‹ Leçons d'économie politique faites à MontpellierChapitre 5 sur 25 · DE LA PROPRIÉTÉ · texte numérisé non relu

DE LA PROPRIÉTÉ

Messieurs,

Nous abordons ce soir l'étude des phénomènes économiques; et, après avoir essayé de reconnaître notre route, nous allons entrer dans le domaine vivant des faits. J’aurais voulu , eroyez-lebien , le faire dès samedi, et , au beugle vous retenir à faire lentement le tour de l’édifice, vous y introduire de prime-saut et de plainpied. Je sais combien sont arides et fatigantes, quelque soin qu’on mette aies rendues claires, ces considérations générales qui exigent pour être saisies une attention constamment soutenue ; et je n’ignore pas qu’au proverbe qui qualifie de périlleuses* les définitions, le public est toujours tenté d’ajouter une autre épithète, celle d’ennuyeuses. Mais je sais aussi, malheureusement, qu’il est souvent nécessaire de braver le péril et l’ennui. Tout enseignement, quel qu’il soit, est obligé, avant de se faire écouter, de justifier de ses titres à l’attention ; et cette obligation est surtout imposée à un enseignement nouveau, à plus forte raison , Messieurs,

* Omnis ilepnilio periculosa.

à un enseignement contre lequel s’élèvent les plus nombreuses et les plus fortes préventions.

Pourquoi ne pas le dire franchement, en effet, et à quoi servirait de dissimuler ce que tout le monde sait? L’économie politique est niée et décriée de toutes parts ; et chaque jour elle est en butte aux accusations les plus amères. On lui conteste l’existence, ou tout au moins le caractère de science honncte et utile. Rien n’est plus commun que d’entendre rejeter sur elle les maux et les dangers quelle a justement pour effet, ou du moins pour but, de dissiper et d’amoindrir. On n’épargne pas même les intentions de ceux qui croient à son utilité; et le moindre reproche qu’on leur adresse est celui de songe-creux. Il fallait donc bien , puisque nous voulons parler ici d’économie politique (et bien qn’ici les préventions soient plus rares que partout ailleurs) ; il fallait, Messieurs, dire nettement ce qu’est la science économique , quel est son objet et quelles sont ses tendances; à qui elle sert et à quoi elle sert ; et indiquer enfin pourquoi ceux qui la cultivent demandent si instamment à ceux qui ne la cultivent pas de la cultiver à leur tour.

C’est, Messieurs , ce que nous avons fait. Nous avons montré que tout ici-bas a ses lois, parce que tout dépend d’une loi suprême et infaillible; et nous avons montré que l’homme, œuvre par excellence du souverain Législateur, ases lois comme le reste , dont aucune partie de sa destinée n’est exempte , et dont la liberté , réglée dans ses écarts comme les désordres des flots de

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la mer et les aberrations des astres errants , ne l’affranchit pas. Nous avons montré que tout en l’homme, esprit, corps et âme , est solidaire; et qu’ainsi la réalisation du bien-être, satisfaction des besoins imposés par la Providence à l’aide des ressources fournies par cette même Providence et grâce aux facultés départies par elle, est une des tâches nécessaires et légitimes de l’homme. Nousavous moutré enfin que, si cette œuvre s’accomplit, en partie du moins, sur la matière et par la matière — par la raison bien simple qu'elle s’accomplit par l’intermédiaire d’un corps matériel — c’est de l’esprit pourtant, moteur et maître du corps, qu’elle procède, et en faveur de l’esprit qu’elle témoigne.

Voilà, Messieurs, en trois mots, tout notre exposé de principes.

Sont-celà, en vérité, malgré la forme sentencieuse qu’affectent nécessairement les formules générales, des propositions si étranges et si obscures? Et ce que nous disons, le bon sens des masses, comme le génie des grands hommes, ne l’a-t-il pas proclamé de tout temps? ne le proclame-t-il pas tous les jours? « C’est la tête qui mène les bras », dit la sagesse bourgeoise. « Quand le bras a failli , on en punit la tète », écrit le grand Corneille. D'où il semble naturel et juste de conclure, par réciprocité, que, si le bras fait une œuvre utile, c’est à la tête qu’en revient l’honneur. « Primo vivere, deindè philosophari (manger d’abord, penser ensuite) » , dit un autre proverbe , saisissant par sa tri-

vialité même. Et le plus prodigieux penseur de notre nation peut-être, Pascal , écrit à son tour cette phrase énergique : « L’homme n’est ni ange ni bête , et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. » Messieurs, l’humanité est de l’avis de Pascal, et elle agit en conséquense. On lui crie sans cesse , comme au bonhomme Chrysale , que les soins matériels ne sont pas dignes de son attention. Le corps , lui dit-on ,

Le corps , celle guenille , est-il d'uue importance , D’un prix à mériter seulement qu'on y pense?

Et elle répond , comme Chrysale :

Guenille si l’on veut, ma guenille m'est chère.

L’humanité a raison, Messieurs, sachons le comprendre , pourvu qu’en tenant au corps elle n’en fasse pas son idole; car cette guenille, qu’on veut lui faire rejeter comme indigne d’elle , c’est l’humble mais indispensable condition du reste, et l’on ne peut en faire le sacrifice sans tout sacrifier avec elle. Cultiver son esprit, élever son cœur, purifier son âme, c’est l’idéal de la vie, sans doute. Mais, pour que l’esprit puisse se livrer à la recherche du vrai , le cœur à la pratique du bien , l’âme au culte désintéressé du beau, du juste et du saint , il faut que le corps subsiste tout au moins, c’est-dire qu’il ait la nourriture et le vêtement, ce vivre et ce couvert dont parle Lafontaine, et même , quoi qu’en dise le bonhomme , quelque peu

davantage; car tout ce qui n’est pas uniquement recherche immédiate de la pâture du moment suppose que la pâture est assurée. Et, pour que le corps, de son côté, ait ce nécessaire qui lui est indispensable à lui, ce superflu qui est indispensable à l’intelligence, il faut que l’esprit intervienne. Pour s’enrichir, pour subsister seulement, il faut travailler. Messieurs, et travailler avec discernement; il faut épargner, il faut apprendre, il faut distinguer l’acte utile de l’acte nuisible , et la satisfaction passagère et coûteuse de la privation féconde; c’est-à-dire qu’en somme tout se tient , qu’il n’y a pas de vraie conquête matérielle qui ne soit une richesse morale , et qu’il n’y a pas de conquête morale qui ne soit une puissance et une richesse matérielle.

D’où viennent donc toutes ces déclamations contre des vérités si simples, toutes ces préventions contre la richesse et contre le travail qui la donne? Elles viennent , Messieurs , de deux sources surtout , et de deux sources également vicieuses et troublées : de la vanité paresseuse, qui voit dans le travail un abaissement, comme si le travail n’était pas la grandeur en même temps que le tourment de la condition humaine; et des souvenirs, des préjugés, des erreurs qu’entretient dans les âmes une admiration excessive et irréfléchie de l’antiquité. Nous sommes tous, Messieurs, par notre éducation au moins, des enfants de l’antiquité, et nos premières années s’écoulent, en majeure partie, parmi les héros et les poètes de la civilisation

grecque et romaine. De cette civilisation , grâce à cette représentation incomplète et au prestige de la distance, nous ne voyons que la fleur, et nous n’en apercevons pas la racine empoisonnée. On nous montre, à travers les siècles, des peuples brillants et polis (on le croit du moins); et l’on nous fait contempler comme des modèles ces philosophes et ces savants , qui se livraient en paix à la méditation des plus hauts problèmes, formant un singulier contraste avec les soins vulgaires de nos existences laborieuses et travaillées du souci de vivre : à peine, à en croire leurs panégyristes, semble-t-il qu’ils aient connu les infirmités de la nature humaine; et la faim, la soif, la nudité n’ont jamais, sans doute, troublé la sérénité de ces êtres privilégiés. Illusion que tout cela, Messieurs, et illusion dangereuse! Les grands hommes du monde ancien ne valaient pas mieux que ceux du monde moderne; et la société qui les a produits ne valait pas la société au sein de laquelle nous vivons. J’admire, je le proclame, pour ma part, j’admire autant que qui que ce soit la hauteur d’intelligence et de sentiments d’un Cicéron , d’un Aristote , d’un Platon , d’un Socrate ; mais cette admiration ne me fait pas oublier, et je n’admets pas qu’elle puisse faire oublier sans crime , au sein d’une société chrétienne , à quel prix étaient achetés les brillants loisirs de ces hommes exceptionnels. Pour soutenir à la surface celte élite, que nous appelons à tort la société antique , la majeure partie de l’humanité était condamnée à l’immonde

existence des machines et des brutes. Pour qu’un petit nombre de citoyens fussent libres, la multitude des hommes gémissait dans l’opprobre et dans la misère.

Et cette élite elle-même, soutenue au-dessus des flots impurs de l’esclavage, échappait-elle donc à la souillure du contact? Ecartez quelques noms comme ceux que je viens de citer, pénétrez au sein de la société païenne proprement dite, suivez dans leurs foyers, sous la tente, au forum, ces généraux, ces consuls, ces orateurs, dont les faits remplissent l’histoire : (jue trouvez-vous presque toujours et presque partout? La corruption, la violence et la fraude. Caton, ivrogne et débauché; Salluste, concussionnaire et prévaricateur, ne sont pas des exceptions, ce sont des emblèmes. Les sociétés antiques ne connaissaient pas l’industrie, dit-on. Non, mais elles connaissaient la spoliation. Elles cherchaient dans la guerre et la rapine l’emploi d’une activité que n’occupait pas le travail , et dans le pillage et l’exploitation des vaincus une richesse que ne leur donnait pas l’exploitation du labeur servile. On s’étonne de la cupidité et de la corruption de l’ancienne Rome : c’était le Iruit inévitable du mépris de l'individu et du travail; car il n’y a qu’une chose qui apprenne à modérer ses désirs. Messieurs , c’est d’en devoir la satisfaction à un effort volontaire; et la séparation de l’effort et de la jouissance amène toujours l’abaissement et de ceux qui travaillent et de ceux qui jouissent. Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, il faut que l’homme vive, mange, s’habille.

s’abrite, etc.; et, quand il ne travaille pas lui-même honnêtement pour avoir tout cela, il y en a d’autres qui travaillent pour le lui procurer, au mépris de la justice. J’entends tous les jours blâmer la richesse , le bien-être , le travail , au nom de la religion , au nom du christianisme, qui enseigne, dit-on, le détachement des biens de ce monde. Messieurs , c’est là un étrange reproche, en vérité, et une singulière manière d’entendre l’Evangile. Le grand changement que le christianisme a opéré dans le monde, au contraire, c’est d’avoir réhabilité le travail , en réhabilitant du même coup ceux qui travaillent ; et c’est surtout en cela que la société moderne l’emporte sur l’antiquité. Le christianisme a prêché le détachement, sans doute; mais c’est surtout le détachement moral , le détachement des pauvres en esprit, et, à l’appui de ce détachement, je ne sache pas qu’il ait recommandé la paresse et l’inertie. « Qui travaille prie », a dit un grand saint. « Qui ne travaille pas ne doit pas manger » , a dit un autre, qui se faisait gloire de donner l’exemple, l’apôtre des Gentils, saint Paul, faisant des tentes pour ne devoir qu’à ses mains le pain qu’il mangeait. Et ils ne pouvaient dire autrement, car hors du travail il n’y a que la spoliation. Et puis, est-ce que l’indépendance, la dignité, le loisir, l’étude, la science, la charité elle-même — que l’on n’entend pas proscrire sans doute — ne sont pas le prix de la richesse et du travail? Est-ce que pour donner il ne faut pas avoir? Et est-ce que pour avoir il ne faut pas gagner? On peut donc.

on doit même, oui, l’on doit, je n’hésite pas à le dire, désirer l’enrichissement, à condition qu’il soit honnête et pur de spoliation et de violence; et le détachement chrétien n’y fait pas obstacle, bien s’en faut. Le renoncement même le plus absolu n’a rien qui y répugne ; et l’ermite dans sa cellule , le trappiste au fond de soncloitre, ne disent pas anathème au progrès. Ils le servent souvent avec ferveur, et les plus désintéressés pour eux-mêmes sont les plus ardents ouvriers du bien-être commun. Je ne veux pas d’autre réponse que leurs actes, Messieurs; et aces Spartiates chrétiens qui mettraient si résolûment l’humanité , sauf euxmêmes peut-être, au pain sec et à l’eau claire , je me borne àmontrer de véritables anachorètes, défrichant le sol pour que leurssemblables sachent et puissentmieux se nourrir. Cet exemple leur apprendra que, si l’on peut glorieusement parfois mépriser pour soi-même la richesse, on n’a pas le droit de la mépriser pour les autres, encore moins de les condamner à s’en passer. La meilleure voie de charité , qu’ils le sachent , la plus sûre, la plus méritoire peut-être, c’est encore de rendre accessibles à son prochain le travail et les éléments du travail. Le véritable spiritualisme consiste à affranchir lecorpsdu joug de ses besoins, non à l’enfoncer sous le poids de la misère. Et fournir aux hommes le moyen d’avoir du pain, c’est leur fournir la possibilité de penser et de remercier Dieu qui donne le pain. Nous n’avons pas besoin d’insister, Messieurs . ces vérités sont trop claires, et elles seront d’ailleurs à

chaque pas confirmées par nos éludes; elles le seront, dès ce soir, par l’étude que nous allons commencer ensemble du grand phénomène de la propriété.

S’il en est parmi vous , Messieurs , et je sais qu’il en est, qui aient étudié la science économique dans les livres des maîtres , ils seront surpris peut-être de me voir débuter par cette question. On commence d’ordinaire , dans les traités classiques , par d’autres sujets , la richesse, la valeur, le capital. Je suis loin assurément de répudier ces traditions et de critiquer l’ordre adopté par de plus habiles que moi. Mais, d’une part, je me sens effrayé, moi inhabile et inexpérimenté, à l’idée de m'engager dès l’abord dans ces définitions abstraites que ne viennent point animer les faits. Je crois, d’autre part , que le fait de la propriété contient en germe tous les faits économiques. Une fois éclairé , il illumine l’ensemble de la science. Telle est son importance qu’on a pu définir l’homme un animal propriétaire. Et, en effet , il n’y a aucun acte de l’homme qui ne soit au fond un acte de propriété. Le travail a pour but une appropriation. La production et la consommation sont des actes d’acquisition et d’emploi de la propriété. Les machines, les outils, la terre, les droits, les facultés , le capital , tout revêt ce caractère. Partout on retrouve le même fait, le même droit, l’action et le titre de l'homme sur les choses, la mainmise de l’esprit sur la matière, qui constitue la pro-

priélé. Nous ne nous égarons donc pas en nous attaquant d’abord à ce fait universel et primordial.

Messieurs, c’est l’une des habitudes et l’un des besoins de l’esprit humain, et c’est l’une des preuves les plus manifestes de sa faiblesse, de rattacher toujours les idées à des signes , et de se former, même des choses morales , des représentations et des emblèmes matériels. La plus élevée, la plus pure, la plus incorporelle de toutes les idées, l’idée de Dieu, n’a pas échappé à cette altération , et vous connaissez tous ce mot spirituel , et malheureusement aussi vrai que spirituel : « Si Dieu a fait l’homme à son image , l'homme le lui a bien rendu. » A plus forte raison, l’idée de la propriété a-t-elle été ainsi altérée. Quand ce mot de propriété est prononcé devant nous, ce que nous nous représentons tout d’abord, ce sont des maisons, des champs , des bois, des outils, des animaux, ou d’autres choses sensibles que nous considérons comme utiles ou précieuses. Ces choses sont-elles la propriété, Messieurs? Non, car la propriété est un droit; et ces choses ne sont que des faits. Elles peuvent être l’objet de l’application du droit; elles ne sauraient être le droit lui-même. Elles peuvent être détenues en vertu du droit, et j’admets qu’elles le soient habituellement; mais elles ne le sont pas nécessairement : car il pourrait se faire qu’elles ne fussent par détenues du tout, comme c’est le cas pour les biens sans maître , pour les forêts vierges , pour les mines ignorées , pour les

terres désertes , ou pour les biens perdus au fond des mers ; et il pourrait se faire aussi qu’elles fussent détenues sans droit et contrairement au droit, en violation , par conséquent , et non en vertu de la propriété , comme c’est le cas pour les biens volés, usurpés, obtenus par la fraude; comme c’est le cas pour les hommes dans les pays où l’esclavage est admis, et comme c’est le cas pour les facultés de l'homme dans les pays où prévaut le despotisme. Ce n'est donc pas dans les choses qu’il faut chercher le principe de la propriété, et la possession n’est pas la propriété. Les choses sont neutres par rapport au droit , et ce n’est pas en elles qu’il peut prendre naissance.

Où nait-il donc , et où se trouve ce principe, supérieur à la matière , qui en motive et en justifie la possession, et que nous appelons la propriété? Où, Messieurs? Et où pourrait-ceètre, sinon dans l'homme, être moral parce qu’il est libre, être investi de droits parce qu’il est assujetti à des devoirs? C’est l’homme, Messieurs , qui est la source de la propriété comme il est la source de tout droit. Ce n’est pas assez dire: c’est lui qui en est l’objet , et non-seulement l’objet , mais la substance. La propriété. Messieurs, ce n’est pas un accident, ce n’est pas une convention, ce n’est pas une combinaison ingénieuse des savants ou une création bienfaisante de la loi: c’est un attribut de l’homme, c’est une nécessité de sa nature ; je vais plus loin , c’est l’homme même, et l’homme seul. Un des plus brillants défenseurs de la propriété, M. Thiers, dans un livre

célèbre, a dit, aux applaudissements universels, que « nous avons en nous-même, dans notre personne, dans notre âme et dans nos organes, une première propriété. » Je dis que nous n’en avons pas d’autre , et que tout ce qui parait en être une autre n’est qu’une transformation etun développement de celle-là. Je dis que ce n’estpas la matière des choses, mais la personne humaine déposée dans cette matière , qui fait le fond de la propriété. Je dis que les biens visibles , qui semblent être la substance de la propriété, n’en sont que l’enveloppe , c’est-à-dire l’enveloppe de la personnalité invisible qui la constitue ; et qu’en usant de ces biens, comme nous le faisons , c’est de nous-mêmes que nous usons. Je déclare enfin que c’est pour cela que la propriété est sacrée, et je déclare que ce n’est que pour cela qu’elle l’est ; car il n’y a qu’une chose sacrée icibas , ou du moins je n’en connais qu'une , la personne humaine et la liberté morale qui la caractérise.

Messieurs, cette déclaration, je le sais, sort des termes usuels, et peut-être vous parait-elle étrange. Peut-être pensez-vous qu’un zèle respectable, mais excessif, m’entraîne àspiritualiseroutre mesure la propriété. Eh bien ! veuillez prendre la peine de me suivre quelques instants, et vous allez voir, non-seulement par des raisonnements, mais par des faits, que cette formule, qui semble abstraite et métaphysique, n’est autre chose que l’expression générale d’une vérité vulgaire.

Permettez-moi d'abord de vous adresser quelques questions ; je vous proposerai ensuite mes exemples.

Est-il vrai , Messieurs, que l’homme soit une force, douée par Dieu d’intelligence et de liberté, et placée, par le même Dieu, au milieu d’autres forces auxquelles manquent à la fois et l’intelligence et la liberté? Est-il vrai que, par un phénomène qui défie toute explication, mais qui défie aussi toute contradiction, cette force, qui est esprit, soit liée à des organes qui sont matière, et puisse agir sur ces organes? Est-il vrai que là ne se borne pas le prodige de cette alliance mystérieuse des deux substances ; que cette force, à travers ces organes qui lui sont propres, puisse atteindre les objets extérieurs qui lui semblent étrangers, et qu’ainsi non-seulement le corps , demeure immédiate de l’âme , mais le monde qui l’entoure, soit accessible à l’action de l’intelligence et de la volonté humaines? Est-il vrai, enfin, que cette action ne soit pas seulement possible, mais qu’elle soit nécessaire , et que l'homme, pour accroître et pour conserver sa vie , pour grandir, pour subsister même, doive incessamment puiser au dehors des éléments nouveaux d’existence, et réparer sans relâche sa substance qui s’écoule? Si cela est vrai , Messieurs ( et qu’est-ce donc qui serait vrai, si cela ne l’était pas?), Y identité de la propriété et de la personne humaine est vraie, et je n’ai pas besoin d’argumenter plus longtemps pour la démontrer; car, si nous ne vivons qu’aux dépens du monde matériel , et si nous ne vivons aux dépens du monde matériel que par l’exercice de notre activité, c’est aux dépens de notre activité que nous vivons. Nous puisons au dehors des forces étrangères que nous ren-

dons nôtres, et ce n’est pas nous qui avons créé ces forces, cela est vrai; mais l’effort par lequel nous puisons ces forces, d’où vient-il, sinon de nous-mémes?et ne faut-il pas admettre qu’il leur est au moins égal , puisqu’elles lui cèdent? Cela revient à dire, en définitive, que nous substituons une force à une autre, celle que nous trouvons disponible en nous à celle que nous voulons y faire entrer du dehors; qüe nous payons, réellement et sans métaphore , de noire personne tout ce qui s’ajoute à notre personne ; et qu’ainsi il n’y a rien, parmi les biens acquis et possédés par l’homme, dont l’acquisition et la possession ne soient , dans toute la rigueur des termes, delà vie humaine.

Et comment, en vérité, Messieurs, pourraient-elles être autre chose, puisque rien ne se fait de rien, et que l’homme n’a reçu de Dieu d’autre don que la vie , c’està-dire la durée, la volonté, Y intelligence elle mouvement? Quand je travaille, que ce soit des bras ou que ce soit de la tête , fais-je autre chose , je vous le demande , que d'employer ma vie ? Et quand , par ce travail , j’ai obtenu un résultat quelconque, une connaissance ou un produit , une idée ou un objet , ce résultat , obtenu par l’emploi de ma vie, ne la rcprcscnlc-t-il pas ? n’en est-il pas le prix, le produit, 1’ équivalent? 11 faut, sans doute, pour que cet équivalent se présente sous une forme saisissable , un support à l’application de cette vie, comme il faut un corps à l’àmc pour qu’elle se manifeste; mais ce support n’est pas plus la propriété que le corps n’est la personne humaine: il en est l’instrument et le

moyen, elle le traverse, elle l’occupe, elle s’y accumule, comme le fluide électrique dans le condensateur métallique ou la chaleur dans l’eau changée en vapeur; elle y entre ou en sort au besoin et selon la volonté qui la dirige; elle ne se confond pas avec lui et elle n est pas de même nature.

Eh quoi! Messieurs, direz-vous, ces œuvres prodigieuses du génie humain, ces merveilles de la science et de l’industrie , ces édifices qui défient les âges , et auprès desquels la durée de la vie de l’homme est si peu de chose, ces machines qui transforment le monde, qui , réalisant en quelque façon le mot d’Archimède , semblent capables de le mouvoir et de le porter, et auprès desquelles la puissance de la force de l’homme est si peu de chose — tout cela, c’est la vie humaine, de la force humaine! Oui, Messieurs, et, encore une fois, que voulez-vous que cela soit, puisque c’est l’œuvre de l’homme? La raison est péremptoire, à coup sur. Ne nous en contentons pas pourtant, et no nous bornons pas à cette preuve générale: prenons, pour plus de clarté , la chose par le détail ; analysons, distinguons, précisons, scrutons les faits , épluchons les exemples , rendons-nous compte de tout jusqu’à la minute, et prononçons. Et, pour commencer, remontons, si vous le voulez, la chaîne de la propriété jusqu’à son premier anneau; considérons l’homme avant qu'il soit propriétaire, au moment où pour la première fois il va le devenir, et suivons-le rapidement depuis ce premier pas jusqu’au point où nous le voyons parvenu maintenant.

Voici cet être primitif, cet enfant de la nature, pur encore de toute souillure du tien et du mien , et innocent de ce péché de propriété qui a, selon de modernes philosophes, infecté toute sa descendance. C’est un pauvre sauvage, sans vêtements , sans abri, sans connaissances et sans armes, réduit, en un mot, aux impulsions grossières de l'instinct et à l’emploi non raisonné de ses organes. La faim, ce premier besoin qui lui fait sentir son imperfection , éveille en lui l’activité. Un animal passe à sa portée. Il le poursuit , il l’atteint, il le terrasse, il le tue , il le dépèce , il le dévore. C’est sa première conquête sur la matière , sa première propriété ; propriété bien passagère, presque aussitôt détruite qu’obtenue , propriété réelle pourtant, et non moins précieuse pour lui que les trésors les plus enviés pour l’homme civilisé qui les a accumulés. Certes , cette première propriété est bien sa vie et sa force ; car c’est l’effort de courir, de lutter, de vaincre, de déchirer , de manger même. Cette vie , qui palpite encore dans la proie, il l’a bien payée de sa propre vie; et quand, grâce à cette proie, sa vigueur épuisée renaît, en lui, il peut bien dire, sans être un sophiste, que c’est sa force dépensée qu'il recouvre.

Mais voici un second pas ; car, si le besoin a éveillé l’activité , l’activité a éveillé l’intelligence. L’animal a résisté longtemps; la main nue qui le frappait s’est épuisée et meurtrie , et le sang du vainqueur s’est mêlé à celui de sa victime. Une idée traverse son

esprit , celle de frapper avec un corps plus dur et moins sensible que le sien. Un choc douloureux lui a révélé la dureté du bois. Il met à profit cette expérience involontaire; il arrache une branche à un arbre, s’en fait une massue , lève cette arme sur l’animal qu’il convoite , et l’animal tombe sans mouvement à ses pieds. L’acte est devenu plus facile. Contient-il autre chose pourtant que le déploiement de la force humaine? Non, car arracher la branche, ç’aété dépenser une force égale àlarésistancedubois; lalever, ç’aétédépenser une force égale à son poids; et, quand cette branche est retombée comme un instrument de mort sur la tète de l’animal, c’est la force employée à la soulever, rien de plus, qui est retombée. La force humaine seule a agi; et, si son action même a été plus prompte et plus sûre, c’est que, par une action antérieure et supplémentaire , elle avait paré, dans une certaine mesure , à sa déperdition.

Il est évident. Messieurs, que je pourrais multiplier ces exemples à l’infini, et qu’il n’y a pas un acte de la vie de ce sauvage qu’il ne soit aisé d’expliquer de même, et dans lequel ce que je viens de dire de la branche d’arbre rie puisse être littéralement répété. Il lance une pierre sur un oiseau, et l’oiseau tombe ; c’est de son bras qu’est parti le coup, et il a fallu, pour qu’il fût efficace, que ce bras, après avoir ramassé la pierre et vaincu son poids, lui communiquât encore une impulsion égale tout à la fois à ce poids, à la résistance de l'air et à la violence du choc à produire : autrement l’elTet eût été nul. Il place cette pierre sur une

fronde, et elle va frapper plus loin et plus fort. C’est qu’il a dépensé plus de force pour la lancer; et il a dépensé plus de force, non-seulement parce que d’abord il a fait la fronde, ce qui lui a coûté des efforts, mais parce que, en se servant de cette fronde, il a, au lieu d’un effort d’un instant, fait un effort prolongé, et transmis ainsi à la pierre, avant de la laisser échapper, une vitesse accumulée. 11 met un trait sur un arc, et ce trait vole plus loin et plus sûrement encore. C’est son bras toujours qui fournit la force qui rend ce trait redoutable : car, après avoir fait l’arc, il a fait la tension de l’arc ; il a, par le long effort d’en bander la corde, ramassé péniblement plus de force que dans la fronde ou dans le simple jet ; et c’est lui , lui seul , qui lance maintenant la flèche : l’arc a reçu sa force et la lui rend, il n’en a pas produit ; il en a perdu, au contraire, comme tout instrument, en proportion des frottements. A moins de nier l’évidence, à moins de contredire le sens commun, il n’y a rien à objecter, et c’est la simplicité même.

Mais c’est cette simplicité qui vous tient en défiance, peut-être. Vous trouvez que ce sont là des phénomènes élémentaires, de petits exemples, et vous en voudriez de plus grands, de plus saisissants. Je vais vous en fournir.

Voici un objet d’un poids énorme, un bloc de pierre monumental, un arbre gigantesque. Il s’agit de le déplacer , et je suis seul , et je ne suis pas un hercule. N’importe , je vais tenter l’entreprise, et, qui plus est,

j’-y réussirai. Vingt hommes, peut-être, en s’épuisant , ne feraient pas trembler cette masse. Moi , moi seul , je la remuerai , je la soulèverai , je la parlerai. Vous riez de ma présomption? Regardez-moi donc, et commençons. Sous cette masse je passe des cordages et des chaînes, je les dispose sur une poulie solidement établie, et à leur extrémité j’attache le plateau d’une vaste balance. Cette tâche préparatoire accomplie, je me mets à l’œuvre. Dans le plateau, apte à les recevoir, je dispose des pierres d’un volume ordinaire , et telles que je puisse les manier aisément. J’en mets dix, j’en mets cent, j'en mets mille, dix mille, cent mille, un million, s’il le faut. Je passe à ce travail des heures , des jours , des semaines ; et pendant ces jours et ces semaines je n’obtiens rien , et il semble que je perds à plaisir mes efforts. Mais patience : voici qu’à un certain moment les câbles se tendent, puis la masse vacille, puis elle se soulève, puis enfin elle se tient en l’air. Et alors il me suffit non pas de la main , mais du mouvement d’un doigt, pour la déplacer et la tourner à mon gré. Pourquoi cela , Messieurs? et pourquoi ce bloc, d’abord rebelle à mes efforts, y est-il maintenant si docile? Parce que, à force de patience, j’ai amoncelé, pour le lui opposer, un poids égal au sien ; c’est-à-dire que j’ai vaincu sa résistance. Direz-vous que ce n’est pas moi qui l’enlève ; que c’est le poids des pierres entassées qui agit, et non ma force ; et me renverrez-vous à la nature , qui me sert par la gravitatiofi ? Messieurs , sans elle sans

doute je ne ferais pas ce que je fais ; mais sans elle je n’aurais pas besoin de le faire : car , si les pierres ne pesaient pas à un bout de la chaîne, la masse à soulever ne pèserait pas à l’autre. Et puis, est-ce qu’elle me sert gratis, cette force? Est-ce que chacune de ces pierres, par lesquelles elle agit, ne représente pas un effort de ma personne? Est-ce que leur poids, avant de me servir, n'a pas commencé par me nuire? Et, si la gravitation m’obéit maintenant, est-ce que ce n’est pas parce que je l’ai vaincue en la surpassant par la dépense d’une force personnelle égale et supérieure à elle? Est-ce qu’en posant chaque pierre dans le plateau je n’y ai pas réellement mis , en puissance sortie de moi, autant que cette pierre contient de poids? Et quand, après cela, j’use de ces pierres et de leurs poids réunis, est-ce que ce n’est pas véritablement, littéralement, rigoureusement, de ma puissance que j’use? N'ai-je pas le droit de dire, sans périphrase, que je porte la masse ENTIÈRE? J’ai commencé par la porter en détail aussi réellement que si je l’avais dépecée en morceaux ; seulement, et grâce à d’autres efforts préliminaires , la somme de ces efforts de détail est restée sous ma main , accumulée et disponible. Ce travail accessoire, travail d’intelligence et travail de corps, n’enlève rien assurément à la réalité de l’autre , et ne fait pas qu’il m’ait moins coûté : il le rend utile, d’inutile que sans lui il eût été, voilà tout.

Messieurs, ce que je viens de faire sous vos yeux, c’est ce que chacun de nous fait dans tous ses travaux ,

c’est ce que l'humanité fait dans l’ensemble des siens; et ce que je puis dire du résultat relativement prodigieux que je viens d’obtenir, elle peut le dire de tous ceux qu'elle obtient. Tout, dans les œuvres humaines, est de la vie humaine mise en réserve ; et tout , dans les merveilles de l’industrie , du commerce et des arts , est de la force et de l’intelligence humaines. C’est en vain que l’on parle de la collaboration gratuite de la nature: la nature, qu’on croit si facile à l’homme, est en constante rébellion contre lui ; elle ne lui cède qu’à mesure qu’il la surmonte ; et il n’y a pas , dans tous les services que nous sommes parvenus à tirer d’elle, un seul service qui soit gratuit, pas un qui ne soit acheté, comme dans l’exemple que je viens de mettre sous vos yeux, par un effort équivalent; pas un enfin qui ne réalise et ne rappelle la parole de l’Écriture : « La terre est maudite pour toi dans ton œuvre, et tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. »

Oui , Messieurs, la terre , la terre elle-même, ou du moins l’utilité de la terre, les services qu’elle rend et les produits qu’elle fournit, la terre est l’œuvre de l’homme, et elle ne lui donne qu’autant qu'il lui a donné. Oh ! pour le coup, direz-vous, voilà qui est trop fort, et nous ne pouvons vous suivre jusque-là. Passe pour l’édifice : c’est, nous le voyons bien maintenant, de la vie humaine employée à extraire les matériaux , à les préparer, à les mettre en place selon le dessein qui dirige la main. Passe pour l’invention : c’est de la

vie employée à réfléchir, à observer, à combiner, à essayer, à réaliser. Passe pour l’œuvre d’an ou de littérature ‘ c’est la vie employée à voir, à comprendre, à sentir d’abord ; puis à reproduire pour l’esprit , pour l’oreille ou pour l’œil d’autrui , ce qu’on a vu, compris ou senti. Passe même, enfin, pour les instruments, pour les machines et pour l'usine elle-même; car c’est de la vie encore, employée à coordonner, à assembler, à animer les appareils : et, si les matières premières se transforment, c’est qu’elles ont été réunies et livrées au métier ; si le métier marche , c’est que la vapeur le pousse ; si la vapeur se dilate , c’est que l’eau a été placée sur le foyer; si le foyer brûle, c’est que la houille a été extraite, voiturée, enfournée; et, puisque c’est l’homme qui a fait tout cela, puisque c’est de lui qu’est partie la première impulsion successivement transformée, il faut bien admettre que c’est lui qui agit à travers tous ces organes qu’il a su ajouter aux siens , et que c’est lui, en somme , qui est le véritable et suprême moteur de ces redoutables engins , le propulseur de ces roues, le générateur de cette vapeur et la source de cette électricité. Passe pour tout cela, quelque surprenant que cela paraisse. Mais la terre, cette nourricière du genre humain , cette mère aux fécondes mamelles , ce support de nos travaux et de nos pas, ce réservoir inépuisable de fertilité, comment prétendre que l’homme l’ait faite ce qu’elle est? Comment méconnaître à ce point la Providence qui l’a disposée pour notre usage ? Et n’est-ce pas un blasphème que de nous attri-

buer ainsi le rôle du Créateur? C’est , Messieurs, ce que nous examinerons dans la prochaine leçon. Cet examen sera minutieux peut-être ; il exigera une étude attentive et détaillée du rôle des agents naturels et de celui de l’homme dans l’œuvre agricole. Mais il est nécessaire, et il sera concluant. Et vous comprendrez , je l’espère , (juand nous l’aurons achevé , pourquoi j’ai commencé par cette question et pourquoi j’attache tant d’importance à établir avant toutes choses , devant vous, avec une entière netteté, ce que je ne crains pas d’appeler, dans toute la force et dans toute la rigueur du terme, sans exagération et sans métaphore , la spiritualité de la propriété.

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