II' LEÇON
( Sui/e de la PROPRIÉTÉ)
Messieurs ,
Nous avons, dans notre précédente réunion, parlé de la propriété. Nous avons dit que le fait de la propriété est le fait économique par excellence , le fait universel , pour ainsi dire, dont tous les autres ne sont que des formes. Et, voulant acquérir de ce fait, ou plutôt de ce droit, une idée exacte, précise, répondant également bien à la généralité des cas, et défiant toute controverse, nous avons cherché à remonter à l’origine de la propriété. Cette origine, nous l’avons trouvée dans l’homme , c’est-à-dire dans la puissance, dans le droit qu’a l’homme do manifester ses facultés. L’homme, avons -nous dit, être actif, être moral, impose sa volonté et sa domination aux choses , passives et dépourvues de droit. Doué d’une force intérieure qui est la vie, il dépense cette force qui ne subsiste que par le mouvement; et, en appliquant cette dépense aux objets qui l’entourent, il modifie ces objets de manière à les rendre propres à son usage. Il reprend en eux ensuite, par les services qu’il en retire , l’utilité qu’il leur a donnée, et récolte en quelque sorte ainsi ,
dans la matière imprégnée de sa personnalité , sa substance qu’il y a semée.
Cette notion de la propriété, dont l’énoncé semble d’abord abstrait, nous l'avons justifiée par desexemples. Nous avons vu l’homme s’emparant, à ses dépens, du fruit, de l’animal, de la pierre ; fabriquant, à scs dépens encore, l’outil, la machine, le bâtiment, l’usine, le navire, etc.; et nous avons conclu que toutes ces choses, empreintes de son activité, lui appartiennent parce qu’ elles sont son œuvre. Elles sont à lui, demeurent à lui, parce qu’elles émanent de lui; disons mieux, parce qu’elles sont lui.
Le temps nous a manqué, Messieurs , pour montrer qu’il en est de même de la terre. C’est le point le plus important, parce que c’est le plus contesté. On ne conteste guère, quoiqu’on l’ait encore fait de nos jours, la possession individuelle des meubles, mais ou conteste celle de la terre. C’est même à la terre que parait réservée presque exclusivement, dans l’opinion du plus grand nombre, le nom d c propriété. On refuse ce nom , faute d’en avoir pénétré le vrai sens , aux œuvres d’art, aux livres, aux inventions, aux facultés morales, ces propriétés primordiales et génératrices de toutes les autres : mais la terre est par excellence , aux yeux de ceux qui la détiennent comme aux yeux de ceux qui la convoitent, la propriété; et c’est sur elle que s’est concentré, pour la défense comme pour l’attaque, tout l’effort de la polémique contemporaine. Cette préoccupation serait fondée si la propriété terri-
toriale était d’une nature exceptionnelle ; si elle existait par elle-même, indépendamment de l’activité humaine; si elle était par elle seule utile, valable et féconde. Elle n’est pas fondée, et c’est une erreur aussi dangereuse que grave , si la terre n’est , comme le reste , qu’une matière inerte, neutre, susceptibledeserviiThomrae, mais ne le servant qu’à la condition qu’il interviendra activement pour s’en faire servir, et appliquera sur elle, comme sur le reste, son travail, sa vie. Or c'est. Messieurs , ce dont nous allons nous convaincre ce soir.
Une première réflexion me frappe d’abord , et je me borne en ce moment à l’indiquer; nous nous y arrêterons bientôt davantage, en répondant aux objections. C’est qu’il est étrange, pour ne pas dire puéril, de prêter aux choses des intentions , c’est-à-dire des dispositions morales, à l’égard de l’homme. Tous les peuples, cela est vrai, ont commencé par le faire, et iis ont personnifié tour à tour, pour les bénir ou pour les maudire, les forces diverses de la nature. Mais une raison plus mûre, une religion plus épurée, ont fait justice de ces confusions et dissipé ces superstitions des premiers jours. Comme allégories, les fictions du pagauisme seront toujours belles ; comme croyance , le fétichisme n’est plus avouable, bien qu’il tienne encore trop de place dans nos habitudes. La matière , sous quelque forme et sous quelques effets qu’elle se manifeste, n’est ni l’amie ni l’ennemie de l’homme , et n’a droit à ces titres ni à ses hommages ni à sa haine ; elle