ONZIÈME LEÇON
20 avril 1869.
Messieurs,
Nous connaissons les signes qui expriment les syllabes simples, et, comme ces signes suffisent pour les besoins de la langue, partout où nous rencontrerons des groupes ou des passages écrits avec ces caractères nous pourrons àéjk lire Vassy rien; c'est à l'aide de nos connaissances acquises sur ces caractères que nous devons achever de comprendre les nombreux signes qui complètent ce système graphique.
Nous sortons maintenant des études purement élémentaires; mais, d^abord, après vous avoir fait comprendre les procédés qui ont servi à établir la valeur des signes qui expriment les articulations complexes de la langue assyrienne , il s'agit encore de déterminer les exigences de cet élément du système graphique. Le nombre de ces articulations peut être déterminé à priori ; il atteint au maximum le chiffre de huit cent soixante-sept ; ce chiffre résulte des combinaisons que les 17 consonnes ^^«^ vent former avec les trois voyelles médiales.
Pour représenter ces 867 articulations, il suffirait de 663 caractères.
En effet, il faut retrancher les combinaisons qui résultent de la double valeur des caractères qui expriment,
da, tcij di, ti^ za^ .^a, ab, ap^ oh, ih, uh.
puis des signes qui expriment les articulations dans lesquelles figurent des muettes du même organe telles que mac?, m^xt, matj etc.
Sur ces 663 combinaisons possibles, il y en a évidemment qui répugnent au génie de la langue et, dès lors, le nombre des articulations usuelles se trouve déjà considérablement restreint. Le tableau général que j'ai relevé nous montre que 335 combinaisons seulement sont constatées jusqu'ici et représentées par 71 caractères à cause delà polyphonie. Sur ce nombre, 58 valeurs sont rendues par 32 caractères qui expriment déjà des valeurs syllabiques simples.
Le déchiffrement une fois accompli, la lecture de l'assyrien ne présenterait pas d'autres difficultés, si les signes n'étaient essentiellement polyphones, et par conséquent susceptibles de se prêter à deux ou plusieurs lectures. Il ne suffit pas, en eflfët, de connaître toutes les valeurs d'un signe ; il faut pouvoir les appliquer. - -La polyphonie existe; je n'essaierai pas d'en justifier l'emploi, ou d'expliquer pourquoi et comment les Assyriens étaient arrivés à ce moyen embarrassant, pour nous surtout, d'exprimer leur pensée. Je me contente de constater ce fait, et de rechercher comment on peut vaincre les difficultés qu'il entraîne.
Le procédé qui a servi à reconnaître le fait de la polyphonie est le seul procédé qui soit efficace pour déterminer l'étendue de son application.Retournons quelques instants à notre point de départ : nous trouvons dans les noms propres des inscriptions trilingues 27 syllabes complexes et 23 caractères. Le nom de fa " Perse ^, nous montre que les Assyriens avaient deux manières d'écrire la syllabe complexe.
Nous lisons, en eflfet, pour correspondre au perse Parça^ les deux formes : Pa-ar^a et Par-sa.
Voilà pour le principe de la décomposition syllabique. Maintenant, pour constater le fait de la polyphonie, nous avons le nom d' Acheménès qui nous donne Tapplication la plus saillante de remploi des valeurs polyphones. Nous savons, du reste, que ce mot n'est pas le seul qui présente un phénomène pareil. Mais il est facile de comprendre que les noms propres étaient insuffisants pour établir toutes les valeurs polyphones et qu'il a fallu avoir recours à de nouvelles sources d'investigation.
Le procédé qui nous est indiqué par la comparaison des noms propres n'a besoin que d'être étendu: quand nous trouvons le même nom perse transcrit de deux manières, dont l'une représente la syllabe complexe, et l'autre sa décomposition, nous avons la valeur du signe. — Or, à
iPIGRÀPHIE ASSYRIENNE. 77
dëfaut de noms propres indiqués dans un texte trilingue, nous avons la comparaison des textes identiques.
Le déchiffrement des syllabes simples nous fait reconnaître qu'un certain nombre d'inscriptions ne diffèrent que par l'emploi de l'un ou l'autre mode de transcription des mêmes expressions. Des mots de différentes nature se présentent ainsi, dans des passages identiques, et permettent de saisir la valeur du signe inconnu. Nous voyons, par exemple, que le si^e
qui a la valeur de bar dans la transcription assyrienne du nom " Gobrias ^^
Guriar^a a la valeur de ntds dans le nom de " Damas ^^ parce que nous
lisons: Di-mas-ka et Di-ma-as-ka.
Mais ce ne sont pas seulement les noms propres qui peuvent nous servir de comparaison ; des mots dont nous ne comprenons pas même le sens, suffisent pour nous assurer la lecture d'un signe certain.
Les nombreuses briques de Babylone, timbrées au nom de Nabuchodonosor, nous montrent deux manières d'écrire le mot zanin, zornin et za-ni-^n; le signe de la syllabe complexe a donc la valeur de nin.
Les Revers de plaques du palais de Khorsabad nous donnent 16 textes identiques; les inscriptions du même palais, celles des Taureaux, des Pavés des portes, des SaUes, nous montrent des textes plus ou moins développés renfermant des passages identiques ou parallèles qui peuvent être rapprochés les uns des autres. Il suffit de jeter les yeux sur ces inscriptions pour distinguer les variantes qui sont fournies par la comparaison des divers exemplaires d'une même inscription.
Le mode de décomposition de la syllabe complexe tel que nous l'avons signalé est le plus fréquent ; ce n'est pas le seul. En effet, à la fin des mots, par exemple, la décomposition de la syllabe complexe peut se faire par deux syllabes simples à la consonne initiale.
Le signe ^ qui, parmi plusieurs valeurs polyphones, a celle de mat, peut répondre aux différentes décompositions morat et ma-ta, ma-tty ma^tUj et même à une forme ma^tivj ou ma-tuv, en tenant compte de la flexion. Voilà pour le déchiffrement. La seule difficulté pour
78 COUES LIBRES DE LA SOBBONNE .
constater la valeur est donc de saisir deux passages idsn tiques dans lesquels le même mot se présente sous ces deux formes.
Les Assyriens nous ont laissé des monuments bien remarquables qui nous viennent encore en aide dans ce travail de constatation; je veux parler des monuments connus sous le nom de Syllabaires. Ces monuments sont de plusieurs sortes; je ne parlerai que de ceui qui ont une application immédiate à notre sujet.