs , selon l’état des capitaux , du crédit , du commerce et de mille circonstances que le plus habile ne saurait prévoir. C’est à ces circonstances â commander, aux hommes à se conformer à ce

quelles commandent; « et tout système général me parait chimérique. »

Mais, pour que les hommes puissent se plier aux circonstances et agir comme elles l’exigent, il faut, avant tout, nous l'avons dit cent fois et nous devons le redire, qu'ils soient libres de le faire; libres d'entrer dans toute association qui leur convient, sans entrave ni contrainte: c’est-à-dire qu’il faut que les formes d’association ne soient ni limitées ni obligatoires, et que chacun puisse, à ses risques et périls, essayer de la combinaison qui lui semble devoir donner les meilleurs résultats. Or je n’apprendrai rien à personne en disant qu’il n’existe nulle part encore de législation qui ne soit, sur bien des points, plus ou moins éloignée de cette neutralité si désirable, et que l’agriculture, en particulier, a trop souvent à compter avec les prévisions impératives des codes. Tantôt les dispositions légales favorisent, et tantôt elles contrarient telle ou telle forme d’association ; elles cherchent à propager telle forme de coopération vers laquelle les intérêts ne se portent pas , ou à en décourager telle autre vers laquelle, au contraire, ils semblent entraînés. Aussi, Messieurs, dans la plupart des législations actuelles, toutes les formes d’association sont-elles prévues, arrêtées, réglementées d’avance, non-seulement pour imposer aux hommes le respect des contrats, ce qui ne serait que juste, mais pour leur dicter la forme même et le but de ces contrats. Ces dispositions, je le répète, tantôt sont prises par la loi dans un esprit favorable

aux associations, tantôt dans un esprit contraire; mais, quelle que soit l'intention qui les a dictées, bonne ou mauvaise, elles n’en sont pas moins nuisibles, comme nous allons le voir par quelques exemples.

Nous parlions tout à l’heure du cheptel, et nous y reconnaissions une association véritable. Messieurs, les conditions de ce contrat sont prévues par le Code français, et elles sont prévues par la raison qu’elles étaient en pratique à l’époque où le Code a été rédigé: carie législateur, en aucun pays, n’a l’habitude d’inventer, et, quand il songe à régler un genre d’actes, c’est que l’expérience lui a révélé la possibilité de ces actes. Et non-seulement les conditions du cheptel sont prévues, mais elles sont impérativement réglées, et le législateur, après avoir énuméré toutes les clauses qu’il approuve, ajoute, à l’égard de certaines d’entre elles, qu’il estime plus spécialement convenables: « nonobstant toutes stipulations contraires. • C’est , Messieurs , je me hâte de le déclarer, dans l’intention excellente de protéger le preneur, supposé plus faible, contre les exigences du bailleur, supposé plus fort, que ces restrictions sont édictées. Mais voulez-vous savoir quel en est le résultat? Nous allons l’apprendre en lisant une couple de pages d’un auteur compétent, et qui a le talent de rendre parfaitement claires des questions ardues et délicates. Cet auteur est M. Victor Borie, qui, dans un chapitre de son Agriculture au coin du feu (p. 50), parle ainsi qu’il suit du bail à cheptel:

« Le bail à cheptel est un contrat par lequel une partie donne à l’autre des animaux susceptibles de croît ou de profit , à l’effet de les garder, nourrir et soigner, sons les conditions convenues entre elles. (Code civil, art. 1800-1802.)

• Mais la nature et l’étendue de ces conditions sont définies et limitées par la loi. « Les chepteliers , dit le Journal du Palais,

» eussent été livrés le plus souvent, par leur pauvreté et leur

• ignorance, à la merci des propriétaires de bestiaux, si le

• législateur, par des dispositions sagement restrictives, ne

• leur eût accordé une protection qu’ils ne pouvaient tirer » d'eux-mêmes. •

» C’est cette protection , ce sont ces dispositions sagement restrictives, qui ruinent le cultivateur. On a mal pensé des cultivateurs et des prêteurs de bestiaux , et on a voulu empêcher ceux-ci d’imposer des conditions trop onéreuses à ceux-là. On n’a pas considéré que le bétail est une marchandise, comme l’argent est une marchandise , et qu’en apportant des entraves, sous prétexte d’usure, dans la liberté des conventions , on empêchait simplement de s’accomplir, soit le prêt d’argent, soit le prêt de bétail.

» Dans le bail à cheptel simple , le produit brut (la tonte et le croit), sedivise par moitié entre le bailleur et le preneur. Les pertes se partagent de la même façon. Chacun a donc moitié des pertes, moitié des bénéfices. Or je ne puis, moi bailleur, passer ma vie à surveiller mon cheptelier. Par sa faute, les pertes peuvent devenir considérables ; je préférerais me contenter d’un bénéfice moindre et laisser les pertes, s’il y en a , pour le compte de celui qui est chargé par la loi de garder, nourrir et soigner \c bétail. Je voudrais faire suivre le bail à cheptel d’une sorte de contrat d’assurance, dan3 lequel le cheptelier serait l’assureur et le bailleur l’assuré. Le Code civil, afin de protéger le cheptelier, interdit cette clause. Que fait le bailleur? Il ne prête pas. Et il n'a pas tort.

» Car il est dit, dans les articles 1810 et 1811 du Code

civil, que si, par cas fortuit (incendie, épizootie, inondation, etc.), une partie des animaux formant le cheptel vient à périr, la perte se partage par moitié entre le bailleur et le preneur; .mais que, si l’accident est tel que le cheptel ait péri totalement, la perte est supportée en entier par le bailleur. Or qu’est-il arrivé? En 1816, par exemple, des chepleliers qui avaient perdu une partie de leurs bestiaux par l’inondation ont tout bonnement poussé les autres dans l’eau, afin de bénéficier de la clause de l'article 1811. S’ils n'eussent perdu qu’une partie du cheptel, ils supportaient la moitié de la perle; en le faisant disparaître en entier, c'est le propriétaire qui payait le tout.

» Avouez que les conséquences d'une telle législation sont peu encourageantes pour les capitalistes qui songeraient à fournir au cultivateur le bétail , sans lequel il n’y a pas d’agriculture possible. »

M. Ilorie poursuit ensuite, avec la connaissance détaillée qu’il a de la pratique agricole, l’examen des autres clauses du cheptel , et il montre , à propos de chacune, les funestes conséquences de la réglementation. Il établit, par exemple, que, par suite delà loi, la majeure partie des animaux sont exclus du cheptel.

« S’il s’agit d’un cheval ou d'un bœuf de labour, dit-il, les seuls produits de ces animaux (travail et fumier) reviennent en entier au cheplelier; il n’y a ni croit ni tonte à en attendre. Les capitalistes ne fournissent jamais aucun animal de trait à titre de cheptel...

» Le rendement d’une vache laitière se divise ainsi :

1* Un veau vendu à sa naissance 20 fr.

2" 1,500 litres de lait à 15 centimes 225

5“ 10,000 kilog. de fumier 70

Total 515 fr.

» Le veau fait partie du croit.

» Le bailleur aura sa moitié du produit du veau, soit 10 fr. Le preneur aura le reste, soit 305 fr.

» Prêtez donc des vaches laitières à titre de cheptel !

Pour les porcs, c’est l’inverse, et ici c’est le cheptelier qu’on ne trouve pas ; si bien qu’il n’y a guère que les moutons pour lesquels la loi sur le cheptel soit à peu près praticable.

« Pourquoi, ajoute M. Boric , ne permettrait-on pas de substituer à la part proportionnelle que perçoit le bailleur sur les bénéfices un intérêt fixe , librement débattu et librement consenti? Pourquoi ne permettrait-on pas au cheptelier de prendre h sa charge, si cela lui convient, la totalité des risques, moyennant une prime payée par le bailleur en réduction de l’intérêt auquel il a droit? Enfin pourquoi faire une exception légale et grammaticale en faveur du cheptelier * et l’assimiler à un failli? Un vol n’est pas une faillite. »

Voilà, Messieurs, démontrés par les faits, par les détails mêmes do l’exploitation agricole , les inévitables inconvénients de ces prévisions impératives qui, réglant tous les cas par avance , ne peuvent se prêter convenablement qu’à un petit nombre, et n’ont d’autre effet que d’arrêter des conventions désirées des deux parties, et de détourner d’opérations lucratives et profitables à l’agriculture une portion notable des capitaux qui pourraient s’y porter.

Les dispositions limitatives du taux de l’intérêt , édictées en faveur des emprunteurs, ont précisément

1 Qui détourne le cheptel h son profil.

le même effet : ce n'est pas aujourd'hui que doit trouver place dans nos études la discussion de cette question ; mais il est certain , je puis le dire d’avance , que pour l’agriculture notamment cette limitation de l’intérêtest désastreuse; car elle éloigne d'elle les capitaux qui lui prêteraient leur concours, ou ne les laisse arriver jusqu’à elle que par des voies détournées et onéreuses. On se plaint de l’usure qui dévore les campagnes. C’est la loi de 1807 qui livre les paysans aux usuriers, en repoussant les prêteurs honnêtes *.

Il en est de même de notre régime hypothécaire et des difficultés de l’expropriation. Les formalités sont si bien prévues, les prêts sont si compliqués, l’expropriation est si difficile, si lente et si coûteuse, que les hypothèques ne sont plus pour le prêteur, malgré leur solidité apparente, qu’un gage incertain et presque illusoire. Ce sont des actes sans nombre; ce sont, à chaque pas, à chaque acte, des dépenses considérables; si bien que l'emprunt devient de plus en plus rare , et que l’offre d’une hypothèque, qui semble au premier abord l’offre la plus engageante , ne procure que rarement, péniblement , et à un taux élevé d'ailleurs , aux agriculteurs, l’argent nécessaire à leur exploitation. Rossi a beaucoup insisté sur ces inconvénients, et M. Michel Chevalier, s’inspirant de Rossi, s’exprime à cet égard ainsi qu’il suit :

« Notre régime hypothécaire et nos lois sur la vente des

* Vuy. ci-aprOs les leçons sur le capital et V intérêt.

immeubles contrarient deux besoins de notre état social : la rapidité des opérations et la sûreté des affaires. Il n’y a pas de sûreté si la publicité et la spécialité de toutes les charges qui peuvejit grever un fonds ne sont pas exigées sans exception aucune; il n’y a pas de promptitude possible dans les affaires si, en prétextant l’intérêt des débiteurs, on parvient, par les inextricables ambages de la procédure, à faire de l'étude de chaque officier ministériel un infranchissable défdé.

» La fiscalité , qui chez nous est acharnée après la propreté foncière , aggrave encore cet état de choses. Toute opération relative aux hypothèques est taxée. On paye pour la faire inscrire, on paye pour la renouveler, on paye pour transmettre à un particulier une créance hypothécaire. Tous ces frais retombent sur la propriété foncière, l’obèrent, et condamnent l’agriculture française à une déplorable infériorité, etc. » - ( Organisation du travail, p. 378.)

Et si l’on ajoute , Messieurs , à ces difficultés de l'expropriation , à ce défaut de sûreté des hypothèques, à ces embarras et aces frais de toute nature, l’exagération déraisonnable de l’impôt qui frappe les transmissions d’immeubles (comme si c’était un crime d’acheter ou de vendre) , on comprendra combien il est difficile que les capitaux s’associent pour de grandes entreprises agricoles, combien peu l’on a de chances de voir s’accomplir des mutationset des transformations fécondes, et combien sont entravées ces opérations que nous expliquions tout à l’heure — les achats par spéculation, les ventes après amélioration du sol — dont le résultat, en somme, est de prendre la terre des mains incapables ou embarrassées , d’y opérer les divisions ou modifications nécessaires, et de la placer, ces améliorations

effectuées, entre des mains qui n’auraient pas pu les faire, mais qui sauront en profiter.

Ce sont, Messieurs, ce sont ces imperfections et ces erreurs de nos lois, d’ailleurs si remarquables à tant d’égards, qui faisaient dire à Rossi , dans le mémoire que j'ai déjà cité plusieurs fois, ces paroles graves et dont on n’a pas encore assez tenu compte : « Le législateur a été au-dessous de sa tâche lorsqu'il s’est trouvé aux prises avec les principes des sciences économiques. » Il ne faut pas s’en étonner, Messieurs, et il ne serait pas juste de condamner trop sévèrement cette infériorité. La législation actuelle a été faite à une époque où les bases injustes de la vieille société française venaient de s’écrouler, et elle se ressent inévitablement de la crainte, de l’irritation parfois peu réfléchie, qu’inspiraient encore les abus à peine déracinés. If était d’ailleurs difficile, à cette époque, de prévoir les exigences nouvelles d’un mouvement économique à peine soupçonné, et l’on ne pouvait apprécier « priori l’effet fâcheux des restrictions qu’on édictait. Excusons donc ce qui nous parait nuisible et condamnable. Mais, en l’excusant, ajoutons qu’il est temps d’y remédier par d’intelligents changements. Ajoutons surtout que le législateur ne risquerait pas de s’égarer ainsi et de faire le mal en voulant le bien, s’il ne cherchait à régler que ce qui est de sa compétence propre et si, au lieu de mettre des lisières à l’activité humaine et de prendre paternellement par la main l’initiative individuelle, il bornait son ambition à garantir le libre exercice de cette acti-

vite et à écarter de savoie , au nom de la justice et de l’intérêt , tout ce qui peut l’enrayer, la détourner ou lui nuire.

Nous aurions encore, Messieurs, bien des choses à dire sur ce chapitre. Après les obligations fâcheuses auxquelles la loi soumet les parties, après les conditions onéreuses qu'elle leur impose, nous aurions encore, pour montrer tous les obstacles que rencontre le développement de l’association, à parler des entraves, des difficultés, qui naissent pour elle de l’excès de centralisation. Il y a bien des années déjà qu’un homme d’esprit, M. de Malleville, je crois, s’était amusé à compter le nombre d’actes et d’autorisations administratives nécessaires pour l’établissement d’un batelet de plaisance sur une rivière. Ce nombre était de trente ou quarante. En faisant les choses régulièrement, « cela durait, dit M. Michel Chevalier, autant que le siège de Troie. » Ce n’est là qu’un exemple, et nous savons tous combien, pour toutes choses, les formalités sont dans les habitudes de l’administration française. Depuis quelques années, reconnaissons-le , des efforts ont ôté faits pour les diminuer : on commence à sentir et à proclamer les inconvénients de la centralisation et de la réglementation ; on cherche à augmenter les facilités, à rapprocher la décision de la demande, et l’instruction de l’affaire à instruire. C’est une voie dans laquelle les grandes réformes de ces derniers temps permettent d’espérer de nouveaux

progrès; mais c'est une voie dans laquelle il y a à avancer encore; et tout n’est pas dit avec « ce système réglementaire » qui, sous prétexte de tutelle et de protection , « nous oblige à rendre compte de tous nos projets, à solliciter une permission pour chacun de nos actes. Il use notre patience, paralyse nos facultés et fait sur l'activité de l’homme industrieux l’effet de la rouille sur le tranchant des outils. » Il nuit singulièrement à l’association, et M. Chevalier, à qui j’emprunte ces paroles, l’a bien fait voir en énumérant les difficultés sans nombre que rencontre la formation des syndicats de dessèchement, d’endiguement, d’irrigation', etc.

Jusqu’ici toutefois, Messieurs, c’est à bonne intention , à ce qu’il semble , que les restrictions que nous venons d'énumérer ont été édictées, et l’on ne serait pas en droit d’en conclure que la loi française est contraire à l’association. Elle l’est cependant, il faut bien le dire, et c’est aussi dans des intentions hostiles qu’elle a mis parfois des entraves à son développement. Cette hostilité, du reste, je me hâte de le dire, n’est pas nouvelle; et ce n’est pas d’aujourd’hui, ce n’est pas d’hier, ce n’est pas d’avant-hier, c’est de l’origine même du régime nouveau introduit par la révolution de 1789 — de ce régime qui à beaucoup d’égards a

< Voy. Lettres sur l'organisation du travail-

fondé la liberté, mais qui à beaucoup d'égards aussi l’a laissée à fonder — c’est de la Constituante elle-même, en un mot, que datent les précautions contre l’association et jusqu’à un certain point sa proscription. C’est qu’à cette époque, Messieurs, le régime récemment renversé du privilège inspirait tant de haine et de terreur, qu’aucune précaution contre lui ne semblait superflue, aucune mesure excessive; c’est qu’on avait peur de tout ce qui pouvait ressembler, de près ou de loin , aux corporations et aux maîtrises. Et, de même qu’en matière d'hérédité la crainte du droit d’aînesse et des majorats a empêché, nous l’avons vu, d'établir la complète liberté des transmissions, de même la crainte des corporations a empêché de donner à l’association la liberté qui seule pouvait en assurer l’utile développement.

Le décret du 17 juin 1791 montre bien cette préoccupation , car il la proclame formellement. Il débute ainsi :

« Article 1". — L’anéantissement de toutes les espèces de » corporations du même état ou profession étant une des bases » fondamentales de la constitution française, il est défendu de » les rétablir de fait , sous quelque prétexte et quelque forme » que ce soit. »

* C’est bien absolu. Mais voici qui est plus fort : « Article 2. » — Les citoyens d’un même état ou profession, les entrepreneurs, ceux qui ont boutique ouverte, les ouvriers eu com- » pagnons d’un art quelconque, ne pourront, lorsqu’ils se » trouveront ensemble, se nommer ni président , ni secrétaire, » ni syndic; ni tenir des registres, prendre des arrêtés ou

• délibérations, former des règlements sur leurs prétendus » intérêts communs. »

» La Constituante, ce jour-là , fut donc entraînée si loin de la liberté par son zèle à paralyser l’esprit contre-révolutionnaire, qu’elle se prit à nier que les hommes qui exercent une même profession puissent avoir des intérêts communs. Ainsi fut érigé en système l’isolement de l’individu dans le travail. C’est la plus grande faute de celte illustre assemblée, et ce n'est pas seulement dans l'industrie qu’elle l’a commise. » (Michel Chevalier, Organisation du travail, p. 266.)

M. Michel Chevalier, après ces réflexions, développe les autres conséquences de cette terreur exagérée que l’association inspirait aux premiers fondateurs de notre législation actuelle, et il montre que la Constituante tentait , par ses interdictions , « de faire une société où chaque individu restât isolé dans sa faiblesse en face de l’État tout-puissant. »

Et « voilà comment, dit-il, nous en sommes arrivés à un état de société où l’on n’aperçoit plus que des grains de sable sans ciment et des atomes sans lien. — Le moment est venu, ajoute-t-il ailleurs et sous forme de conclusion*, le moment est venu de compléter l’œuvre de l’illustre Assemblée nationale de 1789 , en donnant au principe d’association le développement quelle accorda à la liberté de l’individu considéré isolément. »

M. Michel Chevalier aurait pu ajouter, Messieurs , que la liberté de l’individu implique la liberté de s’unir, la faculté de se lier en vue d’un but commun à atteindre,

1 Organisation du travail , p. *58.

et que, comme le dit M. Conrcelle-Seneuil dans le travail que j'indiquais l’autre jour, * c’est dans les pays où l’on est le plus jaloux de cette liberté individuelle que l’on est le plus porté à l'association et qu’on use le mieux des ressources nombreuses quelle présente.» C’est, au reste, ce que dit M. J. Simon, en termes très-nets et fort justesselon moi. «L’association volontaire, dit-il, pourvu qu’elle se fasse au grand jour et n’essaye pas do se soustraire à l’action des lois répressives, est une des conditions de la liberté et un des fondements de l’ordre. » Et il ajoute, avec beaucoup de sens et de portée :

« Il n'y que les progrès de l’association qui puissent permettre à l’État de retirer sa main ; car, avant de cesser d’agir, il faut qu'il soit remplacé. S’il n’y avait pas de compagnies capables de creuser nos canaux, d’ouvrir et d’exploiter nos voie ferrées, il est clair que nous serions obligés de demander à l'État de s’en charger lui-même. Cet exemple est frappant; la même nécessité s’étend à tout, aux routes, aux hôpitaux, aux écoles, aux bibliothèques, aux institutions de crédit. C’est une association qui a fondé le Jardin zoologique d’Anvers : chez nous , si l’État rayait de son budget le Muséum d’histoire naturelle, il n’y aurait plus en France une seule collection. » (J. Simon, la Liberté, t. I, p. 271 et 274.)

J'entends dire cependant que le beau Jardin zoologique de Marseille a été fondé par une société d’actionnaires. C’est un bon exemple sans doute , et qui devrait être imité; mais il faut bien convenir que jusqu’à présent il ne l’est pas beaucoup.

Rossi, avant ces divers auteurs, avait dit également : « L’esprit d’association est naturel à l’homme, à

l’homme de tous les temps et de tous les pays. Les institutions les plus contraires à son libre développement n’ont jamais pu l’étouffer. » Et ailleurs : « Dans les pays libres, les associations particulières, dans le domaine de la science, du commerce, de l'industrie, viennent se coordonner, dans une puissante harmonie , avec l’association par excellence, la société civile. * Et il ajoutait :

« On l’a dit mille fois : dans les sociétés modernes , l’individu est trop isolé , trop concentré en lui-même.

* Cette même fierté qui l’isole l’affaiblit, et cette même indépendance personnelle qui l'élève devient une cause de retardement et de faiblesse pour tous. Le correctif, c’est l’association volontaire. Le progrès social ne peut consister à dissoudre toute association, mais à substituer aux associations forcées, oppressives, des temps passés, des associations volontaires et équitables. L’isolement à son plus haut degré , c’est l’état sauvage; l’association forcée, oppressive , à son plus haut degré, c’est la barbarie. En deçà de ces termes extrêmes, l’histoire nous fait apercevoir des variétés, des nuances trèsdiverses. La perfection se trouve dans des associations volontaires , qui multiplient les forces par l’union , sans ôter à la puissance individuelle ni son énergie, ni sa moralité et sa responsabilité. Tout peuple chez lequel peut se réaliser cette haute combinaison de la puissance individuelle avec le principe d’association est entré définitivement dans la carrière de la civilisation progressive. » (Rossi, Cours d’économie politique , t. II, p. 110, 114, 134.)

Vous le voyez , Messieurs, partout, chez tous ces auteurs, chez tous ces hommes distingués, l’association est

présentée sous un jour favorable; mais toujours l’association qui obtient leur assentiment est l’association volon. taire , l’association limitée, et non pas cette association universelle et forcée qui devait étrangler la liberté dans ses liens inflexibles.

« Notre raison, comme nos mœurs, dit textuellement Rossi , répugne à toute institution qui ne laisse pas un champ assez large à la liberté individuelle et à la responsabilité personnelle.» — «S’associer par ordre, dit encore M. J. Simon, c’est s’enrôler, cela, ce n’est pas s’associer. Associons-nous, non pour cesser d'être libres, mais pour rendre la liberté inaltérable et féconde. L'association forcée et réglementée est un abandon de la liberté individuelle ; l’association volontaire est une extension de la liberté individuelle. » Et, un peu plus loin : « Dans le système de l’association volontaire, nous avons à la fois les bénéfices de l’association et ceux de la liberté. Nous acquérons la grandeur intellectuelle et physique , sans rien perdre de la grandeur morale. Notre association est une association de frères, et celle des communistes n’est qu’un accouplement de forçats. »

C’est donc, Messieurs, de l’aveu de tous, de la liberté, de la liberté seule , sous la sauvegarde du respect de l’ordre et du droit, que relève l’association. C’est liberté, non faveur, non encouragement, non contrainte surtout ; mais c’est liberté réelle, liberté complète, que les partisans de l’association ont à demander pour elle.

Des obstacles légaux entravent le développement naturel de l’association. Le devoir du législateur, le

devoir des hommes soucieux du bonheur de l’humanité, est de faire en sorte que ces entraves disparaissent de plus en plus. Et cela suffira tout à la fois pour que l’association véritable prenne son essor et pour que l’artificielle ou la fausse rentre dans le néant. C’est aussi le seul moyen d’obtenir ce résultat. Si l’association artificielle a tenu tant de place dans les esprits, c’est parce que l’association naturelle ne tenait pas dans les faits sa place légitime. Quand les hommes s’obstinent à rejeter les remèdes et à leur préférer des poisons, c’est qu’ils n’ont pas pu faire l’essai et la comparaison des uns et des autres: quand ils s’attachent follement à des chimères, c’est que la réalité ne leur donne pas tout ce quelle doit leur donner.

« Les esprits spéculatifs et ardents, dit encore Rossi, sont portés à exagérer les vérités qui n’obtiennent pas, dans les faits, la part qui leur appartient. Les principes les plus salutaires sont promptement dénaturés lorsque, repoussés du monde réel, soustraits au contrôle de l’expérience, ils ne peuvent se développer qu’à l’état de pure théorie. La pratique peut seule rappeler les esprits de la région des spéculations téméraires et rêveuses; elle peut seule les éclairer et les calmer en leur montrant, par l’invincible résistance des faits, les limites du possible, le vide de leurs généreuses illusions.» (Rossi, Cours d'économie politique, l. II, p. 133.)

C’est, Messieurs, par ces paroles, que nous terminerons notre leçon d’aujourd’hui ; ce sera notre conclusion. Permettez-moi seulement, avant de nous séparer, de vous lire une autre page du même auteur, que je rencontre dans la même leçon ; la voici :

« Nous ne craignons pas de le répéter : il importe à la prospérité des classes peu fortunées , et à l'avenir du pays , de joindre à l’instruction du peuple quelques notions élémentaires d’économie nationale. Il importe d’expliquer nettement aux enfants des classes laborieuses la nature et la variation des salaires, l’origine et l’action des petits capitaux, le danger de les perdre, le moyen de les employer utilement, les ressources qu’offre l'association, soit pour accroître la puissance productive du travail, soit pour diminuer les dépenses individuelles et donner plus de développement au principe si fécond des secours mutuels. Dans les temps calmes , ordinaires , on néglige complètement cette partie si essentielle de l’instruction populaire, et ce n’est que lorsqu’un désastre, une disette, une tourmente politique, une crise commerciale, ont déjà paralysé le travail et jeté la confusion dans le marché, que des hommes qui ont plus de vanité que de jugement adressent leurs prédications économiques à une population ignorante et irritée par la misère; ils se flattent de faire comprendre, dans quelques instants, à la multitude , des enseignements tardifs, dont rien n’a préparé l'application , et qui ne paraissent alors dictés que par la crainte et l'égoïsme des classes supérieures. » (Rossi, Cours d'écon. polit., t. Il, p. 126.)

Messieurs, c’est sous le patronage de ces paroles, c’est poursuivre le conseil qu’elles contiennent, conseil qui du reste est si conforme aux sentiments qui vous ont inspiré le désir d’élever au milieu de vous cette chaire, c’est pour suivre ce conseil et obéir à ces recommandations d'un judicieux esprit, que j’essayerai dans nos prochaines réunions — et avant d’aborder le sujet du capital, qui dans le plan que je me suis tracé doit suivre celui de l’association — de contrôler les

conclusions de cette leçon et des précédentes en parlant des assurances, des sociétés de secours mutuels, et enfin d'une question délicate et grave, mais que, à raison de sa délicatesse et de sa gravité mêmes, il importe de traiter dans « les temps calmes et ordinaires » , la question des réglementations de salaire et des coalitions.

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