‹ Leçons d'économie politique faites à MontpellierChapitre 7 sur 25 · GO · texte numérisé non relu

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n’est qu’une expression passive de la volonté toutepuissante qui a fait l'homme et le monde, un instrument ou un théâtre pour l’action de l’homme , sous l’œil et selon le plan de Dieu. Tout se tient dans ce plan ; tout y est au même degré important et nécessaire. Et si, comme on le proclame — et comme je le crois, quant à moi, fermement — il mérite véritablement notre reconnaissance et notre amour, ce n’est pas tel ou tel des dons de Dieu , c’est l’ensemble proportionné à sa fin, c’est l'infaillible Auteur de cet ensemble, que nous devons humblement et respectueusement adorer. Ce n’est pas la terre qui , spontanément et bénévolement, vient au-devant des désirs de l’homme; c'est l’homme qui , en développant sa nature , trouve dans la terre les moyens de satisfaire plus ou moins complètement ses désirs. A quel prix, nous le verrons tout à l’heure.

Une seconde réflexion me frappe ensuite , et je ne puis m’empécher d’être surpris qu’elle ne frappe pas également tout le monde: c’est qu’il n’est pas moins étrange de mettre la terre , comme une chose d’une nature exceptionnelle et privilégiée, dans une catégorie distincte et séparée des autres choses. Je voudrais demander aux personnes qui donnent ainsi à la propriété foncière une place à part ce que c’est que la terre à leurs yeux, et quelle définition précise ellescroient pouvoir donner de cette propriété et de son objet. La terre ! est-ce ce que le géologue ou le cosmographe appellent de ce nom : le globe entier qui nous porte, la croûte solide qui soutient nos pas, le sol enfin avec ses quali-

tés et ses aspects divers ? C’est l’acception la plus naturelle et la plus générale. Mais cette acception comprend tout, à bien dire, et je n’aperçois plus rien — ni outils, ni matériaux , ni substances quelconques — qui ne soit terre à ce compte; car je n’aperçois rien qui ne tienne au sol ou qui n’en soit tiré. Est-ce plus particulièrement le sol envisagé comme agent de production, c’est-à-dire la force végétative grâce à laquelle il fournit à nos besoins? Mais cette force, moins connue dans sa nature que révélée par ses effets , plutôt employée que possédée , plutôt saisie au passage que fixée et détenue, n’est susceptible ni d'une détermination, ni d’une délimitation rigoureuses. Le sol semble la recevoir ou la contenir; mais est-ce en lui qu’elle réside? Y réside-t-elle en tout cas exclusivement? Ne provientelle pas , en grande partie au moins, de l’air et des autres gaz, de l’électricité, de la pluie, du soleil, etc., toutes choses qui ne s’enclosent pas dans les limites d’un champ et ne se transmettent pas par un contrat ? Vous voyez. Messieurs, sans que j’insiste, s’il est facile de séparer la terre des autres possessions matérielles.

Mais n’insistons pas, en effet sur ces difficultés. Ne chicanons pas sur les termes, et prenons la chose simplement. Les hommes vivent sur la terre ; ils tirent d’elle des agréments et des services. Ces services, et spécialement le plus important de tous, la nourriture, viennent-ils spontanément de la nature, ou supposentils l’effort et le travail humain? La fertilité, ou plus exac-

tement la production, la production utile, est-elle le fait de la nature ou celui de l’homme? Voilà, certes, une question nette et qui ne prête pas à la confusion.

Voilà aussi , à ce qu’il me semble, une question qui ne prête guère au doute ; et je vous l’avoue, Messieurs, ce n’est pas sans un certain effort que je la pose sérieusement. Eh quoi ! la production se faire toute seule ! Le blé pousser tout seul , les fruits mûrir tout seuls, les bestiaux s’élever tout seuls ! Y songe-t-on ? Et ceux qui le disent ont-ils jamais jeté les yeux sur un champ? 11 faut bien croire qu’ils ne l’ont pas fait, Messieurs , car s’ils l’avaient fait, s’ils avaient quelquefois arrêté leurs regards sur les champs, voici ce qu’ils auraient vu. Sur cette terre, qui, à les en croire, donne tout de soimême , à toute heure et en toute saison , le matin , le soir, à midi, au printemps, en été, en hiver, parla pluie, par lèvent, parle soleil ou par le froid , ils auraient vu un homme, un homme de labeur, celui auquel la langue, dans sa justice, semble avoir réservé spécialement ce nom expressif d’homme de labeur, le laboureur , opiniâtrément penché sur le sol et le travaillant sans relâche. Que fait donc ainsi cet homme et pourquoi cette lutte constante avec, la nature? Pourquoi ouvre-t-il le sol? pourquoi l’aplanit-il? pourquoi le roule-t-il? pourquoi y met-il la graine? Pourquoi nettoie-t-il la moisson , la coupe-t-il , la rentre-t-il ? Pourquoi plante-t-il des arbres, que plus tard il greffera, il arrosera, il récoltera? Pourquoi, sous tant de formes, toute cette dépense de force et d’intelligence humaine ?

Pourquoi, Messieurs? Parce que, sans ces efforts, la terre ne donnerait pas ce qu’elle donne; parce que ce que nous tirons c’est notre œuvre, et que , pour rendre, comme le dit encore la langue, il faut qu’elle ait reçu; parce que l’homme seul, au prix de longs soucis , de longs travaux , apporte et conserve à la terre la fertilité. Un vieux proverbe nous dit que « tant vaut l’homme, tant vaut la terre »; et, en effet, si, dans cette lutte ardente qu’il soutient contre elle, l’homme venait à s’arrêter un seul instant, la fertilité et la production du sol s’arrêteraient avec lui; ou, ce qui est pis , elles se vicieraient et se tourneraient contre lui.

En vérité, tout cela est si clair, si précis, qu’il semble qu’après l’avoir rappelé on n’ait plus rien à dire. Mais, comme l’a dit un poète , « chassez le naturel, il revient au galop. » L’habitude est une seconde nature, et les préjugés sont des habitudes. On no saurait trop soigneusement les combattre, et, pour qu’ils ne viennent pas, à la première occasion, reprendre possession des intelligences, il faut, non-seulement qu’ils soient chassés, mais que la vérité soit invinciblement implantée à leur place. Ne craignons donc pas de trop insister. Parcourons dans tous les sens ce champ où nous venons de voir l’homme travailler, et examinons de près ce qu’il produit, ce qu’il porte, ce qu’il est par lui-même.

Et d’abord ce qu’il produit. Ce seront, si vous le voulez, des fruits, prunes, poires, abricots, raisins; ou bien du blé , du sarrasin , du maïs ; ou bien encore des

pommes de terre, de la garance, des mûriers, etc. Toutes ces choses si diverses sont-elles venues toutes seules se réunir à cette place? l’homme les a-t-il trouvées là un matin, comme un repas préparé pendant son sommeil par un génie bienfaisant? Evidemment, non. Le froment a été tiré d’Egypte, le maïs de l’Amérique du Sud, la pomme de terre de l’Amérique du Nord, la vigne de la terre de Chanaan; et, de même, l’olivier nous vient de la Phocée, la prune de la Syrie, la poire et la pomme de la Grèce, l’abricot de l'Arménie, etc. C’est-à-dire qu’il a fallu que tout fût apporté; et, s’il a fallu l’apporter, qui donc a opéré ce transport? L’homme sans doute ; et au prix de quels efforts, de quels soins, de quels dangers parfois! On parle de Bernard de Jussieu, abritant dans son chapeau le cèdre du Jardin des plantes de Paris; du capitaine Déclieux, souffrant la soif pour abreuver pendant une longue traversée le premier plant de caféier envoyé aux Antilles ; mais combien d’autres traits de sagacité, de persévérance et de courage dont on ne sait plus rien! Combien de tentatives longtemps infructueuses! Et si aujourd’hui encore , avec tant de ressources scientifiqes et pécuniaires, ce qu’on appelle Y acclimatation est si souvent difficile et onéreux, quelle tâche n'était-ce pas aux premiers jours?

Nous voilà édifiés sur l’origine des richesses de nos champs. Mais ces richesses, venues de si loin, l’homme n’a-t-il fait que les apporter ? Il a fait bien davantage. C’est lui qui les a développées, qui souvent

les a créées en quelque sorte*. Il a fait les espèces; car dans la nature vous ne trouverez aucun de ces grains, de ces légumes, de ces fruits, lents produits d’une amélioration, d’une transformation séculaire; et la pêche, par exemple, -ce globe de pulpe fondante et savoureuse entre toutes, n’était à l’état primitif qu'une drupe coriace et filamenteuse, à peine supérieure à l’enveloppe de l’amande. Il a fait la place, le jour, l’exposition, la taille. La place surtout. Messieurs; comprend-on ce que c’est que d’avoir fait place au produit utile aux dépens des inutiles? On nous vante tous les jours les bienfaits de la fertilité naturelle; et l’agriculture n’est autre chose qu’un combat contre la fertilité

i Dans son livre du Revenu foncier, p. t5i et suiv., M. R. de Fontenay développe ainsi cette idée en ternies énergiques et saisissants :

< Sans doute, il y a eu et il y a encore quelques points privilégiés du globe où les fruits et les racines propres à la nourriture de l'homme s'offrent spontanémeut à lui avec une certaine abondance. Il a bien fallu quelque paradis terrestre de ce genre, pour que la race humaine pût s'agglomérer en familles. Mais on ne retrouve nulle part , à l'état sauvage , les plantes usuelles de nos cultures ; en telle sorte qu’on peut dire non-seulement qu'elles ne sont pas naturelles ù nos pays, mais qu'elles ne sont naturelles à aucun pays, ni à aucun climat. Jamais une terre vierge , jamais une ile déserte n'a présenté aux yeux des voyageurs des champs de blé , de pommes de terre ou de betteraves, des forêts de pruniers, d’orangers ou de pêchers. Grains, fruits , légumes, (leurs, arbustes , animaux même, tout ce qui sert à l'usage de 1 homme a été refait par lui sous mille formes différentes de leur type originel. Et notre agriculture, grande ou petite, n'opêre que sur des espèces étrangères à la création primitive.

> Ici donc il est impossible de se tromper sur ce qui vient de la nature et ce qui vient de l’homme. A la nature appartiennent les sauvageons épineux , les racines ligneuses , les fruits petits et âpres , les T. I. 5

naturelle. Les productions spontanées de la nature, savez-vous ce que c’est? C’est la ronce, c’est l’ortie, c’est l’épine, c’est le jonc, c’est le chardon et la laiche; ce sont les plantes vénéneuses, stériles, parasites; celles que l’homme redoute et celles dont il ne sait que faire. Qu’on ne nous parle donc pas de productions spontanées; qu’on ne nous renvoie pas à la fertilité naturelle. C’est la fertilité naturelle , au contraire , c'est la production spontanée qui arrêtent l’homme dans les forêts vierges, dans les terres incultes, dans les marécages de l’Afrique et de l’Amérique; ce sont elles qui soustraient à la civilisation tant de contrées qui seront un jour si riches. Et dans

fleurs simples . les graminées vivaces , toutes les espèces que l'homme combat et détruit, en attendant qu'il les travaille et les perfectionne : — tribulos et spinas germinabit tibi, voilà la définition delà productivité naturelle faite de main de maître. A ( homme, les arbres greffés aux fruits savoureux , les racines à la pulpe abondante , les fleurs aux mille pétales, les riches céréales, les innombrables variétés d'animaux domestiques, toutes les espèces développées, embellies, hâtées. Cette création monotone , qui répète invariablement le mémo type de génération en génération . était trop lente en effet ,, trop étroite, trop pauvre pour l'homme progressif. Audacieux collaborateur de Dieu , il a compris que sa mission était de continuer et de corriger son œuvre. Avec la terre pour atelier , et pour ouvrier la nature , il s'est mis à manufacturer la vie ; comme pour bien assurer son droit de producteur , il a en quelque sorte revêtu chacun de ses produits de sa marque do fabrique. Kl la nature n'a pas encore trouvé le secret de le contrefaire; et ces formes créées par l'homme, qu'elle répète mécaniquement sous sa direction , réduite à ses propres forces elle ne saurait les perpétuer; et toutes disparaîtront le lendemain du jour où l'homme aura disparu de la terre. Ne parlez donc pas de la nature quand il s'agit du blé : la nature ne peut pas plus faire un grain de blé qu'elle ne peut faire une montre. »

des climats moins fertiles, mais aussi moins résistants, dans nos climats tempérés, Messieurs, voici quatre mille ans que l’activité humaine s’épuise contre la fertilité naturelle sans avoir le dernier mot; car je ne sache pas un cultivateur qui soit parvenu encore à débarrasser complètement, à débarrasser à jamais son champ des végétations parasites et nuisibles qui l’envahissent.

Qu’est-ce que le sol porte, maintenant, Messieurs? Des animaux : chevaux, vaches, moutons, volailles, etc.; des constructions : bâtiments d’exploitation, étables, granges, écuries , etc. Tout cela encore, qui l’a fait, si ce n’est l’homme? Pour les bâtiments, c’est trop clair, et pourtant sans ces bâtiments où seraient les produits et que deviendraient-ils? Pour les animaux , il suffit de répéter ce que nous disions tout à l’heure des plantes. Demandez aux naturalistes combien sont originaires du pays qui les nourrit, de quelles contrées lointaines, de quelle souche sauvage, différente, méconnaissable, ils ont été tirés. Est-ce du mouflon et de » l’aurochs que descendent nos moutons et nos bœufs? Il n’y a pas bien longtemps qu’on ne le savait guère, et tous ne s’en tiennent pas encore pour certains. En tout cas, l’aurochs n’est pas le bœuf domestique, ni le mouflon le mouton de nos bergeries ; pas plus que le mouton et le bœuf de nos pères ne sont le dishley, le sonthdotrn ou le durham. Allez donc dire aux agriculteurs anglais qui les ont vu fabriquer hier sous leurs yeux, par des hommes de génie, que c’est la nature qui leur a fourni ces types précieux ; et niez, si vous l’osez, sur

leurs tombes à peine fermées et devant leurs fermes encore debout, les titres de Bakewell, de John Ehlmann et des frères Collins. Ces grands manipulateurs de viande n’ont pas été les premiers, croyez-le bien, et avant eux l’homme avait déjà remanié le règne animal. Il le remaniera encore après eux.

Voyons enfin le sol lui-même, et prononçons s’il n’est pas , lui aussi , lui plus que le reste , l’œuvre incontestable et la moins dissimulée de la main de l’homme. Cette haie qui marque la limite du champ, qui l’a plantée? Ce fossé qui l’entoure, qui l’a creusé? Ce canal d’irrigation, ce drainage, ce défoncement, ce sol rapporté, ce fumier, cet humus, ces façons en un mot, tout cela, qui l’a fait. Messieurs? L’homme encore, l'homme toujours, l'homme tout seul. C’est l’homme quia tout imaginé, tout exécuté, tout conservé; et sans tout cela le champ ne serait pas. Il y aurait une superficie, il n’y aurait pas de champ.

* Ce serait peine perdue, a dit à cette occasion un économiste distingué — auquel je renvoie avec confiance les esprits curieux déplus de détails, M. de Fontenay— que de prétendra énumérer les modifications radicales que l’action de l'homme a fait subir partout au sol. Ici la nature avait créé des marais ou des tourbières, on en a fait des jardins; comme ailleurs, au contraire, on a transformé des vallées en étangs. Là elle avait pétri toute une région de granit , on y a remis la chaux qu’elle avait oubliée. Flus loin, c'est un calcaire imperméable à l'air qu’on a désagrégé au moyen du sable; ailleurs, c’est la silice et l’alumine, le gypse, la cendre de la houille ou des schistes, la boue des chemins, l'alcali des plantes marines,

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la potasse de nos foyers , ou l’ammoniaque de nos égouts , qui vont enrichir d’éléments nouveaux ce sol incomplet. Qui de nous n’a pas vu , dans le court intervalle de vingt ou trente années, des plateaux arides que l’irrigation a couverts de verdure; des argiles jaunes et compactes que la culture a converties en terreau noir et friable; des plaines humides et froides que le drainage a essuyées et réchauffées?» (R. de Fontenay, du Revenu foncier, p. 154.)

« Dans beaucoup d’endroits, ajoute le même auteur, c’est le sol lui-même que l’homme a fabriqué tout entier; ainsi la Hollande a créé son territoire sur le fond sableux des mers*.»

Et, pour que vous ne croyiez pas. Messieurs, que ce soit là seulement l’assertion d’un économiste engoué d’une théorie d'école, voici un homme célèbre, qui a

* Voici le reste de ce morceau , qui n’avait pu être cité qu'en partie dans une leçon orale, mais qui mérite d'être reproduit en entier :

« Aux abords de nos villes, dans les jardins de nos villages, dans Chaque ouche de nos campagnes, le terrain primitif a disparu sous des couches épaisses de débris organiques. Ailleurs, ce sont des roches nues qu’on a couvertes de terres rapportées à grands frais, comme sur les pentes de l'Hermitage et de Côte-Rôtie. La plupart des vignes de montagne ont exigé h peu près les mêmes travaux de création. Ceux qui parlent de la richesse naturelle des vignobles bourguignons n'ont, sans doute. Jamais eu l'occasion de parcourir les versants supérieurs de la Côte-d'Or. Voici ce qu'ils y auraient vu: chaque Vigne est entourée de murs à sec, et présente à l'un de ses angles généralement un énorme amas de pierres appelé le murjet. Quand on calcule ce que cubent, en certains endroits, les murs et le murjet , quand on y ajoute ce que depuis des siècles leur ont enlevé la bâtisse et l'entretien des chemins, on arrive à se convaincre que la couche végétale a dû être déterrée et triée, par un travail effrayant, dans une masse double et triple souvent de rochers et de pierraille. -Ce n'est pas tout : cette terre extraite comme un minerai précieux

rendu parfois à la science économique de grands services, mais qui l’a parfois desservie avec éclat, et qui ne se pique pas à coup sûr de respect pour elle, M. Thiers, qui, dans son langage expressif et coloré, nous dit absolument la même chose.

« Allez en Hollande , dit le célèbre écrivain , et voyez ces vastes et grasses prairies couvertes de belles génisses. Vous vous tromperiez étrangement si vous supposiez que c’est la nature qui a produit ce sol si frais , si riche. Enfoncez en terre un bâton, et, à trois ou quatre pouces , vous rencontrerez un sable stérile. Cette herbe épaisse qui se convertit en lait , puis en fromage , et qui sous cette forme circule dans le monde entier, est produite par un terreau de création purement artificielle. Au moyen d’une digue formée de branches

de sa gangue, il a fallu la conserver. Le défonçage à la pioche, qui se répète au moins trois fois par an , faisant descendre continuellement la terre . on est obligé assez fréquemment de creuser une tranchée profonde dans le bas de la vigne . et de rapporter celte terre tout en haut, au moyen de hottes ou de paniers ronds destinés spécialement à cet usage. Quand la bande est étroite, il peut arriver qu'un vieux vigneron ait ainsi porté toute la terre de sa vigne sur ses épaules; il a bien quelque droit de dire : Ma terre. >

On peut voir, dans les comptes rendus du Cours d'agriculture du Conservatoire (Moniteur du 17 décembre 1855 et numéros suivants), la confirmation de ces faits si précis. » Il y a quelques années, y est-il dit, il y avait encore des landes aux portes de Paris.»* La roche nue elle-même, est-il dit ailleurs, a été placée au nombre des esclaves de l'homme. » Dans les Pyrénées-Orientales, il l'a garnie de micocouliers; dans les Cévcnnes, de mûriers; ailleurs, de ces excellents vins de l'Hermitage et de Côte-Rôtie, si chers aux palais délicats. « C’est au moyen de la poudre que l’agriculteur a creusé des trous dans ces rochers. 11 y a transporté, à dos d'âne et même à dos d’homme, la terre indispensable aux racines. La roche stérile vaut aujourd'hui dans maintes localités, jusqu'à 15,000 (r. l'hectare. »

de saule, on a séquestré une portion du sable de la mer; avec le temps, la vase, amoncelée par le flux et le reflux, a consolidé cette digue. — Après avoir soustrait ce sable à l’eau de mer, on ne l’a rendu accessible qu’à l’eau du ciel et des rivières, et on l'a ainsi dessalé peu à peu. L’herbe y a poussé, pas très-succulente d’abord et plus près de la nature du jonc que de celle des graminées. On y a mis des vaches , on a laissé s’y accumuler leur engrais fécondant, et on a fini par créer un soi artificiel d’une fertilité extrême.» (Thiers, du Droit de propriété, p. 148.)

Voilà qui est décisif. Messieurs. Est-ce tout, pourtant? Non. Sur cette terre, il y avait d’autres hôtes avant l’homme. C’étaient les bétes malfaisantes, les reptiles, les animaux féroces et carnassiers, les herbivores mêmes, aujourd’hui ses aides, autrefois ses ennemis et ses rivaux ; car ils lui disputaient les plantes comestibles et ravageaient ses travaux. Je me rappelle, à ce sujet, une anecdote qui ne manque pas d’originalité. Un village indien avait été assailli à plusieurs reprises par les tigres, qui y avaient fait un affreux carnage. Les Anglais organisèrent des battues et en tuèrent un grand nombre. L’année suivante, les habitants vinrent demander qu’on cessât la chasse, parce qu’ils nepouvaientplus rien récolter. Les animaux herbivores, n’étant plus dévorés par les tigres, pullulaient et dévoraient tout. Ils aimaient encore mieux voir enlever des hommes de temps à autre, et être préservés de ces insatiables compétiteurs, qui les réduisaient à la famine universelle. Le bétail, pour ces hommes faibles, était le pire ennemi. Ces animaux, ces rivaux de toute sorte,

il a fallu les combattre, les détruire, les repousser, les réduire à la domesticité, les rendre impuissants ou utiles, d'inutiles et de dangereux qu’ils étaient.

Est-ce tout encore? Non. Au-dessus de la résistance de la terre et des bêles, il y avait les intempéries de l’air, les émanations pestilentielles dos marais, le froid, le chaud à supporter et à vaincre. Toute terre , avant d’avoir été assainie par l’homme , porte des germes de mort. Au cœur de notre civilisation même, laissez reposer le sol un petit nombre d’années, le travailleur qui l’ouvrira y trouvera la fièvre. A plus forte raison est-elle mortelle à qui l’attaque dans les pays incultes et brûlants. Sans parler des régions tropicales , sans aller même jusqu’aux marais Pontins et aux Maremmes, reconquis sur l’homme par la nature, n’avons-nous pas à nos portes la Sologne et ses miasmes empoisonnés? C’est l’homme encore, Messieurs, qui a soutenu cette lutte. C’est l’homme qui a dissipé les miasmes, ouvert des écoulements aux eaux stagnantes. 11 a payé la terre avec son temps, il l’a vivifiée de sa vie. Et, quand aujourd’hui nous respirons librement sur un beau sol, jouissant du soleil, de l’air et des bienfaits d’une terre assainie, nous avons sans doute raison de bénir et de remercier Dieu et sa Providence , sans qui rien n’existerait ; mais nous ne devons pas oublier nos pères, qui ont été dans ces bienfaits les laborieux instruments de la Providence. Sur ce glorieux champ de bataille, le plus vaste, le plus meurtrier de tous, un souvenir de gratitude pour les victimes n'est que jus-

tice ; et là aussi il est bon de ne pas oublier ceux qui ont succombé pour nous assurer ou nous préparer la victoire.

L’homme a donc tout fait, Messieurs, terre, air, plantes, espèces*; ou, ce qu’il n’a pas fait, il l’a discerné , séparé , choisi , modifié. Il a choisi entre toutes les possibilités diverses, écartant mille chances funestes pour n’en réserver qu’une , la bonne ou celle qu’il jugeait telle; repoussant ainsi mille forces, usant les siennes dans une proportion égale, et conquérant lentement et successivement les puissances qui le servent contre celles qui lui nuisaient , comme nous l’avons vu, l’autre jour, conquérir atome par atome l’aide de la

< Veut-on une autre autorité . une autorité d’une compétence incontestée en matière agricole? qu’on écoute le témoignage de M. de Lavergnc , dans la seconde leçon de son Cours d'économie rurale (insérée au Journal des économistes du 15 janvier t856 ). — » Regardez autour de vous, dit-il , vous n'êtes entourés que de richesses acquises. L air que vous respirez a été assaini par le dessèchement de quelque marais; l'eau que vous buvez a été transportée par des canaux, ou purifiée par des procédés de filtrage; le sol qui vous supporte a été rendu solide ; les arbres qui vous ombragent ont été plantés ; le froment qui forme votre pain est une conquête de l'homme; la viande qui complète votre nourriture en est une autre ; vous êtes vêtus et logés par des procédés artificiels , qui ont coûté d’innombrables séries d'efforts ; le chemin où vous marchez a été tracé , aplani , pavé par d’autres que par vous ; vous jouissez de quelques-uns de ces biens gratuitement , <f autres ne vous sont accordés qu’à titre onéreux, mais aucun d’eux n’est un bien naturel , pas même ceux dont l'usage est gratuit. Pour trouver les richesses NATURELLES PROPREMENT DITES, IL FAUT ALLER DANS LES RÉGIONS OU L'HOMME N’A PAS ENCORE PÉNÉTRÉ, ET VOUS SAVEZ COM- MENT ON T VIT. »

gravitation*. Non-seulement l’homme a accompli ce travail , mais il le refait en quelque sorte chaque jour.

« Il ne possède la propriété , a dit un savant économiste (M. Baudrillart),que parce qu'il l’a faite, et il ne la conserve que parce qu’il la refait tous les jours. L'humanité recrée incessamment la terre comme instrument de travail, dans ce long combat qui dure encore. » Et quand, lasse de sa tâche ou confiante dans son triomphe, elle arrête un moment cette œuvre d’éternelle et toujours imparfaite création, l'instrument de travail lui échappe ou redevient un instrument de mort. Témoin, encore une fois, la campagne de Rome et les Maremnes; témoin Pæstum, jadis célèbre par ses roses et son climat enchanteur; témoin l’Afrique, jadis le grenier de l’Italie, et que trente ans de travaux et d’efforts n’ont pas encore ramenée à une fertilité moyenne. M. Michelet n’avait donc pas tort lorsqu’il écrivait que le propriétaire a sur la terre le premier de tous les titres, celui de l’avoir faite. Et M. Thiers n’avait pas moins raison quand , après avoir pris l'homme nu sur la ferre nue, et nous l’avoir montré portant partout la fertilité par sa présence et l’exercicede ses facultés, il ajoutait, parune apparente hyperbole, que « l’espace n’est rien », et que l’homme cultiverait au besoin le Sahara et le désert de Cobi.

Oui, Messieurs, cultivé par l’homme, le Sahara le

1 « Les causes de destruction , dit le même auteur, dans le même travail, balancent si exactement les causes de production , qu'avec le secours des richesses naturelles seulement 1 homme ne peut pas multiplier. >

nourrirait, et il le fera bientôt peut-être, grâce aux puits artésiens. Sans efforts , au contraire , l’Éden ne le nourrirait pas; car pour vivre , dans l’Éden même, il faudrait encore cueillir. Peut-être, il est vrai, n’en coûterait-il pas beaucoup de cueillir dans l’Éden. Mais sur cette terre, qui n’est pas l’Éden, ce n’est pas une petite besogne. Aussi, en 1848 — alors que des voix nombreuses réclamaient de toutes parts, comme un patrimoine usurpé par les propriétaires, V usufruit primitif du genre humain sur le monde, représenté par les quatre fameux droits de pêche, de chasse , de cueillette et de pâture. — un homme de bon sens, qui était en même temps un homme de cœur et' un homme d’esprit , Bastiat , n’hésitait pas à leur répondre par la proposition suivante : « Voici de la terre à discrétion , dans le pays que vous voudrez; elle est à vous, à une condition seulement : c’est que vous n’emporterez rien avec vous; aucun outil, aucune semence, aucune ressource provenant de la société que vous répudiez. Vous serez Robinson maître absolu dans son île, mais Robinson sans les débris du vaisseau. Vous refusez, ajoutait-il, vous m’accusez de cruauté! Vous sentez donc bien que vous ne seriez pas de force à lutter dans l’isolement contre la nature, et que toutes les richesses spontanées du sol ne valent pas la part, quelque minime qu’elle soit , que vous fait parmi nous le régime que vous maudissez. Et pourtant, malgré l’interdiction que je vous impose , vous ne seriez pas dans la situation des premiers hommes. Vous auriez avec vous un bagage

immense, produit de la vie des générations antérieures. Vous posséderiez des forces innombrables, que ne posdaient pas vos pères, les créateurs de la propriété: toutes les connaissances humaines accumulées par les siècles.» Bastiat, Messieurs, avait trouvé un argument sans réponse, et le dernier des misérables eût, en effet , reculé d’horreur devant son offre , comme devant la menace d’une déportation meurtrière.

Avant Bastiat, Charles Comte avait donné en termes saisissants une démonstration de fait de la même vérité. Il avait considéré l’homme successivement à l’état sauvage et à l’état de civilisation , et il avait fait le calcul de la population dans les deux États. Ici, il avait trouvé 1,200 habitants par lieue carrée', produisant leur nourriture et vivant d’une manière à peu près sûre et parfois large. Là il trouvait à peine, pour le même espace de terrain , un seul homme traînant à grand’ peine une misérable et précaire existence. D’où vient cette différence , Messieurs? C’est qu’ici l’homme a en quelque sorte refait la nature , et que là il l’a laissée telle qu’elle était. Charles Comte , montrant ensuite les nombreuses populations qui couvrent les sols défrichés des pays les plus civilisés , demandait où étaient ces populations avant les travaux qui ont préparé et fait leur patrie. « Où elles étaient? répondait-il : elles

* C’est bien davantage aujourd'hui : le département du Nord compte îl3 habitants par 100 hectares. (1)e Lavergne, Economie rurale de la France , p. 73.)

n’étaient nulle part , elles n’existaient pas*. * C’est l’intelligent emploi de la force humaine qui a permis leur naissance comme il permet qu’elles subsistent. Puis, se retournant vers le sauvage exerçant sans conteste ses quatre droits primitifs sur sa lieue carrée, il prouvait facilement , par l’énumération de ses courses , de ses chasses et de ses longs jeunes, que ce n’est pas gratuitement et sans effort que la nature lui fournit, à lui non plus, ce peu qu’elle lui fournit, et que là où l’homme a le moins fait pour elle , là aussi elle fait le moins pour l’homme.

Messieurs, ce que Bastiat et Ch. Comte ont dit, l’histoire des temps passés et les faits encore présents le prouvent de toutes parts : les sauvages vendent leurs terres pour un prix dérisoire, quelques centimes ; et ils s’étonnent eux-mêmes qu’on les paye*. Us admirent et récompensent le cultivateur; car, avec le bon sens de l’homme sans cesse obligé de lutter avec désavantage contre la nature, ils trouvent que le cultivateur apporte plus qu’il ne prend1 * 3; et bien des gouverne-

1 Ch. Comte . Traité de la propriété , 1. 1 , p. 1Î0.

* Les Indiens d'Amérique, bien qu'ils ne vécussent pas uniquement de chasse et semassent un peu de maïs, cédaient aux Européens des territoires considérables à un prix qui n'excédait pas quelques centimes par hectare , et s'étonnaient môme qu'on leur achetât aussi cher des espaces qu’ils ne prisaient qu'à raison du peu de gibier qu'on pouvait y tuer. » (H. Passv, des Couses de l'inégalité des richesses, p. 33.)

3 « Nous aimons , disent-ils , qu'il y en ait parmi nous qui plantent et cultivent; ils cessent de tuer tant de gibier, et il nous en reste davantage. > — « On sait avec quelle jalousie les tribus de 1 Amé-

ments intelligents imitent leur exemple. Ils attirent les cultivateurs par des concessions et des primes même. C'est ce qu'ont fait les Espagnols , c’est ce qu’on a fait au Brésil, en Sibérie , dans le Canada , etc. .

Et, si vous voulez enfin des exemples plus frappants, des exemples terribles et vraiment grandioses de la résistance de la terre à l’action de l’homme , il n’y a qu’à ne plus considérer l’homme isolé, notre Robinson de tout à l’heure ou quelque autre pauvre diable livré

rique surveillent les incursions de chasse que leurs voisins tentent quelquefois sur le territoire qu elles occupent. Elles mutilent ou tuent tout étranger qu elles y surprennent b la poursuite du gibier. En revanche, ces mêmes tribus protègent la culture à ce point, qu'elles autorisent les familles appartenant à des races avec lesquelles elles ne sont point en guerre b venir fonder chez elles des exploitations agricoles. » H. Passï, id., p. 39.

Le même auteur fait ailleurs, p. 35, cette remarque décisive: < Ce n'est pas tout : si les individus et les familles ont usurpé sur ce qui appartenait b l'universalité des hommes, les nations en ont fait autant; et, en bonne justice, sur toutes pèse l'obligation d'entrer en liquidation et d'apurer les différences dont elles peuvent être passibles b raison de l'inégalité des parts du capital primitif dont elles se trouvent en possession. Maintenant, quelle serait la mesure des créances et des dettes respectives i Evidemment il n’y en a qu'une seule : c'est la quantité comparée des territoires et des populations. Or il importe d'y faire attention : comme les nations les plus arriérées sont celles qui , pour un même nombre de lôtes, occupent le plus de terrain et conséquemment détiennent la plus forte part de la propriété générale de l'espèce , c'est évidemment b elles b payer tribut au reste de l'humanité. Nous ne savons pas comment on s'y prendra pour réclamer des sauvages de la Patagonie ou de la Nouvelle-Guinée les sommes dont ils se trouveront redevables envers l'Europe, l'Inde, le Japon ou la Chine, et moins encore comment on leur rendra possible de les recueillir sur un sol dont ils ont eu jusqu'ici tant de peine b tirer le peu de subsistance que réclame leur misère. »

à lui-même, mais les nouvelles sociétés qui se fondent. Suivez par la pensée l’histoire des colonisations; voyez la Guyane, par exemple, et tout ce qu’elle a coûté. En 1663, on y envoyait 12,000 hommes pourvus de tout le matériel d’une société avancée. Quelques années après, on en ramenait 2,000 , épuisés, découragés, mourants; et 26 millions de livres tournois avaient été dépensés ou plutôt perdus. Voyez la Virginie, la Caroline , et les vains efforts de l’énergique Raleigh pour prendre pied sur cette terre si riche1. En vain a-t-il pour lui la richesse , l’intelligence , une ardeur qui touche au fanatisme , et avec tout cela la faveur de la reine Elisabeth: il échoue misérablement et jusqu’au bout. Et plus près de nous encore, après trente ans d’efforts , l’Algérie, au témoignage de M. le prince de Broglie*, ne compte guère que 45,000 âmes de population agricole, et en tout 200,000 Européens, moins, bien moins, que le nombre de vies sacrifiées à la conquête du sol et le nombre de sacs de mille francs enfouis dans ce sol. Tous les pays que nous venons de citer sontde belles régions, rtcheset enchanteresses. Quelles forces n’y a-t-on pas pourtant dépensées! Jugez par là de ce qui s’est passé au début, et au prix de quelles laborieuses souffrances l’homme a conquis sa place sur le sol qui le porte.

Qu’on ne vienne donc pas, s’écrie à bon droit M. de

< Ch. Comte, Traité de la Propriété, l. I", p. 161 et suiv. — E. Laboulave, Histoire des colonies, **• leçon.

* line réforme administrative en Afrique.

Fontenay, nous parler de fertilité naturelle, d’utilité naturelle, de valeur naturelle. Il n’y a d’utile, de valable, de fertile, que ce que l’homme a rendu tel. La terre, comme les autres objets matériels, est de son essence neutre et passive : l’homme est le seul moteur spontané. Elle ne travaille pas avec lui ; c’est lui seul qui travaille et la force par son travail à exécuter sa volonté. 11 y a sans doute une nature naturelle; mais celle-là est une nature désordonnée et sauvage , et cette nature sauvage nous est inutile et hostile. La nature qui nous sert , c’est la nature artificielle, la nature domestique , celle qui a été domptée et métamorphosée par l’activité humaine. Il n’y a donc aucune distinction à faire, et, gravitation ou végétation , c’est tout un. La propriété a partout le même caractère ; et «l’industrie», en prenant ce mot, comme nous en sommes convenus, dans le sens le plus large, « n’est qu’une série d’opérations par laquelle » , comme l’a dit M. Baudrillart , « l'esprit humain refait le monde à sou image. »

Savez-vous ce qui nous trompe, Messieurs, et ce qui nous cache si souvent ces vérités , si claires quand une foison a soulevé le voile qui les couvre ? C’est , d’une part, que nous avons peine à nous figurer que les choses aient pu être autrement qu’elles ne sont. Nous voyons la terre couverte de moissons et de fruits , et nous nous représentons la terre, dès le premier jour, comme une corne d’abondance jetée tout ouverte par

Dieu sous nos pas. C’est, d’autre part, que nous ne nous rendons pas compte de l’inépuisable fécondité de la force humaine, et que nous ne savons pas estimer la vie humaine à sa valeur.

Se figurer que les choses ont été comme elles sont, et oublier le passé qui n’est plus pour le présent qu’on a sous les yeux , c’est , il faut le reconnaître , et en toutes choses, une illusion bien naturelle; mais c'est surtout une illusion en quelque sorte inévitable par rapport à la terre. Partout ailleurs, à ce qu’il semble, le passé laisse sa trace, et, même au milieu de la destruction la plus complète, ses ruines au moins le rappellent et témoignent pour lui. Ici rien ne demeure, et, pour se représenter l’état antérieur du sol , il n’y a d’autre moyen que de le reconstituer par un effort de pensée, ou de le conjecturer par comparaison avec d’autres points moins modifiés. Dans ses autres œuvres, le travail humain prend un corps en quelque sorte , et s’atteste à lui-même par un résultat distinct; ici il disparaît et s’efface à mesure qu’il s’accomplit.

« Dans la plus chétive usine, dit encore à ce sujet M. de Fontenay, les bâtiments, les métiers, les machines, tant qu’il en reste une parcelle, portent visiblement le sceau de l’homme, et ne peuvent être attribués qu’à lui. Dans la culture, au contraire, quand vous aurez dépensé des sommes effrayantes d'argent, de travail et de science, à contenir des rivières et à changer leur cours, à dessécher des marais ou à arroser des plaines arides ; quand vous aurez naturalisé des plantes nouvelles , arraché ou semé des forêts, bouleversé de fond en comble tout un pays — la nature jettera par-dessus tout cela

son manteau de végétation , et rien ne signalera plus, à l’extérieur , la révolution qui s’est opérée : celui même à qui elle est due, au bout de quelques années, ne pourra plus s'en rendre compte que par l'aocroissement de ses revenus ; et la génération suivante , en jouissant de la fertilité nouvelle de son territoire, ne s’inquiétera guère d’où elle est lui est venue. »

Voilà, Messieurs, la première cause d’erreur. Plus elle est naturelle , et plus il importe de se prémunir contre elle; plus la confusion est facile, et plus la science, dont le rôle est de distinguer et de faire à chacun sa part, doit se faire un devoir de la dissiper ou de la prévenir.

La seconde illusion n’est pas moins naturelle peutêtre, mais elle n’est pas plus acceptable pour la science. Peut-être même est-elle plus grave et plus fâcheuse encore ; car elle ne va à rien moins qu’à méconnaître la véritable nature de l’homme, et à lui inspirer, avec une fausse humilité, une funeste et coupable apathie. Elle lui montre sa faiblesse, et elle ne lui montre passa grandeur; elle l’écrase sous le poids de la nature extérieure, et elle ne le relève pas par le sentiment du ressort intérieur. Ce n’est pas le bien-être matériel seulement, c’est la valeur morale de l’homme qu’elle compromet en lui contestant ses œuvres.

Oui , Messieurs, oui, l’homme est faible, et cela n’est que trop évident et trop vrai. Oui , sa force est peu de chose , et tout effort considérable lui est interdit. Mais ce peu de force, Messieurs , il ne le détruit pas en l’em-

ployant, il le renouvelle; et il peut le fournir, moyennant réparation, presque indéfiniment. C’est une source d'un faible débit, mais qui coule sans interruption, et qui, convenablement recueillie, peut remplir d’immenses réservoirs. Ou c’est, si vous l’aimez mieux, la bourse fantastique du Juif errant , dans laquelle il n’y a qu’une somme insignifiante , mais dans laquelle on peut puiser toujours. En faisant en détail ce qui ne peut se faire en bloc, en accumulant par des réserves intelligentes ce9 efforts si faibles en eux-mêmes , on arrive à tirer, de ce petit mais inépuisable trésor, des sommes réellement immenses , et à produire , avec cette action faible mais persistante, des résultats prodigieux. Tout l’art de la mécanique n’est pas autre chose ; et quand , au moyen d’un levier, nous soulevons le poids que nous ne soulèverions pas sans lui , nous faisons la même dépense de force, mais nous la faisons autrement : car aucun engin n’a le don de multiplier les forces, aucun appareil de transmission ne rend plus qu’il n’a reçu; et je. renvoie à cet égard les incrédules aux savants. La terre est un appareil de transmission comme le reste ; rien de moins, rien de plus. Elle reçoit, elle conserve, elle rend : elle ne fait pas.

Messieurs, c’est cette faculté d’accumuler et de réserver la force humaine qui permet la naissance de la propriété; et c’est cette force, accumulée et réservée, qui fait le véritable objet de la propriété. L’homme vit, et, en vivant, il use de sa vie, bien ou mal. S’il se borne à la laisser couler au hasard comme l’eau du tor-

rent, sans s’inquiéter de la recueillir et de la mettre ne réserve, il se trouve, à son dernier jour, sans autre richesse qu’à son premier, moins riche même de tout l’affaiblissement de la source près de tarir. Mais si, par un habile et judicieux emploi , il a su la recueillir et la réserver; si sa force, au lieu d’ètre follement dissipée dans des efforts stériles , a été par lui appliquée avec discernement à des choses dans lesquelles elle persiste et reste disponible; si, au lieu de s’épuiser à remuer directement le fardeau trop lourd pour lui , il a déposé d’abord sa force dans un appareil qui peut la conserver et la rendre non-seulement pour cette tâche , mais pour une autre: cette force, réservée par lui, constitue à son profit une possession utile, un accroissement de ressources, de puissance, de bien-être, et il se trouve, grâce à cette possession et à cette épargne, inailre non-seulement du jour présent, mais d’une portion notable des jours passés. Il a vécu, et eu vivant il a accru sa vie ; il l’a soustraite à la destruction , en quelque sorte ; il a mis le temps en réserve, comme nous mettons en réserve l’eau qui coule. Comprenez-vous maintenant , Messieurs , la vérité et la grandeur de l’axiome anglais : « Time is money » ( Le temps est de l’argent) ? et comprenez-vous que, si le temps est de l’argent, c’est parce que l’argent, c’est du temps? Comprenezvous ce que c’est que la science , l’industrie , l’agriculture, la richesse, matérielle ou morale ; ce que c’est que la propriété en un mot? comprenez-vous pourquoi la propriété est partout? comprenez-vous pourquoi elle

est sacrée ? et comprenez-vous comment elle est susceptible d'une extension indéfinie , et comment cette extension est à la fois la grandeur matérielle et la grandeur morale de l’homme? La propriété, Messieurs, mais c’est le signe de la royauté de l’homme. L’appropriation, ou l’assimilation, est un fait universel. La propriété est le privilège de l’être intelligent et moral. Le minéral s’agrège les molécules analogues à lui ; le végétal absorbe et s’assimile les sucs et les gaz ; l’animal se repaît de la plante ou dévore d’autres animaux inférieurs : tous, en cela, occupent la matière un instant. L’homme seul , Messieurs , parce qu’il a l’intelligence et la liberté, non-seulement l’occupe, mais la modifie; non-seulement la saisit au passage, mais y dépose son empreinte et sa personne. L’homme seul , grâce à ce privilège, se survit ici-bas, non-seulement dans une autre existence , mais sur cette terre même et dans les objets qu’elle porte. Quand il disparaît de sa surface, son œuvre y reste; et cette œuvre est une portion de sa vie, mise en sûreté par lui, soustraite par lui à la mort qui le frappe , laissée par lui , comme un accroissement d’existence, aux autres existences qui viennent après la sienne, afin qu’elles l’accroissent à leur tour et le transmettent à d’autres qui l’accroîtront encore. Ne sommes-nous pas en droit de conclure, après cela, que la propriété est l’émanation et le témoignage de l’esprit immortel qui est en l’homme , le sceau de l’esprit mis par lui sur la matière; et, de même que Dieu a dit : « Je répandrai mon esprit sur toute chair » , l’homme

ne peut-il pas dire à son tour : « Je répands mon esprit sur toute chose » ?

J’ai insisté, Messieurs, j’ai insisté longuement, mais à dessein , sur ce caractère spirituel et personnel de la propriété. C’est que, en effet, ce n’est que dans cette manière de comprendre la propriété que peuvent se trouver, j’en ai la conviction, avec la vérité, la justice et la paix. Si la propriété est, comme on le dit souvent, la possession exclusive etprivilégiée d’avantages limités; si elle confère , comme on l’affirme , à celui qui la possède, le bénéfice d’une collaboration gratuite de la nature et d’une jouissance non payée des forces matérielles; alors. Messieurs, la propriété est un monopole, un abus injustifié et injustifiable: et vous aurez beau répéter à ceux qui ne la possèdent pas , qui ne croient .pas la posséder plutôt (nous venons de voir que tous la possèdent) , vous aurez beau leur répéter, Messieurs, quelle est nécessaire, inévitable , que les choses sont faites pour être à quelqu’un , et qu’il faut bien que le sol soit cultivé; on vous répondra, comme Proudhon et comme d’autres, qu’il y a d’autres manières de détenir et de cultiver le sol , que vous avez usurpé et volé le bien commun , et l’on vous sommera de présenter le titre en vertu duquel vous percevez le prix des forces naturelles créées par Dieu .

Si la propriété est une institution humaine , si la loi Ta, non pas sanctionnée, reconnue, garantie, mais

établie; si c’est de la loi, de la loi seule, qu’elle tire l’être, comme l'affirment Puffendorf et bien d’autres, alors la propriété n’est qu’une chose contingente et variable, un fait légal, non un droit naturel : et vous aurez beau dire que la loi a été faite par les sages et les habiles, et qu'on doit respect à leur œuvre, vous n’empêcherez pas qu’on ne vous dise que ce qu’une loi a fait, d’autres lois peuvent le défaire ; que ce que des sages et des habiles ont décrété, de plus sages et de plus habiles peuvent l’abolir; et qu’on ne vous demande, en conséquence, comme Morelli, comme Babœuf, comme iCabet et comme liien d’autres encore, de remanier toute la distribution des biens d’ici-bas.

Si la propriété est d’essence matérielle; si c’est la terre, l’argent ou les instruments qui la constituent; si sa racine est hors de l’homme et non dans l’homme : alors, Messieurs , la propriété et le travail , le capital et le salaire , sont d!es choses de nature différente et d’essence contraire; il y a hostilité et antagonisme entre eux ; et vous aurez beau dire que c’est la propriété qui alimente le travail , et le capital qui fournit le salaire, vous n’empêcherez pas ceux qui fournissent le travail et reçoivent le salaire de se plaindre et de demander pourquoi les uns sont propriétaires, les autres pas ; les uns favorisés, les autres disgraciés.

Mais, si la propriété est un droit et non un fait; Sj elle est, non la matière occupée par quelques-uns, mais la vie appartenant à tous; si tous , à leur lour, la reçoivent eu naissant et la portent avec eux ; et si, entre

celui qui l’a incarnée dans les choses et celui qui ne l’y a pas mise, il n’y a d'autre différence que le bon ou le mauvais emploi de la vie ; si le fds qui la reçoit du père ne reçoit que la vie, telle que ce père la lui a faite ou la lui a conservée; si tous, en un mot, ont en eux, sinon l’arbre , du moins le germe et la semence : alors. Messieurs , il n’y a plus lieu à crier à l’usurpation et à l’envahissement, car, au lieu de soustraire le monde à la vie , la propriété met en lui la vie ; alors il n’y a plus lieu de demander l’abolition de la propriété, car la propriété n’est pas œuvre de l’homme, mais œuvre de Dieu, et l’on n’abolit pas les œuvres de Dieu ; alors il n’y a plus à dénoncer l’inégalité et à soulever la haine, car tous les hommes sont égaux devant la vie, ou du moins tous ont la vie.

C’est, Messieurs, ce qu’a admirablement exprimé, dans une page que je vous demande la permission de vous lire en finissant , un auteur auquel doit revenir eu majeure partie l’honneur d’avoir mis dans tout son jour cette vérité capitale. Non , à vrai dire , qu’il l’ait le premier aperçue — elle se trouve en germe dans bien des livres, et c’est une nouveauté qui est vieille dans la science — mais le premier, du moins, il a développé hardiment ce germe; le premier, il a prononcé ouvertement ce mot décisif qui vous paraissait étrange l’autre jour et qui , vous le voyez , est si juste : le premier, il a dit nettement , résolument : « L’homme n’a que la vie » ; et par là , Messieurs, je n’hésite pas à le déclarer, il a rendu à la science un de ces services qui ne passent

pas et qui ne doivent pas s’oublier. M. Modeste — c’est de lui que je veux parler — fait, à sa façon, la démonstration que nous venons de faire après lui à la nôtre; il nous montre la vie passant de main en main avec les choses, s’y déposant, s’y divisant, et se transmettant par elles en portions, en coupons de diverse étendue et de valeur diverse; et il termine ainsi :

« De sorte qu’en définitive, au lieu d’avoir dans la société, comme le disait l'apparence, des valeurs multiples et distinctes, nous n'en avons qu’une seule, qui est la vie, valeur universelle et incontestée ; la vie, comme Dieu l’a donnée, et employée, suivant sa destination, dans le travail ; la vie, ici plus forte , là moins intense , plus productive ou moins habile, plus sobre ou plus coûteuse, plus active ou plus lente, endormie dans l’ignorance ou doublée de force par l’éducation, par l’énergie de la volonté; mais sans autres différences que les différences naturelles et venues de plus haut que l’état social , mais toujours semblable à elle-même dans son essence. De sorte qu’au lieu d’avoir ici le salaire, qui est une chose, là le capital, qui serait une autre chose , nous avons le salaire , qui est la vie présente , recevant son prix à mesure qu’elle s’écoule et s’emploie, et le capital, qui est encore la vie , mais seulement la vie écoulée , la vie ancienne accumulée dans les choses par le travail et conservée sous cette forme pour l’usage ultérieur, soit de celui qui l'a donnée sur sa part d’existence, soit de ceux auxquels il l’a transmise. De sorte encore qu’au lieu d’avoir une population vivant du salaire qui serait le travail, et une population vivant du capital qui ne serait pas le travail , nous n’avons qu’une seule et même population , au sein de laquelle seulement les diversités naturelles de consommation et de production amènent entre les hommes des différences d’épargne sur le travail, au cours

même d’une seule existence; puis des différences plus profondes, quand une existence antérieure ou une série même d’existences humaines, disparues de ce monde, ont légué à une vie actuelle une part, accumulée quelquefois pendant des siècles , de leur travail , c’est-à-dire une partie d’ellesmèmes, et permettent ainsi à des hommes de la génération présente de vivre sur le travail, c’est-à-dire sur la rie de leurs pères. De sorte, enfin, qu'au lieu d’avoir un régime de possession, de vente, de donation, d'échange pour le salaire, et un autre régime pour la propriété, nous n'avons qu’un seul régime dans toutes les circonstances, régissant de la même loi, du même droit, des mêmes principes, ces deux choses qui s’échangent incessamment et sur le pied d’égalité l'une contre l’autre, et qui , en réalité même, n’en font qu’une. » (De la Cherté des grains et des préjugés populaires gui déterminent des violences dans les temps de disette, p. 295.)

Je n’ajouterai rien , Messieurs , et je vous laisse sous l’impression de ces vives et généreuses paroles.

IIP LEÇON

( Suite de la PROPRIÉTÉ. — DE LA VALEUR.)

Messieurs,

J’ai achevé , dans notre dernière réunion , d’expliquer le sens et la portée de la définition que, dans la précédente , je vous avais proposée du droit de propriété; et j’ai fait en sorte, en étudiant spécialement la nature et l’origine de la propriété foncière, de vous démontrer que cette définition s'applique , avec une égale exactitude et sans distinction aucune , à tous les cas possibles. Il n’y a plus, je le pense , sur ma pensée, ni incertitude, ni équivoque dans vos esprits; il n’y a pas davantage, je l'espère , de dissentiment entre nous, et nous sommes d’accord, désormais, sur la nature, sur l’origine , sur les caractères de la propriété.

L’examen que nous avons fait ensemble des divarses sortes de propriétés et de la manière dont elles se forment nous a montré partout, sous des formes différentes, l’identité du fond; et, sous une variété toute d’apparence, nous avons constaté universellement le même fait, le même droit : l’échange des forces émanées de nous contre des forces puisées dans la matière ; notre activité s’exerçant, pour la diriger et l’animer,

sur la nature indifférente et passive ; l'être moral s’emparant de l’être neutre ; la personne humaine enfin s’imposant aux choses , et leur donnant une empreinte qui les fait siennes. C’est là ce qu’on a appelé quelquefois l’incarnation de la personne humaine dans les choses; c’est ce que l’auteur que je vous citais l’autre soir, M. Modeste, a nommé d’un mot original, et suivant moi excellent, la personnalisation des choses'. Avant lui, Bastiat avait déjà dit que la propriété est le prolongement de la personne humaine; nos facultés, disait-il, sont le prolongement de notre être, et le produit de l’exercice de nos facultés est le prolongement de ces facultés. En somme , une substance inerte et un agent sont en présence: l’action de l’un sur l’autre, voilà le fondement et la source de la propriété ; le résultat de cette action , en voilà l’objet. Tel est le résumé de nos deux premières leçons.

Les conséquences en sont importantes, Messieurs, vous avez déjà pu l'apercevoir. Avec cette doctrine, l’homme est réellement le roi de la création , et, avec cette doctrine, il peut jouir en paix de sa royauté. Elle le marque, par la notion bien comprise de sa suprématie naturelle et nécessaire , d’un caractère inviolable et sacré, et elle l’élève, au-dessus du reste de la nature, de toute la distance qui sépare ce qui n’a pas de droit de ce qui en a; elle le place, du même coup, vis-à-vis de ses semblables , sur le pied de l'égalité la plus com-

* Dans son étude sur la Propriété intellectuelle , p. H7.

plète. Elle donne une base inébranlable aux possessions réalisées, et elle donne un titre inattaquable aux facultés d’appropriation renfermées en puissance dans l'esprit et dans les organes. Elle dit à ceux qui s’étonnent, du fond de leur pauvreté relative, de voir chez d’autres une richesse qu’ils ne possèdent pas, et qui sont tentés parfois de se croire dépouillés par elle, que cette richesse n’est pas un bien privilégié et une faveur gratuite, mais le résultat lentement accumulé du travail et de la vie, dont ils ont en eux le germe et dont ils sentent la sainteté. Et elle dit à ceux qui , du haut de la richesse acquise , parlent légèrement de la pauvreté qu’ils ne connaissent pas, et sont tentés parfois de manquer de justice pour le travail , que la pauvreté absolue a été le point de départ de tous , que ce travail , injustement dédaigné, est la seule source légitime de la richesse , le seul fondement solide du droit de ceux qui la possèdent, et qu’ainsi, pour mériter le respect auxquels ils prétendent pour eux-mêmes, il faut qu’ils respectent leurs frères moins avancés. Cette théorie est donc, non-seulement la plus vraie, mais aussi la plus propre à rappeler parmi les hommes la fraternité , l’égalité naturelle qu’ils sont parfois portés à oublier. Elle est, en outre, je le répète, féconde en conséquences heureuses ; car, en même temps qu’elle légitime la possession individuelle, elle légitime aussi ja transmission, et elle donne par là la raison entière des inégalités de fortune. Elle est enfin la clef première, sinon l’explication complète , du problème qui passe ,

aux yeux de beaucoup de gens, pour le plus difficile des problèmes économiques, du problème de la valeur. Nous allons le voir tout à l’heure ; mais, avant de passer outre, il importe d’en finir avec certaines théories et certaines objections opposées à notre manière de comprendre la propriété, et qu’il ne nous a pas été possible de réfuter dans la précédente séance. Elles sont trop graves pour être laissées derrière nous.

La première théorie contraire qui s’offre à nous est celle qui donne pour fondement à la propriété la loi , la déclaration du législateur. Il n’en est point, Mes. sieurs, je le dis sans périphrase, de plus faible, ni en même temps de plus dangereuse ; car la loi est un fait , non un principe, et un fait variable comme l’intelligence , comme la volonté des hommes qui la font. La loi est réputée bonne jusqu’à preuve contraire, ou plutôt la loi doit être obéie bonne ou mauvaise, car sans cela pas d’ordre et de stabilité; mais la loi n’est ni parfaite ni infaillible, et la preuve, c’est que la loi change. Prendre pour fondement de la propriété la loi, c’est-à-dire un fait conventionnel et essentiellement variable, c'est dire que la propriété n’est pas un droit, mais un fait elle aussi, également soumis dès lors à tous les changements , à toutes les révisions dont la loi est susceptible. C’est donc nier la propriété; c’est faire pis, c’est la calomnier: car, si cette loi , qui peut être mauvaise, a pris de mauvaises dispositions à

l’égard de la propriété, on devra dire dans ce système que la propriété est défectueuse , et elle se trouvera ainsi chargée des erreurs dont elle est elle-même victime. C’est l’accuser et la rendre responsable précisément de tout ce que les hommes ont fait contre elle et à son préjudice , et c’est l’exposer à de terribles périls. Aussi , quand des sophistes , désireux de semer la division parmi les hommes, ont cherché à ébranler la société dans son premier fondement, le principe de la propriété, qu’ont-ils fait? Ils ont rassemblé toutes les défectuosités de la loi à l’égard du droit que nous étudions: ils ont fait, par exemple, un relevé de toutes les dispositions contraires à la justice naturelle et au droit qui ont pu échapper à l'imperfection humaine; ils ont énuméré enfin les abus et les vices de la législation depuis les plus anciens jusqu’aux plus modernes, et, au lieu de dire : « Voilà les torts de la loi envers la propriété », ils ont dit : « Voilà les crimes de la propriété , voilà la propriété. » Orcela, c’était la spoliation, c’était l’iniquité, c’était le vol. « Donc la propriété est mauvaise, ont-ils ajouté, donc la propriété est inique, donc la propriété, c’est le vol. » Et, la prémisse admise, la conclusion, reconnaissons-le , était forcée. Repoussons donc ce système, Messieurs, et proclamons-le sans hésiter : voir dans la loi non plus seulement la sanction et la défense de la propriété, mais la base même de la propriété , l’essence du droit de posséder, c’est nier ce droit même, c’est détruire avec lui toute notion du juste et de l’injuste ; c’est dire , implicite-

ment au moins, ce que disait plus explicitement PuffendorlT : ■ L’honnête et le déshonnête n’est que la convenance ou la disconvenance des actions avec la loi , et tout dépend de V institution du supérieur » Cetto étrange profession de foi , qui abolit la conscience pour pour lui substituer je ne sais quel fanatisme d’obéissance aveugle et fatale, a valu à son auteur ce jugement de Leibnitz: « Vir pantin jurisconsullus et minime philosophas » (Pauvre jurisconsulte et plus pauvre philo-

* Voie» les propres paroles de Puffendorf, telles que les rapporte M. Lerminier dans son Introduction générale à Vhistoire du droit , 2”* édit., pag. 146: « Afin que le système du droit naturel puisse remplir l'idée d'une véritable science, il n'est pas nécessaire de poser, comme font quelques-uns , qu'il y ait des choses honnêtes ou déshennêtes par elles-mêmes, sans aucune institution: en effet, l'honnêteté et la déshonnêteté morales étant de certaines propriétés des actions humaines qui résultent de la convenance ou de la dis— convenance de ces actions avec une certaine règle ou avec la loi , et la loi étant une ordonnance d'un supérieur par laquelle ou il prescrit ou il défend quelque chose , on ne voit pas comment on pourrait concevoir l'honnête ou le déshonnête avant la loi ou l'institution du supérieur. » Liv. I, chap. î. Vient ensuite celte définition de la conscience : * La conscience est le jugement intérieur que chacun porte des actions morales, en tant qu'il est instruit de la loi et qu'il agit comme de concert avec le législateur dans la détermination de ce qu’il faut faire ou ne pas faire. » Liv. I , chap. 3.

« Ainsi , dit M. Lerminier, dans un pays où il n'y aurait pas de législation sur telle ou telle matière, les hommes n’auraient pas de conscience. » Voilà , en effet, où l'on tombe quand on ne distingue pas la moralité de la légalité, le droit de la loi , cl quand , absorbé tout entier par la considération de la justice terrestre , on oublie quelle n'est qu'un reflet imparfait de celle justice plus haute sans laquelle l'idée même do justice et de loi ne saurait se concevoir. La loi humaine, réduite à elle-même, n'est qu'un vain mot, et, de quelque sujet qu'il s’agisse, borner son point d'appui à la terre , c'est « bâtir sur le sable. »

sophe). De cet arrêt, prononcé par un jurisconsulte de premier ordre et par un philosophe plus grand encore, ni l’homme ni le système ne se relèveront jamais.

Cependant , Messieurs , telle est l’influence de l’habitude et des préoccupations d’esprit qu’elle engendre, que ce système ne laisse pas que d’avoir eu et de compter encore de nombreux partisans, parmi lesquels des noms illustres et considérables. C’est un Montesquieu, celui même qui formule, en tête d'un immortel ouvrage, cette définition admirable et simple: «Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses » ; c’est lui qui admet ailleurs cette contradiction grave etpleine de terribles conséquences, que la propriété et bien d’autres choses, hélas! émanent des lois et peuvent être modifiées par les lois : car c’est lui qui nous parle de « l’égalité de l’état de nature » , que * la société nous fait perdre • et que nous ne retrouvons ■ que par les lois '. » C’est lui encore qui admire les efforts de Lycurgue pour manipuler nonseulenaent la fortune, mais les sentiments et les mœurs des citoyens. C’est un Rousseau écrivant, dans son style antithétique : « La propriété est de convention et d’institution humaine, au lieu que la liberté est un don .de lanature.» C'est un Mirabeau disant à son tour, avec sa netteté logique : « La propriété est une création sociale. Les lois ne protègent pas, ne maintiennent pas seulement

* Esprit des lois , liv- VIII, ehap. #.

la propriété ; elles la font naître, elles la déterminent, elles lui donnent le rang et l’étendue qu’elle occupe dans les droits des citoyens. * C’est un Tronchet affirmant que ■ les lois conventionnelles sont la véritable source de la propriété. » C’est un Robespierre enfin, proposant, après avoir répété l’antithèse de Rousseau, cette définition trop bien expliquée par les articles suivants : « La propriété est le droit qu’a chaque citoyen de jouir de la portion de biens qui lui est garantie par la loi » , et mettant ainsi à la discrétion du législateur la nature et les limites de cette jouissance « d’institution sociale. »

•A ces autorités diverses, par bonheur, nous n'avons pas à opposer seulement notre opinion personnelle ou des opinions d’économistes; il nous est permis de citer aussi, parmi bien d’autres, celle d’un jurisconsulte éminent, de Portalis l’ancien. • Le principe du droit de propriété, dit cet auteur , est en nom; il est dans la constitution même de notre être et dans nos relations avec les objets qui nous environnent. » Il me serait aisé. Messieurs, si je voulais prolonger les citations, d'ajouter à ce nom bien d’autres noms.

D’où a pu venir une erreur si grave et si funeste? Elle est venue principalement de cette source d’où sont venues bon nombre d’autres erreurs , de notre admiration excessive et non raisonnée pour l’antiquité , de notre superstition pour le droit romain Le droit

1 Voir à ce sujet le pamphlet de Basliat ; Baccalauréat et socialisme.

romain, assurément, contient de belles et grandes parties, et ce n’est pas sans motif qu’il a mérité l’admiration de tant d’hommes éminents. Mais il ne pouvait contenir une juste définition de la propriété: la propriété, en effet, ne pouvait être connue et respectée dans une société où l’esclavage était admis en principe, et où l’homme — la propriété par excellence — était privé de la possession de lui-même; dans une société qui fondait son existence sur la violation ouverte de la propriété, où le travail, son fondement naturel, était proscrit et avili , où le pillage et la conquête étaient les moyens légitimes d'existence et les premiers titres de gloire. C’est dans un telle société que l’on pouvait avec raison avoir en aversion la richesse, car la richesse y était coupable et viciée dans son fond. Mais, au contraire, dans une société où le travail est honoré et la liberté respectée, la propriété, même lorsqu’elle conduit à la richesse, est une bonne et sainte chose, et c’est à bon droit que dès ses premiers pas dans le monde, éclairé par un bon sens précoce, le jeune homme inconnu qui devait être un jour le grand économiste Bastiat écrivait à un ami la phrase charmante que voici :

.« Sans doute , il était beau de voir les Fabricius et les Curius demeurer pauvres, lorsque les richesses n'étaient le fruit que du brigandage et de l’usure; sans doute Cincinnatus faisait bien de manger des fèves et des raves , puisqu’il aurait dû vendre sa patrie et son honneur pour manger des mets plus délicats ; mais les temps sont changés. A Rome, la fortune

était le fruit du hasard , de la naissance, , de la conquête ; aujourd'hui elle n’est que le fruit du travail, de l’industrie, de l’économie. Dans ce cas , elle n’a rien que d’honorable ; c’est un fort sot préjugé qu’on puise dans les collèges que celui qui fait mépriser l'homme qui sait acquérir avec probité et user avec discernement. Je ne crois pas que le monde ait tort , dans ce sens, d’honorer le riche; son tort est d'honorer indistinctement le riche honnête homme et le riche fripon. » (Bas tut. Correspondance. — Lettres adressées à M. Calmètes , page 7.)

A plus forle raison , Messieurs , le monde n’a-t-il pas tort de défendre la propriété. Son tort est de défendre indistinctement la propriété légitime et la propriété illégitime, la véritable et la fausse, et de confondre avec ce bien qui a ses racines au cœur de l'homme les abus et les iniquités qui se parent de son nom.

Une seconde théorie, à l’examen de laquelle m’amène le mot de travail , prononcé tout à l’heure, est celle qui fonde comme nous le droit de propriété sur le travail, mais sur le travail pris dans un sens incomplet. Pour vous prouver que cette théorie est une de celles que nous n’avons pas le droit de passer sous silence , il me suffit de dire qu’elle a pour principal auteur Adam Smith lui-méme, le père de la science. L’illustre économiste anglais, je me hâte de le déclarer, n’est pas coupable au fond des erreurs sorties de ses paroles; mais ses paroles au moins ont prêté à l’illusion, et d’expressions malencontreuses d’autres sont venus tirer

de fâcheuses, de dangereuses conséquences. Adam Smith — faisant en cela déjà faire à la science un pas remarquable — arrive à l’idée que la propriété vient du travail. .Mais le travail , pour lui , c’était seulement, ou c’était surtout ce travail extérieur, visible et tangible , qui s’exécute par des organes et s’exerce sur des corps , ce travail concret qui conserve trop encore le privilège de s’appeler le travail proprement dit. C’était le travail qui s’applique à la matière, qui exige la matière pour recevoir sou empreinte, qui la façonne et la transforme. C’était le travail manuel, le travail industriel et agricole. Quant à ce travail, moins bruyant et non moins fécond toutefois, qui s'exerce dans l’intimité de l’esprit , ce travail dont l’intelligence est l’organe et le résultat une pensée, qui n’emprunte rien à la matière, rien qu’un crayon, qu’un morceau de papier, qu’un son , pour en fixer ou eu transmettre les productions, Adam Smith le déclarait frappé de stérilité, et il arrivait ainsi , de déduction en déduction , jusqu’à prononcer cette sentence injuste , que les classes d’hommes livrées à ce travail sont improductives et stériles. Assurément, stérile et improductif de richesse ne signifiait pas pour lui inutile. Le philosophe de Glascow n’était pas homme à jeter un blâme sur le travail intellectuel , auquel il rend ailleurs pleine justice.il absout, il honore, il admire la religion, l’enseignement, l’administration, la justice : mais , modifié par sa pensée plus juste , le mot fâcheux n’est pas moins prononcé; et, avant qu’on répudie définitivement une erreur , il faut qu’elle se

soit ruinée et discréditée sans retour par les conséquences qu’elle entraîne avec elle; il le faut, surtout, quand un grand nom semble la couvrir et la patronner. Delà, Messieurs, non pas l’origine sans doute — elle est dans la prévention , dans l’envie et dans les sentiments mauvais du cœur humain , — mais le développement rapide et anormal de cette révolte contre les professions dites libérales, qui a pris de nos jours le caractère d’un événement social; de là, surtout, la forme doctrinale donnée à cette agression des bras contre l’intelligence , et ce déchaînement , non pas brutal seulement, mais sentencieux et sophistique, contre les savants, les jurisconsultes, les médecins, les artistes, contre les penseurs en un mot: ce sont des êtres improductifs et stériles; ils sont une charge pour la société; ils mangent sans rien produire, et les voilà comparés à ces faux bourdons des sociétés d’abeilles, qui dévorent le miel laborieusement accumulé dans la ruche par les abeilles ouvrières. Trop heureux si l’on ne propose pas de les traiter de même, et de retrancher ces bouches inutiles !

Repoussons encofe. Messieurs, cette erreur profonde, cette restriction abusive et inintelligente du mot travail. Il y avait affectation sans doute , il y a quelques années, dans cette qualification d’ouvriers de la pensée et de travailleurs intellectuels que prenaient à l’envi les écrivains en quête des suffrages populaires ; mais au fond le mot est vrai. Il n’y a pas travail seulement dans la main qui frappe , mais aussi dans la pensée qui guide la main; et, avant que l’ouvrier exécute avec

ses organes l’ouvrage qu'il a projeté, il a dù le concevoir ou au moins le comprendre avec son esprit. L’intelligence invente et dirige ce que la force matérielle réalise , et sa part dans l’œuvre commune n’est ni la moins importante ni la moins productive ; c’est donc l’esprit qui est avant tout le grand travailleur, et les organes n’en sont que l’instrument. Il y a un travail spirituel comme il y a un travail matériel ; et c’est là ce qui tranche, par une réponse hautement affirmative, cette grande question économique: est-ce une richesse que l’intelligence, que l’instruction, que les talents, que les vertus et toutes les facultés enfin qui constituent le domaine moral et immatériel? Aujourd’hui, Messieurs , bien que tous tombent d’accord pour admettre l’importance de ces facultés diverses, bien que tous reconnaissent la grandeur de leur rôle dans la production , bien que tous aperçoivent en elles les deux caractères essentiels de la propriété et de la richesse, Y utilité et la valeur, certains économistes , et des meilleurs, refusent encore de donner le nom de richesse à ce bagage immatériel. Je soutiens, pour ma part, avec M. Dunoyer, à qui restera l'honneur d’avoir jeté sur cette question capitale la plus irrésistible lumière , que c’est de la richesse , et la richesse par excellence. Mais je n’ai pas besoin d’insister sur ce point ; la question est tranchée pour nous, après ce que nous avons dit de la propriété: Et il importe peu qu’on nous dise, en se refusant à notre manière devoir, que le conseil du médecin ne peut être appelé une richesse.

parce qu’il n'a pas pour but d’enrichir l’humanité mais de la soulager, et que le malade peut faire un mauvais usage de sa santé ; que la consultation de l’avocat n’est pas une richesse, parce que le client peut malgré elle prendre un parti funeste ou mal employer de bonnes raisons, etc*. Nous saurons bien, n’est-il pas vrai? répondre à cet argument qu’à ce titre rien au monde ne saurait être appelé richesse; car on peut toujours bien ou mal employer toute chose , dissiper son argent, sa fortune, mener à ruine son industrie, ravager des champs jusqu’alors fertiles; et cependant nul assurément ne nie que ces choses ne soient de la richesse. Ce qui constitue la richesse, c’est l’idée de puissance, de ressource , de faculté. Qu’on use bien ou mal de cette puissance, c’est une autre question. La richesse bien employée se conserve et s’accroît, la richesse mal employée se dissipe et s’évanouit ; mais elle n’en a pas moins existé.

Mais voici une troisième objection , qui au premier abord paraît plus grave et qui est seulement plus spécieuse. On répond à ceux qui prétendent, comme je le fais , que la propriété n'est que la vie humaine s'imposant et s'attachant aux choses, que l’homme, en d’autres termes, crée lui-méme ses richesses et qu’elles émanent de lui , on leur répond , Messieurs : « Prenez

4 Baudrillart, Manuel d'écon. polit., î'part., 1" scct.. chap. I*" 11 faut voir dans ce chapitre l'argumentation mfime du savant professeur et celle de H. Dunoyer, qu'il a loyalement reproduite in extenso.

garde ; pour sanctifier la propriété en la spiritualisant , pour la justifier ainsi à tous les yeux et la mettre à l’abri de toute attaque , vous méconnaissez la matière première et ses aptitudes , vous anéantissez l’œuvre de la nature, vous rabaissez la Providence. » C’est là, je le répète , une objection spécieuse , très-spécieuse ; mais elle n’est que spécieuse. Non , nous ne rabaissons pas la Providence, et nous ne méconnaissons pas l’œuvre de la nature ; non , nous ne faisons pas fi des faits , et nous n’avons pas l'intention de nier la matière et la préexistence , dans la matière et dans l’homme , des utilités et des aptitudes : ce que nous disons , c’est que ces utilités et ces aptitudes, existant en puissance, mais n’existant qu’en puissance, sans l’homme elles n’existeraient pas pour l’homme; nous disons que c’est l’homme qui , en étudiant et en transformant la matière et lui-même, les y découvre , les y développe , les y réalise, et qu’elles n’apparaissent en somme que sous ses pas et à sa voix , obéissant lentement à ses efforts longtemps renouvelés. Est-ce là faire la part moins belle à la Providence, et n’est-ce pas la faire plus belle à l'humanité? N’est-il pas aussi beau pour la Providence, et n’est-il pas en môme temps plus beau pour l’homme , que le Créateur ail accumulé et préparé d’avance dans ses œuvres des utilités virtuelles, que l’homme , en suivant scs lois, doit faire jaillir à la réalité, que s’il lui avait donné uniformément toute chose achevée , toute chose prête à être recueillie et possédée sans effort? L’homme a ainsi des jouissances qui ne sont pas pas-

sives comme celles de l’animal , mais actives et de son fait; il jouit, et de plus il mérite. Et, si c'était ici le lieu de faire de la théologie et de citer des autorités religieuses , il ne serait que trop facile de montrer que, de l'aveu même des théologiens et à leur point de vue, cette manière de voir est honorable pour la Divinité et pour l’homme. C’est le docteur et le Père qui attribue le plus de part à la Providence dans nos mérites, le soutien éminent de la doctrine de la grâce, c’est saint Augustin, Messieurs, qui dit ce mot significatif, par lequel il sauve la liberté humaine : « Qui fecittesine te nonsalvabit te sine te «(Celui qui t’a fait sans toi ne te sauvera pas sans toi) ; et c’est lui qui dit encore : « Nos bonnes œuvres, qui sont desbienf ails de la part de Dieu, sont des mérites de notre part. » C’est Bourdaloue, cet esprit si judicieux , si prudent et si sûr, qui , après avoir répété et approuvé ces paroles de saint Augustin, s’exprime ainsi à son tour: « De quelque façon que Dieu nous ait prédestinés , il est de foi que nous ne pouvons être sauvés sans notre coopération' », insistant à toutes les pages sur cette nécessité pour l’homme de coopérer avec Dieu. Et c’est saint Prosper, cité également par le même orateur, qui s’écrie que « Dieu nous a prédestinés comme des créatures libres et raisonnables, gagnant le ciel à titre de conquête et de récompense. » Messieurs, qu’y a-t-il donc d’injurieux pour l’homme ou pour la Divinité à dire de la terre ce que ces

‘ Sermon sur la prédestination.

hommes savants et pieux ont dit du Ciel, que nous devons la gagner à titre de conquête et de récompense? Et n’est-il pas évident même que cela est cent fois plus vrai de cette vie, dont l’épreuve est le fond, que de l’autre, où la miséricorde et la félicité doivent prédominer. Aussi, depuis le philosophe jusqu’au poète, depuis la Bible jusqu’à Virgile , tout proclame hautement cette vérité. C’est la Bible qui nous transmet l’arrêt qui nous condamne à manger notre pain à la sueur de notre front ; c’est elle qui , pour nous rendre plus sensible la chute de nos premiers parents , oppose au tableau de la fertilité naturelle du Paradis terrestre la perspective de la terre maudite dans son œuvre , et déclare qu'elle enfantera désormais pour l’homme des chardons et des épines , tribulos et spinas tjerminabit libi. Et c’est Virgile, à son tour, qui nous enseigne que Dieu même, à dessein, a rendu difficile la tâche du cultivateur, endurci le sein de la terre , fermé sa main pour nous contraindre à l’ouvrir, et condamné l’homme à ne rien obtenir que par la vertu invincible du travail et sous le rude aiguillon de la nécessité pressante. C’est lui qui nous montre l’expérience et la réflexion décrouvrant peu à peu , arrachant peu à peu à la nature ses secrets et ses ressources , et la science et le bienêtre jaillissant péniblement de son sein sous l’effort, comme le feu jaillit sous le choc de la pierre qui le recèle :

Ut varias usus médit ando extunderet artes

Paulatim , etsulcis frumenti quœreret herbam ,

Et silicis venis abstrusum excuderet ignem.

Disons-le , Messieurs , disons-le hautement , jamais la vie humaine , jamais le travail qui en est le fond , n’ont été mieux compris; et Virgile , quand il a écrit ces vers admirables, n’était pas seulement un poète sublime, il était le plus grand des moralistes et des économistes.

L’homme doit donc tout à Dieu , mais il doit aussi tout à lui; tout, Messieurs, dans le domaine de la propriété du moins. Sans doute, et il faut le recon* naître, il y a des choses utiles d’elles-mêmes et sans que nous ayons besoin d'intervenir ; bien des forces, connues ou ignorées, travaillent toutes seules autour de nous et pour nous, et nous en recevons sans fatigue la bienfaisante influence : ainsi l'air qui nous environne et qui de lui-même envahit nos poumons, la chaleur qui se répand dans l’atmosphère pour réchauffer nos organes, etc. Mais de ces choses nous ne pouvons pas dire, et nous ne disons pas, tant qu’elles agissent seules, qu’elles soient nos propriétés; et elles ne sont, en effet, ni des propriétés, ni des valeurs. Que l’action de l’homme intervienne, au contraire, sur ces objets qui sont du domaine de tous, et elle en fait aussitôt des propriétés particulières. Qu’il prenne l’air et l’enferme dans des cloches, ou l’unisse, par une combinaison chimique , à d’autres gaz pour former des corps qui n’existeraient pas sans lui , aussitôt il se l’approprie et en fait une propriété et une valeur ; et cette valeur, cette propriété, ce n’est pas l’aptitude, l’utilité

primitive : c’est le travail qui en a tiré parti , qui a fait exister ce qui n’existait pas, qui a donné à l'homme ce que la nature ne lui avait pas donné.

Ces dernières réflexions, Messieurs, nous conduisent directement et comme forcément à cette notion si difficile et si terrible de la valeur. Si vous ouvrez les livres de la plupart des économistes , surtout des anciens , vous y trouverez , sur ce mot de valeur, des dissertations sans fin : l’un vous dira qu’elle réside dans la conservabililé des choses, l’autre dans leur matérialité, dans leur propriété de pouvoir s’accumuler, dans leur rareté, dans une convention des hommes, etc. Aussi Bastiat , en tête du chapitre que dans ses immortelles Harmonies il a consacré à cette question redoutable, écrivait-il, comme pour s’excuser auprès du lecteur, ces paroles, jusqu’alors trop vraies : • Dissertation, ennui; dissertation sur la valeur, ennui sur ennui. » Grâce à lui , ces paroles ont enfin cessé d’être vraies, et M. Chevalier, bientôt après, ne craignait pas de tenir, au Collège de France, le langage bien différent que voici : « On pouvait, sur la valeur, hier encore , écrire de nombreux volumes rien qu’en répétant ce qui avait été dit sur ce sujet, et l’on ne serait pas parvenu à en donner une idée quelque peu claire. MaisM. Bastiat est venu, il a écrit ses Harmonies, et maintenant on peut, eu quelques lignes, donner de la valeur une définition à la portée de tout esprit doué

— no —

de quelque sagacité. » Cette définition nouvelle et si simple, cette définition accessible à tous, Messieurs, la voici : « La valeur est le rapport des services échangés. » Or cette définition, ai-je besoin de vous le faire remarquer, c’est notre théorie de la propriété exprimée en d’autres ternies. Et, en effet, propriété, valeur! ce ne sont que deux aspects du même fait, et l’un conduit à l'autre. L’homme, observe avec le sens commun son heureux interprète, a besoin de faire un effort pour s’approprier les choses ; cet effort lui coûte , et donne dès lors à ses yeux un prix à l’objet qu’il a rendu sien grâce à lui. La matière de la chose existait, il est vrai, et il ne l'a point faite ; mais il a fait qu’elle lui profite. Le soleil, la pesanteur, l’électricité, étaient avant lui ; mais il a fait que le soleil , la pesanteur, l’électricité, ou ne lui nuisent plus là où ils lui nuisaient, ou lui servent là où ils ne lui servaient pas. Les utilités l’enveloppaient de toutes parts; mais « il fallait se baisser pour les prendre. • Il s’est baissé, mais il ne s’est pas baissé sans effort, ni sans effort non plus relevé avec l’utilité qu’il avait ramassée. Cet effort, ou le résultat de cet effort. Futilité, lui appartient évidemment en toute plénitude ; et cette possession pleine, c’est la propriété. Mais cette propriété , il peut ne pas en user directement par lui-même ; cet effort , il peut le faire pour autrui ; cette utilité obtenue par l’effort, il peut la céder, la transmettre à autrui. Il peut faire cette cession par pure bienveillance; mais il peut la faire aussi contre un effort ou le résultat d'un autre effort jugé équivalent au sien.

— ni -

et ce sera le cas le plus fréquent. De là, comparaison de ces deux efforts ; de là , valeur des objets qui la représentent. A coup sur, la comparaison ne laisse pas que d’ètre difficile; l’appréciation absolue de la somme d’efforts représentée par chaque résultat, du rapport exactement proportionnel de l’un avec l’autre, a donné lieu à bien des difficultés , et, à proprement parler, elle est impossible ; la mesure de la valeur, longtemps cherchée par maint économiste , est la quadrature du cercle de l’économie politique. Mais ce qu’on peut apprécier, c’est le service rendu, c’est la peine épargnée; et de ce service ou de cette peine se rendent parfaitement compte, peuvent seuls se rendre compte , et se rendent nécessairement compte, et celui qui a subi la peine et celui qui veut l’éviter, et celui qui rend le service et celui qui le reçoit. Voilà donc définie la notion de la valeur: deux choses, deux propriétés étant en regard et pouvant s’échanger, elles ont même valeur quand , dans l’appréciation des deux intéressés qui les ont créées ou les détiennent l’une ou l’autre, elles représentent , au moment de l’échange, un égal emploi de la vie humaine. C’est la vie divisée, coupée en morceaux, qui s’échange ; ce ne sont pas les choses. Ce n’est pas ce que Dieu a fait qui est l’objet de la transaction ; c’est ce que l’homme a fait , c’est la peine qu’il a prise , c’est l’effort qu’il a appliqué à ces choses de Dieu pour se les rendre utiles : c’est cela qui s’échange et qui seul peut s’échan ger; c’est cela qui vaut et qui seul peut valoir; c’est cela qui est approprié et qui seul peut être approprié.

Pour mieux apprécier la justesse de cette idée, opposons-lui , non quelque système obscur et compliqué , mais le système le plus plausible en dehors du nôtre , celui professé par M. Senior et ardemment défendu par un de vos compatriotes, économiste incontestablement fort distingué , et qui, dans cette question même, a fait faire un pas évident à la science, M. Walras'. Suivant ces savants, c’est la limitation, c’est la rareté qui fait la valeur. Il y a, disent-ils, deux parts dans les choses : les choses limitées et les choses illimitées, les choses limitées dans leur durée ou dans leur quantité , et les choses illimitées dans leur quantité et dans leur durée. Les dernières ne valent pas , parce que l’homme en jouit sans effort, « sans avoir à s’inquiéter du soin de les produire ou de les renouveler*. » Les autres valent, à cause de leur rareté, et valent en raison de leur rareté.

Il est facile, je le crois, de nous édifier sur cette division de la nature en deux parts , en passant en revue les exemples mêmes de ses partisans. Pour eux le soleil, la chaleur, l’eau commune, l’électricité, la gravitation , le magnétisme *, qui sont des agents illimités et travaillent pour l’homme sans qu’il intervienne dans leur action, n’ont pas de valeur ; au contraire, les

1 Foi/, les divers écrits de M. Walras, et spécialement sa Théorie de la richesse sociale , ou Résumé des principes fondamentaux de l'économie politique.

* Théorie de la richesse sociale , p. 13 et 14.

3 Idem.

métaux, l’or, le fer, le cuivre, les animaux et les plantes, la terre, la terre surtout, sont des objets limités, et, comme tels, par eux-mêmes, indépendamment du travail, ce sont des valeurs. Comment, Messieurs! la chaleur et la lumière du soleil sont illimitées, leur action bienfaisante s’exerce sur nous sans que nous ayons à nous en occuper! et nous sommes obligés de remplacer pendant la nuit la clarté du soleil qui nous fait défaut , et de suppléer en hiver , par du feu , à la rareté du calorique naturel ! La clarté et la chaleur du soleil sont illimitées , illimitées en quantité et an durée, et nous leur substituons, à grands frais, la chaleur imparfaite de nos foyers et la faible lumière de nos lampes! Comment! la terre, le bois, les minéraux sont limités et sont, par cela même, une valeur! et je vois partout autour de moi des terres en friche et des bois sans culture; je vois des mines de houille qui ne sont pas exploitées ; je vois le métal qui abonde dans des liions sans limites, et je vois tout cela sans valeur aucune ! Pourquoi ? Parce que l'homme n’est pas encore intervenu, parce qu’il n’a pas vu, parce qu’il n’a pas su, parce qu’il n'a pas voulu , parce qu’il n’a pas dit : « Voici un champ pour mon travail», et n’y a pas appliqué son travail ou au moins son désir. De tout cela que faut-il conclure? Que ce n'est pas la rareté naturelle, la limitation naturelle, intrinsèque, des objets qui en constitue la valeur, mais uniquement leur résistance aux désirs et aux efforts de l’homme ; que c’est l’intervention de l’homme et son actiou sur eux qui leur

donne cette qualité, son indifférence ou son oubli qui les en prive ; et que , suivant qu'il faut plus ou moins de cette intervention, de cette action de l’homme, qu’elle est plus ou moins active, plus ou moins coûteuse, plus ou moins appréciée , la valeur de ces objets est plus ou moins grande; que l’effort, d’ailleurs, parte de l’intelligence ou qu’il parte des membres.

Ce qui revient à dire, en somme, Messieurs, que c’est de l’homme , non des choses , que vient la valeur, à lui qu’elle se rapporte , sur lui qu’elle se mesure, et que c’est lui par conséquent, au fond, qui en est, comme de la propriété, le principe et la fin. Les choses ne valent donc pas sans l’homme: elles valent par l’homme, comme elles valent pour l’homme; ou plutôt c’est l’homme qui , valant sans elles et avant elles , continue à valoir en elles et avec elles.

Mais n’insistons pas davantage sur cette discussion, que nous ne pourrions épuiser en ce moment , et contentons-nous, en attendant l’occasion d’y revenir, de juger l’une et l’autre théorie par les conséquences qui en découlent. Si la propriété , si la valeur qui l’atteste et la représente, résident véritablement dans la matière , comme le veut le système que nous venons de combattre ; si elles sont du fait de la matière et de la matière seule, plusun homme possède, plus il restreint le domaine de ses semblables; plus il jouit, et moins ils pourront jouir, et tout ce qui sera attribué à celui-ci sera enlevé à ceux-là : la conséquence est forcée et elle découle

fatalement du principe admis, caria matière, en tantque matière, est limitée, et prendre plus que sa part proportionnelle, c’est empiéter sur la partdes autres. Alors savez-vous à quoi l’on est conduit ? Tout simplement à nier la propriété. Et cela, non plus seulement au nom de la convoitise aveugle et brutale , mais au nom de la justice et de la charité chrétienne. On est conduit adiré, avec une des plus grandes âmes à coup sûr comme une des plus grandes intelligences du moyen âge, avec saint Thomas d’Aquin , que le droit naturel , c’est la communauté , la communauté universelle , et que ce droit, suspendu parle droit positif dans les cas ordinaires, renaît tout entier en présence du besoin . Oui , Messieurs, c’est saint Thomas, c’est le Docteur angélique, qui, dans ce livre prodigieux qu’on appelle la Somme, déclare qu’en présence du besoin extrême le vol cesse d’être défendu; disons plus exactement, qu’en présence du besoin il n’y a plus de vol, parce quil n’y a plus de propriété. On peut, dit saint Thomas, on peut, en cas de nécessité ( propter nécessitaient), dérober sans crime (furari licet ), soit en secret, soit ouvertement ( me clàm, sive manifeste) ; et ce n’est ni un vol , ni une spoliation ( non est furluin nec rapina), parce que tout alors est commun, aux termes du droit naturel (quia lune sunt omnia communia, de jure naturœ.) Il n’est pas indispensable d’ailleurs, ajoute-t-il , pour jouir du bénéfice de cette exception , que l’on se trouve soi-même dans ce cas de nécessité : il suffit qu’un autre s’y trouve, que l’on ne puisse autrement secourir; et l'on peut

prendre, je me trompe, l'on peut s’attribuer(AcciPERE) le bien d’autrui , pour secourir son prochain pressé par le besoin (ut subveniat proximo in tali casti ).

Vous vous récriez. Messieurs; ces solutions vous étonnent, et les termes mêmes dans lesquelles elles sont énoncées vous semblent contradictoires et impossibles. Voler sans vol, prendre pour donner, faire le bien aux dépens d’autrui , voilà certes , à la distance où nous sommes de la subtilité scolastique, de quoi dérouter toutes les habitudes de nos intelligences et de nos cœurs. Ce ne sont pas les solutions, cependant, me permettrez-vous de le dire, qui sont ici la chose la plus grave ; et ce n’est pas , croyez-le bien , pour diminuer à vos yeux saint Thomas ou pour argumenter témérairement contre lui sur des cas de conscience, c’est pour faire ressortir, par un grand et éclatant exemple, le péril — le péril même moral , même religieux— d’une erreur économique, queje n’ai pas craint de produire ici cette imposante figure. Non , si saint Thomas , cherchant à prévoir et à éclaircir les difficultés que peut -éprouver un directeur de consciences, s’était borné à dire qu’il est des cas où le larcin, excusé par des circonstances exceptionnelles, peut et doit perdre aux yeux du juge moral sa culpabilité ordinaire, je me garderais bien, tout en regrettant peutêtre qu’il eût ainsi d’avance formulé son décret d'amnistie, de lui en faire sérieusement reproche. Qui de nous, placé en face d’un pauvre diable qui , pressé par la faim — par la sienne propre ou par celle plus

cruelle de ses enfants — aurait dérobé un morceau de pain, se sentirait le courage d’être inflexible? Qui ne serait tenté de dire, en joignant même un secours au pardon: « Vous avez dérobé, vous avez eu tort. La faim, non plus que les autres maux de cette vie, ne peut être combattue au mépris de la justice et aux dépens d’autrui: la souffrance, et la mort au besoin, doivent être supportées plutôt que de faillir au devoir. Et Dieu, en défendant de prendre le bien d’autrui, comme en défendant l’adultère ou le blasphème, n’a pas fait de distinction. Mais vous aviez la tête perdue ; il n’appartient pas à l’homme faible d’être sans pitié pour l’homme faible : allez et ne péchez plus. » Qui de nous de même, rencontrant sur la route le voyageur blessé dont parle l’Evangile, et n’ayant pas sous la main d’autre moyen de le transporter à l’auberge la plus proche, hésiterait à couper dans le bois voisin (sauf à payer le dommage) les branches nécessaires à la confection d’un brancard ? Encore une fois, qu’il y ait des cas exceptionnels, des cas où la sévérité du moraliste qui appliquerait la lettre dans sa rigueur pharisaïque puisse sembler excessive, je ne le nie pas ; et c’est en ce sens que je dis que je n’aurais garde de prendre expressément le contrepied de l’indulgence de saint Thomas. Je répète seulement que je ne crois pas sans danger de proclamer cette indulgence en termes définis ; que les cas vraiment extrêmes sont des cas qu’on ne peut guère prévoir et qu’il vaut mieux ne pas prévoir ; et que c’est par une appréciation actuelle et

spéciale, par le sentiment souverain de la conscience mise en face des faits, non par une règle impérative et par une jurisprudence aveugle, qu’ils peuvent être tranchés.

Mais, Messieurs — et c'est là, encore une fois, le point vraiment grave — cette indulgence, que je ne veux pas discuter davantage, elle n’est pas seulement proclamée, elle est motivée; les paroles qui viennent de passer sous nos yeux ne formulent pas seulement des décisions, elles énoncent une doctrine, elles affirment un principe; ce principe, c’est la communauté naturelle, c’est le droit égal de tous, aux termes de l’égalité des hommes devant Dieu, sur tous les biens de ce monde.

Or une mauvaise raison est d’une autre conséquence qu’une mauvaise solution. Une mauvaise solution n’est que ce qu’elle est par elle -même, une erreur particulière, une appréciation vicieuse d’un fait déterminé; une mauvaise raison est tout un monde. C’est une erreur générale, féconde en aberrations particulières; c’est une direction funeste, égarant fatalement tous ceux qui la suivent; c’est une racine empoisonnée, produisant jusqu’à ce qu'on l’ait extirpée des fruits mortels. Vous allez en avoir, Messieurs, la preuve trop frappante et voir si j’emploie des paroles excessives.

Saint Thomas a laissé échapper le mot fatal. 11 a méconnu la nature et l’origine de la propriété; il a cru que la propriété n’était autre chose qu’un partage, et un

partage de biens préexistants, l’attribution exclusive, privative par conséquent, à des possesseurs déterminés, de ce qui d’abord avait été livré à tous , quelque chose, à peu près, comme la cessation légale de l’indivision primitive. De là à conclure que toutes les parts devraient être semblables et que ceux qui ont moins sont frustrés par ceux qui ont davantage, il n’y a qu’un pas, ou plutôt c'est la déduction nécessaire, et la logique commande de la tirer. Saint Thomas ne la tire pas cependant; car saint Thomas n’est pas de ces esprits étroits que la logique mène comme à la chaîne, et qu’une proposition malheureuse entraîne en aveugles, de syllogisme en syllogisme, jusqu’aux derniers abimes. S’il est un dialecticien rigoureux et attaché aux formes, et si en cela même il paye tribut à son temps , il est aussi, il est avant tout, une intelligence large, un cœu,r droit, une âme sincèrement pénétrée de la puissance inviolable des lois morales. Il voit la nécessité de la propriété, il en sent la légitimité; et il n’a garde de se mettre, sur la foi d’un argument, en opposition flagrante avec les prescriptions les plus formelles du Décalogue et avec l’ordre visible de Dieu , qui a fait de la possession personnelle la condition manifeste de la société. Une concession à grand’peine , une concession à la pitié dans les cas extrêmes , voilà tout ce qu’il accorde à ses prémisses; voilà, devrais-je dire plutôt, peut-être , ce qui lui arrache des prémisses hasardées- Mais ces prémisses, une fois posées, exigent davantage, avons-nous dit. D’autres le leur donneront. Der-

rièrele maître arrivent les disciples, derrière le génie lumineux et puissant, les esprits vulgaires ; derrière le législateur de la casuistique, ses commentateurs et ses sophistes; c'est-à-dire les hommes de la logique pure, de la logique aveugle et subtile, ceux qui déduisent les conséquences et ne les pèsent pas, et pour lesquels toute proposition est bonne dès. qu’on en peut faire un raisonnement en forme. Et voici le raisonnement que tout naturellement font ces logiciens imperturbables. Je le prends dans le traité de la Justice et du Droit, de Lessius, qui reproduit et développe ce qu’en ont dit les autres avant lui*.

4 Voici textuellement les passages qui sont mentionnés dans cette discussion , tant celui de saint Thomas que celui de Lessius :

Secundo tecundœ divi Thomæ, qua'st. 66, art. 7. — An liceat alicui furari propter nécessitaient 1 — R. Si aliter sibi subvenire non potesl, licel, sive clàm, sive manifesté, quia non estfurlum nec rapina, quia tune sunt omnia communia de jure naturæ. Item, etiam alio licet occulté rem aliénant aceipcre, ut subveniat proxlmo in tali casu.

Lessius, de Justitid et Jure; sect. il, dubit. xti :

69. Dico primé quemvis in exlremâ ncccssitatc constitutum posse accipere rem aliénant . qui extremè indiget ad vitæ suæ conscrvationein. Est comiuuni3 scnientia doctorum. Probatur, quia in ext renié necessilate omnia sunt communia , ut habet rcceptum axioma . non quôd per illam statim transferatur dominium ( ut rectê probat Navarrus, c. 17, num. 61 ), sed quia quoad jus utendi communia sunt, ità ut licitè quivis, illis angustiis pressus, possil occupare sibique vindicare rem quamlibet adeô sibi necessariam , et ex ejus usu sibi et proximo opilulari.

Cujus ratio est , quia finis reruin inferiorum est ut hominibus in necessitale sint subsidio , et ut homines per illas possint vitam suant conservare cl tueriiac proindè omnibus b naturà hoc jus compelit. Neque divisio Jure genlium introducta potuil hoc jus adintere , quia jus genlium supponit , non evertit jus naturale , præseriim quod

En présence du besoin extrême tout est commun, comme le dit l’axiome reçu. Quelle en est la raison? C’est que la destination des choses inférieures est de servir aux hommes dans leurs besoins et de leur fournir les moyens de conserver et de soutenir leur existence. Mais ce droit de soutenir son existence, la nature l’adonné à tous, et le partage des biens, introduit par

tantoperô necessarium est ad vitæ conservationem ; ccnseri ilaque debetdivisio esse facta reservato cuique jure nalurali . quatenùs crat necessarium ad vilain tuendam , aliôquin non esset ralionabili modo facta.

70. Hune sequitur primo, si quis in lali neccssitate constitutus vellet aliquid sibi necessarium occupare, non posse h domino illius prohiber! , quia jure suo utitur; quarè poterit se tueri, lanquàm qui injustè ab altero invadatur, et, si necesse sit, servato justæ defensionis moderaminc, impedientem occidcre.

Sequitur sccundù, talem acceptionem non esse furtum nccrapinam, quia non lit domino jure invito ; lenetur cnim consentire , quùm tu jure luo utaris.

Adverte tamen, si dominus sit in pari neccssitate, te non posse ab illo accipcre, ut omnes fatentur, quia in pari causa melior est condilio possidentis.

Sed dit ficultas est utrùm idem sit licilum in gravi nccessitate. Muiti doclorcs negant , putantes id juris soli extremæ nccessitati reservatum. I là Cajel. quxst., art. 7 ; Sotus. lib. V, Q. III , art. A ; Covar., Ad reg. peccatum , p. î, g 1, num. 3 , et muiti alii. Aliis placct contrarium.

71. Dico sccundù : probabile est, non soiùm in extremâ , sed ctiam in gravi neccssitate inorbi, famis, nudilatis, posse te claneulùm surripere ab opulenlis.si aliter grave illud malum avertere nequeas. Angélus, V. Furtum, § 87; Sil., eod. quæst. 5; Navarr., cap. 17, num. S; Joan Médina, cap. de Eleemosynd, quæst. 7 ; Covaruvius suprà sentit esse probabile; Petrus Navar., Iib. III, cap. 1, num. 375. Per gravem inlciligo non quovis modo gravem , sed valdè gravem, etsi non extremam.

Probatur , primé , quia sicuti ü naturà omnibus concessa est po-

le droit positif, n’a pu le leur enlever ; car le droil positif suppose le droit naturel. Une le détruit pas, surtout quand il s’agit d’une nécessité telle que la conservation de la vie. Ce partage n’a donc pu être fait que sous réserve du droit nalutel d’usage; autrement il serait contraire à la raison.

S’il en est ainsi, le nécessiteux qui s’empare de ce dont il a besoin ne fait qu’exercer son droit; or nul ne doit

testas succurrcndi extremæ nécessitai! ex rebus humanis, ità et valdô gravi; cur cnim hæc potestas restricta est ad exlrema*? Secundô, ex gravi ncccssilate facilis est lapsus in exlremam ; ergô, quod iu exlremam concessum est, extendendum est cliam quodam modo ad gravent. Tertiô, sicut divisio reruin non debuil, nec jure poluil cfUcere quinextremà in uccessilate haberes jus surripiendi ab iis qui non sunt in simili ncccssitatc , nempè superflus natures, quamvis essent aliquo modo necessaria stalui : ilà ncque potuit effleure quin, dùm gravis nccessilas premit, quandu aliud ren.cdium non suppelit, liceal surripere superflus vel parùm necessaria alterius statut. Ilaquc, in divisione et attributionc rcrum, quà factum est ut nemini jus sit in rem alterius , semper debuit hæc. conditio tacilè inlclligi : ni si ex tréma vel certé valdè gravis nécessitas postulet ; aliôquin contrit rationcm et æquilatem facta esset. Sccùs de necessilatibus gravibus et non admodùnt gravibus, quæ crcberrimæ sunt, et non sic urgent ut divisio et allribulio jure facta gentium debeat violari ; aliôquin omnia furli plena essent, nec posset pax inter hommes conservari.

72. liinc palet talcm surreptioncm non esse furlum. quia dominus tenetur consentirc, nec potest cum ratione esse invitus circà substantiam acceptionis; quamvis modus displiccre possit, si accipias priùs qubm peticris tuamque inopiam aperieris.

73. Si lamen ipse sit in pari ncccssilate. vel status ipsius notabiliter lxdcretur, posset recusare, sicque esset furlum, quia in h&c necessilate non licel surripere ab aiiô cum notabili detrimento status illius. sicut iu exireml non licet accipere cum gravi detrimento naturie illius.

être troublé dans l’exercice de son droit. Le possesseur de la chose dont il s’empare n’est donc pas fondé à y mettre obstacle ; il ne peut légitimement refuser un consentement que la justice exige ; et c’est avec ce consentement, sans larcin ni spoliation par conséquent , qu’est censée exercée cette revendication du patrimoine commun. Le refuse-t-il, cependant, s’oppose-t-il par la force à ce qu'il est tenu de souffrir, il commet un acte injustifiable, il se rend coupable d’une agression violente. Cette agression , celui qui en est l’objet peut évidemment la repousser ; il se trouve contre elle en état de légitime défense ; il peut donc user des prérogatives de la légitime défense, et il peut par conséquent, sans être répréhensible, et sauf à en user avec mesure, se débarrasser au besoin, par la mort même, de cet envahisseur qui lui résiste ( poterit se lueri , tanquàm qui injuste ab allero invadatur, et, sinecesse est , serval '# j uslœ de fensionis moder amine, impedientem occidere ) . — Voilà, Messieurs, par quelle série de conséquences le droit de propriété se transforme en un obstacle odieux à la jouissance des dons de la Providence ; le possesseur qui défend son bien, en un agresseur insatiable ; le vol, en une réclamation innocente de sa part du patrimoine commun ; et le criminel qui ne craint pas de joindre le meurtre au larcin, en un opprimé qui dispute sa vie avec modération à l’iniquité et à la violence.

Je ne refais pas les Provinciales, Messieurs , et je ne veux pas troubler dans leur repos les cendres de Lessius. Je ne mettrai donc pas en regard de cette per-

mission de tuer le propriétaire, accordée ici au voleur, celle de tuer le voleur, même pour une pomme ( pro porno), accordée ailleurs par le même auteur au propriétaire. Je ne prolongerai même pas les citations spéciales au droit de dérober; je ne vous redirai pas par quelle suite de raisonnements ce droit de dérober sans voler, reconnu d’abord pour les cas extrêmes, s’étend peu à peu, sous la plume du bon Père, aux cas simplement graves, et comment on peut suivant lui , pour adoucir la maladie , pour apaiser la faim ou pour couvrir la nudité, soustraire quelque chose aux riches [surripere ab opulentis) , pourvu qu’on le fasse en cachette ( clanculùm ). Je me borne à remarquer, parce que c’est là ce qui nous importe, combien ces assertions étranges ressemblent à celles que, sous des formes moins naïves et moins dépourvues d’artilice, les sophistes contemporains ont tour à tour mises en avant , au grand scandale de la conscience publique. Je me borne à remarquer, surtout, qu’ils n’ont fait en cela, les uns et les autres, que tirer intrépidement lesconclusions extrêmes d’un principe faux et du même principe . Quiconque partira d’où ils partent, et ne se détournera pas de sa route par un instinct de raison et d’honnêteté plus fort que les lois du raisonnement, arrivera où ils arrivent. Du moment où la propriété n’est qu’un partage fait par les hommes ( divisio ) ; du moment où l’interdiction de toucher au bien d’autrui , qui en est la sanction, n’a d'autre origine et d’autre raison d’être que l’attribution faite un certain jour à des titulaires

déterminés de ce qui d'abord était à tous ( aliributio quâ factum est ut nemini jus sit in rem allerius) ; du moment, par conséquent, où tous ont vu, par ce partage, restreindre leur domaine et limiter leurs droits, il est impossible d’admettre que cette limitation ait eu lieu sans réserve et que le droit naturel, œuvredePieu, ait disparu tout entier sous le droit positif , œuvre des hommes. Il faut bien penser qu’à un si considérable changement quelques restrictions au moins, quelques adoucissements ont été apportés, sans quoi Userait une confiscation pure; et le moins qu’on puisse faire, dès lors, c’est à coup sur de réserver, avec Lessius, les droits du besoin extrême ou au moins très-grave ( nisi exlrema vel cerle valdè gravis nécessitas postulel). Encore peut-on se demander pourquoi l’on n’aurait réservé que ceux-là, et par quel motif ou de quelle autorité les besoins ordinaires , que Lessius abandonne pour ne pas remplir le monde de larcins et de violences, se trouvent mis hors la loi commune et privés de leur satisfaction naturelle. En cela, évidemment le communisme pur est plus logique; et si le droit naturel est la communauté , la communauté doit rester le droit positif. Si les choses qui font l’objet de la possession individuelle ont fait d’abord, telles qu elles sont, l’objet de la possession collective ; si tout ce qui est détenu par les individus a été livré à l’espèce ; si l’homme n’a rien qui ne lui vienne directement de la nature; et si la propriété n’est autre chose que le partage du fonds commun , la propriété n’est point un droit, elle n’est

qu'un fait; et j’ajoute un fait incompréhensible autant qu’injustifiable. Quoi! Dieu aurait tout mis en commun , et les hommes oseraient ne pas tout y laisser!

Voilà, Messieurs, encore une fois, et voilà prouvé par l’exemple du prince de la scolastique, après celui du père de la science économique , quel est le danger d’un mot inexact; voilà comment une proposition fausse ou incomplète , une expression seulement hasardée , deviennent , grâce à la logique , la source d’erreurs considérables et pernicieuses; voilà aussi comment, grâce à la logique , elles découvrent ce qu’elles contenaient de funeste, et comment l’erreur, en développant ses fruits, se discrédite et se ruine.

Que si, tout au contraire, et comme nous l’avons surabondamment prouvé, la nature n’est que le théâtre, préparé par Dieu, mais modifiable par l’homme, où s’exerce l’activité humaine; la vie, l’exercice libre et fécond de cette activité , et la propriété , le résultat de son exercice; si l’utilité, si la propriété, si la valeur, cachées dans les choses, mais prêtes à en sortir à l’appel de l’homme, dorment en elles jusqu’à ce qu’il les y éveille; et si c’est sous ses pas, à sa voix, par ses mains, comme l’eau du désert, que la richesse jaillit du sein de la nature transformée; si c’est ainsi que les choses se passent , Messieurs , la propriété n’est pas un partage, mais un accroissement: elle ne limite pas, elle étend; et le propriétaire, n’ayant rien pris à personne, n’a rien à restituer à personne. Il donne, au contraire; et toute extension légitime de son do-

maine et de ses jouissances élargit le domaine des jouissances d’autrui. Il crée, ou du moins il fait apparaitre les utilités des choses; il montre et il produit, et, par là, il rend un double service : il apprend à ceux qui n’ont pas encore produit ce qu’ils peuvent faire , il leur révèle par son exemple la puissance du travail et les ressources ignorées de la matière , et il les entoure d’une richesse dont ils ont forcément une part; car, plus la richesse abonde , et plus les satisfactions deviennent faciles; plus le marché est fourni, et plus il est aisé de s’y pourvoir.

Il est difficile, impossible pour mieux dire, de chiffrer cet avantage commun dû à la propriété , et de dire avec précision ce que doivent à ceux qui la développent ceux qui ne la possèdent pas; tous les calculs destinés à fixer d’une manière absolue la richesse commune sont imparfaits, car nous manquons pourles faire d’éléments fixes et certains. La valeur des Choses est essentiellement variable ; la valeur de l’argent change à toute heure; le travail lui-même, qui fournit la base première de toute appréciation , varie suivant une foule de circonstances : suivant que l’homme est plus ou moins intelligent, plus ou moins instruit; suivant qu’il est plus ou moins fort, plus ou moins bien portant ; suivant qu’il dispose de plus ou moins d’outils, qu’il se trouve à une telle époque ou dans un tel pays , son travail vaut une unité, une dizaine, une centaine. Il n’y a donc pas de mesure absolue ni du bien-être ni

de la valeur. Mais il nous est facile de donner au moins la preuve de l’influence favorable de la propriété , en considérant le bien-être aux diverses époques de notre histoire; en rappelant ce que la terre peut nourrir d’habitants au milieu d'une société qui l'exploite avec le droit de propriété pour base , et ce quelle en nourrit sous le régime des sauvages ; en comparant ce qu’un homme seul obtient de son travail , dans une société organisée comme les nôtres sur le principe de la propriété, et ce qu’il pourrait obtenir par un effort équivalent dans l’isolement d’une île déserte. Prenez un simple artisan et comparez sa position , non pas même à celle d’un sauvage dépourvu de tout, mais à celle d’un grand seigneur ou d’un grand prince d’autrefois! Voyez s’il y a seulement uuo relation entre ce que son travail lui procure et ce que le même effort de sa part obtiendrait de la nature brute, sans le secours de la société propriétaire qui l’entoure.

« Le matin un homme se lève », dit à celte occasion M. Modeste, reproduisant un exemple de Bastiat, emprunté déjà par celui-ci à A. Smith; « il prend ses vêtements: que de travail! que de découvertes accumulées rien que dans ce morceau d’élofTe de coton, de lin ou de laine! Pour la laine, il a fallu l’élève des troupeaux, la tonte, le lavage, le filage, le tissage. La Ionie a exigé des ustensiles de fer, c’esl -à-dire la recherche des métaux dans les entrailles de la terre , l’art de les fondre et de les façonner. Le filage, le tissage, ont réclamé à leur tour l'art plus tardif, mais non pas plus merveilleux, de les arranger en métiers accomplissant, presque sans frais et partant à bas prix, des ouvrages difficiles et coûteux dans les

mains les plus ingénieuses. Pour le lin , travaux aussi vastes, aussi multiples. Pour le colon, de plus vastes et de plus multiples encore; car c'est en outre la construction des navires, pour aller le chercher au Nouveau Monde; la navigation et son immense cortège d’arts et de découvertes; la boussole, les cartes, l’astronomie pour reconnaître la routo. Dites, n’estil pas vrai que, si cet homme était obligé, pour se vêtir, de travailler à se faire un vêtement semblable, d’accomplir toutes les opérations de l’esprit et des mains qu’il a fallu pour y parvenir, sa vie entière n’ÿ suffirait pas, fut-elle prolongée cent fois au delà du terme ordinaire de la vie humaine?

» Que sera-ce si, à côté du vêtement, nous plaçons seulemen . les vases de faïence et de verre qui lui servent pour son repas, le pain qu’il met sur sa table, le livre, l’almanach, le journal qu’il parcourt pour se délasser? Non, non. Reconnaissons que, pour cet homme, il y a là une tâche impossible, un travail incommensurable, et, en effet, pour le réaliser jour à jour, découverte à découverte , il n’a pas fallu moins de trente à quarante siècles au bout l’un de l'autre, et que l'emploi successif et sans trêve des capitaux, des facultés et des forces de milliards d’existences humaines. » (Victor Modeste, de la Cherté des'grains et des préjugés populaires, etc., pag. 319.)

Tel est. Messieurs , tel est le résultat de la propriété, telle est la conséquence du droit accordé à chacun de s’approprier — de conserver, veux -je dire — les valeurs qu’il a créées ; c’est que chacun , en travaillant pour soi, travaille pour tous, et que le bien de chacun devient le bien de tous. A la revendication de saint Thomas d’Aquin , de Lcssius et des autres champions de la communauté, l'on pourrait donc répondre et l’on doit répondre, en toute vérité et en toute justice:

« Vous réclamez une part de mon bien au nom des droits de tous sur le patrimoine primitif; mais ce bien, où était-il donc dans le patrimoine primitif, et où seraitil si, par son intelligence et son travail, son premier propriétaire ne l’avait mis au jour ? Ma maison, c’étaient des pierres enfouies dans le sol; il y en a encore, et de plus faciles à extraire. Mon champ, c'était un marais infect; il donnait la mort, et vous en recevez la vie. Mon blé, c’était une herbe inconnue ; on vous l’a révélée, et on l’a mise, au prix d’un elTort modique, à la portée de tous. Ou n’a point réduit votre patrimoine, on l’a accru ; sans le droit que vous attaquez, sans la propriété que vous méconnaissez, cette richesse, qui vous parait prise sur vous , n’existerait pas ; et ce pain que vous exigez comme à vous, vous ne le connaîtriez pas, vous ne soupçonneriez pas même la possibilité de l’obtenir. »

Faut -il pour cela. Messieurs, que la richesse se fasse payer tribut par la pauvreté? Faut-il seulement même qu’elle prétende à ses hommages et à sa reconnaissance*? Non, la justice suffit envers elle, et c’est plus haut que doivent remonter nos bénédictions ! Cette

' Il ne faut pas même que la richesse se croie libre de toute obligation envers la pauvreté, et la charité ne cesse pas d’étre un devoir parce que la propriété est un droit. Tout au contraire , sans propriété inviolable cl sacrée, il n'y a pas de charité digne de ce nom, car il n'y a pas de sacrifice volontaire. La richesse tenue il restitution vis-àvis des hommes subit un prélèvement obligatoire qui ne saurait lui être compté, qui ne saurait compenser même le vice de son origine ; la richesse tenue simplement à la gratitude envers Dieu et à la pitié

influence bienfaisante de la propriété , ce n’est pas ce qui détermine le plus souvent les propriétaires à l’acquérir, et ce n’est pas pour enrichir leurs semblables que s’enrichissent la plupart des hommes : c’est la force des choses qui les amène à servir, même à leur insu, les intérêts de l’humanité ; c’est la conséquence des harmonies divines dont ce monde porte témoignage ; et toute la gloire en revient à Celui qui a si bien combiné les rouages des sociétés humaines , leur préparant des ressources dont tous leurs membres devaient , même malgré eux , recueillir leur part. Mais tel n’en est pas moins le résultat de cette libre expansion de l’activité humaine : inégalité apparente, et cependant égalisation sans cesse croissante des valeurs mises à la disposition de chacun. La propriété livrée à son libre développement, sous des apparences souvent contraires (ce qui excuse ceux qui s’y sont trompés) , a pour effet , non de désunir les hommes , mais de les unir, de resserrer sans cesse entre eux ces liens d’égalité et de fraternité qu’elle semble d'abord rompre et briser.

11 est trop tard , aujourd’hui, pour montrer ce qu’apporte de force nouvelle, à cette union et à celte assi-

envers scs enfanls moins favorisés s’impose un retranchement agréable h Dieu et utile aux hommes. Elle est alors, parce qu’elle a le droit de l’élre , véritablement la dispensatrice de ses dons; et cette dispensation, tout en demeurant un acte spontané de sa part, n'eu est pas moins un juste tribut de reconnaissance envers l’Auteur de tout bien ; car ce qui est mérite de notre part n’en est pas moins toujours, selon le mot de saint Augustin, bienfait de la part de Dieu.

stance réciproques, la transmission des possessions acquises, le droit de laisser à autrui le fruit de son travail, l’hérédité, en un mot. Mais c’est un sujet trop important pour le laisser de côté , et nous le réserverons pour notre prochaine réunion.

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