PREMIÈRE LEÇON
11 janvier 1B69.
Messieurs ,
Je suis autorisé par Son Excellence Monsieur le Ministre de l'Instruction publique à faire ici un cours d'Epigraphie assyrienne ; c'est-à-dire à exposer, dans un enseignement méthodique, les procédés qui doivent conduire le plus sûrement à la lecture des textes de Ninive et de Babylone.
Vous connaissez le résultat des fouilles qui ont été entreprises sur les bords du Tigre et de TEuphrate ; les musées de Londres et de Paris sont rempUs aujourd'hui des débris des Palais assyriens. Uh art nouveau s'est révélé; une civilisation nouvelle s'est fait connaître, de longues inscriptions nous racontent les conquêtes de ces rois dont on rejetait naguère l'existence au-delà des temps que l'histoire du monde peut embrasser. Il s'agit désormais de pénétrer dans cette civilisation, de lire ces inscriptions malgré les obstacles que présentent une écriture insolite et une langue oubliée depuis plus de deux mille ans.
J'ai été frappé, des premiers peut-être, de l'intérêt que l'on devait avoir à connaître ces récits avant de se livrer aux conjectures plus ou moins heureuses que Taspect des monuments pouvait suggérer. J'ai suivi, avec une curiosité croissante, les progrès des découvertes ; je m'estime heureux d'avoir su distinguer la bonne voie au milieu des tentatives qui se produisaient au début et d'avoir su rejeter les théories qui n'ont abouti qu'à des résultats décevants ou à des efforts stériles. J'ai
2 COURS LffiRBS DE LA SORBONNE.
donc l'honneur de me présenter devant vous pour vous faire part du résultat de mes recherches, pour vous engager à profiter de mon expérience, heureux de trouver parmi vous des disciples et des collaborateurs.
C'est pour la première fois que les Etudes assyriennes vont être l'objet d'un enseignement public ; il faut en marquer le point de départ ; il faut en indiquer le but. Je n'ai pas d'antécédents à invoquer pour me guider dans le plan que je me propose de suivre, et pourtant je sens que nous sonmies les disciples d'un enseignement commun. Les découvertes ne sont pas le produit du hasard; les premiers qui ont su lire un nom sur les marbres de Ninive obéissaient à ce souffle fécond qui inspire les études philologiques de notre époque, et auquel une tradition salutaire nous associe déjà. — Je suivrai donc l'ordre qui m'est imposé par les travaux de mes prédécesseurs; j'essaierai d'abord de vous les rappeler.
Il y a trente ans, les monuments qui nous parlent de l'Assyrie étaient encore ignorés. Nous en étions réduits à connaître la civilisation antique de la Haute-Asie par les récits souvent dénaturés, toujours mutilés, qui nous venaient des Grecs. Hérodote et Ctésias avaient, eu effet, recueilli chez les Perses des traditions qui auraient pu nous renseigner sur l'Empire d'Assyrie; mais le livre d'Hérodote était perdu depuis longtemps, et Ctésias, ou au moins son abréviateur, nous inspirait peu de confiance. La Bible ne semblait nous parler de la grandeur de Ninive et de Babylone que pour* rehausser l'éclat de leur ruine; aussi, naguère encore, nous ne retrouvions dans nos souvenirs que les noms plus ou moins altérés de quelques rois dont l'histoire, plus altérée encore, n'avait pour nous aucun attrait.
En 1843, une certaine préoccupation des esprits appela tout-à-coup l'attention des savants sur les ruines des grands empires de l'Orient. Babylone marquait encore sa place sur les sables du désert par de gigantesques amas de briques, mais l'emplacement même de Ninive avait dispara : la France entreprit des fouilles sur les bords du Tigre, et, grâce à la sagacité de M. Botta, notre savant consul de Mossoul, on se trouva bientôt en présence des ruines d'un palais assyrien qui nous révéla un luxe d'architecture, de sculptures et d'inscriptions, dont on ne soupçonnait pas même l'existence; les travaux de M. V, Place ont achevé de nous faire connaître l'étendue de cette première découverte.
ÉPIGEAPHIE ASSYRIENNE. 3
L'Angleterre nous a imités ; pendant quatre années, M. Layard a poursuivi cette fructueuse entreprise ; plusieurs palais assyriens ont été fouillés, et les Musses de Londres et de Paris ont été littéralement encombrés de bas-reliefs et d'inscriptions. Ces inscriptions, qui doivent particulièrement nous intéresser, étaient admirablement taillées dans le marbre : l'écriture présentait de beaux caractères, hauts de trois à quatre centimètres, qui s'harmonisaient merveilleusement avec les sculptures ; on voyait de longues légendes qui se développaient autour des salles des palais assyriens avec une luxuriante prodigalité. — Il était évident que ces inscriptions étaient destinées à raconter les exploits du prince dont l'image figurait dana les-bas-reliefs, autour desquels elles étaient tracées et qu'elles recouvraient quelquefois. — A Khorsabad, on a trouvé des inscriptions jusque derrière les plaques de marbre des bas-reUefs scellés dans la muraille et qui n^étaient destinées à voir le jour qu'après la ruine des palais. Ce n'est pas tout ; où le marbre fait défaut, la brique supplée au marbre, et, dans la construction, chaque brique porte une inscription plus ou moins longue, destinée à perpétuer le nom et les titres des rois qui ont fait construire ces palais pour leur gloire. Dans les fondations on trouve des monuments d'une autre nature : ce sont des espèces de prismes ou de barils en argile, ils sont chargés d'une petite écriture fine et serrée semblable à celle des inscriptions murales; ces inscriptions nous disent encore les exploits des rois d'Assyrie ou nous racontent les travaux qu'ils ont exécutés. Enfin on trouve quelquefois, comme à Khorsabad, de simples inscriptions commémoratives, mais alors elles sont tracées sur des plaques de cuivre, d'argent ou d'or.
Il est probable que les Assyriens écrivaient sur des feuilles flexibles, cependant aucun document de ce genre n^est parvenu à notre connaissance ; nous avons recueilli au contraire les instruments qui servaient à tracer les caractères sur Targile tendre, avant de les fixer par une cuisson intelligente : les livres de cette civilisation étaient en argile, et nous en possédons des milliers.
Pendant les fouilles de M. Layard à Koyoundjik, ses ouvriers pénétrèrent un jour dans deux salles de sept mètres de long sur cinq de large ; elles étaient remplies jusqu'à la hauteur d'un pied, de briques plus ou moins bien conservées, chargées d'une petite écriture fine et serrée pa-
reille à celle des prismes et des barils dont je vous ai parlé ; il était évident qu^on ëtait en présence d'une Bibliothèque assyrienne.
A cette époque tous ces documents se présentaient avec un système graphique inconnu et devant la complication duquel on a cru pendant quelque temps qu'il faudrait s'arrêter. Les inscriptions assyriennes sont écrites avec des caractères auxquels on a donné le nom de cunéiformes : ce sont, en effet, des caractères dont le clou ou le cotn paraît être l'élément radical. Je disparaît avec intention, car je me hâte d'ajouter que cette forme est complètement étrangère au principe qui a servi à établir les caractères. Le chu ou le coin n'est pas du reste spécial à l'écriture assyrienne : la Perse nous a présenté depuis longtemps des séries d'inscriptions en caractères cunéiformes, dans lesquelles cet élément se combine pour former un système graphique complètement différent. Ce sont précisément les travaux entrepris sur les inscriptions de la Perse, qui ont servi de base aux recherches assyriennes, aussi est-il du plus haut intérêt d'en parler ici.
On observa, pour la première fois, les inscriptions en caractères cunéiformes sur les marbres de Persépolis, vers le commencement du XVIP siècle. Certains voyageurs les prirent pendant longtemps pour des ornements futiles ; mais d'autres s'efforcèrent de faire comprendre qu'il y avait là une véritable écriture. Ce n'est cependant que vers la fin du dernier siècle, lorsque les copies arrivèrent plus nombreuses et plus correctes en Europe, qu'on fut fixé à cet égard ; on reconnut que les inscriptions se présentaient par groupes, disposés trois par trois, dans un ordre intentionnel et constant. Ces inscriptions offraient ainsi trois colonnes différentes qui parurent correspondre à trois systèmes d'écriture et à trois traductions du même texte. Ces inscriptions prirent dès lors le nom d'Inscriptions trilingues. Les caractères, quoique paraissant, en effet, procéder du même principe, présentaient évidemment des différences dans chaque inscription. Dans le premier système, les signes étaient assez simples et peu nombreux ; dans le second les combinaisons de l'élément radical laissaient voir un système plus compliqué, et le troisième offrait des combinaisons plus nombreuses encore. Les inscriptions du premier système représentent l'écriture et la langue des Perses ; celles du second et du troisième procèdent d'un même système graphique ; mais celles du se-
EPIGRAPHIE ASSYRIENNE. 5
cond traduisent la langue des Médo-Scythes, et celles du troisième la langue des Assyriens.
L'une des inscriptions du premier système, du système Perse, fut interprétée pour la première fois par un savant de Hanovre, G. F. Grote- FENDqui, le 14 septembre 1802, donna, devant la Société Académique de Gottingue, la première traduction d'un texte en caractères cunéiformes. Iliutamenéàce'résultatpar un concours de circonstances qui rendent pour ainsi dire étrangère à la philologie cette importante découverte. L'âge des monuments était fixé , on savait que ces ruines appartenaient à Tépoque des Achéménides, ces inscriptions dataient de la construction des monuments, on devait donc y reconnaître les noms de leurs fondateurs. Puis, M. DE Sacy avait lu, dans les inscriptions en caractères Pehlvi éparses sur ces mêmes ruines, certaines formules qui, d'après les traditions orientales, devaient se reproduire dans les inscriptions en caractères cunéiformes. GpwOtefend vit donc tout à la fois dans ces inscriptions, si longtemps incomprises, les noms, les titres etla filiation des rois dont elles étaient destinées à perpétuer le souvenir. C'est ainsi qu'il lut les noms de " Darius ^^ et de " Xerxès ^^ ; il en déduisit la valeur de quelques signes qui lui permirent d'articuler des phrases et de comprendre les textes.
Le système, auquel Grotefend s'était appliqué, avait mérité cette préférence parce qu'il était le moins compliqué, et qu'il paraissait oflfrir moins de difficultés pour les recherches. D'un autre côté, la place qu'il occupait le désignait comme devant plus spécialement appartenir aux princes qui avaient construit les palais; enfin les livres de Zoroastre venaient de pénétrer en Europe et nous faisaient connaître un dialecte qui devait être plus ou moins rapproché de l'idiome national des Achéménides. C'était avec ces données qu'il s'agissait de poursuivre les découvertes.
Après des essais qui occupèrent plus d'un quart de siècle, ces études prirent tout-à-coup une extension décisive. Dans le courant de l'année 1836, trois savants, Christian Lassen, à Bonn, Eugène Burnouf, à Paris, et Sir Henry Rawjjnson, alors en Peree, par des travaux simultanés et indépendants les uns des autres, complétèrent l'alphabet perse commencé par Grotefend. Après ces travaux, ces inscriptions n'ont plus été l'objet que de remarques ou de critiques qui tendaient à en préciser la
lecture et le sens. Le système graphique dans lequel elles sont conçues présente un ensemble de quarante caractères qui expriment des valeurs • phonétiques et ne- diffèrent des alphabets ordinaires que par la forme. La langue, ainsi ei^primée, est bien définie, bien analysée ; elle a désormais son vocabulaire et sa grammaire ; c'est unelangue arienne^ le Perse, une langue voisine du Zend et du Sanscrit et que l'illustre Bopp a définitivement rangée dans la grande famille des langues indo-européennes.
Vous comprenez, sans doute, pourquoi je me suis étendu sur cette première découverte qui précède les découvertes assyriennes ; c'est, en effet, sur elle que nous devonsnous appuyer. Je passerai sous silence les travaux de MM. Westergaard, enDanemark, de Saulcy, en France, etNoRRis, en Angleterre, sur les inscriptions du second système. Ces travaux confirmèrent lapensée que l'on avait eue de trouver dans ces textes une traduction du texte Perse, et l'efficacité des moyens qui pouvaient en assurer la lecture ; mais, comme on n'a pas encore rencontré d'inscriptions isolées de cette espèce, elles restent sans intérêt pour Thistoire.
Les inscriptions de la troisième colonne auraient eu le même sort, si l'observation attentive ne les avait immédiatement rattachées à celles qui surgissaient des ruines de Ninive. Les observations de M. Botta qui copiait ces textes à mesure qu'il les recueillait, et celles de M. de LongpÉRiER qui enregistrait ces monuments en les classant au Louvre, ont reçu, par la suite, la plus complète confirmation. On reconnut, à la disposition de certains groupes, à la similitude des signes qui présentaient les flexions, que ces textes, dont cependant on ne comprenait pas encore la langue, appartenaient au même idiome etque l'interprétation des premiers devait conduire à l'interprétation des autres; l'étude du texte assyrien des inscriptions de la Perse devint aussitôt le terrain des investigations les plus sérieuses.
En fait, M. Lœwenstern, le premier, a tenté ces difficiles recherches ; mais l'insuffisance des matériaux dont il disposait ne lui permit pas d'arriver à des résultats de quelque valeur. En réalité, c'est M. de Saulcy qui, le premier, a fixé, par des travaux sérieux, le point de départ des découvertes qui allaient s'accomplir sur les textes assyriens. Déjà préparé à ces études par ses recherches sur les inscriptions médo-
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scjrthiques, il aborda, avec une grande sagacité, le texte assyrien des inscriptions Achéménides. Le 14 septembre et le 27 novembre 1849, il publia deux mémoires autographiés, qui comprenaient la lecture, Tanalyse et l'interprétation de toutes les inscriptions assyro-perses qu'on connaissait alors. — Je vous donnerai une faible idée, sans doute, de ces deux mémoires, ils ne nous ont pas conservé la trace des travaux préliminaires auxquels leur savant auteur a dû se livrer, et dont ceux-là seuls qui voudront recommencer ces études, sans se mettre au courant des travaux accomplis, pourront peut-être se rendre compte. M. de Saulcy étudie, dans son premier mémoire, les deux inscriptions assyriennes de Hamadan; il s'assure d'abord, par la comparaison des textes publiés parles différents voyageurs de l'exactitude des copies; puis il décompose le texte assyrien en portions correspondantes aux phrases du texte Perse, et il détermine ainsi le sens général de l'inscription ; enfin il en aborde la lecture et l'analyse.
Son second mémoire renferme le résultat de ses recherches sur les autres inscriptions trilingues. Les noms propres dont ces inscriptions sont remplies lui servent naturellement de point de départ pour fixer la valeur des signes; il lui suffisait peut-être de formuler d'une manière générale les faits qu'il avait signalés pour dégager les principes les plus importants de ces recherches, mais il s'est arrêté dans ses généralisations. Quoiqu'il en soit, les lectures auxquelles M. de Saulcy était arrivé, n'en étaient pas moins assurées dans ce qu'elles avaient d'essentiel, il avait reconnu que la langue qui en résultait était une langue sémitique, et il l'avait démontré en indiquant les flexions grammaticales qui pouvaient l'établir.
Le genre, le nombre, les pronoms et quelques formes verbales bien déterminées lui permirent d'arriver sur ce point à des affirmations qui n'ont jamais été démenties.
Ne croyez pas que M. de Saulcy ait suivi aveuglément le texte arien : nous avons la preuve du contraire. Il existe, en effet, sur la grande plateforme de Persépolis, une série d'inscriptions de Darius qui ont la même apparence que les autres ; on y distingue les trois sortes d'inscriptions; mais, par une circonstance dont les scribes de Darius ont seuls encore le secret, les trois textes sont différents. — M. de Saulcy avait déjà constaté que le texte médo-scythique différait du texte perse ; il
découvrit que le texte assyrien contenait encore une version nouvelle, et il en a donné la traduction. C'était donc la première traduction d'un texte pour lequel il n'avait d'autres guides que les principes qu'il avait su découvrir dans l'analyse des autres inscriptions, et, néanmoins, sa traduction est restée dans son ensemble.
Enfin je dois vous signaler encore un fait : il existe sur les ruines de Persépolis un fragment d'une inscription assyrienne dont M. Lottindb Laval avait rapporté le moulage; on ignore encore aujourd'hui si cette inscription a été jadis accompagnée d'un texte perse. M. de Saulcy en a tenté l'interprétation et la restauration : il a reconnu que cette inscription appartenait à Artaxerxès et il l'a traduite et complétée avec im rare bonheur.
Voilà des faits que je me fais un devoir de mettre ici en relief. Voilà ce que l'on doit aux travaux de M. de Saulcy et leur importance se fixe surtout par leur date. N'oublions pas qu'ils remontent à l'année 1849, et alors tout était inconnu, tout était à découvrir. Les recherches de M. de Saulcy, malheureusement trop oubliées aujourd'hui, resteront donc comme le point de départ des progrès qui se sont accomplis ; c'est là, en efiet, que ses successeurs ont trouvé, avec une méthode rigoureuse et sûre, les premières valeurs de l'Écriture assyrienne ; c'est là qu'ils ont puisé les premières notions de cette langue dont il a fallu d'abord connaître le caractère pour s'avancer avec sécurité dans l'interprétation.
M. DE Saulcy prodigua ses mémoires avec une générosité dont on ne lui a pas toujours tenu compte ; il me suffit de vous dire qu'ils furent envoyés, lors de leur publication, à deux savants dont je dois signaler les travaux: d'une part à M. Luzzatto, à Padoue, parles soins de M. Munk, d'autre part, en Perse, à Sir Henry Rawlinson, par ceux de M. Mohl ; M. Luzzatto a peu profité des mémoires de M. de Saulcy. Peut-être leur doit-il la connaissance de quelques valeurs? — Mais, comme il cherchait à interpréter l'assyrien à l'aide du sanscrit, ses travaux n'ont eu d'autre résultat que d'indiquer aux savants que cette voie ne les conduirait à aucune découverte.
Sir Henry Rawlinson, toujours en- Perse, avait l'avantage d'être plus près des monuments^ mais il avait le désagrément d'être loin du mouvement qui s'accomplissait en Europe. Nous savons ce qu'il dût aux
travaux de Burnotjf ; que dût-il à ceux de M. de Saulcy ? C'est ce qu'il nous est impossible d'apprécier autrement que par les dates ; ce n'est, en effet, qu'en 1851 que le savant général a publié le texte et la traduction de l'inscription assyrienne de Bisitoun, dont il avait depuis longtemps relevé une copie. Cette longue inscription n'a pas été, sans doute, stérile en ses mains, et si l'on ne peut préciser ce qu'il y a eu d'original dans ses premières recherches, ses travaux ultérieurs lui ont néanmoins acquis une largo part dans le développement de ces études.
Je ne suivrai pas, dans leurs différentes phases, les découvertes successives qui ont assuré la lecture et l'interprétation des textes assyriens. Je mentionnerai toutefois encore les importants travaux du D"" Hincks : c'est lui qui, le premier, a établi d'une manière absolue le principe du syllabisme de l'écriture assyrienne et qui a ainsi posé la base la plus solide pour fixer la lecture des textes ; c'est lui qui le premier a également présenté d'une manière systématique les éléments de la grammaire. Ses études interrompues par une mort prématurée, auraient sans doute occupé une grande place dans l'ensemble des recherches scientifiques, aussi nous consulterons souvent et avec fruit les ouvrages qu'il nous a laissés, malgré les erreurs inévitables qui ont pu quelquefois l'égarer dans l'application des principes mêmes qu'il avait posés.
Les interprètes n'ont pas manqué ; cependant.je ne vous dissimulerai
pas les défiances que les Etudes assyriennes ont rencontré au début. Chaque découverte fut reçue pendant quelque temps avec des réserves décourageantes, qui faisaient douter de la valeur des bons résultats obtenus ; aussi, malgré les travaux de M. de Saulcy, MM. Rawlinson, Fox Talbot, Hincks et Oppert se trouvèrent alors les seuls représentants d'une science qui ne se faisait connaître que par ses étranges difficultés. C'était en vain que la Société Asiatique de Londres s'était déjà prononcée sur la valeur des quatre traductions que ces savants lui avaient adressées, les progrès s'accomplissaient toujours au milieu d'un public sinon hostile, au moins indifférent.
Enfin, un fait capital est venu couvrir de sa haute sanction les études assyriennes : l'Institut fut appelé à se prononcer sur cette science nouvelle. M. Oppert avait fait partie de l'Expédition scientifique entreprise en 1851 , par ordre du gouvernement, pour explorer les ruines de la
Mésopotamie ; pendant un séjour de plusieurs années sur le sol de Babylone, il avait su retrouver la trace des antiques Palais de cette grande cité ; et là, sur les ruines mêmes, Sir Henry Rawlinson l'avait initié aux premières découvertes : puis, à son retour, il avait commenté ces ruines à l'aide des inscriptions dont il avait donné les plus nombreuses traductions ; en un mot, M. Oppert avait dépassé tellement ses premiers collaborateurs qu'il avait imposé à ces études, en France, le cachet de sa personnalité. Aussi, le 15 août 1863, l'Institut lui décerna le prix fondé par l'Empereur pour récompenser, dans sa personne, les travaux ou la découverte la plus propre à honorer la Franco .
Depuis cette époque, l'indécision n'est plus permise; il est suffisamment établi que les traductions assyriennes reposent sur un ensemble de procédés dont on peut formuler les principes et la loi. Ce sont ce^ principes que j'essaierai d'exposer et de développer devant vous.
C'est ici, Messieurs, que je dois sans doute répondre à une question que quelques-uns d'entre vous n'ont pas manqué de se poser : qu'est-il besoin de propager ces études par un enseignement public ? — L'Assyrien ne doit-il pas, comme la plupart des langues perdues dont on ressuscite les formes, rester dans le domaine des sciences qui s'élaborent dans le cabinet du savant ; ne suffit-il pas de connaître les résultats obtenus, sans qu'il soit nécessaire de remonter aux procédés qui les ont amenés ?
Je n'ai pas cru, pour ma part, qu'il dût en être ainsi. La civilisation assyrienne nous touche de plus près que nous ne pourrions le croire au premier abord ; il me suffit de vous rappeler que le royaume d'Israël est tombé sous les armes de Sargon et le royaume de Juda sous celles de Nabuchodonosor; il me suffit de vous rappeler les luttes du peuple juif contre les envahissements successifs de la puissance assyrienne dont la Bible et les inscriptions nous conservent le souvenir. Les Annales des Rois sont déjà en partie traduites et commentées et ces longs documents vont bientôt passer du domaine de la philologie pure dans le domaine de l'histoire ; il y aurait là tout un enseignement nouveau digne d'occuper de longues heures, au point de vue de Tinfluence que cette grande civilisation qui se révèle si inopinément pour nous, a pu exercer sur la civilisation du peuple qu^elle a soumis deux fois et qu'elle n'a pu éteindre parce
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qu'il n'était pas dans les destinées de ce peuple de mourir comme ses vainqueurs.
Mais cet enseignement manquerait de base, s'il ne s'appuyait sur des lectures dont le contrôle pût être accessible à tous ; aussi l'enseignement de l'assyrien aurait déjà, dans ce seul fait, sa raison d'être.
Ce n'est pas tout : les études philologiques sont susceptibles de recevoir encore de nouveaux développements ; à côté des annales des rois qui tracent, si je puis m'exprimer ainsi, le cadre de l'histoire, les fouilles ont déjà fait connaître de nombreux documents qui serviront à en compléter les détails; des miUiers d'inscriptions renfermant de curieux renseignements sur la religion, les sciences, le droit et les Coutumes, attendent encore dans les caves du Musée Britannique, des savants pour les lire et du temps pour les classer.
Il ne faut donc pas craindre de faire appel à tous ceux qui voudraient s'engager dans ces études ; elles sont mûres pour un enseignement public et cet enseignement permettra d'étudier des matériaux dont l'examen promet encore d'importantes découvertes.
Maintenant à quelles conditions cet enseignement doit-il répondre ?
L'enseignement de l'Assyrien doit comprendre, selon moi, trois phases que la nature des choses impose atout esprit méthodique: — P le déchiffrement des caractères ; — 2° la lecture des textes ; — 3** leur interprétation.
Le déchiffrement des caractères a pour but de fixer la valeur intrinsèque des signes. Cette opération, en présence d'un système graphique aussi compliqué a été, jusqu'ici du moins, ui^e opération des plus laborieuses et que nous ne pouvons passer sous silence. Cependant, ce serait ne pas tenir compte des progrès accomplis, si je devais justifier devant vous la valeur de chaque caractère. Il me suflBira, je crois, de vous indiquer les principes dont ces valeurs ont été la conséquence et, lorsque vous serez convaincus de leur solidité, il vous sera facile de contrôler les valeurs comprises dans les différentes listes qui aspirent à reconstituer d'une manière plus ou moins méthodique, l'ensemble du Syllabaire assyrien.
La lecture des textes suppose le déchiffrement accompli; elle suppose la connaissance des différentes valeurs des signes, des différents rôles qu'ils peuvent jouer, et il ne s^agit plus que de déterminer la valeur et le
rôle qu'ils doivent avoir dans un groupe donné, la valeur et le rôle que chaque groupe doit avoir dans la phrase. Pour obtenir ce résultat, il y a tout un ensemble de procédés dont l'exposé comporte d'assez longs développements. Du reste, il n'a jamais été l'objet d'un travail spécial, et il me paraît de nature à nous retenir assez longtemps. Je serais heureux, si je pouvais obtenir ce résultat dans le cours de notre première année.
U interprétation des textes assyriens suppose que les difficultés du déchiffrement sont franchies, que la lecture est constante, et qu'il n'y a plus qu'à apprécier les données philologiques, historiques, scientifiques qui se dégagent de ces inscriptions. C'est alors que nous pourrons étudier les renseignements qu'ils nous transmettent sur l'histoire de l'art, de la science, de la langue même dont nous étudions les éléments.
Ne faut-il pas, avant tout, apprendre à lire ces textes pour n'être pas obligé plus tard de justifier la valeur et le rôle de chaque signe, de chaque groupe à mesure que les faits se produiront devant nous ?
Il y a, dans toute science qui se fonde, des nécessités auxquelles nous sommes obligés de céder, voilà les principes qu'il s'agit d'abord de vous faire connaître, et auxquels je dois avant tout vous initier.
L'enseignement de l'Assyrien ne saurait débuter comme l'enseignement des sciences arrivées depuis longtemps, et auxquelles chacun de nous doit être plus ou moins préparé. — Il faut avoir feuilleté les manuscrits de Lœwenstern pour se rendre compte de l'effort prodigieux qu'il a dû déployer alors qu'il était livré à lui-même en présence d'une étude qui n'avait pas de précédent. Il faut avoir médité sur les manuscrits de M. DE Saulcy pour savoir, par suite de quels travaux il a pu arriver à fixer les premières valeurs ^ui sont restées acquises. Il y a là une tradition dont on peut suivre la marche: après les tentatives de Lœwenstern, nous voyons les heureux résultats de M. deSaulcy ; en Angleterre, Sir Henry Rawlinson etle D^'Hincks ont été plus loin encore; en France, M. Oppert qui avaitreçules premières notions de l'Assyrien de SirHENRYRAWLiNSON sur les ruines deBabylone, s'est distingué par de nouvelles découvertes; à son tour, il m'a souvent éclairé de ses conseils, et je suis heureux de pouvoir le remercier ici de m'avoir associé quelquefois à ses travaux.
En terminant ce premier entretien, je n'essaierai pas, Messieurs, de m' excuser sur mon insuffisance ou sur ma témérité ; je sais tout ce que
cette science renferme de difficultés ; je tâcherai de les surmonter. Il y a toutefois une part qui me reste à faire et que je veux tracer dès le début. Ces études soulèvent des questions accessoires qui sont quelquefois brûlantes lorsqu'il s'agit d'établir la priorité dans les investigations. Pour moi, entré un des derniers dans cette voie, je n'ai à revendiquer la découverte d'aucun des grands principes qui en ont marqué le point de départ, je puis donc en parler avec un entier désintéressement ; j'espère le faire toujours avec impartialité.
Les pages qui vont suivre ne renferment qu'un résumé très-succinet des explications orales qui ont accompagné les monuments produits dans chaque leçon. Il importe à ceux qui voudront nous suivre dans ces entretiens, d'avoir sous les yeux les grandes publications qui permettent d'apprécier l'ensemble des textes assyriens et les commentaires dont ils ont été l'objet. Nous croyons devoir les indiquer ici :
— Le Monument de Ninive, découvert et décrit par M. P.-E. Botta, et particulièrement le tome III® Inscriptions, Paris, 1849.Une publication spéciale a été mise à la portée des savants.
— Inscriptions in the cuneiform character from assyrian monuments, discovered, by A. H. Layard, D. C. L. London, 1851.
— A Sélection from the Historial Inscriptions of Choldea, Assyria and Babylonia. — Cette importante publication comprend déjà trois volumes ; les deux premiers ont été préparés et mis en ordre par Sir H. Raw- LiNSON, assisté de M. Edwin Norris. Pour le troisième, Sir H. Rawlinson s'est adjoint M. G. Smith, attaché au Musée Britannique. On a l'habitude de désigner ces recueils d'une manière abrégée par les lettres W.AJ. (Western Asia Inscriptions.)
Mémoire sur le lac de Van et ses environs ^ par Schulz, dans le Journal de la Société asiatique , avril, mai et juin 1840, m"* série, t. ix. Paris, 1840.
— Recherches sur V écriture cunéiforme du système assyrien. Mémoires autographiés par M. F. de Saulcy. — Paris, 1849.
— Mémoire on the Bahylonian and Assyrian inscriptions by Lieut. coLH.C. Rawlinson, C. B . Dans le Journal of the Royal Asiatic Society. vol. XIV, part. 1. — London, 1851.
— On the Assyrio-Babylonian phonetic caracters by Edward Hincks D. D., M. R. I. A. from the transactions of the Royal Irich academy, vol. xxn. Dublin 1852. — Voyez aussi: On Assyrian verbsy dans the Journal ofsacred littérature and Biblical ricords. — London, 1855.
— Expédition scientifique en Mésopotamie, exécutée par ordre du gouvernement de 1851 à 1854, publiée par M. JulesOppert, Paris 1859.
— Grande inscription du palais de Khorsabad, traduite, publiée et commentée par MM. J. Oppert et J. Menant, — Paris, 1863.
— Assyrian dictionary, intended to further the studyof the cuneifiirm inscriptions ofAssyria and Babylonia h J l^Dwm Norris. Trois volumes de cette publication sont seulement publiés. La mort a frappé notre savaut collaborateur et ami au milieu de ses travaux, avant qu'il n'ait pu mettre la dernière main à un des livres qui sont appelés à rendre les plus grands services à ceux qui voudront se livrer à l'étude des textes.
— Enfin, nous ne pouvons pas nous dispenser de citer ici notre Grammaire assyrienne et particulièrement notre Syllabaire assyrien. Cette dernière publication, à laquelle nous nous sommes consacrés pendant plus de dix années, est aujourd'hui terminée ; eUe forme les deux parties du VIP volume de la grande publication que l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ouvre aux savants étrangers.