DES BONS CITOYENS EST DE RÉPANDRE PARTOUT LES SAGES DOCTRINES
de l'économie politique • ( Discours de l'Empereur h l'ouver-
ture de la session législative de 1857.)
la démarche à laquelle je dois de paraître en ce moment devant vous... Ou plutôt , Messieurs , c’est la même pensée, depuis longtemps présente à vos esprits, qui, après y avoir été sagement méditée et mûrie, s’est enfin fait jour par une résolution généreuse et féconde* Il ne m’appartient, Messieurs, de louer personne; il m’appartient, surtout, moins qu’à tout autre, de louer les auteurs d'une mesure dans laquelle je suis si peu désintéressé ; mais l’esprit éclairé et libéral qui a de tout temps animé Montpellier est connu, et des voix plus puissantes que la mienne lui ont déjà, à plus d’une reprise, rendu justice. Il convenait, il faut bien le dire, à celte ville, à la fois riche et savante, de donner, comme elle le fait, un exemple qui assurément ne sera pas perdu, qui déjà (tout l’annonce) a suscité ailleurs une honorable et profitable émulation. Tant de bons désirs individuels ne devaient-ils pas aboutir à une démonstration générale? Tant de généreuses étincelles pouvaient-elles ne pas s’unir en un chaleureux foyer? Et ne fallait-il pas qu’une profession de foi collective et irrésistible vint résumer et consacrer enfin , par un résultat durable , toutes ces professions de foi partielles, et en apparence inefficaces, qui, depuis bien des années, par les organes de la presse locale, par la voix des conseils électifs , parla bouche éloquente d’un savant justement renommé ou par celle d’administrateurs véritablement éclairés, signalaient spécialement le département de l’Hérault à l'attention et à l’espérance de tous les amis de la.
science économique? Il le fallait, Messieurs; car la bonne volonté vraie porte tôt ou tard ses fruits, et la vérité ne trahit pas ceux qui ont foi en elle. Honneur à vous. Messieurs, de l’avoir compris, et honneur à vous de l’avoir prouvé! Honneur à votre initiative, honneur à votre constance ! Vous excuserez, Messieurs, ce cri que je ne pouvais retenir; je n’en dirai pas davantage, et, comprimant des sentiments qu'il me serait doux d’exprimer, je passe, dès maintenant, comme c’est mon devoir, à la partie ingrate, mais indispensable, de ma tâche. J'aborde, sans plus de préliminaires, l’objet même de ce cours, et je l’aborde — par la raison qu’il faut bien commencer par le commencement, et que le premier pas , quoi qu’en dise la chanson , ne se fait pas toujours sans qu’on y pense — dans ce qu’il a de plus délicat et de plus sérieux : la définition et l’appréciation de la science économique.
Si vous demandez , Messieurs, à la plupart des personnes auxquelles on peut adresser une question sérieuse, même de celles qui sont le moins étrangères à l’étude spéciale des phénomènes économiques, ce que c’est que l'économie politique , elles vous répondront, presque infailliblement, que « c’est la science de la richesse. • Beaucoup ajouteront , et souvent avec peu de bienveillance , parfois avec une aversion et un dédain non dissimulés, que c’est une science matérialiste, exclusivement bornée à la sphère des jouis-
sances extérieures, et ne connaissant de l'homme que la partie physique et animale. C’est là, Messieurs, je le crois du moins , une double et grave erreur, excusable peut-être pour cette partie du public qui n’a pas le temps de se rendre compte de ce qu’elle ne peut pas toujours s’abstenir de juger, mais répréhensible chez les hommesàqui la réflexion est possible, etregrettable chez tous. L’objet de la science économique n’est pas la richesse, mais le travail ; et le travail n est pas un fait de l’ordre matériel, mais un fait de l’ordre moral. Je m’explique.
L’homme est un être à la fois borné et expansible , imparfait et perfectible. Par un mystère — dont l’explication n’est pas du ressort de la science économique, et devant lequel je n’ai, dans cette chaire, qu'à me récuser avec respect — il porte en lui un fonds inépuisable de besoins et de désirs, trésor indéfini et tourment sans limites, témoignage incessant de misère et de grandeur, épreuve et gloire , châtiment et récompense. Pour satisfaire à ces besoins et apaiser ces désirs; pour élever graduellement , selon l’obligation à la fois matérielle et morale qui lui en est imposée, le niveau mobile de sa destinée; pour suffire à l'extension continue de sa vie et fournir, à ce foyer toujours plus avide, un aliment toujours plus abondant, l’homme a deux éléments à mettre en œuvre , la nature et luimême : — la nature, douée par le souverain Ordonnateur de toutes choses d’une aptitude merveilleuse, mais en majeure partie cachée , à répondre à toutes
ses exigences raisonnables; — lui-même , doué par la même Sagesse souveraine de la faculté de découvrir et de manifester cette concordance entre la nature et l’humanité. Quel programme , Messieurs , et quel esprit assez prévenu n’y reconnaîtrait, dans toutes ses parties, l’empreinte de la main qui l’a tracé? Quelle œuvre sera tenue pour providentielle , si l’on refuse d'appeler ainsi cette création en sous-ordre, déléguée par le suprême Créateur à une créature privilégiée; cette révélation simultanée des richesses de la terre et des grandeurs de l’hôte qui l’habite ; cette réalisation progressive, par un être imparfait et fini , des harmonies de la pensée infaillible et des prodiges de la puissance infinie?
Eh bien ! Messieurs , cette œuvre , à la fois si vaste et si belle, c’est celle dont nous avons à étudier ici les lois, c’est Y industrie; c’est cette tâche que tant de gens proscriraient volontiers comme funeste , et que tant d’autres se plaisent à ravaler comme basse et comme servile.
Que cette expression d’industrie no soit pas toujours prise dans une acception aussi large et aussi relevée ; que, dans le langage courant, dans le langage des affaires, on lui donne un sens plus restreint; qu’on appelle spécialement industrie une partie limitée et parfois humble de la tâche commune; je le sais. Messieurs, mais qu’importe? Nous ne parlons pas ici le langage des affaires , nous parlons le langage de la science, et dans ce langage devons donner aux mots
leur acception à la fois la plus compréhensive et la plus exacte: nous devons appeler industrie , non Y industrie de la laine ou celle de la soie , celle du papier ou celle du fer, mais I’industbie humaine dans son ensemble ; nous devons, comme l’étymologie nous l’indique, voir de l’industrie dans toute transformation de la nature par l’homme , dans toute pénétration de l’homme au sein de la nature, dans toute assimilation, toute adjonction , toute incorporation des forces extérieures de la nature à la force intérieure de l’homme. Voilà ce qu’est l'industrie pour le philosophe; et l'économiste est un philosophe, car toute étude des lois générales est une étude philosophique. Le monde entier en est le théâtre et la matière, l’homme en est l’agent; et l'instrument de cette action de l’homme sur le monde, le moyen de l’industrie, son fond pour mieux dire , son essence même, son tout , eniin , c’est le travail.
Mais le travail, Messieurs, qu’est-il lui-même et d’où vient-il? Est-il un acte matériel ou un acte moral? Appartient-il au corps, ou appartient-il à l’esprit?
Pour répondre à cette question , comme à toute autre , il suffit de la bien poser, c’est-à-dire de déterminer nettement en quoi consiste le travail. Or rien n’est plus simple que cette détermination, et pour la faire il n’est pas nécessaire de s’engager dans les dédales de la métaphysique et d’entreprendre le délicat inventaire des facultés humaines : il suffit de faire appel au bon sens du premier venu.
Qui jamais a nommé travail, je vous le demande , les efforts automatiques d’un insensé, une agitation involontaire et sans objet, un déplacement stérile de bras ou de jambes, ou la contraction spasmodique de muscles ou de nerfs soumis à l’action ignorée d’un courant galvanique? Qui nomme travail (je dis travail dans le sens vrai du mot ) les actions nécessaires de la matière inerte , les attractions et les répulsions aveugles qui rapprochent ou écartent les molécules, la chute des corps , la poussée des liquides ou l’expansion des gaz? Et, quand un des savants interprètes des lois naturelles qui m’écoutent en ce moment, traitant devant vous de la mécanique des forces, est amené à vous parler de ce qu’on est convenu d’appeler le travail des machines, ne savez-vous pas , sans qu’il vous en avertisse, ne sait-il pas lui-même, tout le premier, que l’expression dont il se sert est une expresssion figurée. Dans tous ces exemples, et dans bien d’autres que je pourrais rappeler, vous apercevez du mouvement, vous ne reconnaissez pas de travail. Le mouvement n’est donc pas le travail. Entre l’un et l’autre, il y a quelque chose. L’un est plus et mieux que l’autre. Et, pour que le mouvement s’élève au caractère de travail, il ne suffit point qu’il soit puissant, qu’il soit fécond même, et qu’il aboutisse à de grands et d’utiles effets : il faut qu’il soit d’une certaine nature, qu’il ait des caractères déterminés, et qu’il satisfasse à des conditions spéciales qui ne sont pas de son essence propre.
Ces conditions, Messieurs, ai-je besoin de les énumérer, et ne sont-elles pas toutes comprises dans ce fait unique, mais capital , qui frappe les moins clairvoyants , la conscience ?
Oui, Messieurs, pour qu’un mouvement soit du travail , il faut que ce mouvement ait conscience de luimétne; qu’il existe de lui-mêine et par sa vertu propre; qu’il soit délibéré et qu’il soit ordonné; «ju’il parte d’une volonté et qu’il se rapporte à une volonté; qu’il connaisse sa cause et qu’il voie son but. Nul doute à cet égard pour personne : c'est le cri même de l’âme , le témoignage inaltérable et spontané de la personnalité qui fait la vie.
Mais alors quel doute peut-il y avoir sur la nature du travail? Si l’acte sensible qui nous frappe en lui n’est que la conséquence d’un acte insensible qui nous échappe; si le fait extérieur n’est que l’expression d’un fait intérieur; si bien souvent même, et à bon droit, nous nommons travail , et travail par excellence, l 'action intérieure de l’homme sur lui-même, indépendamment de toute action extérieure sur les objets qui l’entourent; s’il en est ainsi, Messieurs , la question est jugée: le travail n’est pas un phénomène matériel, mais un phénomène moral ; le corps n’en est pas l’auteur, mais l’instrument; et c’est dans l’esprit, dans l’esprit seul, qu'il commence et qu’il s’achève. Nous le saisissons . comme toutes les forces dont il nous est donné de connaître l’existence, là où nous pouvons le saisir, dans ses manifestations; et nous étendons à
l’effet, comme l’insuffisance du langage nous contraint trop souvent à le faire, le nom de la cause. Mais c’est la cause qui importe, et cette cause git tout entière daus la puissance automotrice qui constitue la personnalité humaine, la volonté intelligente.
J’aurai, Messieurs, plus d’une fois sans doute à revenir sur cette vérité, car elle est fondamentale, et toute la science économique gravite autour de la liberté humaine. Mais je n’en dirai pas davantage aujourd’hui, et ce résultat me suffit. Du moment où le travail est un phénomène moral , la science qui étudie le travail est une science morale. Ce n’est point à la richesse, ou, pour prendre un mot plus large et plus vrai, au bien-être, que s’appliquent les recherches de ceux qui la cultivent ; c’est à I’homme, agent et but de la richesse et du bien-être. Et ce ne sont pas, à bien dire, les satisfactions ou les jouissances de l'homme , intellectuelles ou physiques, coupables ou innocentes, sages ou insensées ; ce sont les conditions suivant lesquelles il lui est permis d’atteindre ces jouissances et de réaliser ces satisfactions , les lois imposées par la Providence au développement de sa vie , à l’exercice de sa souveraineté sur la nature , à l’accomplissement môme de sa destinée en un mot; ce sont, Messieurs, ces conditions et ces lois éternelles et immuables qui sont le dernier et sublime objet de leurs observations et de leurs analyses. Un savant éminent, J. -B. Say, a donné quelquefois à la science qu’il a cultivée avec tant de distinction le nom de physiologie sociale. Un autre
écrivain, dont les derniers travaux ont rendu particulièrement regrettable la mort prématurée , et auquel j’emprunte en ce moment même d’importantes considérations, Cli. Coquelin, a dit qu’elle était « une branche de l’histoire naturelle de l’homme' . » Ce sont là des expressions justes et nobles, et, pour ma part, je les reproduis volontiers. Oui , Messieurs , entre le physiologiste et l’économiste , entre l'économiste et le naturaliste, la similitude est manifeste, et elle se retrouve à la fois dans l’œuvre et dans les procédés. Ai-je besoin de le démontrer ici, Messieurs, et les traditions de l’école fameuse qui , depuis tant de siècles , illustre cette ville, ne le disent-elles pas assez haut?
Lephysiologistedigncdecenom, penché sur le corps humain, met à nu sous le scalpel des organes matériels; mais dans ces organes, siège et moyen de la vie, ce qu’il cherche, ce ne sont pas seulement les détails particuliers de leur configuration extérieure et visible , ce sont les rapports cachés qui les unissent entre eux pour l’élaboration mystérieuse de la vie. L’économiste digne de ce nom, à son tour, attentif aux mouvements extérieurs et à l’état physique des sociétés, cherche jusque dans leurs entrailles les traces de la maladie et de la santé: mais ces traces sont avant tout à ses yeux des symptômes; et, dans ces faits matériels dont on lui reproche d’être avide , il poursuit moins la richesse ou la pauvreté dont ils témoignent que les indications
* Voy. Dict. d'économie politique , au mot : Économie politique.
qu’ils contiennent sur les voies diverses de la richesse et de la pauvreté. Le naturaliste, quand, avec une patience si méritoire et parfois si peu appréciée , il regarde travailler la fourmi ou l’abeille , s’efforce de saisir les traits principaux de l’instinct qui préside à leurs travaux ; et de ces détails, dont le vulgaire raille volontiers la puérile minutie, sortent, grâce à lui , ces vues d’ensemble qui ravissent le génie et ces échappées sur l’infini qui font entrevoir à l’homme le dessein sublime de la création. L’économiste, de même, quand, parmi les moqueries ou les reproches, il scrute avec tant de soin les replis de la ruche ou de la, fourmilière humaine, se propose de discerner les règles qu’à son insu souvent elle observe ou est tenue d’observer; et c’est du milieu de ces chiffres arides qu'il s’élève, lui aussi, à la conception de l’ordre , au respect de la justice et à la sainte admiration de l’effort. Lui aussi, Messieurs, il monte du fait particulier à la loi générale , du fini à l'infini , de la matière à l’esprit ; et lui aussi, en définissant sa tâche, il peut en proclamer le front haut non-seulement l’utilité, mais la noblesse et la beauté.
Pardonnez-moi , Messieurs , ces paroles. C’est une défense, ce n’est pas une attaque; et, si elles peuvent paraître empreintes de quelque fierté, soyez sûrs que cette fierté n’est que digne , et qu’elle n’est ni dédaigneuse ni jalouse. C'est étroitesse d’esprit, nul n’en est plus convaincu que moi , de rehausser ses travaux aux dépens de ceux des autres , et Dieu me garde de
déprécier jamais aucune étude! Toutes les sciences, à mes yeux , sont des rayons divers qui tendent vers un môme centre, et toutes sc doivent respect et assistance. Mais, s’il est utile et glorieux de connaître les lois de la vie individuelle, comment ne le serait-il pas de connaître les lois de la vie collective? Et, si l’esprit se complaît, ajuste titre, dans la contemplation des œuvres instinctives des animaux , dont la perfection immuable n’a rien à attendre de lui qu’une admiration impuissante, comment pourrait-il languir dans l'étude des œuvres volontaires des hommes , dans lesquelles un ordre secret resplendit partout à travers le désordre apparent, et dont l’imperfection même est à la fois un honneur et un aiguillon , puisqu’elle est tout ensemble le témoignage de la liberté et la promesse du progrès?
Voilà, Messieurs, la grandeur de la science économique. En voici maintenant les limites. C’est l’homme quelle étudie: l’homme non pas isolé , mais uni à ses semblables; l’homme non pas borné à telle ou telle portion du temps ou de l’espace, mais l’homme de toutes les époques et de toutes les latitudes; l’homme universel, la société du genre humain, l’humanité même. De l’homme, en revanche, sujet immense et dont nulle science n’est assez vaste pour embrasser tout l’ensemble, elle n’étudie qu’une partie; ou, pour mieux dire, parmi les aspects divers sous lesquels se manifeste au dehors l’activité interne de la nature humaine, elle n'en envisage qu’un : l’application de celle
activité au soutien et au développement de la vie. Des deux parts de la destinée humaine, la destinée éternelle et la destinée passagère, la dernière seule est de son ressort. Des deux faces des actes humains , la face du devoir et la face de l’intérêt, ce n’est pas celle du devoir, c’est celle de l’intérêt quelle contemple. Elle se demande comment l’homme vit; elle ne prétend pas dire pourquoi l’homme vit. Elle observe les faits, elle analyse les actes, elle compare les résultats. Et quand , de cette observation attentive , de cette analyse exacte et de cette comparaison impartiale, lui paraissent résulter des formules certaines et des règles positives de conduite , elle les proclame et convie les hommes à les adopter et à les suivre. Elle les en presse même avec instance, et elle s’étonne et s’afflige parfois de les trouver rebelles à ses enseignements et à ses conseils. Mais ce sont des enseignements et des conseils, elle le sait , non des décrets et des ordres , quelle est appelée à leur faire entendre. Elle ne leur parle pas au nom d’une lumière supérieure et d’une autorité indiscutable, mais au nom d’une expérience ouverte à tous et d’une démonstration toujours renouvelée et toujours contestable. Et, sans répudier assurément les arguments tirés de la considération du devoir et de la nécessité de la vertu, c’est aux raisons tirées de la considération de l’intérêt et de l’aspiration de l’homme vers le bonheur qu’elle cherche à emprunter surtout ses moyens de persuasion et d’influence; c’est comme préceptes de prudence, non comme obligations de
conscience, qu’elle fait entendre ses conclusions et qu’elle promulgue ses arrêts.
En cela, Messieurs — je le dis sans affectation comme sans embarras — la science économique se distingue de la philosophie et de la religion ; de la science qui nous découvre en nous-mêmes les prescriptions de la justice et de la morale, et de celle qui nous en montre audessus de nous la source et la sanction . Ce n’est pas assez dire : elle se place , dans la hiérarchie des études dont l’homme est l’objet, à un rang moins éclatant et moins élevé. Mais — je le dis aussi, sans détour comme sans présomption — en se distinguant de la philosophie et de la religion , l’économie politique ne s’en sépare pas; et, si elle n’a, en aucune façon, qualité pour prendre le pas sur elles < elle ne comporte non plus, à aucun degré, ni leur hostilité ni leur dédain. Elle est, au contraire, leur auxiliaire naturelle et nécessaire, comme elles sont ses inspiratrices les plus sures. La connaissance du fait n’est pas moins indispensable pour appliquer le droit que la connaissance du droit pour qualifier le fait; et ni l’oeil ne peut, sans péril et sans injustice, répudier le pied qui le porte et la main qui le sert, ni le pied et la main ne peuvent, sans ingratitude et sans folie, s’affranchir de l’oeil qui les éclaire et les guide. Œuvre complexe, mais œuvre harmonieuse d’une même et infaillible intelligence, l’homme, dans les facultés diverses de son esprit comme dans les organes divers de son corps, est un seul tout ; et la variété des attributs n’est en lui
que le signe de la richesse de la substance. Il ne saurait donc — et quelles que puissent être à cet égard les apparences — y avoir jamais, et sur un aucun point, ni opposition entre ces attributs, ni contradiction entre leurs exigences; et les sciences qui s’en sont partagé l’étude, bien loin de s’infirmer l’une l’autre, doivent, si elles ne s’égarent pas, arriver toujours à des constatations ou identiques ou concordantes. Toutes sont tilles de l’éternelle et unique Vérité, et toutes ont à gagner à revendiquer cette parenté, toutes ont à perdre à la méconnaître.
C’est, Messieurs, permettez-moi de le dire — en ce jour où il m’est donné de parler au nom de l’une d'elles et en présence de tant de représentants des autres — ce qui, par une faute le plus ordinairement partagée, pour le commun malheur de tous aussi , a trop souvent été oublié. C’est , j’en ai la confiance , et pour ce qui me concerne j’en suis certain, ce qui ne sera pas oublié ici.
Et comment, Messieurs, quand il est si aisé d’y mettre un terme, prolongerions-nous un si regrettable malentendu, et pourquoi chercherions-nous obstinément à opposer les unes aux autres des forces qui ne tendent qu’à s’entr’aider? L’économiste , sous des faits contingents et variables , cherche des lois éternelles et fixes; il admet donc, comme donnée première, l’existence d’un législateur irréprochable- Le moraliste et le théologien , l’œil fixé sur un monde supérieur , prêchent un Être infaillible et parfait; ils proclament donc
que ce n’est pas an hasard que des besoins et des facultés nous ont été donnés. Il n’en faut pas davantage pour les concilier, je devrais dire pour les unir, et je le dis , Messieurs, certain de n’étre pas démenti. Je le dis, Messieurs, car il n’y a de conciliations faciles et sûres que celles qui sont naturelles et profitables; mais telle est, par excellence, la conciliation que nous venons d’opérer d’un mot.
Ce n’est pas une transaction, c’est-à-dire un de ces compromis équivoques qu’on accepte pour gagner la paix , mais qu’on déplore, et qui laissent, presque toujours au même degré, aux parties qu’ils rapprochent malgré elles, et la tentation et le droit de se croire lésées : c’est un e alliance, c’est-à-dire une association réelle et féconde , apportant à tous ceux qu’elle unit un degré nouveau de satisfaction et de ressources , et donnant ici plus de force, là plus d’honneur. C’est une alliance , et une alliance qui ne coûte rien , ni à la liberté, ni à la dignité des puissances qu’elle assemble. Elle ne mutile pas les symboles , mais elle les accorde; et de leur accord elle forme un symbole à la fois plus harmonieux et plus complet, hommage vraiment universel et suprême , hommage sans restriction comme sans réserve à la Sagesse éternelle et à l’éternelle Bonté, reconnue dans toutes ses manifestations et bénie dans toutes ses volontés. * Dieu, dit ce symbole, en donnant à l’homme le sentiment du devoir, n’a pas condamné en lui l’instinct de l’intérêt ; et, en soumettant l’homme à la nécessité de pourvoir aux besoins du corps, il n’a
pas infirmé le décret par lequel il lui imposait l’obligation de satisfaire aux exigences de l’esprit. 11 a fait, au contraire, du progrès matériel l’auxiliaire du progrès spirituel, et du progrès spirituel la condition du progrès matériel. Dans la société, comme dans chacun de ses membres , l’âme et le corps sont indissolublement unis, non pour se nuire, mais pour se servir, à moins qu’ils ne se méconnaissent. L’utile est la substance du juste, le juste le cachet de l’utile; l’intérêt est l’occasion du droit, le droit le titre de l’intérêt; le Ciel est le but de la terre, et la terre est le chemin du Ciel. *
Gardons-nous donc, Messieurs, gardons-nous, si nous respectons le Créateur et si nous aimons sa créature, gardons-nous avec soin, gardons-nous comme d’une folie et comme d’un crime, comme d’un acte cruel et comme d’un acte impie , gardons-nous bien de séparer jamais l'un de l’autre le bonheur et la dignité de l’espèce humaine; et poursuivons en paix — par des voies diverses , mais avec la conscience de tendre de concert au même but — et la réalisation de l’utile et la glorification du juste. C’est l’œuvre universelle, à laquelle tous ne peuvent apporter la même pierre , mais à laquelle chacun , à son tour , à son rang , est tenu d’apporter sa pierre. C’est la carrière commune, ouverte à toutes les bonnes volontés, accessible à toutes les forces , honorable pour tous les succès , et dans laquelle il ne doit y avoir d’autre rivalité qu’une émulation bienvieillante.
Que dans cette carrière , Messieurs , tous désormais
se précipitent et se soutiennent, et qu'à la. jalousie , qui retarde et refroidit, succède la sympathie , qui réchauffe et active ! Que les sciences naturelles , qui découvrent à l’homme le monde extérieur, et les sciences morales, qui lui découvrent le monde intérieur : la médecine , la physique , la chimie , qui procurent ou conservent les éléments du travail; l’économie politique, la statistique, l’histoire, qui fournissent les règles suivant lesquelles se développe le travail; la philosophie, la morale, la religion, qui expliquent et relèvent le travail en lui donnant un caractère sacré et un objet infini ; que toutes ces sciences. Messieurs, diversement mais simultanément utiles à l’homme , se reconnaissent pour sœurs en confondant sur lui leurs bienfaits, et que toutes les études, inspirées d’une même pensée et animées d’un môme zèle , s’unissent enlin de toutes parts pour étendre à l’envi l’empire de l’humanité sur le monde et sur elle-même. Que tous les rangs se serrent, que toutes les mains se pressent , que tous les cœurs se répondent ; et que , de ces efforts mis en commun et de ces sentiments enflammés l’un par l’autre, se dégage à toute heure, avec une sûreté et une rapidité croissantes, le véritable, le noble, le pur, le seul progrès, celui qui , manifesté dans la matière , mais accompli par l’intelligence et consacré par l’approbation de la conscience, est à la fois complet, durable et légitime.
Telle est, Messieurs, en trop de mots et en trop peu (car je crains à la fois et d’avoir abusé de votre bienveillante attention et de ne m’être pas toujours suffisamment expliqué sur des points si graves), telle est l’idée que je me forme du rôle des sciences et de la tâche de ceux qui les enseignent; telle est, on particulier, l’idée que je me forme de la science à laquelle se rapportent mes travaux et de la tâche qui m’est confiée de l’enseigner.
Pourrai-je, Messieurs, confirmer devant vous le précepte par l’exemple, et soutiendrai-je dans les régions élevées où je la place la dignité de l’économie politique? Pourrai-je, même bien imparfaitement, répondre à la bienveillance trop flatteuse avec laquelle vous m’avez accueilli? Je n’ose l’espérer, je ne puis l’espérer même ; et plus je sens la grandeur du travail, plus aussi je sens la faiblesse de l’ouvrier. La science est immense; ot, pour en passer en revue le vaste ensemble, pour exposer à vos yeux , dans un tableau complet et régulier , tout le développement du travail et tout le mouvement de la richesse , il faudrait tout connaître, tout savoir dire et avoir le temps de tout dire. Un résumé même, un rapide aperçu des lois principales et des principaux phénomènes, exigerait, pour être bien fait, le talent consommé d’un maître. Je ne suis qu’un novice. Je n’en rougis pas, puisque dans la carrière où j’entre aujourd’hui il ne
peut y avoir que des novices , et que sans vous il n’y aurait pas même de novices. Mais j’en tremble un peut je puis bien l’avouer, et j’ai besoin , pour ne par trembler tout à fait , d’être assuré que vous ne l’oublierez pas. C’est sur cette assurance, formellement donnée en votre nom, que j’ai cédé aux encouragements du maître éminent* dont la bienveillance est mon seul titre à vos yeux ; et c’est sous la protection de cette bienveillance que j’ose, en commençant ce cours, compter que la vôtre, si empressée aujourd’hui, ne se lassera pas demain de me suivre et de me soutenir.
Mais, pour qu’il en puisse être ainsi, Messieurs, j’ai besoin de vous le dire franchement dès aujourd’hui : gardez-vous de l’entrainement du premier jour, gardez-vous de rêver , pour la chaire que vous venez de fonder, ces destinées éclatantes qui ont illustré d’autres chaires; sachez donner au temps quelque chose, à la faiblesse humaine beaucoup, et, si vous voulez aimer utilement la science qui vous doit tant, aimez-la sagement afin de l'aimer longtemps, et ne traduisez pas, dès demain , votre zèle pour elle en exigence pour le professeur. Prenez celui-ci , afin de n’étre pas déçus, tel qu’il se donne à vous , et ne lui demandez, afin de,ne point vous trouver frustrés, que ce qu’il est en mesure de vous donner. N’attendez pas de lui, comme d’autres vous y ont habitués, une ordonnance majestueuse et savante, un langage entraînant et coloré; il ne peut
• M Michel Chevalier
vous promettre que de la simplicité et de la clarté. Ne cherchez pas en lui , comme vous le trouvez ailleurs, un guide expérimenté et hardi qui , d’étape en étape, sans hésitation et sans détour, vous conduise rapidement, et au besoin vous transporte jusqu’aux sommets les plus élevés de la science : il ne peut vous promettre que de chercher sincèrement , persévéramment, avec vous le vrai chemin, de ne jamais perdre de vue le but lointain et désirable auquel ce chemin doit conduire, et, s’il ne lui est pas donné de l’atteindre encore , de le montrer au moins à de plus dignes.
C’est peu, sans doute , et ce ne sont pas là les conditions qu’après tant de persévérance et d’efforts vous pouviez être en droit de désirer. Ce ne sont pas là, tout au moins, les conditions daus lesquelles j’aurais voulu me présenter à vous; mais, même dans ces conditions imparfaites , je le crois , Messieurs ( et c’est cette croyance qui me soutient) , le cours que j’entreprends peut offrir encore intérêt et profit. Il y a toujours l’un et l’autre , pour les esprits sérieux et droits, à étudier ce qui les concerne; et les phénomènes économiques concernent tout le monde. Tous, indépendamment de ce besoin universel de connaître et de savoir qui est le tourment et l’honneur de l’esprit humain, tous, indépendamment de cet intérêt indirect et général qui est le péril et le salut des sociétés modernes — l’intérêt suprême de la paix publique — tous , Messieurs , tous ont un intérêt particulier et direct à connaître et à comprendre des choses que tous, à toute heure,
dans tontes les conditions et sous toutes les formes, rencontrent ou poursuivent, accomplissent ou subissent. Nommer ces choses , c’est en dire l'importance , et à cet égard la plus simple nomenclature est assez éloquente. Travail, Capital, Propriété, Salaire, Crédit, Industrie, Commerce, Machines, Population, Production, Consommation, Richesse, Pauvreté, Bien-être, en somme, qui donc, en prononçant ces mots, peut dire sans folie: « Que m’importe? » Ce n’est pas là l’affaire de quelques-uns : c’est l’affaire universelle. Ce ne sont pas là des plantes de luxe, dont un petit nombre d’heureux recueillent seuls les fruits: ce sont les plantes vulgaires sur lesquelles repose le fond même de l’alimentation commune, le pain quotidien que tous demandent et consomment; — c'est plus encore, c’est l’atmosphère même dans laquelle croît tout ce qui nous sert, et dans laquelle nous-mêmes, à toute heure , que nous le sachions ou non , nous puisons la vie, le mouvement et la pensée, « in qtio movemur, vivimus et sumus.
A ces choses , Messieurs , à ces choses d'une importance égale pour tous, non -seulement tous doivent penser, mais tous. Messieurs, et vous l’avez compris, tous doivent penser ensemble. Penser ensemble , Messieurs, c’est là, peut-être, le plus grand bénélice d’un cours. L’esprit comme le corps a besoin, non d’aliments seulement, mais de stimulants. Les forces se décuplent en s’unissant, dans la mécanique morale non moins sûrement que dans la mécanique physique ;
et c’est dans tontes les voies que l’infaillible appui de la Vérité éternelle est promis à ceux qui s’assemblent en son nom. Un cours. Messieurs, c'est la chaîne électrique dont chaque anneau puise sa puissance dans la totalité des autres anneaux. Il anime à la fois et celui qui parle et ceux qui écoutent, et il forme entre tous comme un courant de pensées toujours fécond pour tous. C’est sur cette force que je compte. Messieurs; c’est par elle, c’est par vous que , malgré tant de raisons de douter de moi , je ne crains pas de dire , en finissant, que je n’échouerai pas. Echoue-t-on quand on a , nonseulement le désir, mais le devoir de réussir?
Ce devoir. Messieurs, il est impossible de le sentir plus vivement que je ne le sens. Je l’accomplirai donc. Et quand je ne devrais, après tout, par cette profession publique de mes convictions solitaires, que m’affermir moi-même dans la foi à l’ordre providentiel qui en est le couronnement et la base, le commencement et la fin ; quand je ne ferais, en exposant chaque jour devant vous les ressources infinies de la liberté et les bienfaits sans mélange de la justice , que justifier, pour quelques âmes droites, l’instinct qui les attire vers cette source inépuisable de consolation et de force; moins encore, embarrasser dans ses sophismes ce scepticisme injurieux à l’homme et à la divinité qui jette à la société créée par Dieu la malédiction et l’ironie; quand, au milieu de tant d’attaques , tout mon succès devrait se borner à cette obscure mais opiniâtre défensive, je me trouverais, pour mon compte, assez payé de mes peines,
et je ne croirais avoir manqué entièrement ni à la science, ni à la confiance d’aucun de ceux qui ont compté sur elle et qui veulent bien compter aujourd’hui sur le plus humble, mais non sur le moins dévoué de ses interprètes.