‹ Leçons d'épigraphie assyrienne professées aux cours libres de la SorbonneChapitre 3 sur 33 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

18 janvier 1869.

Messieurs ,

Nous devons reprendre cette étude par ses origines. Les découvertes assyriennes procèdent d'un ensemble d'efforts qui ont leur enchaînement, et qui en placent les résultats dans un ordre qull ne nous est pas permis d'intervertir; elles ont, pourpoint de départ, l'étude des inscriptions trilingues; ce sera le point de départ de notre enseignement.

Le texte perse des inscriptions trilingues est aujourd'hui bien compris et bien expliqué ; je n'en discuterai pas les traductions, je les accepterai telles que les dernières analyses, particulièrement celles de M. Spiegel nous les ont livrées. Ce texte sera donc pour nous ce que le texte grec de rinscription de Rosette a été jadis pour l'explication des Hiéroglyphes. Vous savez sans doute Thistoire de cette grande découverte, permettezmoi cependant de vous rappeler comment Champollion est arrivé à établir ses premières lectures.

Le texte grec de Rosette se présentait à côté d'un texte égyptien dont il paraissait être la traduction. Or, ce texte grec renfermait un certain nombre de noms propres. Champollion remarqua que quelques caractères égyptiens, entourés d'un cartouche, occupaient une place qui correspondait à peu près à celle que les noms propres occupaient dans la version grecque. Il en conclut que les signes renfermés dans ces cartouches devaient exprimer ces noms et il appliqua à chacun des signes des valeurs propres à les articuler. C'est ainsi qu'il lut d'abord le nom de " Ptolémée . ,,

Pour se convaincre de l'efficacité de son procédé, il rapprocbales signes qui composaient ce nom, de ceux d'un nom renfermé dans un cartouche de l'obélisque de Philé. 11 supposa que ce nom devait être celui de " Cléopâtre, ,^parce qu'une inscription grecque gravée sur cet obélisque, le dédiait à cette princesse. Plusieurs signes se rencontrèrent identiquement les mêmes dans les deux cartouches et parurent correspondre aux mêmes articulations. 11 chercha d'autres points de comparaison et les noms de " Alexandre „ et de " Bérénice „ donnèrent, avec la confirmation de l'exactitude des premières lectures, la valeur des nouveaux signes. Ce iut d'après ces indications que la science a marché et que l'Egjptologie s'est formée.

Il est d'autant plus séduisant de rappeler cette méthode qu'on a dû l'appliquer aux textes assyro-perses, et que nous avons précisément des monuments qui renferment des groupes composés de quatre inscriptions dont l'une est écrite en caractères hiéroglyphiques égyptiens et les trois autres en caractères cunéiformes. Ce sont les inscriptionB quadrilingues des Vases de Xerxès et d'Artaxerxès.

Occupons-nous d'abord des inscriptions du Vase de Xerxès qui se trouve aujourd'hui à Paris, au cabinet des médailles.

Va«e de Xeriés.

Depuis longtemps, en rapprochant les inscriptions égyptiennes des inscriptions perses qui le recouvrent, on avait constaté que ces inscriptions étaient la traduction l'une de l'autre, le même nom se trouvait écrit en

éPIORAPHIE ASSYRIENNE.

caractères égyptiens et en caractères perses ; il devait se trouver dans le texte assyrien.

Les valeurs qui avaient été dégagées par la comparaison du texte perse en donnèrent la certitude.

Le texte perse présente un nom que nous lisons ainsi :

<r]] K- m a ^ TfT

Kh

c'est à dire : " Xerxès. ^^

A côté de ce texte^ nous lisons dans un cartouche royal un nom écrit en caractères hiérogl3rphiques.

^Illllllli::

lOi ch i a

c*est-à-dire encore : t Xerxès. »

ch

Voilà des textes dont la lecture est établie par des études indépendantes les unes des autres et qui nous donnent le même nom. Il est facile de voir que la transcription égyptienne ne s'éloigne pas de la transcription Sép^Tîç qui nous a été transmise par les Grecs.

L'inscription assyrienne nous présente un texte dans lequel nous trouvons un nom dont nous devons maintenant justifier la lecture.

Que résulte-t-il de la comparaison de ces différentes inscriptions? — ^Un nom propre nous est donné par le texte arien; il est répété dans le texte égyptien; il y est désigné par le cartouche qui enveloppe, en égyptien,

tous les noms royaux. — Or, TAssyrien nous présente un signe qui semble jouer dans le texte assyrien le rôle du cartouche égyptien, c'est le clou perpendiculaire :

Ce clou perpendiculaire est-il un accident ? Non ; car nous le retrouvons dans tous les textes du même roi; partout où le perse nous montre le mot Khsaydrsây nous retrouvons dans le texte assyrien le groupe :

r A<>-r xr m <r-

Et cette expérience se répète vingt fois dans les textes trilingues.

Mais ce clou perpendiculaire fait-il partie du nom de Xerxès? — Est-il placé avant ou après le nom, et dès lors récriture assyrienne se lira-telle de gauche à droite ou de droite à gauche ? — Pour répondre à ces questions nous avons encore un document quadrilingue qui vient nous renseigner à ce sujet. C'est le vase d'Artaxerxès qui figure dans la collection de la Bibliothèque Saint-Marc, à Venise, et sur lequel nous voyons également quatre inscriptions. — Dans le texte perse nous lisons :

Ardakhcasca khsdyathiya vazarka.

c'est-à-dire : « Artaxerxès roi Grand. »

Dans le texte égyptien nous trouvons le cartouche royal et dans ce cartouche le mot Artakhschsach.

C'est-à-dire encore " Artaxerxès, ,, rApraÇépÇyjç des Grecs.

ÉPIORAPHIB ASSTBIENnE. 19

Le nom d'Artaienès se présente dans le texte égyptien environné du cartouche comme le nom de Xerxès; or, dans le texte assyrien il est également accompagné du clou perpendiculaire qui le désigne à notre attention.

Si nous comparons le texte assyrien du vase d'Artaxeriès à celui du vase de Xerxès, il en résulte imm(5diatement la preuve que le clou perpendiculaire est un indice qui précède les noms propres et que le sens de l'écriture procède de gauche à droite, car les titres qui accompagnent le nom royal sont les mêmes dans les deux cas et suivent le nom propre en se succédîmt dans le même ordre. Le sens de l'écriture assyrienne que la forme extérieure des lettres avait déjà indiqué, est donc fixé 'par cette observation.

Ce clou n'est donc pas im accident, ce n'est pas un signe inhérent au nom de Xerxès ni au nom d'Artaxerxès ; il nous suffit de le considérer, quant à présent, comme une indication précise dont nous pouvons constater la constance par la comparaison des autres noms propres qui nous sont fournis par le texte arien.

Cachet de Darius.

Parmi les plus courtes inscriptions trilingues, noua trouvons dans celle qui recouvre le cylindre de cristal de roche connu sous le nom du Cachet de Darius, et qui appartient au Musée Britannique, le nom de ce prince écrit dans le texte perse que nous lisons ainsi :

Tî TTT :ElK>^^ÏÏ't<

D a ri ya V u s Cest le nom de " Darius „ dans sa forme originelle peu défigurée dans la transcription Aspcfoç qui nous a été transmise par les Grecs.

Or, dans le texte assyrien nous trouvons pour correspondre au nom royal le groupe :

Nous avons donc encore ici un nom propre dans le texte perse, et, devant le groupe qui lui correspond en assyrien, le clou perpendiculaire.

Ce clou indique ici comme partout ailleurs le nom de Darius. En ejffet, le nom perse Dariyavtcs se présente vingt fois dans les inscriptions trilingues de Persépolis et le groupe assyrien se présente le même nombre de fois dans le texte assyrien. — Dans la grande inscription de Bisitoun, le nom de Darius se présente 79 fois dans le texte perse et nous le relrouverions le même nombre de fois dans le texte assyrien s'il nous était parvenu dans son entier ; les 27 fois que nous pouvons le constater nous en donnent suffisamment l'assurance.

Le nom de Darius figurait aussi sur le monument quadrilingue de la stèle de Salouf, que M. Mariette a mise au jour, malheureusement le texte assyrien est tellement fruste qu'on ne peut s'appuyer dessus pour justifier une transcription. Malgré cela, avons-nous moins de certitude dans la présence de ce nom précédé du clou perpendiculaire et qui nous est désigné par une version perse que nous n'en avons dans les transcriptions égyptiennes qui nous le présente dans un cartouche ? Il ne laisse aucun doute dans l'esprit des égyptologues et tout le monde accepte cette lecture sans contestation.

Il en est de même du nom de c Cambyse » , nous le lisons douze fois dans le texte arien de Bisitoun avec les caractères perses qui nous permettent de l'articuler Kamhuziya^ le T^aii^xxmç des Grecs, le Kambut des hiéroglyphes, et le clou perpendiculaire nous indique, dans le texte assyrien, un groupe qui correspond à ce nom toutes les fois que le texte assyrien n'a pas été mutilé.

Pouvons-nous être moins sûrs de le retrouver dans sa forme assyrienne que dans les hiéroglyphes égyptiens où il se présente aussi dans le cartouche qui lui est consacré?

On ne doute pas du nom de " Cambyse ^^ dans sa forme égyptienne, bien qu'il ne soit pas accompagné d'une transcription grecque, pourrait-

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on en douter dans sa forme assyrienne lorsqu'elle est accompagnée d'une transcription perse ?

Voilà donc un point de départ solidement établi et qui ne peut laisser de place à l'hésitation.

Il est évident que les noms propre d'homme qui sont exprimés dans le texte arien des inscriptions trilingues se retrouvent dans le texte assyrien et que le clou perpendiculaire les signale toujours d'une manière certaine; ces noms sont nombreux. Le texte perse en renfermait 49; mais le texte assyrien malheureusement maltraité par le temps ne les a pas tous conservés ; quoiqu'il en soit, nous lisons encore les noms de vingtdeux rois perses, de cinq rois étrangers, de treize généraux de Darius, et de douze princes insurgés^ ce qui forme un ensemble de 40 noms propres d'homme qui sont ainsi sûrement désignés dans le texte assyrien.

Le texte perse contient encore d'autres noms propres qui ont été d'une grande importance pour les déchiffrements. Ainsi, plusieurs inscriptions trilingues renferment la liste des provinces qui faisaient partie du vaste empire de Darius. Ces noms sont encore faciles à reconnaître dans le texte assyrien ; en effet, ils sont également précédés d'un signe spécial qui se retrouve invariablement devant le nom de chacune de ces provinces.

Le texte perse de Nach-i-Roustam énumère les Provinces sur lesquelles Darius exerça son empire et dont Hérodote nous a transmis les noms.

Or, toutes ces Provinces se retrouvent dans le texte assyrien et le nom de chacune d'elles est précédé d'un signe spécial qui les désigne à notre attention.

Nous trouvons la même énumération dans l'inscription perse de Bisitoun, et, malgré les lacunes de l'inscription assyrienne, les mêmes noms se succèdent comme dans le texte perse. On a pu ainsi extraire trente noms nouveaux qui ont augmenté le nombre des noms qui devaient servir de base au déchiffirement des signes.

Les noms de ville sont également désignés par un signe spécial qui permet de les reconnaître dans le texte assyrien, et cet indice fournit encore une série de noms qui sont entrés comme moyen de contrôle ou d'investigation dans le travail de déchiffrement.

Si nous ajoutons à ces indices déjà nombreux trois noms de divinités, deux noms de fleuve et un nomade tribu, nous arrivons à constater, malgré

les dommages du temps, un ensemble de quatre-vingt-dix noms propres qui nous sont désignés d'une manière certaine dans le texte assyrien, et sur lesquels s'appuie le travail du déchiffrement.

La première chose qui doit sortir de ces observations préliminaires, c'est que nous avons ainsi une base bien autrement étendue que celle qui a servi de point d'appui aux recherches de ChampoUion, dès lors nous sommes fondés à croire que les lectures assyriennes ont dû marcher plus rapidement et plus sûrement que les lectures égyptiennes. Mais il est vrai que les difficultés qui allaient surgir étaient peut-être bien autrement grandes et qu'il fallait ainsi de plus nombreux .éléments d'investigation pour en triompher. En effet, avec ces seules données, il était impossible d'arriver à lire l'assyrien. Cette langue renferme des articulations que les formes des noms propres du texte perse ne pouvaient faire connaître; il a fallu sortir des inscriptions trilingues pour achever le déchiffrement. Quoiqu'il en soit, les premiers noms propres avaient suffi pour constater déjà certains principes de ce système graphique, il restait à en poursuivre les conséquences.

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