DOUZIÈME LEÇON
9 mai 1869.
Messieurs,
La détermination de la valeur des signes qui représentent les syllabes complexes, est une œu'^e de patience dont nous avons indiqué les procédés, nous ne les suivrons pas dans leur application.
Nous avons, parmi ces procédés, écarté celui auquel on a donné le nom de " nécessité philologique ; ,^ nous allons essayer aujourd'hui de lui rendre la place qu^il doit avoir dans les études assyriennes. En eflFet, lorsque le déchiffrement est terminé, lorsque nous nous trouvons en présence d'un signe qui présente un certain nombre de valeurs parmi lesquelles il s'agit de déterminer celles que Ton doit employer, la nécessité philologique pèse ,de tout son poids sur les lectures et vient les préciser. Je n'ai pas voulu altérer le procédé tel que M. Oppert l'a exposé ; il est insuffisant pour le déchiffrement ; il reste avec toute son efficacité pour la lecture, et on peut toujours l'appliquer avec certitude de succès quand les valeurs qu'on emploie sont déjà rigoureusement établies.
Nous pouvons facilement comprendre que la langue assyrienne exerce une influence directe sur l'écriture, ainsi les groupes peuvent quelquefois, en conservant les mêmes articulations, se montrer sous des aspectsiellements différents qu'ils paraissent appartenir à des expressions distinctes.
Tandis que l'écriture hébraïque nous présente constamment le même groupe de lettrefs dont les dérivés réguliers ne sont altérés que par des serviles qui viennent, à une place, ou à une autre, s'ajouter au type qui reste, pour Tceiletpcur l'oreille, toujours visible malgré les modifications qu'il peut recevoir, non-seulement la forme assyrienne s'altère dans l'écriture à la plus légère modification vocale, mais encore elle disparaît pour l'œil dès que l'influence des flexions grammaticales vient modifier la composition du mot.
Lorsque nous lisons les deux expressions :
na - am - ri.
na - am - ri - is.
Il est visible que nous sommes en présence de deux dérivés d'une même racine, mais l'intelligence doit faire un certain effort pour retrouver la même racine dans le groupe que nous lisons :
na-am^ra^ti.
Cette raison devient tout-à-fait méconnaissable avec le signe de la syllabe complexe, si le mot est écrit :
nam -ra-a^ti.
Nous avons déjà remarqué le bizarre phénomène d'un même signe avec deux valeurs différentes dans le même mot. Le signe suivant a, en effet, les deux valeurs de man et nis.
Cet exemple n'est pas isolé, aussi dès que nous aurons accepté la possibilité de ce moyen graphique et que nous saurons qu^un autre signe a également des valeurs polyphones qui peuvent se rencontrer dans le même mot, tel, par exemple, que le signe qui a les valeurs de u et àesam^
nous lirons sans difficulté les formes verbales :
u - sam - ht - ir.
u - sam - kt - tu.
w- sam-ra-ru.
ÉPIGRAPHIB ASSYRIENNE. 83
Cependant, les difficultés augmentent quand les flexions de la langue viennent tounnenter le mot de manière adonner des coupures syllabiques et des vocalisations différentes.
Ainsi, nous avons une racine T]So qui peut nous donner les deux dérivés morltk et mal-ki ; les deux groupes qui vont rendre cette double forme se présenteront, en assyrien.
Le signe polyphone qui a les valeurs de wr, tas, Itkj liSy ran, etc., et celui qui a celles de bit y mal^ val, et peut-être ms, offrent une sérieuse difficulté.
Or, nous lisons ma-lik et mal-kiy à cause du dérivé morli-ki qui nous donne le mot écrit en caractères simples dont la valeur ne permet plus d'équivoque. Cette enchevêtrure des consonnes qui passent d'une syllabe à l'autre par suite de la flexion de la langue, amène des phénomènes graphiques particuliers qu'il est bon de signaler et dont il est aise de se rendre compte.
Faisons un pas de plus , les deux groupes
^Ty <T^ Kal-di.
LaiMUMia.
j=Tif^r-T^i
paraissent commencer par la même articulation puisqu'ils commencent par le même signe; il faut faire un certain effort et se reporter aux valeurs polyphones pour donner à chaque groupe l'articulation qui lui convient.
Le mot " chien ^^ se rattache en assyrien, comme dans toutes les langues sémitiques, à une racine abstraite que nous pouvons représenter par l'expression aSs ; mais chien se dit en assyrien, korlab à l'état absolu et kaJrhu à l'état emphatique.
Nous le trouvons écrit dans les inscriptions :
Nous avons ainsi le même caractère avec deux articulations différentes dans deux formes du même mot. Ces faits nous sont aujourd'hui familiers, et je suis certain que, désormais, personne de vous ne peut
concevoir de doutes sur l'existence de ce phénomène étrange ni sur les moyens d'en triompher.
Nous pouvons, du reste, étendre notre analyse à propos du signe
qui est essentiellement polyphone. Nous en connaissons beaucoup de formes, qui appartiennent aux différents styles de Ninive et deBabylone; il comporte un grand nombre de valeurs.
En voici quelques-unes qui nous sont données par le déchiffrement et qui résultent de la comparaison des textes :
wJTI dan lisez : dan^nu, da~an~nuv,
pITt kal — suk^kal^lUy su-uk^ka-luv .
HIT ^^^ • — Lab^na-na, La-ab-na-^ia.
Les syllabaires de Sardanapale nous fournissent également la -confirmation de ces valeurs.
Voilà pour le déchiffrement; maintenant nous lirons, suivant ces différentes valeurs, ce même signe compris dans les passages suivants :
U'-darirni-na " j'ai fortifié ^^ Vr-kal4im " j'ai réduit ^^
mu4aihbi7^ " qui donne la victoire ^^
Parmi toutes ces valeurs, il en est qui offrent une double difficulté; non-seulement nous, nous trouvons en présence d'un signe polyphone, mais une de ses valeurs est expliquée par des signes qui sont doués euxmêmes de deux valeurs syllabiques simples et cependant notre lecture pour être complète ne doit laisser aucune prise à Tincertitude.
Le signe MiY se décompose, en effet, à l'aide des signes qui expriment da et aw, mais le premier signe répond^ ainsi que nous l'avons constaté, aux deux articulations dépendantes du ^ da et du la ta. Il faut néanmoins lire le groupe avec l'une ou l'autre de ces consonnes.
£PIGRAPHIE ASSYRIENNE. 85
Pour bien comprendre la difficulté, essayons de déterminer comment nous devons lire le groupe :
Sans se préoccuper des nombreuses valeurs des signes polyphonesnous pouvons restreindre notre démonstration aux deux lectures possibles que comporte le groupe : siltannu ou tartannu. Or, les dérivés nous montrent que nous devons rattacher cette expression aux groupes qui renferment les mêmes consonnes sa-al-tay saUta-nis, sil'4a'')ns.
Nous lisons donc st7(anww (héb. pS«r).
Cette lecture est d'autant plus sérieusement établie que nous sommes en mesure de prouver celle de tur-tan-nu que nous trouvons également dans les inscriptions assyriennes sous cette forme :
BiitTîf'T^
Le premier signe a la valeur de tur qui nous est donnée par le dépouillement des textes où nous lisons, en effet, dans des passages identiques it-tur et it-tu-ru : nous lirons donc Tensemble du groupe tur-tan-nu (hébr. ]nin).
Cette lecture ne laisse aucun doute sur la nature de la dentale comprise dans le signe polyphone que nous venons d'analyser ; mais alors il est cer^in que la connaissance de Tidiôme pèse sur notre transcription.
Lisez ainsi :
Ha-'HU-nu sar er Horzi-ti it-ii SaW-^ sil^t an-nu mat mvrfiVrri. " Hanon, roi de Gaza, et Sevek, Sultan d'Egypte ... «
Dayan-Assur tur^tan^nu rabu ummaniya.
" Dayan-Assur le grand Tartan de mon armée. ^^
Nota. — Nous conseillerons ici un exercice dont la pratique nous a permis de nous familiariser assez promptement avec l'écriture assyrienne.
Lorsque les éléments du déchiffrement sont réunis et qu'on a bien séparé les signes qui expriment des syllabes simples des signes qui expriment des syllabes complexes, on peut alors essayer la lecture et cher-
cher au milieu des inscriptions les mots et les passages qu'on saura déjà lire. D'un autre côté, on pourra s'exercer à faire le travail inverse.
Voici quelques expressions dont il sera facile de reconstituer la forme.
pa-te-si siri^
hi^a-a-ti ra-ba-a-ti.
be-H-it ta-ha-ziy la-^a-ar pa-li-e^ ki-m-at ni-si, pa-rorak si-ma-Hy sa-di-e e-lu-ti^ ar-hi pa-as-kvr-ti, ip-si'it korti-^a^ mu~sa-ab sa-ar-rtirti^a, ka-ar-su rorbu, bi-it-su la-bi-ru, zi-i-bu Orki'lu, korol-bu mvrna-si'ku, is-stc-ur sa-mi'-e, li-sa-an li-mu-ut-tu, ka-ak-ka-ru ra-bi-tu.
" le Seigneur suprême .^ " la Mère s ublim e ^^ " les grandes épouses ^^ " la Déesse des combats ^^ " 4ajdctoire^ glaive ,^ " la légions des hommes ^^ " Tatttelde la destinée ^^ " les montagnes élevées ^^ " les sentiers impénétrables ^^ " l'œuvre de mes mains ^^ " le siège de ma royauté ^^ " son grand ïbssé ^, " son antique maison ^.
le loup vorace ^^
le chien qui mord ^^ " l'oiseau du Ciel ^^ " la langue perfide ^^ " la grande terre ,^