NEUVIÈME LEÇON
15 inar8-l2 ayril 1869.
Messieurs,
Je vous ai fait connaître, dans notre dernier entretien, le tableau des signes assyriens qui expriment les articulations simples de la langue assyrienne. Ce tableau se divise en deux parties : — les signes qui expriment des syllabes à la consonne initiale ; — et les signes qui expriment des syllabes à la voyelle initiale. — En dehors de ces signes, nous avons ceux qui expriment les voyelles. Il faut d'abord nous arrêter sur ces signes pour en bien fixer le rôle et la valeur, car ils vont nous servir de point d*appui pour assurer la lecture des autres caractères.
L'écriture assyrienne présente, en effet, un système graphique qui donne à l'expression des voyelles une valeur fixe, et un ensemble de signes syllabiques qui représentent une vocalisation fixe, selon qu'ils renferment l'une ou Tautre des voyelles. Il ne nous est pas permis, sans doute, d'aflSrmer que ces signes reproduisent pour nous, la vocalisation assyrienne avec toutes les nuances qu'elle comportait lorsque la langue était parlée ; mais ces signes nous garantissent la persistance des mêmes sons dans les mêmes circonstances, et ne nous permettent pas de supposer que leur emploi pouvait avoir quelque chose d'arbitraire. Si les voyelles avaient été indécises dans la langue, il ne faudrait pas s'attendre àtrouver dans l'écriture une application rigoureuse des valeurs syllabiques et les signes qui dépendent des mêmes consonnes se seraient succédés
sans tenir compte de leur vocalisation. — Mais voyons, d'abord, si les signes qui expriment les voyelles conservent, dans la lecture des textes, la valeur qui leur est indiquée par le déchifirement.
On a constaté que récriture assyrienne comportait trois voyelles ; elles sont exprimées par les lignes suivantes :
If
On peut y ajouter les deux combinaisons.
ai ya
Il est facile de se convaincre que ces signes ont une valeur fixe.
Le dépouillement des noms propres nous montre que chaque signe exprime à lui seul une syllabe distincte. Examinons par exemple celui qui correspond à Va long des Perses.
Il apparaît dans le corps des mots toutes les fois qu'il s'agit de caractériser un allongement dans la prononciation. Le nom de Darius ne laisse aucun doute à cet égard ; il suffit de comparer la forme originelle Ddriyavtis à la transcription assyrienne DanM^i-ya-^us qui apparaît sept fois à Nach-i-Roustam et quatre fois à Persépolis. Mais nous avons aussi la forme Da-ri-^a-ovs qui apparaît 25 fois à Bisitoun sans que la syllabe longue n'ait été autrement caractérisée dans l'écriture assyrienne que par le signe syllabique qui comporte cette voyelle.
Quel sera le rôle de ce signe dans les noms bibliques que nous retrouvons en assyrien? Nous lisons, par exemple :
a-ka-^m « Achab » héb. annK.
a-^a^mu « Aram » héb. Dii<.
EPIGIUP^IE ASSYRIENNE. 63
Il est bien évident que notre signe forme à lui seul une syllabe distincte du signe suivant ; et, quelle que soit la vocalisation que nous lui conservions, il est bien évident encore qu'elle est indépendante de la lettre que nous trouvons dans les transcriptions hébraïques, car Taleph peut recevoir toutes les vocalisations tandis que le signe assyrien a une valeur fixe qui ne passe pas aux autres vocalisations de Taleph. Aussi nous retrouvons le même signe pour exprimer la même vocalisation avec d'autres caractères dont la voyelle seule a formé une syllabe en assyrien; nous Usons, par exemple :
a-^ma-at-ti « Amat » héb. non.
L'aleph a disparu; il ne reste que sa vocalisation. D'un autre côté, lorsque Taleph change de vocalisation, nous voyons apparaître une autre voyelle à l'exclusion d'un signe spécial pour exprimer la valeur abstraite del'aleph. Nous lisons, en effet :
yninr-mu « l'idumée » héb. dik.
Ces constatations résultent du dépouillement des noms propres ; nous pourrions les multiplier. La lecture achève de nous convaincre des principes que le déchiffrement nous laisse entrevoir. Cette absence de caractères spéciaux pour exprimer les articulations des lettres hébraïques, dans le syllabaire assyrien, s'étend aux articulations du hé, duvav, de l'yod et même de l'aïn. Nous comprenons immédiatement une des diflScultés les plus sérieuses que la transcription de l'assyrien, en caractères hébraïques, puisse occasionner. Si, en effet, la comparaison de l'hébreu ou du chaldéen peut nous guider quelquefois , par exemple dans la transcription des mots :
a-kùlu a le vorace » héb. Sdk.
a-làh-ku <ç la course » TjSn.
où nous trouvons des analogies indiscutables , il faut reconnaître que quelquefois cette analogie nous fait défaut, et alors la possibilité de la transcription ne dépend plus que de l'intelligence et de l'interprétation préalable des expressions.
Il en est autrement de Taïn, cette lettre est une radicale ; si elle n'a pas de représentant direct dans l'assyrien, elle laisse une trace évidente dans
les dérivés des racines qui la renferment ; mais, alors, la transcription de ces expressions dépend surtout de la connaissance que Ton peut avoir de la grammaire, et nous arrivons ainsi à créer des diflScultés que les Assyriens n'ont pas soupçonnées, ou à passer par dessus celles qui ont dû les préoccuper sérieusement. Ce qu'il faut bien reconnaître, c'est que les Assyriens n'ont pas de signes pour représenter les articulations qui dépendent de ces lettres, et leur eflFort n'a pu aboutir pendant 20 siècles -à créer un signe pour représenter une des articulations les plus caractéristiques de leur langue, ils y suppléent par le signe
Ce signe indique, à la racine, la présence d'une des lettres que l'écriture assyrienne ne pouvait rendre.
Nous n'avons pas, il est vrai, à nous préoccuper de ces faits ; il nous suffit de constater ce que l'analyse la plus scrupuleuse nous révèle. Pour le moment, nous nous trouvons en présence d'une série de caractères qui expriment évidemment trois nuances de la vocalisation, et dont nous devons maintenant rechercher l'influence pour la lecture des signes syllabiques.
Le tableau que je vous ai présenté, se divise en deux parties. Le déchiffrement des signes à la consonne initiale n'a souffert aucun e difficulté. Si nous consultons, en effet, le nom de Darius, nous voyo ns par les différentes formes qu'il présente que si l'expression de la voyelle n'ajoute rien au signe syllabique, elle en fixe au moins la vocalisation. Le signe qui exprime la syllabe da n'est jamais suivi phonétiquement d'une autre voyelle. Nous lisons, en effet : Da-ri-ya-vus, Pa-ra-day Ma-da-ai comme nous lisons; Da-gariy Ar-va-da^ Ar^pad~da.
lien est de même de toutes les articulations syllabiques à la consonne initiale ; leur lecture ne présente aucune difficulté. Nous lisons, en effet :
da-a-kuy = daku.
di-i'ku. =dtku.
du^u-huy = dvku.
La présence de la voyelle, nous guide ainsi pour fixer la valeur du signe dont elle caractérise la vocalisation. Le résultat du déchiffre-
éPiORAPHIB ASSYRIENNE. 65
ment des caractères qui expriment ces valeurs, ne laisse donc place à aucun doute, il ne réclame qu'un travail de patience quand on veut le contrôler.
Cependant le déchiflfrement constate les faits suivants :
Le signe fc]' | a la valeur de da et de ta .
Le signe ^ rf— a celle dé cli et de ti .
Le signe Tf a celle de za et de sa .
Nous nous trouvons ainsi, pour la première fois, en présence d'une difficulté assez sérieuse, car nous pouvons nous demander comment on peut, dans la lecture, distinguer l'une ou l'autre de ces valeurs, appliquer celle-ci ou celle-là, et surtout conamentonpeut surmonter cette difficulté sans se laisser guider par l'arbitraire ou par une idée préconçue que nous voudrions imposer aux textes au Heu de la recevoir de leur propre examen .
Cette difficulté est sérieuse ; cependant, il ne faut pas croire que les signes que nous venons de citer, parce qu'ils expriment deux valeurs différentes soient des signes polyphones, tels que nous devons l'entendre en assjrien, évidemment non. S'il s'agissait de remonter aux causes qui ont pu amener les Assyriens à se servir du même caractère pour représenter, dans certaines vocalisations, deux articulations très-rapprochées,nous pourrions peut-être y trouver un fait particulier à cette langue car nous ne sommes pas autorisés à affirmer, en présence d'une preuve négative, que l'écriture anarienne n'ait pas eu de caractères pour compléter la série des articulations. Quant à la Polyphonie, eUe doit s'entendre de valeurs tellement distinctes qu'aucune liaison ne semble les rattacher dans les articulations d'un même organe de la voix ; par exemple, lorsque nous voyons les syllabes ut et par exprimées par le même signe , de même que les syllabes kal et rib, kir et pis.
N'oublions pas que cet embarras ne peut naître que lorsque le déchiffrement est accompli. Examinons d'abord la double valeur des trois signes qui nous donnent cette première difficulté.
Le nom de " l'Arménie ,; qui a servi à établir la nuance qui distingue l'un de ces caractères, va nous révéler précisément le principe qui doit assurer nos lectures.
Le texte arien nous donne le nom de l'Arménie sous la forme Armina] il est facile d'y reconnaître Ikpiieuia des Grecs. Le texte assyrien n^a pas transcrit ce nom et les scribes de Darius nous offrent une forme qui nous rappelle FArarat de la Genèse (tûiik) ; voici, du reste, les différents groupes que ce nom nous présente à Bisitoun :
u-ra-as-ta, Vrra-^iS'tu.
D'un autre côté, nous retrouvons ce nom dans les inscriptions de Ninive sous la forme :
u-rorar-tij u^rorar^ta-ai .
c'est bien le nom de '' FArarat ^^ que nous lisons dans les textes de Ninive, c'est bien celui de l'Arménie que le nom de Bisitoun désigne. Les Perses se sont rattachés à l'expression Arminaj peut-être parce qu'ils n'avaient pas de signe pour exprimer le q du mot ararat ; mais il n'en a pas été ainsi pour les Assyriens, car nous voyons un signe spécial pour
JHL
correspondre à Farticulation de cette consonne avec la voyelle u; en effet, nous lisons ce n(>m : ti^ra-as-tu.
Si les articulations de la même consonne avec les voyelles a et i sont rendues par les signes qui expriment également les articulations du da et du di nous ne devons pas moins lire avec la valeur du 'o le dérivé v-rorar-ta-^i.
Il est certain qu'il y a une relation directe entre les signes qui comportent la même articulation avec des voyelles différentes, et que le 13 organique , indiqué par une des formes, doit se lire dans Fautre.
Lisez ainsi : sa-ta-^, si-tt-ir.
à cause du dérivé as-tu-ur " écrire ^^ {R. natr;) .
Lisez au contraire :
da-^ta-an '' puissance ^^ à cause de diMirHiu di^nortav ** loi ^^ à cause de dvrun
Il en est de même du signe za ou ja qui correspond aux articulations du "r et du i' . Si le déchiffrement nous montre que le même
signe correspond, dans les noms des inscriptions trilingues, aux articulations du z arien, par exemple dans le nom de Zarânka " la Zarangie^^ le déchiffrement des noms tirés des inscriptions de Ninive nous montre qu'il correspond également au ï ; car nous lisons avec le t :
ha-za—i^u — ^' Hazaël. ,, et avec le X :
^arra-ip4av — " Sarepta. ^^
Mais ici nous avons une série plus complète, car les articulations du î sont représentées par les signes que nous lisons : za, zi, zu et les articulations du x sont représentées par les signes que nous lisons : sjXy si, su. L'incertitude ne peut porter que sur.un signe.
La lecture sera liée par les dérivés des mêmes mots ; les mêmes racines conservant évidemment la même articulation malgré les nuances de la vocalisation.
Lisez ainsi :
za-ki-pi, U'za-kip à cause de zi-^hi-pi — ^' croix. ^^ Mais lisez :
sa-al'tav à cause de si-iUtav — '* combat. ,,
Nous avons insisté sur ce premier pas que nous faisons dans la lecture pour bien distinguer ce qui revient au déchiffrement, de ce qui revient à la lecture. — Le déchiffrement établit les valeurs inconnues ; — la lecture se sert des valeurs acquises. Le déchiffirement repose sur une opération matérielle ; la lecture suppose déjà une certaine apprécialion des textes qui nous permet d'établir une relation nécessaire entre une forme et une autre. — Il résulte de nos déchiffrements, pour nous résumer par un exemple, qu'un signe particulier renferme Tarticulation de Q lorsqu'il s'articule avec la voyelle u parce que nous le trouvons devant cette voyelle ; mais quant aux dérivés qui renferment la même articulation avec des voyelles différentes, comme ils sont écrits par des signes qui se prêtent à deux lectures nous suivons celle qui nous est indiquée par la comparaison des différentes formes de la même expression, et nous lisons ainsi le signe avec la valeur qui lui convient parce que cette valeur nous est imposée par la comparaison des textes.
Nous devons, avant de terminer ces indications, signaler particulièrement les articulations qui correspondent au v. Ces articulations sont rendues par les signes qui expriment les articulations de Ym ; il n'y a qu'une connaissance indirecte de la valeur transcrite qui puisse nous guider dans la lecture, mais la différence est établie par le dépouillement des noms propres des inscriptions trilingues. Le signe qui correspond à Tarticulation ma et va répond à Vm des Perses dans douze noms et aux articulations du v dans sept autres. La double valeur de ce signe est donc parfaitement constatée ; il en est de même des articulations de la même consonne avec des voyelles différentes. On lit, par exemple, avec les ar^ ticulations de Ym :
U-^a^mxi az-^a, U-ri-mi-^z-du, A-hurru-mur-uz-du.
Mais avec les articulations du v:
Hu'Va-ri'4z''ma, U-^i-dorar^na, Da-ri-ya-Wr-vs.
La distinction se trouve établie dans le même mot et prouve le soin que les Assyriens apportaient dans cette transcription.
Jamais le signe de la voyelle assyrienne u ne peut exprimer les articulations du V.
Lisez donc : td-torkan et non pas vuUtorhan.
Il faut considérer comme un barbarisme l'introduction des articulations du V dans les transcriptions des formes verbales qui comportent cette voyelle.