QUATRIÈME LEÇON
1er février 1869.
Messieurs,
Les signes qui précèdent les noms propres ont permis de déterminer facilement, dans le texte assyrien, les groupes qui correspondent aux noms dliommes, de villes, de pays et qui sont exprimés dans le texte arien. Il s'agit maintenant d'analyser ces groupes.
L'examen de ces noms pouvait conduire à des résultats bien différents suivant qu'ils se présentaient dans une des hypothèses que nous devons considérer. Nous trouvons, en effet, dans le texte arien, des noms de différentes natures : il y a des noms perses, mais aussi des noms assyriens, arméniens, susiens, etc., etc. Or, ces noms n'avaient peut-être pas été rendus de la même manière dans le texte assyrien suivant leur différente origine? — Il fallait donc une analyse spéciale pour chacun d^eux.
Voyons d'abord comment des noms d^origine perse sont passés dans le texte assyrien. — Le texte arien nous en donne nécessairement la forme originelle ; mais, en passant dans le texte assyrien, il pouvait arriver qu'ils eussent été traduits ou transcrits. ^S^iisaYaient été traduits y les articulations primitives auraient disparu dans leurs nouvelles formes , et les signes qui les expriment n'auraient plus présenté aucune concordance d'un nom àTautre. — Si, au contraire, ils avaient été transcrits ^ alors les signes qui exprimaient les articulations originelles devaient correspondre, en assyrien, à des signes dont la valeur devait se contrôler les uns par les autres.'
Voyons maintenant ce qui va résulter de l'examen des noms perses qui renferment des articulations communes et dont la reproduction présente des signes assyriens communs.
Le nom de " Darius ^^ par exemple renferme une articulation dentale. La comparaison du perse Dâriyavtcs et du groupe assyrien qui le représente
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nous montre que cette articulation est rendue par le premier signe
Or, nous rétrouvons ce signe dans des conditions où il correspond encore à la même articulation perse ; par exemple dans les noms :
Dâdarsisj un général de Darius, qui a apaisé la révolte de la Margiane.
Vidamay un perse qui battit les Perses révoltés à Tinstigation du Pseudo-Phraortes.
Vahyazdâta^ un Perse insurgé qui voulait se faire passer pour le fils de Cyrus.
On pourrait répéter l'expérience sur un autre signe et s'assurer ainsi que certains caractères assyriens correspondent constamment à la même articulation perse. On ne tarde pas, en effet, à découvrir qu'il y avait un parti pris, un système de transcription régulier, que, dans ces noms, les signes assyriens concordaient avec les articulations perses, et que leurs valeurs se contrôlaient les unes par les autres.
Voilà le principe ; vous pourrez en étendre l'application. Je crois vous avoir fait suffisamment con^prendre le mécanisme du déchiffrement par ces quelques exemples, c^est ainsi qu^en répétant la même épreuve sur chaque signe et sur chaque mot, on a pu en dégager les premières valeurs avec lesquelles on a essayé de lire l'assyrien.
Cependant il s'est présenté dès le début une difficulté qui n'a pas été surmontée sans efforts. — On s'est demandé, en effet, quelle était la nature de ces caractères dont il s'agissait de fixer la valeur ? Us étaient trop nombreux pour répondre aux besoins des alphabets même les plus exigeants. Il fallait donc que la même articulation fut rendue par plusieurs caractères , à moins que ces caractères n'exprimassent des syllabes au lieu d'expriméi* des lettres ?
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La première de ces hypothèses fut d'abord accueillie avec une certaine faveur. Le nom de " Ormuzd ^^ offrait, pour répondre aux mêmes articulations perses, une variété de caractères assyriens suffisante pour laisser soupçonner le plus grand arbitraire dans remploi des signes.
En effet, au perse Auramazdd^ " Ormuzd ^^ correspondaient différents groupes dans lesquels la consonne de l'articulation qui leur était imposée par la position qu'ils occupaient dans la transcription du Perse était rendue par des signes différents.
Si les signes assyriens exprimaient des lettres, il était évident que plusieurs signes devaient exprimer la même lettre, et, dès lors, c'étaient des homophones : c'est ainsi qu'ils ont été considérés à l'origine des recherches.
Cette hypothèse, séduisante à un certain point de vue, a été, en effet, acceptée pendant quelque temps, et même elle a été regardée comme un principe de l'écriture assyrienne.
Quelques observations de M. de Saulcy et de Sir H. Rawlinson tendaient cependant à établir le syllabisme de l'écriture. Le D' Hincks le posa en principe.
Le nom d'Ormuzd peut facilement nous faire comprendre qu'il y avait^ en effet, des signes différents pour chaque série d'articulations; nous avons les différentes formes dans lesquelles chaque articulation est rendue par un signe particulier:
Vr^^a-^ma-az-da
u-ri'mi-iz'da
a-hu-^ru-mvr'UZ'du
l'écriture assyrienne est donc syUabique.
Elle présente ainsi un certain nombre désignes pour correspondre aux voyelles et d'autres pour correspondre à des syllabes de différente nature.
Il suffit, pour se convaincre de Texistence des voyelles dans le système graphique assyrien de jeter les yeux sur la transcription des noms dans lesquels la voyeUe arienne forme une syllabe distincte et séparée qu'il n^est pas possible de confondre avec l'articulation suivante. Quant aux caractères syllabiques ils ne sont pa§ tous de la même nature ; les uns expriment des syllabes à la consonne initiale, les autres expriment des syllabes à la voyelle initiale.
Enfin un certain nombre expriment des syllabes complexes formées d'une voyelle entre deux consonnes. Il ne peut y avoir de doute à cet égard, chaque signe, qui exprime une syllabe simple, est nettement déterminé par la transcription.
En comparant le même nom perse à la transcription assyrienne, on s'aperçoit bientôt que le signe de la syllabe complexe est une sorte de superfétation dans Técriture.En effet, nous voyons que le nom de la "Perse^^ par exemple, est écrit de deux manières différentes Par-sa et Pa-ar-sa» Il en est de même du nom de " Cyrus ,^ que nous trouvons écrit Kvr-ras et Kvrrords.
Les Assyriens avaient donc deux manières d'écrire la syllabe complexe : — soit par un signe unique ; — soit par les deux signes qui représentent les syllabes simples qui la composent et qui se trouvent réunis par une voyelle commune. C'est une règle constante et que l'expérience n'a jamais démentie sans qu'on puisse se rendre compte du motif de la dérogation: jamais la syllabe complexe n'est autrement décomposée quand elle est exprimée par les deux signes des syllabes simples.
Cette décomposition de la syllabe complexe nous conduit à constater un fait qui a eu les plus graves conséquences dans les études assyriennes. En effet, un des premiers noms soumis à l'examen, fut celui de " Achéménès.^^U se présentait sous différentes formes qui parurent déconcerter les premiers explorateurs.
On lisait, par exemple :
A - ha-ma-an - ms - 5t- '
Cette forme ne soulevait aucune difficulté, mais on lisait également le groupe : A-harman-nis-d ^ dans lequel le même signe représente les syllabes complexes man et nis dont la valeur est assurée parla transcription en syllabes simples. Les signes assyriens étaient donc polyphones.
Il n'y a pas moyen de douter de ce fait ; les objections que Ton a soulevées contre ce principe de récriture assyrienne ne reposaient que sur des théories préconçues qui sont tombées devant la brutalité des faits. Des décompositions analogues Tont établi jusqu'à l'évidence, et il serait désor-
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mais puéril d^en discuter la réalité et d'insister pour l'établir quand elle surgira de toutes les lectures auxquelles nous allons nous livrer.
Tels sont les faits qui résultent du dépouillement des noms propres fournis par les inscriptions trilingues et qui ont permis de constater la valeur d'un certain nombre de caractères.
* Avec ces données, il est déjà possible de se rendre compte des exigences du système graphique assyrien. En effet, si on jette les yeux sur l'ensemble des valeurs obtenues, on s'aperçoit promptement que certaines séries des articulations assyriennes ne sont pas représentées, et, en se reportant aux nombreux signes pour lesquels on n'a pas encore de valeurs déterminées, on comprend que c'est à l'aide de ces signes que les séries se compléteront ; mais il faut se livrer à de nouvelles investigations pour les dégager.
Le nom de " Arbèles ,, nous indique qu'il doit en être ainsi. En effet, d'après la forme perse Arbaira, nous savons que la liquide l manque dans les textes ariens au point qu'on peut supposer que cette lettre était étrangère à la langue des Perses. Mais dans la transcription assyrienne, nous trouvons un signe qui nous prouve que les articulations de l étaient exprimées en assyrien par un signe différent de ceux qui renferment un r.
Le même fait se produit dans les inscriptions unilingues. En sortant des textes trilingues on reconnaît promptement que certains noms devaient renfermer les articulations delà même lettre; c'est ainsi que le nom de '^ Babylone ^^ que nous lisons Bahyrus dans le texte perse, se lit sur certains monuments de la Chaldée Ba-^^u.
D'autres noms propres ne tardèrent pas à permettre de compléter la liste de ces articulations , et la comparaison des textes a achevé de faire connaître toutes les valeurs qui dépendent de cette liquide.
Il en est de même pour les valeurs qui dépendent des articulations formées par d'autres consonnes étrangères à l'alphabet arien et qui se rencontrent dans les transcriptions des noms étrangers à l'Assyrie.
Ces noms, en général transcrits phonétiquement, furent promptement facilesàreconnsutre. Usne présentaient guère qu'un caractère inconnu au milieu d'un groupe dont toutes les autres articulations représentées par des signes connus, ne laissaient aucune équivoque sur la valeur du signe nouveau. Les différentes formes du nom de l'Arménie nous ont mis sur la voie des articulations du o; celles du nom de " Damas ^^ sur les
articulations du p ; celle du nom de " Sidon, ^^ nous ont donné les articulations du y, c'est ainsi que les caractères nécessaires pour exprimer les articulations que les noms perses n*auraient pu nous faire connaître ont été déterminés par des noms étrangers.
Pouvait-il y avoir de doute sur des valeurs qui se présentaient ainsi, encadrées dans des articulations acquises et qui venaient compléter des noms qu'il était impossible de ne pas reconnaître?
Lorsque la Bible nous a conservé les noms de Damas, de Sidon, sommes-nous moins sûrs de les retrouver dans les textes assyriens où ils nous sont indiqués par des valeurs dont le texte perse nous assure la sincérité que dans les textes phéniciens où nous pouvons les lire avec des caractères dont aucun texte trilingue ne nous garantit la valeur? Cependant nous n'avons aucun doute sur les groupes en caractères phéniciens qui expriment les noms de " Sidon ^^ et des " Sidoniens, ^^ si fréquents sur le tombeau d'Echmounazar.En aurons-nous davantage quand nous les rencontrerons dans un texte assyrien /au milieu de l'énumération des villes du littoral de la Méditerranée ?
11 me suffit, je crois, de vous avoir indiqué ces exemples; en parcourant les textes, vous ne tarderez pas à former vous-même votre conviction.