TREIZIÈME LEÇON
10 mai 1869.
Messieurs «
Lorsque Bumouf » à l'aide des valeurs que Grotefend avait indiquées et que son observation avait étendues, articulait dans les inscriptions perses des mots tels que ceux-ci : Bakhtris^ Parthavaj Haraiva, il lisait des mots qui lui rappelaient immédiatement les noms des anciennes satrapies de Darius, " la Bactriane, laParthie, TArie ,^ etc.
Lorsque, avec les mêmes signes, il lut des mots comme ceux-ci mar^ tiya^ khsayathiya, vazarka^ puthra, ces mots lui firent aussitôt comprendre qu'il se trouvait en présence d'une langue indo-germanique dont il était possible de déterminer les racines et les flexions ; la lecture et l'interprétation des textes ariens se pcfursuivit en s'appuyant sur ces données.
Nous retrouvons quelque chose d'analogue dans les études assyriennes. Lorsque la valeur des signes qui résultent du déchiffrement nous montre, au lieu des mots Baktrisy Parthavaj etc., etc., des groupes que nous lisons Ba-^'htar^ Par-tu^ A-ri-e-va^ il est bien évident que nous nous trouvons en présence de la transcription des noms des provinces dont rénumération est donnée dans le texte perse, et nous avons la certitude de la solidité des valeurs des signes qui les expriment parce qu^eUes se contrôlent les unes par les autres.
Lorsque, à l'aide de ces valeurs, nous lisons des mots dont la traduction nous est donnée par le texte perse, il arrive deux choses ; tantôt
ces lectures éveillent en nous des formes que Ton peut rattacher à l'hébreu, au chaldéen, au syriaque ou à l'arabe , et ces formes nous démontrent que l'assyrien avait les rapports les plus nombreux et les plus précis avec le groupe de langues que l'en est convenu de désigner sous le nom de langues sémitiques, de sorte que ces lectures nous révèlent le caractère général de l'idiome assyrien ; tantôt ces lectures n'apportent à nos oreilles que des sons confus qui n'ont aucun rapport avec des idiomes connus, et alors on comprend que les groupes ainsi formés dépendent d'un autre mode d'expression et représentent des combinmsons idéographiques. Les textes assyriens eux-mêmes en donnent la transcription. Ainsi, il est facile de reconnaître dans les textes perses le nom de " Nabuchodonosor ^^ qui s'y trouve sous la forme Nahukvdracara ; mais, lorsque nous cherchons dans le texte assyrien le groupe qui lui correspond et qui nous promet le nom du roi de Babylone dans sa forme originelle, nous nous trouvons en présence d'un groupe dont les signes nous représentent les articulations les plus étranges. Il est évident que nous sommes en présence d'une suite de signes dont l'ensemble, empruntant à sa forme une valeur nouvelle, devait correspondre dans la bouche des Assyro-Chaldéens à une articulation en rapport avec celle qui nous a été transmise par les Grecs, par les Perses et par les Hébreux. Or, la confirmation de ce fait ne s'est pas fait attendre : sur les textes unilingues de Babylone.; on a lu des suites de signes qui donnaient la forme originelle du nom du destructeur de Jérusalem sous celle de Nahukudur^ riufiur. «
Ce désaccord, entre la valeur phonétique des signes et leur valeur idéographique, est constant et pèse sur toutes les lectures. Reprenons pour nous en convaincre quelques-unes des expressions les plus fréquentes dans les textes .
Le texte perse nous donne la traduction d'un certain nombre d'expressions idéographiques et la comparaison des textes nous en donne la prononciation assyrienne ; nous pouvons dès lors comparer ces deux valeurs.
Le signe ► -< a la valeur phonétique de sis, il exprime idéographiquement l'idée de " frère ; ^, il traduit le perse Brata^ et le mot frère se dit phonétiquement en assyrien ahu.
La valeur phonétique du premier signe n'éveille pour nous aucune idée, pas plus que la forme ne rappelle le type primitif dont elle dérive ; mais les articulations assyriennes qui traduisent ces symboles rappellent immédiatement pour nous la langue que je vous ai signalée et qu'il nous est facQe de rattacher au groupe des langues sémitiques.
H en est de même des signes suivants :
i at veut dire "père^^ et se lit ahu.
ka — '^ porte ^^ — hahu.
En général, toutes les valeurs idéographiques procèdent de la même manière et justifient la théorie que l'on a élevée sur l'origine et les développements de l'écriture assyrienne. Quelques expressions paraissent faire exception; nous en signalerons une entre autre.
Ainsi le signe ►TT I est un caractère dont nous connaissons toutes les formes et toutes les valeurs.
Ce signe a la valeur idéographique de " maison ^^ ; il traduit le perse tacaram dans le sens de " construction,, et vitham dans celui de "famille.
Le perse ayadanây dont le sens était obscur, est traduit par l'assyrien :
Bit sa ilui " la maison des Dieux. ^^
Cette valeur de hit est bien une valeur idéographique, car on trouve le pluriel exprimé par la répétition de l'idéogramme qui emporte la flexion : hit hit sa = hiti^sa.
Si le mot n'était pas fléchi, on aurait le suffixe sa^ hit-sa.
Cependant ce caractère conserve la valeur de hit dans le corps des mots, et, de plus, il a la valeur de mal et d'autres encore peut-être.
Nous lisons en effet : itMia^-hid, à cause de in-norbi-du.
Od lit ainsi : ka-bit-ti, li-hit-tav.
Il alterne avec le caractère qui a la valeur de hatj par exemple dans les formes Vnsa-as-hit. Ursa-as-^t.
Nous devons remarquer que ce signe a deux formes dans l'écriture
de Ninive, la forme babylonienne paraît employée de préférence pour exprimer l'articulation mal ; on lit, en effet :
mal~ki , Vr-mal-lu .
Quant à la valeur de nis^ elle ne résulte que de la lecture d*un passage de l'inscription de Bisitoun où M. Oppert lui avait attribué cette valeur par nécessité philologique ; mais elle n'a pas été justifiée.
C'est ici, Messieurs, que je ne saurais trop appeler votre attention sur unfaitquiajeté, àTorigine, une certaine défiance sur les traductions assyriennes. Comment voulez-vous, disait-on aux premiers traducteurs, faire accepter pour une langue sémitique une langue dans laquelle " père ,^ se dit at " frère ^, se dit sisj etc., etc. Il est évident que l'argument était au moins spécieux, et qu'une transcription rigoureuse de Tidéogramme pouvait seule le détruire ; aussi, en appliquant à ces signes les articulations assyriennes de leur valeur idéographique a6w, ahu^ on arrive bientôt à se convaincre que l'assyrien appartient au groupe des langues sémitiques par ses racines. II en est de même des flexions, mais leur examen se rattache à la grammaire et nous écarterait de Texposé des principes de lecture dans lesquels nous voulons nous restreindre •
Le sémitisme de la langue assyrienne résulte donc de la lecture rigoureuse des textes ; or, ce caractère général de l'idiome va maintenant peser sur nos lectures assyriennes et nous guider dans la détermination de la nature du groupe par les lectures qui en résultent.
I ^K^ bi-mis, bat~mis, mit-miSj pag^ri.
pa-sUj hat-sUy hat-gar j pa^-gar .
5î(Y^PfrT hvr-ri, hvr-tal, pag-^i.
Voici plusieurs groupes qui traduisent tous la même idée ; la comparaison des textes nous les montre dans des passages identiques ou parallèles qui ne permettent pas de douter de l'identité de leur expression ; quelle sera la lecture assyrienne? Nous avons pris ces groupes dans des textes unilingues, et nous les présentons ainsi isolés et détachés de l'ensemble pour n'être guidés, dans la détermination de notre lecture, que par des considérations intrinsèques.
EPIORAPHIE ASSYRIENNE. 9!
Si nous appliquons à chacun de ces groupes les valeurs qui résultent du déchiffirement des caractères, nous obtenons des lectures bien différentes.
Les trois premières lectures du premier groupe n'éveillent aucune idée et nous ne pouvons les rapporter à aucune racine sémitique ; seulement nous savons que le dernier signe est l'expression la plus constante du pluriel, et, dès lors, nous sommes en droit de supposer que ce groupe représente une expression idéographique dont les autres groupes nous donneront la lecture.
Si les deux autres expressions traduisent la même idée phonétiquement, elles devront se lier avec les valeurs qui donneront aux deux groupes des articulations communes.
JjesBrûc\ûaiionshat'Sayparsa,hat'gary n'ont aucun rapport avec huri^ kutalj et chacune de ces expressions n'éveille en nous aucune idée et ne se rattache à aucune racine ; mais il n'en est pas ainsi des deux dernières transcriptions qui nous restent à examiner. Si nous rapprochons, en effet, les transcriptions pa-gar etpag-ri^ nous voyons immédiatement des articulations communes desquelles il se dégage une racine sur le sémitisme de laquelle je n'ai pas besoin d'insister, i:is en effet est une expression sémitique qui nous donne la signification de " cadavre. ^^ La forme pagar nous présente le mot au singulier, pagri nous présente la flexion du pluriel, et le premier groupe en est l'expression idéographique.
La présence des flexions est donc l'indice du phonétisme de l'écriture assyrienne, et le caractère sémitique que les racines et les flexions impriment à l'idiome font reconnaître de la manière la plus certaine les groupes phonétiques en les distinguant des expressicms idéographiques.
Les groupes idéographiques, formés de signes juxtaposés, je devrais dire d'images juxtaposées, restent immobiles, incapables qu'ils sont d'exprimer les flexions. Les groupes phonétiques, au contraire, se prêtent à toutes les flexions de l'idiome et les expriment avec des signes différents. Pour bien me faire comprendre, je prendrai le nom d'une ville inconnue que nous lirons provisoirement : at-tu-na-ai.
La terminaison It î f étant susceptible de s'ajouter soit à une expression phonétique soit à une expression idéographique pour faire, du nom de lieu, le nom de la personne native, nous ne pouvons rien con-
dure sur le phonétisme de cette expression si elle est isolée, mais nous trouvons le nom de la même ville écrit dans une inscription postérieure a-#z^wa-ai'.
Il nous devient dès lors évident que la flexion est jointe phonétiquement à une expression dont Tarticulation reste invariable, bien que le signe qui l'exprime ait chanp:é. Les deux groupes sont donc phonétiques et nous pourrons appeler cette ville " Atuna. ^^
Les règles de l'orthographe assyrienne ne sont pas arbitraires; les signes syllabiques ne se succèdent pas au hasard. Si plusieurs combinaisons de signes syllabiques se prêtent à la même expression phonétique , il y a cependant l'une d'ell^ui doit avoir la préférence. Il n'est pas, en effet, indifférent dans aucune langue de rendre la même expression phonétique par dçs signes différents. Il résulte du dépouillement des noms propres certains faits dont on peut tirer des principes et qui peuvent être regardés comme les règles fondamentales de l'orthographe assyrienne.
Les Assyriens ont deux manières d'exprimer la syllabe complexe, soit par un signe isolé, soit par deux signes qui expriment les syllabes simples composées des consonnes do la syllabe complexe réunies par une voyelle commune. Quand une expression se présente sous ces deux formes, il est certain que l'expression ne peut résulter de l'idée qui l'attache à la forme des caractères, mais de celle qui résulte du son qu'ils servent à exprimer. On est donc en présence d'un groupe phonétique dont on peut déterminer la lecture à priori, quelle que soit sa signification ; ainsi les groupes ;
na-mary nam-^i.
sont des groupes phonétiques. Nous lisons encore, dans des passages identiques, les variantes graphiques :
im-ma^ru, in-na-mir.
Le dépouillement des noms propres a démontré que les signes syllabiques se succédaient dans le corps des mots d'une manière particulière qui permettait de saisir même à l'apparence extérieure des signes le genre auquel le groupe appartient. Si il est composé de signes dont la valeur syllabique présente dans le corps du mot des signes qui commencent par des voyelles et qui ne peuvent se contracter pour former une syllabe
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complexe, le groupe doit être considéré comme idéographique ; ainsi les groupes :
AN UT DU " soleil levant ^^ lisez : -erthr- - IS* IK " colonne ,, lisez : «WWm.. •
TIK UN " tribut ,, Usez : hilat.
sont des groupes idéographiques. Au contraire, les groupes :
q^^si-hvr-ut " habitant. ,, si-ir^ti *' suprême ^^
na-ap-li-is " favorise ^^
sont des groupes phonétiques.
U ne suffit pas, Messieurs, de savoir qu'il y a des groupes phonétiques et des groupes idéographiques; il ne suffit même pas de savoir distinguer ces deux formes de l'expression assyrienne de la pensée. Il y a encore une difficulté déplus, car il peut arriver qu'un groupe soit composé d'une partie idéographique et d'une partie phonétique. Chaque partie doit alors être prise séparément et traitée comme un groupe isolé suivant sanature. Les noms propres des inscriptions trilingues nous en donnent un exemple suffisant pour servir de base aune généralisation. Ad perse Naditabira correspond le groupe
iVt- din-tav - Bel
Nidintav est une expression phonétique , Bel est exprimé idéographiquement par la réunion de deux signes liés ensemble qui ont isolé-
ment la valeur phonétique de AN IN et dont l'ensemble exprime " le dieu Bel. ^^ Il y a là deux mots distincts; il peut y en avoir jusqu'à trois pour l'expression d'un nom propre, avec le mélange d'une partie idéographique et d'une partie phonétique qui peut se rencontrer dans le même mot.
COUItS LIBRES DE LA SORBONNB.
Une idée, en effet, peut être exprimée idéographiquement et terminée par un signe phonétique ; c'est ce que Ton nomme un complément ph nétique. Ainsi, par exemple, les groupes écrits :
IDEOGRAPHIQUEMENT
UT um UT mi UT si
UT du
PHONETIQUEMENT
yu — um = jour.
yu — mi = les jours.
sa - am - si = soleil.
sa - du- u = soleil levant. ;
se lisent yumi, samsi, sadu sans que cette lecture imprime au premier signe les valeurs de yum, sam^ sad, qu'ils ne reçoivent dans ces différentes circonstances qu'à cause de leur puissance idéographique diverse qui se trouve spécifiée par la terminaison. L'emploi du complément phonétique n'est pas spécial à l'Assyrien; on en recontre l'application dans toutes les écritures qui ne sont pas exclusivement figurratives.
Quelques caractères idéographiques paraissent constamment employés dans un sens déterminé et avoir perdu leur valeur syllabique.
C'est ainsi qu'une des formes du monogramme royal est principalement affectée à la représentation de cette idée :
Sarru "Roi
Le signe idéographique ne paraît pas avoir toujours correspondu à une articulation phonétique nécessaire dans l'écriture assyrienne. Un signe idéographique peut précéder ou suivre une expression phonétique ou idéographique sans entrer pour cela dans la composition spéciale
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du mot et jouer un rôle déterminatif générique qui reste étranger à l'articulation du groupe.
Le signe ^^--| 'I qui précède tous les noms de ville est un préfixe qui reste étranger à la prononciation spéciale de la ville indiquée.
Le signe \/^ que nous voyons figurer dans les inscriptions trilingues à la suite d'une forme du nom de Babylone, est un déterminatif aphone que nous retrouvons après un grand nombre de noms de villes, particulièrement des localités de la vallée du Tigre et de TEuphrate.
Nous lisons ainsi le nom de Ninive qui se présente fréquemment dans les textes, tantôt sous sa forme idéographique précédée et suivie d'un indicatif et d'un déterminatif aphone.
■nrtrHIiè'-
tantôt sous sa forme phonétique.
Ni ^ nu ^ a.
Il se produit dans l'écriture assyrienne un phénomène qui paraît assez rare mais qui ne doit point passer inaperçu. Nous avons dit que les caractères n'étaient pas formés par un arrangement intentionnel des clous. Il arrive cependant que des convenances graphiques ont amené la réunion de deux caractères qui paraissent dès lors n'en former qu'un seul.
Ainsi le signe ^^^ qui veut dire " enfant ^^ devient :
" garçon ,, ^~^ V^ '' fille ,,
par l'adjonction graphique de deux signes qui, isolés , servent à désigner le sexe des individus, mais ces contractions graphiques sont rares. Le caractère de l'idiome vient doue peser sur la lecture des textes. Il nous révèle toujours la présence d'un groupe idéographique quand la valeur des signes qui composent ce groupe nous conduisent à des articu-
lations que le génie des langues sémitiques nous oblige à rejeter du vocabulaire assyrien par le barbarisme de Torthographe ou des flexions.
Cependant, il peut arriver que le hasard amène des combinaisons qui représentent des expressions idéographiques et qui peuvent également convenir à une expression phonétique assyrienne.
Le groupe V^ « désigne idéographiquement " une heure double, une heure équinoxîale^^ et c'est avec cette valeur qu'il se présente sur les curieuses tablettes des équinoxes. Mais, il y a plus , les deux signes peuvent représenter, avec leur valeur phonétique, unevariante de Texpression kas-pi ou ka-si-pu qui veut dire " argent ^^ (^dd). Ce qui nous donne la certitude du phonétisme de ce groupe dans cette acception, c'est la variante kas-pa qui se lit sur quelques tablettes du Musée Britannique.
Les groupes de cette nature sont rares heureusement ; l'ensemble du document, une comparaison attentive des textes peuvent seuls les faire distinguer, lorsqu'ils n'ont pas été déjà déchiffrés.
Nous touchons ici aux difficultés les plus sérieuses de l'interprétation des textes, mais leur examen nous éloignerait des principes élémentaires que nous devons d'abord discuter et résoudre devant vous.