PAR M. FRÉDÉRIC PASSY
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Par MM.Émilo BERTIN ot Paul GLAIZE — 1860-1861 —
DISCOURS I >’ I NAUGUR A T ION
Messieurs ,
La première parole qui doit sortir de ma bouche, au moment où pour la première fois je mets le pied dans cette chaire née d’hier, c’est un remerciement pour tous ceux, présents ou absents, connus ou inconnus, qui , à quelque titre et en quelque degré que ce soit, m’ont préparé l’honneur d’y monter.
Ce remerciement, Messieurs, c’est du fond du coeur, c’est avec une émotion que je chercherais en vain à
dissimuler, et que ma voix, à défaut de mes paroles, ne trahirait que trop, que je le leur adresse ici à tous. Mais c’est du fond du cœur surtout (et qui pourrait s’en étonner?) que je vous l’adresse tout particulièrement à vous, habitants de Montpellier, si nombreux dans cette enceinte, si empressés à m'y venir, à l’exemple de vos guides les plus sûrs et de vos illustrations les plus chères, souhaiter solennellement la bienvenue, et qui couronnez si dignement, si unanimement aujourd’hui, par cet empressement et par cette bienveillance, plus de trois années de vœux, d’efforts et de persévérance.
Le dirai-je cependant, Messieurs? ou plutôt comment ne le dirais-je pas? et, en le disant, ferai-je autre chose que m’associer publiquement à vos sentiments et à vos pensées, comme depuis longtemps j’y suis en secret et obscurément associé? ce remerciement, Messieurs, si vif et si sincère , ce n’est pas pour moi seulement , ce n’est pas même principalement pour moi , et comme expression d’une gratitude personnelle ; c’est aussi , c’est d’abord, c’est surtout pour la société et pour la science , et comme témoignage d’une gratitude plus haute et plus désintéressée, que je sens le besoin d’en décharger mon cœur dès le début. C’est parce qu’une voix , quelle qu’elle soit , est , grâce à vous, désormais assurée à la défense permanente d’une grande cause , la cause du bien public — non parce que cette voix est en ce moment la faible voix qui vous parle — que je me réjouis et que j’espère avec vous. Et, quelque profonde
que soit en moi à votre égard (vous n’en doutez pas) la reconnaissance de l’homme — trop naturellement mêlée, hélas ! de défiance et de trouble , — plus profonde de beaucoup , Messieurs , plus tranquille aussi , plus ferme et plus sereine est la reconnaissance , je ne dirai pas du savant (ce titre ne m'appartient pas), mais du citoyen ami de la science , soucieux au même degré de ces deux biens à son avis inséparables , le progrès de la vérité et le progrès de la société, et heureux de voir consacrer enfin , par un exemple décisif , leur accord depuis longtemps proclamé , mais- si souvent proclamé en vain.
Vous l’avez compris , en effet , Messieurs — et ce sera là, je le redis après une voix plus puissante et plus connue de vous', votre durable et légitime honneur — la science , la science des intérêts des peuples et des relations sociales entre autres, n’est pas faite pour demeurer enfermée dans le sanctuaire comme un mystère jaloux ; elle est faite pour descendre , comme une lumière allumée d’abord sous le boisseau , mais placée ensuite sur le chandelier, au milieu de la foule , qui sans elle s’agite en aveugle et se tourmente au hasard. Vous l’avez compris, Messieurs, ce sont les savants qui ouvrent le sillon , mais c’est pour tous qu’y germe et mûrit la récolte. Ce n’est pas pour être trouvée, comme la solution d’un problème, à la satisfaction passagère de la curiosité érudite : c’est pour être honorée, pro-
' Celle de M. Michel Chevalier.
clamée et, selon la parole même d'un grand docteur et d’un grand apôtre, pratiquée et accomplie', que la vérité a été proposée par Dieu aux investigations et aux efforts des hommes. Avancer le règne de la vérité, c’est avancer ce règne de la justice sur la terre que l’éternelle Justice nous a prescrit à tous de hâter de nos vœux de chaque jour. Concourir à la recherche , à la défense , à la propagation et au triomphe de la vérité, ce n’est pas seulement faire acte d’esprits délicats et cultivés, c’est faire acte de cœurs généreux et dévoués. Instruire ses semblables, en un mot, c’est les servir, et les servir à la fois dans leur intelligence, dans leur corps et dans leur âme.
Oui , Messieurs, dans leur corps et dans leur âme : car quelle est donc la source la plus abondante des maux sans nombre de l’humanité, sinon l'ignorance et l’aveuglement ? Pourquoi tant de misères et pourquoi tant d’écarts, sinon parce qu’on connaît mal son devoir, et parce qu’on ne sait pas bien discerner son intérêt ? Et est-ce sans motif, après tout , que tous les peuples, par un instinct unanime, attachant comme malgré eux à l’obscurité un caractère de terreur et de réprobation, ont appelé à l’envi du nom d 'esprits de ténèbres les puissances malfaisantes sur lesquelles la faiblesse humaine aime à se décharger de ses erreurs ? Non , Messieurs, la superstition même a d’ordinaire.un fondement réel, et les ténèbres visibles ne sont ici que
1 Operamini veritatem
l'emblème des ténèbres invisibles. L’ombre extérieure, cela est vrai , semble porter avec elle une influence fatale ; la nuit matérielle est le temps des chutes, des tentations et des forfaits. Mais l’ombre intérieure de la nuit spirituelle est plus redoutable encore, et c’est contre celle-làsurtoutqu’il importe, par intérêt comme par devoir, de nous tenir en garde. Elle dérobe à nos regards , avec le but où nous devons marcher, la voie même qui nous porte. Elle fait surgir autour de nous, pour nous épouvanter ou pour nous séduire, les fantômes enchanteurs et les spectres menaçants. Elle nous livre , comme des enfants sans défense , aux emportements du désespoir et aux entraînements de l’illusion ; et elle nous fait passer tour à tour, et souvent sans transition, des ravissements extatiques de l'utopie aux réalités terribles de la révolte et de la fureur, et des doux transports d'une fraternité faite pour les anges aux excès d’une haine que ne connaissent pas les bêtes féroces. Quelle époque , Messieurs , l’a mieux prouvé que l’époque où nous vivons, et quelle nation , plus que la nôtre , en a fait la cruelle expérience ?
Je ne veux pas insister, Messieurs; je ne veux pas, en un jour qui doit être un jour de fête et en des temps qui sont des temps de calme, revenir sur les tristes souvenirs de nos jours de deuil et réveiller les émotions tumultueuses de nos temps d’orage. Mon rôle est de fermer les plaies, non de les rouvrir; et c’est un ministère de paix, non de colère, que je viens remplir parmi vous. Je dirai seulement, — car c’est une ré-
flexion qui entre dans cet esprit de conciliation et de douceur, et, si elle contient un blâme, elle contient aussi une excuse; — je dirai. Messieurs, que, quand le désordre éclate dans les faits, c’est qu’il régnait dans les idées, et que, si le crime allume souvent l’incendie, c’est l’erreur, presque toujours, qui en fournit la matière. Tout, grâce à Dieu, n’est pas perversité dans les fautes des hommes, et tout ne l’a pas été dans les nôtres. Tout, dès lors, ne doit pas être châtiment dans la correction ; et, pour faire disparaître le mal ou pour en prévenir le retour, ce n’est pas la force, qui comprime mais n’amende pas, c’est la persuasion, qui éclaire et qui gagne , qui est le remède suprême et l’infaillible recours. Il est bon , sans doute , ou du moins il est nécessaire, d’arrêter le bras qui se lève pour frapper; mais il est meilleur, et il est plus efficace aussi , de désarmer le cœur dont le bras n’est que l’instrument ; et c’est dans les égarements de l’esprit, quand on ne veut pas faire une œuvre éphémère et reprendre chaque jour au même point la tâche de la veille, qu’il faut aller atteindre les racines premières des passions du cœur.
J’ajouterai, Messieurs — et c’est, à mon avis, parmi d’autres symptômes souvent alarmants , un des symptômes les plus rassurants de notre époque — que cette supériorité de la persuasion sur la force , c’est la force elle-même qui désormais la proclame. Il y a un siècle, Messieurs, un siècle à peine, au milieu d’une cour qui ne péchait pas assurément par excès d’énergie , un
homme du meilleur ton, un grand seigneur élégant et poli, proclamait crûment, sans étonner personne, et comme un axiome incontestable , cette maxime brutale : « C’est la hallebarde qui mène le monde. * Et quand le fondateur en France de la science économique, le docteur Quesnay, non moins distingué par la vivacité piquante de son esprit que par l'inépuisable bonté de son cœur, apprenait finement à son interlocuteur ébahi que cette hallebarde, qui mène tout le reste, * c'est l’opinion qui la mène » elle-même, peu s’en fallait, malgré son titre de premier médecin du roi, malgré la faveur bien connue du souverain, qui prenait plaisir à imprimer de sa main les écrits de celui , qu’il appelait familièrement le penseur ; qu'on ne le reniât comme un traître ou qu’on ne le bafouât comme un sot malappris. Aujourd’hui c’est la hallebarde qui , de toutes parts, sans déguisement et sans équivoque, se, réclame de l’opinion ; et, si nous voulions relever toutes les déclarations mémorables que nous fournit à ce sujet l’histoire générale, cette soirée n’y suffirait pas. Mais nous n’avons pas besoin, pour en trouver de concluantes, de franchir nos frontières , et l’histoire économique de ces dernières années, pour nous borner à notre domaine, parle assez par elle seule. Au moment même où une entreprise gigantesque, et jusqq’alors réputée impossible’, faisait éclater à mille lieues de la patrie la puissance des armes françaises ,
' L'expédition de Crimée.
à ce moment même , Messieurs, au cœur do la patrie , au milieu des emblèmes et des fruits de la paix, parmi les fêtes de la fraternité du travail, et en présence des représentants inolTensifs de l’industrie européenne , partait du haut du trône le plus pressant appel à l’intervention décisive de ce verdict suprême, qui rend de nos jours, en toutes choses, les derniers arrêts *. Deux ans auparavant, et lorsque la cherté des subsistances était venue jeter l’alarme parmi nous, lorsqu’aux douleurs matérielles qu’elle entraine on avait pu craindre que les populations n’ajoutassent par leur faute des tortures morales, et que la misère ne suscitât la violence qui l’envenime, c’était à la science que le gouvernement avait demandé des directions et des forces ; c’était aux écrits du plus illustre économiste français, de l’immortel Turgot, qu’il avait emprunté officiellement ses règles de conduite et ses moyens de justification et de défense ; et c’était à « \' ignorance de l’économie politique » qu’il avait, dans un document partout publié*, reporté hautement la majeure partie de ses difficultés. Et quand , un peu plus tard , dans une lutte contre un mal plus persistant et non moins funeste, il a rencontré des résistances qui semblaient insurmon-
* * A l'époque de civilisation où nous sommes , les succès des armées, quelque brillants qu'ils soient, ne sont que passagers; c'est, en définitive , l'opinion publique qui bemporte toujours la dernière victoire. » (Discours de l'Empereur à la clôture de l'Exposition universelle, le 15 novembre 1855.)
* Foy. l'article du Moniteur du 17 novembre 1858, confirmant ceux des 6 et lî septembre.
tables ; quand, au moment de décharger la nation d’une gêne et d’un appauvrissement artificiels, il a dû s’arrêter devant le préjugé fatal qui consacrait aux yeux de la nation cet appauvrissement et cette gêne, et ajourner à des temps meilleurs la délivrance de ce captif obstiné qu’on nomme le consommateur, c’est à la même cause qu’il s’en est pris , au même remède qu’il s’est confié ; et nous avons entendu, Messieurs, avec quelle solennité, vous ne l’avez pas oublié, une voix à laquelle on ne reproche pas de parler au hasard , appeler à son aide la voix « des bons citoyens », et réclamer d’eux avec instance, comme un devoir formel, l’active et incessante propagation des principes de la saine économie politique*.
Les premiers, Messieurs, les seuls pendant longtemps, vous avez compris que cet appel demandait une réponse, et les premiers vous y avez répondu. C’est lui, en effet, Messieurs, c’est cet appel fait d’en haut à la lumière , cet hommage spontané de la force, gardienne de l’ordre extérieur, à la persuasion, mère de l’ordre intérieur; ce recours éclatant et réitéré de la puissance matérielle à la puissance morale de la vérité et au prestige sacré du droit, qui vous a inspiré
< line cause de malaise non moins grave (que les catastrophes elles fléaux matériels) réside dans les esprits. Lorsqu'une crise survient, il n’est sorte de faux bruits ou de fausses doctrines que l'ignorance ou la malveillance ne propagent Aussi le devoir