‹ Leçons d'histoire ecclésiastiqueChapitre 15 sur 47 · ÉTAT DU MONDE AVANT L*ÉVANGILE · texte numérisé non relu

ÉTAT DU MONDE AVANT L*ÉVANGILE

dces , qui supposaient ou donnaient Texistence à la foule des autres , avaient dans le Paganisme ceci de particulièrement désastreux, qu'ils étaient consacrés. par la religion et régnaient sur les autels. Le Paganisme était avant tout Tapothéose du vice; les dieux personnifiaient les mauvais instincts de l'humanité, et Thistoire de l'Olympe était le code le plus complet du crime et le directoire le plus savant de l'infamie. Ajoutons un autre trait qui achève ce tableau déjà si sombre ; la fatalité planait sur la vie entière du païen , et , en y planant , rendait ses vices incurables et ses bons instincts impossibles. Le fatalisme découle directement de Tidolàtrie. Nous l'avons vu, l'homme détourné de Dieu se jeta sur la nature pour en fair« d'abord sa proie, puis bientôt son culte et sa divinité. Or, ne trouvant plus dans la nature que des lois immuables, un fonctionnement fatal, un ordre , un ensemble de forces auxquelles il lui était impossible de toucher, il s'habitua à ne voir autour de lui que des puissances inexorables, un invincible fatum plana sur tout, soumettant les dieux eux-mêmes à ses irréforraables arrêts (i). Le fatalisme admis, le libre arbitre, la responsabilité, la conscience balayés et évanouis, que pouvait-il rester de la moralité humaine? Sans doute, comme nous l'apprend saint Paul, Dieu ne laissa pas la conscience humaine faire un complet naufrage dans cet océan de vices et de dégradation (2) , mais il est incontestable aussi que la vue continuelle delà fatalité dut briser les dernières forcesde l'homme, le jeter, comme dit le même saint Paul, dans les désespoirs des passions : l'homme ne croyant plus à rien, n'espérant plus en aucune chose, n'essayait plus même de réfréner

(l) Cette fatalité sinistre apparaît dans toute la littérature païenne; mais nulle part elle n'en fait le fond comme dans la tragédie grecque. Presque toutes les trilogies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide reposent sur ce fond.

lî) Ad Rom., II.

Digiti:

Pag»-.!

leurs excès. Ces données générales sur les vices du Pagih nisme nous indiquent ce que devinrent l'individu , la b», mille et la société, sous son abominable empire. Saint Pad| nous dresse une effrayante liste des vices du païen (1)< Quant à la Tamille, à vrai dire, elle n'existait plus ; les lies» qui la resserrent, les lois qui la régissent, les vertus qui lu fondent , les devoirs auxquels sont attachées immuablem^ sa vigueur et sa prospérité, tout était jeté bas, tout gisait dans une fange innommée. Il n'y avait plus de père de &r mille, il y avait un tyran, qui, après avoir fait de son époufle, une esclave , se faisait , suivant le caprice de sa cruauté et les calculs de son égoïsme, le bourreau de ses enfants. La mère de famille était remplacée par la femme vicieuse ou la ^ femme avilie, la matrone sans entrailles exclusivement livrée aux préoccupations du luxe et aux ivresses furieuses de la volupté, ou la victime impuissante de toutes les dé-

(1) Ad Rom., T. — La peinture de TApôtre est saisissante : Celle qo» nous pouvons faire en réunissant les traits épars des auteurs païens ne le serait pas moins. Nous allons , dans celte note , non pas faire cette peinture , mais recueillir les éléments pour ceux qui la voudraient tracer.

L'une des plus douloureuses ruines, c'est la femme. — Elle est esdtve toujours. Son père peut la tuer ou la vendre. — Sa corruption devient Udeuse (Juvénal , Sat„ vi, 292-300. — ■ Pline , Hist. nat., xvu, 245. — Horace, III, Od., VI, 17;xx[v, 20. — Properce, Eleg., II, lib. vi, 25;xxxn, 49. — Ovide, Âmor., i, 8, 43. — Dion., Cassiiu^ uv, 16). — Leur corrupUoD commençait dans les écoles publiques (Macrob., Satum,, ii , 10. — Tacite, Dial. de Orat,, 28, 29). — Trop corrompue pour subir le joug du mariage, elle reste maîtresse de se livrer à ses infamies. Lectures, amusements, luxe, entourage, tout entretient sa corruption (Proper., Eleg., vi. — S. Cypriea, Épist., I, 8. — Ovide, Ars amat, i, 93. — Quintilien , /n««^ Ora(., i, 2, 8. — Juvénal, xi, 162. — Sénèq., ad Helv., ix. — Juvénal, Sa^., vi, 223).

L'esclave est multitude, il est légion; sa dégradation déôe toute pâioture (Dezobry, Home au siècle d'Auguste, t. III, p. 533. — Suétone, César, xLt. — - Dion., xLiii, 21. — Appien, de Bell, civil., ii, 120. — Juvénal, v^ 67, 87, 125 , 160.) *

Le crime contre nature a tout envahi (Sénèque , Épist., xlvi, 95 ; M»al IX, 51. — Pline, Épist., vu, 4. — Horace, II, Sat., m, iv; Od»s, !♦ X. — Virgile, Bucol., ii). Il dépeuple l'Empire (Pline, Épist-, iv, 15.— Tacite, Ann., m, 25; xi, 25. — Polybe, Hist., xxxii, 11).

ÉTAT DC MONDI AVANT L'ÉTANGILB. 87

gradations et de tous les sévices. Le jeune païen , livré aux esclaves , en contractait les vices, qu'il versait ensuite dans une large mesure dans la famille puis dans la société. — Si l'individu et la famille trouvaient dans le paganisme leur flétrissure et leur dissolution, la société elle-même en recevait les plus mortelles blessures. Sous le brillant coloris des civilisations antiques, l'histoire ne trouve plus que des ruines et des cadavres. Rien ne restait debout de ce qui fait une société grande, noble et fortunée. La liberté n'était plus qu'un Qom, Thumanité un mot inconnu et méprisé, la justice et le droit un vague et impuissant souvenir. La société antique se compose de deux portions : une imperceptible minorité de riches et de puissants, d'innombrables multitudes de pauvres et d'esclares. Toutes les relations sociales sont dans ces deux mots : écrasement du faible par le fort, abrutissement du faible porté à celte incroyable limite qu'il ne songe plus même à une autre destinée. L'esclave pourrit et meurt dans ses chaînes, content de ses vices et de ses dégradations. Des troupes de gladiateurs s'égorgent pour le plaisir des maîtres q«i les regardent, plus des trois quarts du genre humain périssent écrasés sous des tyrannies effroyables. Le paupérisme n'est plus même une question qui semble digne de la BQéditation de l'économiste et du légiste païens, le pauvre esluQ être odieux de sa nature et qu'on doit haïr et repousser. Le vaincu n'a droit qu'aux chaînes et aux tortures, tout dans la société antique respire l'inhumanité. Que si nous restreignions notre regard à la classe privilégiée des citoyens, de hideuses plaies nous apparaissent sous les dehors d'une brillante civilisation. Partout l'État est Dieu et César est son çoutife. Plus d'âme, plus de conscience, plus de liberté. Le césarisme c'est l'envahissement de l'homme entier, âme et corps (1). Chose étrange l partout où baisse la vérité catho-

{^] « C'est une maltitude d'hommes rassemblée de tous les points de

Digiti:

88 ÉTABLISSBMB

lique, le césarisme re la domination et la tyn affranchir les intellige dan te oppression (1). i moins vaste et non m< que : là encore le Pa| tion. De droit internat d*humanité de peuple jamais : Técrasement d seul article du code ] guerre antique, ces ic cette épouvantable des Tel fut le Paganism conséquences. Mais co cines dâns^ rancien mo et universel? A scrutei >ite la rsofutio n. Le Pa(

différents, il s*appuyait d'abord sur la nature tni^ rhomme, puis ensuite sur la force des, nat^naTît? ~ Depuis sa déchéance, la nature humaine, qui a conservé de hauts et nobles sommets, s'est d'autre part creusé d'ignominieux bas-fonds; l'homme a gardé de célestes aspirations,

Tunivers, sans droit, sans idéal, sans moralité, saos religion , qui aUeod Jésus-Christ. Dans cette ombre de l'ancienne société, il n*y avait plus réellement ni patriciat ni plèbe, ni patrons ni clients, ni Romains ni alliés, ni libres ni affranchis , ni maîtres ni esclaves, car tous étaient esclaves; il n'y avait plus qu'une multitude confuse, et qu'un homme au-dessus de cette multitude : Cxsar morituri te salulant. Le genre humain dépendant d'un homme , quel solennel spectacle et quelle leçon I Tout le droit de Tancienoe société résumé légitimement dans le droit d'un homme devenu le maître de tous , le seul représentant des hommes libres , le seul investi du pouvoir despotique des pères sur les enfants, des maîtres sur leurs esclaves, le seul citoyen et le seul sénateur, et cet homme aveugle, ignorant, livré à ses passions, souvent insensé ! » (Pierre Leroux.)

(l) On trouvera dans l'ouvrage de M. Coquille, les Légistes, d'excellents développements de cette thèse historique.

Digiti:

ÉTAT DU MONDE AVANT l'ÂVANGILB. 89

et son cœur s'ouvre aux plus basses convoitises du vice ; il est à la fois ange et bête , il reflète Dieu et il prend la forme de la brute« Or le Paganistne saisissait l'hn rm^g p^p ppg deux côtés et donnait satisfaction à cettedmible faim. Le Pagouiiilbje donnait à lame la noble pâture de la religion, et lui accordait dans la plus large mesure la proie de toutes les voluptés. Dans un même culte le païen nouait avec le ciel ces relations mystérieuses dont il est impossible à Tâme de se passer, puis trouvait l'encouragement et Tennoblissemeni de ses plus basses et de ses plus furieuses convoitises. « Ce qu'il y avait d'admirable c'est que l'idolâtrie, en donnant satisfaction aux penchants élevés de notre nature , ne dédaignait pas les plus abjects, et leur jetait avec abondance une pâture sacrée. Je ne sais quel art profond avait broyé ensemble Dieu et la matière, la religion^t la volu p^ et taisait descendre du même autel des pensées graves et de bonteuses sollicitations. L'idolâtre avait tout dans ses dieux ; quoi qu'il voulût le Ciel obéissait à ses désirs. Quel chefd'œuvre pour que le Ciel à son tour fût obéi (1)1 »

Le Paganisme poussait de plus ses plus vivaces racines dans les nationalités. L'unité de Dieu disparue, aucun lien assez fort et assez vaste ne se trouva pour retenir le genre humain en une seule famille. Par la force même des choses, il y eut autant de cultes nationaux qu'il y eut de divinités. Ces divinités particulières , ces cultes nationaux s'incrustèrent dans chaque peuple, se mêlèrent à ses idées, à ses mœurs, à ses coutumes, à sa vie entière, jusqu'à ne plus faire de la religion et de la patrie qu'un même corps et une même âme. Force prodigieuse donnée dès lors à l'idolâtrie nationale l « L'idolâtrie n'était pas distincte de l'empire. Le prince, ou le sénat, ou le peuple disposait de la magistrature sacerdotale, nommait les pontifes, réglait les céré-

(1) Lacordaire, Coofér. de N.-D. sur l'Établissement du règne de J.-C.

Digiti:

90 ÉTABLISSEMENT BT DIFFUSION DE L'ÉOLISB.

monies, se donnait le plaisir de cacher la robe de ses covtÀ suis sous le manteau de ses dieux. La religion était encoif la patrie. »

Jusqu*ici nous n'avons fait que scruter Tabîme et mesnret la profondeur de la chute , où le Paganisme avait préci{Hl| le monde : c'est le revers de cette grave question. Mais dit a aussi un endroit, et le méconnaître ce serait ne faire qu'oô^ étude désastreusement tronquée , car nous ne verrions jivÉ ce qui, dans ces siècles d'idolâtrie, restait aux âmesd'ei* pérance et de salut. — Or quatre choses fondamentales lîxê restaient, qu atre digues furent posées par Dieu qui arrôièrent le complet envahissement du mal dans rhumanité: 1** la conservation de Tidée deDieu et le maintien des trfr

ditions primitives; 2** njafl uence du Verbe qui dardait sar la Gentilité , au travers des plus épais nuages, une lumière bien affaiblie sans doute, mais encore puissante; 3*» la p r és ence et l'action au m ili e u des peuples de la nation j ui ve ; 40 le d ésespoir (le lar^ la lassitude des âmes , Timpui»* sance tix)p constatée de la philosophie humaine : voilà ce qui prédisposait pyissamment le monde païen à désirer et à réclamer un Rédempteur.

L*idée de Dieu ne disparut jamais de la Gentilité , elle fait le fond de toute religion païenne , nous la retrouvons impérissable derrière toutes les extravagances des cultes polythéistes. Disons plus, Tunité de Dieu resta comme un invincible instinct, comme le besoin le plus impérieux de Tâme païenne. Alors même qu'elle multipliait ses dieux sabalternes , elle gardait pour une divinité plus haute , pins inaccessible, plus incommunicable, un ciel plus élevé et plus profond (1). Avec l'idée de Dieu se conservèrent dans

(1) Au milieu de toutes les extravagantes défînitions de la Divinité, recueillons celle belle d éfinit i on de Vanjon : « Ceux-là seuls me paraissent avoir compris ce que c'3iff que fl'ieu , qui ont cru que c'était u ne âme, u p Esprit gouvernant le monde. »

Digiti:

ÉTAT DU MONDE AYANT l'ÉVANOILE. 91

laGentilité les traditions primitives, au moins les plus vitales et les plus importantes (1). Le païen retrouvait dans sa mythologie des vestiges souvent très reconnaissables de fftotique histoire de l'humanité , sa primitive innocence , sa cènte et son malheur, son espérance de réhabilitation et de l^ivrance. Les poëtes chantaient les mystères d'une autre ^stence, d'invincibles lueurs se projetaient jusqu'aux dé- Sces d'un ciel éternel et jusqu'aux horreurs d'une éternelle expiation. Nous* pourrions allonger beaucoup encore cette Bste des traditions primitives conservées dans la Gentilité. Auxdeaii-clartés de ces traditions s'ajoutaient les rayons jaillis du Verbe qui déjà « illuminaient tout homme venant .«n ce monde. » L'on a beaucoup trop négligé ce point de ^e, l'on n'a pas assez pris garde à cette présence cachée et cette action mystérieuse du Verbe dans un monde déchu, dont il empêchait la complète ruine et l'entier abrutisselïiûnt. Qu'eût pu faire l'Évangile dans un monde ovi plus aucune idée des choses surnaturelles et divines n'aurait été conservée , et où nulle parole de la prédication chrétienne n'eût trouvé le moindre écho ?

Ce que cette influence du Verbe , au milieu de la Genti- Kté, a de mystérieux et do vague, prend dans le peuple I Juif un corps visible et palpable. Le peuple Juif est plein de Jésus-Christ. Non-seulement Jésus-Christ y est connu dans les oracles des prophètes et sous le voile des figures , mais il est la seule raison d'être, le centre, le fond, le tout du peuple élu. Or le peuple élu est essentiellement apôtre et niissionnaire, il a avec la Gentilité infiniment plus de points ^e contact et de rapports que d'ordinaire nous ne nous l'imaginons. Ses migrations et ses captivités successives.

^ (1) Sur ces traditions primitives consulter : Le« splendeurs de la foi, de l'abbé Moigno ; — li'icoX&a, Élude philosoph. du Christ; — Les œuvres de Huet; — Le Gard. Wizemao, Documents sur la Relig. des Rom., Paris, 1871.

92 ÉTABLISSEMENT ET DIFFUSION DE l'ÂGLISB.

SOQ esprit de négoce et ses nombreux comptoirs, la céléfa même de son temple, de son culte , de ses livres sacr^j de sa sagesse divine, le met en relation continuelle avec! Gentilité (1). Bien avant la venue de Jésus-Christ, nous 1 vous les Juifs établis sur de nombreux points du mo romain (2) , ils ont en Orient des Synagogues puissantes^

(1) Sans parler des anciennes captivités et des migrations primitû au temps de Jésus- Christ nous trouvons les Juifs dans toutes les pai du monde connu. Ils remplissent Tempire ; ils vivent parmi les Pai Nous les trouvons échelonnés le long des rivages de la Méditerranée, tombeaux se retrouvent en Crimée, au cœur de TAfrique, dans TArabie. les Perses, les Mèdes, les Alamites, en Mésopotamie, en Cappadoce, le Pont, en Asie-Mineure, en Syrie, en Phénicie, en Egypte, en Gi en Thessalie, dans le Péloponèse, dans les îles de l'Asie-Mineure , elc.

Quant à leur influence religieuse, Josèphe {Conlra Appion,, II, 39) écrire ces étonnantes paroles : « Depuis longtemps il est de mode, dans le peuple, d'imiter notre piété. Nulle ville grecque ou barbare, ndl nation où n'ait pénétré Tusage de respecter le sabbat, où nos jeûnes,

flambeaux allumés ne soient devenus une coutume reçue Notre Lois'i

répandue chez tous les hommes comme Dieu dans le monde. »

Les beaux esprits de Rome leur jetaient Tinsulte et le mépris à pleii mains, et, malgré eux, ils en subissaient rinfluence.(Ju vénal, 5a<./vi, 542. Perse, v, 480. — Horace, II, Sat., m, 288. — Suétone, Aug., xciii. — J sèphe , Antiq., xviii , 2 ; td Bell. Jud., n , 9 ; xviii , 6; xix, 4 ; i, 32.

(2) Les Juifs étaient nombreux et influents dans Rome et dans rËm(Âre. Rome fait avec eux une première alliance 163 av. Jésus-Christ. — Trois ans, plus tard, un décret du Sénat en consacre une autre (Joseph, Antiq.jufU XII, c. iO; W., Just., xxxvi , c. 3). — Une troisième est conclue 142 av. Jé^; sus-Christ (Machab., xii, i-3; Id., Joseph., Antiq, jud., xiii, c. 5, n. 8. Voir aussi Krebsius , Dccr. roman., p. 7). — 137 ans avant Jésus-Christ il* sont si nombreux à Rome , si remuants, si audacieux à faire des prosélytes, que le Paganisme prend peur et les chasse (Valer.-Max., i, c. 3, n. 2).

— Mais une quatrième alliance vient, en l'an 129, leur rendre de nouveau l'accès de Rome. En 70, nous trouvons les Livres saints répandiw dans la capitale de l'Empire. L'influence juive grandit bientôt jusqu'à motiver les plaintes de Cicéron plaidant pourLucius Valérius Flaccus. — César les emploie contre Pompée (Dion., xli, cap. 18). Varron fait publiquement l'éloge de leur religion sublime. — Horace dépeint leur caractère insidieux et dominateur (5a/., ix). — Philon nous apprend qu'une grande partie de la ville, au delà du Tibre, était peuplée de Juifs (Phil., in-foL, 1014, Paris, 1640). — Juvénal les connaît, les signale , les dépeint {Sat., m, — i^i 117, — VI, 543). — Voir Groot., De migrationibw, Hxbr,, Gron., 1817.

— Rémond , HisL de la propagal. du Judaïsme.

ÉTAT DU MONDE AVANT l'ÉVANGILB. 93

Rome leur colonie est nombreuse, leur nom, leur culte, tears livres, leurs espérances, leur Messie, ont été rendus fameux (1).

Enfin, ce que ne pouvait faire le prosélytisme juif, où rinfluence du Verbe échouait, l'état des esprits triomphait peu à peu du prestige le plus redoutable de Tidolâtrie. Assurément nous ne prétendons pas que le monde fatigué de l'idolâtrie voulait du Christianisme , le monde n'en voulait pas plus alors qu'il n'en veut aujourd'hui : le Christianisme, en même tenaps qu'il est un bienfait divin et une radieuse espérance , est aussi un grand devoir, un joug écrasant; et de joug les passions humaines jamais n'en voudront; nous disons seulement que la société antique était lasse de sa situation de doute, d'erreur et de désespoir. La foule, sans rien comprendre aux extravagants systèmes de ses sages, savait d'instinct qu'elle n'avait rien à attendre d'eux ni pour son intelligence, ni pour son cœur. Ces sages euxmêmes, tout en restant insensés dans leurs rêveries philosophiques , jetaient au moins sur les superstitions de la foule un regard de profond mépris. Ainsi tout tombait du vieil édifice, mais rien n'était là pour le remplacer; le vide des âmes'se faisait immense, et un amer désespoir, résultat naturel de tant d'illusions déçues et d'espérances évanouies, torturait les cœurs!

fi* Entrant maintenant dans le domaine des faits , es- I quissons rapidement les différentes physionomies du Polythéisme , faisons comme la géographie religieuse du monde I ancien.

Dans sa première période le Polythéisme , plus près de

(1) On trouvera d^excellenta détails sur le prosélytisme juif dans deux onrrages récents : Histoire det persécutiom de Paul AUart, t. I; 5. Pierre «' let orig. de rÉgl de l'abbé Fouard.

Digiti:

94 ÉTABUSSIMENT ET DIFFUSION DB l'ÉGLISE.

sa naissance , revêt trois formes : adoration de la naiura adoration des génies, sans doute d'après une traditk conservée sur les anges : adoration de Thoaime. Une aol tradition, celle des âmes survivantes à leur séparatk d^avec le corps , amène le culte des morts illustres , sous nom de demi-dieux. En Occident les dieux affectent ui forme humaine, mais plus spirituelle et plus éthérée, c Orient plus animale et plus grossière. Sur toute la surftt du monde la nature, avec ses forces , ses aspects divers, 9 phénomènes multiples reste l'inépuisable fond d'oii se tirei et se fabriquent les dieux (1).

Chez les Chaldéo- Assyriens , la grande divinité est B qui partage avec Mylitta le culte et les adorations suprême — Chez les Syro-Phéniciens, Baal ou Moloch se fait centre d'un culte effroyable , qui de la Phénicie passera Carthage et y perpétuera longtemps ses sanglantes hoi reurs. — L'Egypte commença par ne reconnaître etn'adon qu'un Dieu unique, Ammon, qu'elle faisait supérieure matière et son créateur. Puis , à mesure que la nuit de l'e: reur devint plus épaisse , la matière prit le dessus, domii et créa même les dieux. Sortie d'elle le dieu Soleil engend un fils et ainsi se forme la triade sacrée des Égyptiensi Osiris, Isis et Horus. Personne n'ignore les extravagano où le culte des animaux poussa la saje Egypte , mais est juste de remarquer que nulle part ailleurs ne se conser aussi vive et aussi éclairée la notion de l'autre vie (2).

La Grèce et l'Italie des premiers âges adorent les fore brutes de la nature ; c'est l'ère fabuleuse des Titam. D divinités primitives Uranus et Géa sortent Rhéa et Saturne, et de ce couple la déesse Hestia (3). — A ces divinités pelas-

(1) Voir Léo, Hisi. univ., I, 36-149. — Aussi Drey, Apolog,, t. II.

(2) Voyez Kircher, CEdipus jEgypliacui,

(3) Lasaulx, La légende d'CEdipe.

Digiti:

ÉTAT DU MONDE AVANT L'éVANGlLB. 95

giques, les Hellènes substituent une divinité guerrière et conquérante, Zeus ou Jupiter, qui expulse Saturne. Les dieux pullulent bientôt , créés au souffle de la Grèce ingéfiieuse ; la nature dans ses mille aspects , dans ses scènes variées à rinfîui , les passions humaines plus variées , plus infinies encore, donnent naissance a des dieux sans nombre, tous souillés de quelque crime , travaillés de quelque vice, soumis également aux lois inexorables du destin. — Les divinités grecques font irruption à Rome et s'y combinent avec les vieilles divinités étrusques (1); tel est leur nombre et leur diversité que Rome les accepte sans les trop connaître, et c*est d'elle surtout et de son universel empire que Bossuet a prononcé « que le monde n'était plus qu'un temple d'idoles (2). »

En remontant vers le Nord, le culte de la nature domine ; néanmoins la connaissance d'un dieu suprême paraît avoir été transmise aux Druides par les Kimris.

Dans l'extrême Orient, le grand système religieux est le Panthéisme. Cette erreur règne dans l'Inde dès l'an 1500

(i) Le polythéisme impie et corrompu fut , à Rome , dUmportation grec- 'i^e et de date relativement récente. A son origine, Home eut une religion plus rapprochée du monothéisme primitif; TertuUien, Apolog,, xxv, S. Augustin, De citU. Dei^ iv, 31 , en ont presque pu faire Téloge, et Bossuet * écrit de cette première religion des Romains, qu'elle était « aussi sérieuse, aassi grave et aussi modeste que les ténèbres de Tidolâtrie le pouvaient permettre. » Disc, iur VMst. univers., III , ch. vii.

13n caractère spécial du culte de Rome est rinvocation perpétuelle des génies protecteurs , tradition altérée des anges gardiens.

Le sang, mystérieusement répandu, fut, à Rome, comme par toute la terre, le fond du culte. On ne rachetait que par le sang. Tradition merveilleuse du Sang rédempteur auquel le monde allait devoir son salut. — %. Orelli, 23, 52. — Apulée, Afé(«m.,xi, 21.

(2) Consulter Dœllinger, Paganisme. — Kleuker, Riga, 1776. — VuUers, ^^ognmts de la reUgion de Zoroasire, Bonn, 1831.

Voyez notamment pour la religion des Romains, S. August., Cilé de Dieu, ^ 19, 24; v, 18. — Léo Magn., Serm. I, de S. S. Apost. — Tacit., ^«wwi., XII, 56. — Sueton., Vita Claud., c. 21. — Cassius, xi, 33.

Digiti:

96 ÉTABLtSSIMBNT ET DIFFUSION DE l'ÂGLISS.

avant l'ère chrélienDe, elle fait le foûd d'une vaste et iadt geste collection de livres religieux : les Védas, les lois de Manon, les épopées de Mahabarrata, les Pouransis , où kl extravagances les plus monstrueuses heurtent des tradiliofis primitives admirablement conservées. Quant au fond de la I doctrine, il peut se résumer en quelques mots : Brahma estle^ grand Dieu, principe suprême de toutes les créations. Avec Wichnou et Siva il forme la grande trinité indienne de laquelle descend toute la suite des divinités inférieures. Les incarnations de Wichnou tiennent une grande place daos les doctrines et le culte de Tlnde, c'est là sans doute ua fond sublime, c'est le reflet de la grande œuvre de Dieu, mais des folies et des obscénités couvrent de fange celte tradition primitive ; la plume se refuse à ces débauches de l'esprit et des sens , et l'on peut dire que les turpitudes de la mythologie grecque ne sont plus rien au prix des infamies de la légende de Brahma, de Wichnou et de Siva (1).

Le Bouddhisme, introduit dans l'Inde bien des siècles avant Jésus-Christ par Ganthamas ou Bouddha, y acquit un immense crédit et une immense étendue. Le Bouddhisme mêle au Panthéisme Brahamiste un élément nouveau, l'anéantissement. Ce système religieux ne prétend pas expliquer l'origine des choses, il donne de tout une idée abstraite et stérile. La divinité n'est pas le principe de l'existence, le monde est gouverné par le fatum. La partie morale de la théologie bouddhiste se résume dans les quatre points suivants : 1* le fond de toute vie est la soufiTrance: 2° le renoncement absolu centre, résumé, couronnement des devoirs , terme dernier de toute la destinée : 3» le chemin pour parvenir à ce complet anéantissement : 4* avant ce terme, les existences, tant qu'elles sont imparfaites, se combinent, s'enchaînent, renaissent les unes des autres.

(1) Frédéric de Schlégel, Philosoph. de l'Hist., I.

Digiti:

ÉTAT DU MONDE AVANT l'ÉVANGILK.

ssé de rinde par les Brahames, le Bouddhisme s'éten- |iau Sud dans le Ceylaa, la Birmanie, le Siam; au dans la Chine, le Japon , la Mantchourie, la Mongolie, fhibet (1).

iez les Chinois en particulier nous devons signaler deux lies panthéistiques qui arrivèrent à constituer deux reliins. L'une, celle de Lao-Tseu reconnaît une âme uni ver- |e de la matière, d'où sont tirés tous les êtres. A mesure les existences s'épurent , elles vont s'absorber dans ! grande âme du monde appelé Tao, — L'autre école est Ile de Koung-FoU'Tseu on Confucius, d'où est sortie la secte Lettrés chinois. L'école de Confucius est morale avant Ht , la pratique du devoir en fait le fond , et le devoir lui- ^me se concentre dans les lois de la piété filiale , du culte ; ancêtres, et du respect pour les traditions nationales (2). [Nous ne pouvons quitter cette étude sans dire un mot des et des philosophes du Paganisme. Dieu illumina [ir génie superbement (3). Leur mission était sublime; brès avoir entrevu eux-mêmes les splendeurs de l'idée |vine, ils devaient, dans le plan providentiel, arracher foule à ses superstitions grossières et l'appeler à la Onfession du vrai et unique Dieu. L'orgueil qui avait perdu l'humanité à son berceau perdit ces sages. Ils voulurent Régner en maîtres absolus sur la raison humaine, ne reconnaissant au-dessus d'elle aucune autorité. Leur chute fut profonde comme leur orgueil , et saint Paul la décrit toute entière dans ces deux paroles : « Ils s'évanouirent dans ileurs pensées , et, se disant des sages , ils sont devenus des

(1) P. de Bohlen, Y Inde antique. — Wiseman , 12™« Confér. faite à Rome. I '^Rhoda, Tradit. taeréet, etc.

(2) Consulter Windiscbmann, HUt. de la Philosoph. dam VHist, univers» — SchmUt. I, p. 223. — Frédéric de Schlegel,

(3) Consulter Bilharz, Doctrine de Platon, — S. Augustin, Cité de Dieu, 1. ïtt, c. H3.

Lsçoifs d'histoire. — Tome I.

98 ÉTABLISSEMENT ET DIFFUSION DE l'ÉGUSE.

extravagants. » Voilà pour l'esprit, et c'est ainsi que philosophie antique tomba dans l'absurde ; elle tomba ai dans d'indicibles ignominies. — Platon élève jusqu'à la vinité l'essor de son génie; là, il se trouble, il chancelle^ il tombe; l'idée divine si puissamment conçue d'abord échappe et s'évanouit en de vagues abstractions. Le châtt* ment de la chair suit immédiatement la chute de la raison:. La débauche la plus absolue fait le fond de sa République^ Aristote se montre logicien puissant , sa synthèse est remap^ quable, son érudition étonnemment étendue, on attend de»; sagesse des données solides sur les questions religieuseii' et on revient de ses livres navré de ses aberrations : uBft; matière éternelle , l'âme enfermée dans la prison de cii monde, étouffée dans l'étreinte du fini, l'égoïsme seul fondement de la morale , l'écrasement absolu et sans merci da faible et du vaincu, l'esclave devenu, dans sa cynique morale , la bête dénuée de la raison commune et chassée àss. droit commun. — Après ces deux maîtres, chez lesqudr Terreur et l'immoralité se couvrent de la royale pourpre dt génie, n'attendons plus d'une liste fastidieuse autant ql^, déshonorée qu'un mélange informe des folies de l'esprîf unies aux immondices du cœur. « La stupidité des Platomciens, dit Cicéron , tient du prodige. » Alors, qu'attendre de tous les autres? Thaïes unit Dieu à l'eau comme à m corps. Anaximandre fait perpétuellement mourir et renaître ses dieux. Pyihagore veut que Dieu soit une grande an» mêlée à la nature. Dieu universel dont nous ne sommes tous ■ que des partelles et des lambeaux. Pour Parménide, Dieii n'est autre qu'une orbite gigantesque qui entoure l'univers. Pour Empédocle, il y a à la fois quatre dieux qui sont les quatre éléments ; pour Xénocratey disciple d' Aristote, il y en a huit qui sont d'abord les cinq planètes connues, le sixième les étoiles fixes, le septième le soleil, le huitième la lune. De l'absurdité il fallait tomber dans la négation. Z^won,.après

Digiti:

ETAT DU MONOB AVANT l'ÉVANGILB. 9D

avoir adoré tous les dieux, les nia tous et se fit athée. Nous voici bien à la parole du grand Apôtre : Ils s'évanouirent dans leurs pensées. Et combien cette parole nous sembleraitelle plus juste encore si nous nous donnions le temps de parcourir les folies de la Sagesse antique sur Tâme, la destinée, la vie future, le bien, le mal, la morale, le devoir (1)?

Concluons. Les plus affreuses ténèbres du Polythéisme couvrent la surface du monde ; les génies de Tantiquité , destinés par Dieu pour en dissiper Thorreur, les rendent plus épaisses et plus désespérées. L'homme est sans espérance, Tabîme demeure sans issue. Dieu seul peut en réveiller les profondeurs muettes et en faire sortir un son de vie.

II. Situation religieuse et morale du peuple Juif avant Jésus-Christ. La situation du peuple Juif, au mo- , ment où paraît Jésus-Christ et où se fonde l'Église, est des plus importantes à étudier, car un problème intercepte la marche de Thistoire, et cette étude en donne la solution. Le peuple Juif est le dépositaire des promesses et des espérances du Messie, il ne vit que dans cette attente et pour elle, ses livres sacrés sont remplis de la grande nouvelle et des récits anticipés du règne de TÉglise. Le couronnement de son histoire et la consommation de sa splendeur, il ne les doit attendre que de son Messie. Jésus-Christ naît, il se montre, il se prouve, il est bien le Messie promis à Israël depuis les siècles, impossible de nier sa mission, son œuvre, ; sa royale puissance. Son Église est invinciblement TÉglise i cbfiintée depuis si longtemps par les prophètes , qui doit sub-

: (1) Pour toute celte partie, on consultera avec le plus grand fruit le bel : OQvrage de Ventura, liaiion calholiq., lom. I.

Digiti:

juguer les peuples et couvrir le monde. Or qu'arrive-t-il et que voyons-nous? Le peuple Juif s'arme avec fureur contre rÉglise après avoir persécuté son chef à outrance et l'avoir fait mourir sur une croix !

Il y a là une inexplicable énigme. Et comme nous le disions , c'est dans l'étude de ce qu'était la nation Juive aa temps de Jésus-Christ que cette énigme peut s'éclaircir pour nous. — Cette étude sera double : nous étudierons d'abord les Juifs sous leurs traits généraux : puis nous entreroas dans le détail des sectes qui s'étaient formées dans son sein.

1. Quatre traits nous dépeignent le peuple Juif dans sa décadence. — Le premier est l'altération de ses croyances les plus vitales et les plus sacrées. Sans doute, jusqu'au dernier jour la Synagogue resta l'expression de la vérité , et quand Jésus-Christ dénonçait les errements des Pharisiens, il réservait la chaire de Moïse ; l'erreur ne fut jamais prêchée par la « chaire de Moïse, » l'autorité enseignante de l'ancien peuple. Mais là n'est pas le point de vue historique auquel seul nous avons à nous placer ici. En fait, dans l'ensemble de la nation la pureté des croyances commençait à se profondément altérer. Pour l'élite même, le corps des Pharisiens, les dogmes les plus fondamentaux, comme ceux de l'immortalité de l'âme, de la Providence, etc., étaient devenus de simples opinions , où l'incertitude et b négation ne suffisaient pas à faire exclure de l'Église judaïque : les Sadducéens professaient les doctrines les plus effrontément matérialistes, les Esséniens frondaient en bien des points l'enseignement commun, et les Pharisiens attachaient à leurs propres observances une attention et de» scrupules que n'obtenaient plus d'eux les articles les plus essentiels de la Loi. Parmi ces erreurs, et comme la plus désastreuse, signalons l'idée fausse que les Juifs se faisaient

Digiti:

ÉTAT DU MONDE AVANT L'ÉVANOILB. ifiJ

àa Messie. Pour eux le Messie était ia ty4çri?plTaleur,:cfe'ns tout Téclat de la gloire et la puissance des copauéljBSj^ ço n'était en aucune manière rExpialèur, la .Vîcti^ ; Je'; Pauvre, THooime de douleur. Celle 2fr3Ùr aura sur la destinée de la nation Juive les plus funestes conséquences.

Les Juifs du temps de Jésus-Christ conservaient pour leur Loi mosaïque un attachement profond (1). Les monuments historiques qui nous en témoignent seraient admirables s'il n'y perçait un fanatisme aveugle, un entêtement orgueilleux. Quand l'empereur voulut faire placer sa statue colossale dans le Temple, et donna ordre à Pétronius, son proconsul de Syrie , de l'imposer par la force des armes , le le peuple Juif tout entier se déclara prêt à mourir, et désarma par son invincible volonté les prétentions impériales (2). Sous Caligula, quand les Alexandrins voulurent introduire de force des idoles dans les Synagogues , les Juifs souffrirent pour la défense de leur culte et de leur foi la plus dure persécution (3). A Séleucie périrent cinquante mille d'entre eux. Intrépides jusqu'au martyre, les Juifs devenaient ardents jusqu'au prosélytisme le plus victorieux. Ils avaient fait dans tout l'empire les plus puissantes conquêtes. En Orient, en Occident, en plein cœur de Rome, I leurs Synagogues étaient florissantes et très fréquentées. La vie judaïque coulait à pleins bords dans toute la nation. Or c'est cet attachement qui devenait par son excès mémo lin redoutable écueil, et cet amour pour Moïse allait faire repousser Jésus-Christ.

Il semble à qui connaît l'Écriture et la marche entière de Vœuvre divine que rien ne soit plus faux que cette conse-

il) Flav. Joseph.» Ant. Jud,, XVIIl, 8. — Salvador, Hist de la domin. fiom. en Judée, I. — Mœlher, Hist. de l'Église, I, p. 86. —Philo, Légat. adCaj.

(2) Flav. Joseph., Antiq Jud., XVIII, 8.

(3) Philo , Légat, ad Cajum.

Digiti:

10'2 éT\BLlSSBliBNT ET DIFFUSION DE L'ÉGUSE.

quence : repous^ei Jésus- Christ par attache pour Moïse {!)* JéVus-Christ n*ctait-il pas le Messie promis et prophétisa par Moïse? rÉvan^ifè. n'était -il pas le couroanemeût att- DODcé et attendu de la* loi Mosaïque toute entière? Oui sans doute, mais l'attachement *des Juifs pour Moïse devint un attachement obstiné et aveugle. « Ils eurent, comme dit saint Paul, le zèle de la Loi, mais ils ne Teurent pas selon la scieDce. » Ils ne voulaient pas d'une substitution qui froissait leur orgueil et qui leur semblait absorber daos une domination étrangère leur propre domination. Les Juifs nous apparaissent exclusivement préoccupés de leur poa« voir personnel, ils redoutent la perte de leur influence, il» ne voient dans Jésus-Christ qu'un compétiteur dangereux, leur terreur et leur haine se peignent dans ce mot de leur dépit : « Voici que le peuple entier court après lui! » De plus, en étendant davantage ce point de vue, les Juifs firent de la question religieuse une question politique de nationalité. Leur Loi c'était peureux la patrie, l'Évangile l'exclusion de cette patrie; ils refusèrent une religion qu'il leur fallait partager avec les autres peuples, et s'obstinèrent , par orgueil national, à rester le peuple unique et élu. — Une autre disposition encore creusa un infranchissable abîme entre eux et l'Évangile. Ils étaient charnels : l'Évangile était esprit et vie. Ils s'obstinaient à posséder la terre, quand Jésus- Christ élevait l'humanité dans les hauteurs d'une loi toute surnaturelle et divine (2).

Ainsi le quatrième trait sous lequel se montre la nation Juive au temps de Jésus-Christ est cette volonté absolue de s'en tenir à un culte tout extérieur, et de fairecon-

(1) Voir Prideaux, Hisl. des Juifs; — Basnage ; — Rorhbacher, les trois- 1«" vol. de son Histoire; — Léon de Modène, Cérém. et Coût des Juifs; — Fleury, Mœurs des Israélilas,

(2) Doëliinger, Paganisme et Jud., t. III et IV.

Digiti:

ÉTAT DU MONDE AVANT l'ÉVANGILB. 103

sister la saûctifîcation et le salut dans des observances toute matérielles et des rites purement figuratifs. L'âme du Juif était dès lors Topposé de TEvangiie, et Tantagonisme qui en résulta se traduisit par cette haine implacable que la Dation déicide ne cessa de porter à TÉglise de Jésus-Christ.

2. Trois sectes, au temps de Jésus-Christ, se partageaient le peuple Juif : la secte des Phmisiens, celle des Saddîicéens et celle des Esséniens.

Comment était née la secte des Pharisiens? Vers quelle époque et sou$ Tempire de quelles circonstances? Questions difficiles et après tout assez oiseuses, que nous négligeons. ATépoque qui nous occupe, nous trouvons les Pharisiens influents parmi le peuple , redoutés de la nation , révolutionnaires d'instinct, portant la foule à la révolte contre Vautorité. Ils se sont donné la mission d'expliquer la loi , peut-être le font-ils sans trop la dénaturer et la corrompre, mais très certainement ils en répudient Tesprit et en rejettent les fardeaux. Laissant là tous les articles de la Législation sacrée qui contrarient leurs passions et gênent leur égoïsme , ils ont inventé une foule de pratiques purement extérieures, ils ont développé, en les exagérant, certaines traditions léguées par les ancêtres , et font de ces superfétations sans valeur une loi mosaïque à leur guise et selon leur intérêt. L'Évangile les peint au vif, et fait ressortir les traits caractéristiques de cette secte dans une vérité saisissante. Le Pharisien est hypocrite avant tout : il dévore la substance de la veuve et de l'orphelin, il donne cours à toutes ses convoitises, il est livré à toutes ses passions, c'est « le sépulcre rempli de pourriture et d'ossements de mort; » mais c'est le sépulcre « blanchi, » c'est la corruption qui dissimule , c'est le vice qui se pare de tous les dehors de la vertu. Ailleurs cette secte nous est montrée pleine d'orgueil et de suffisance ; ailleurs , livrée à tous les excès

Digiti:

du sensualisme; ailleurs, rongée par une envie basse «£ cruelle, mais toujours habile à se donner le lustre de h sainteté. Flattant le peuple , recherchant son estime et sft sympathie, la secte Pharisaïque avait réussi à se conquérir une influence profonde et étendue. Et néanmoins les Juift eux-mêmes ne fermaient point les yeux sur leurs défauts. La Gotat partie du Talmud, les classe sous divers titres : 1^ les tortueux ; 2* les sournois ; S® les aveugles-sournois ; 4* craignant les châtiments; 5* avides de lucre (1).

Les Sadducéens sont les matérialistes et les épicuriens de cette société en décadence, aussi bien en révolte contre les vérités communes, les principes de la loi naturelle que contre les prescriptions de la loi écrite , niant aussi effrontément la conscience que la révélation. -Voici ce que noos pouvons formuler des erreurs de cette secte honteuse. Les Sadducéens niaient la survivance de l'âme, et rejetaient par suite toute idée de peine ou de récompense. La vertu pour eux n'était qu'une appellation creuse, Tintérêt et le plaisir étaient la seule loi. Dieu n'intervenait pas dans les choses humaines, surtout il n'avait pas parlé aux hommes par les Prophètes et les auteurs inspirés. L'Ecriture n'était qu'une

(1) Jo8.,.4n<t^., VIII, XV, 6; XII/xix, i ; XIII, v, 9; XIIÏ, x, 5 et 6; XIII, XV, 5; XIII, XVI, 2; XVII, ii, 4; XVIII, i, 3. — Bellum judaicum,h V, 2 ; II, vin, 14 ; III, viii, 5 ; VI, i, 8; VI, v, 4. — Joseph., Vita, u et xxxviii. — Matth., m, 7; v, 20; vu, 29; ix, 11, 14; xxxiv, 12; ii, 14, 24, 38; xv, 1; XII, 16, 1, 6, H; xn, 19, 3;xxi, 45; xxii, 15, 34, 41; xxiii, 2, 13-15,23, 25-7, 29; xxvii, 62. — Marc, ii, 16, 18; m, 6; vu, 1, 3, 5, 10; ix, 10; x, 2; XII, 13. — Luc, v, 17; vi, 2, 7; vu, 30, 36, 39; xi, 37-39, 42-43, 53; xiii, 31 ; XIV, 1, 3; xv, 2; xvi, 14; xvii, 20 ; xix, 39. — Jean, i, 24; ui, i; IV, 1; VII, 32, 48; viii, 3; ix, 13, 16, 40 ; xi, 46, 47; xii, 19; xvm, 3. — Act,, V, 34; xv, 5; xxiii, 6-9 ; xxvi, 6.

Les 6,000 phariBiens du temps d'Hérode étaient ceux-là même qui avaient refusé de prêter le serment de fidélité aux Romains et avaient été frappés d'une amende {Jos., xvii, k, 4). <f Les piiarisiens ne formaient pas une école particulière , encore moins une secte ; ils formaient simplement le principal corps enseignant de la nation et étaient répandus dans tout le pays » (Dœllinger, Heidenlhum und Judenlhum. Rgsb., 1857, p. 748-762).

Digiti:

ÉTAT DU MONDE AYANT l'ÉVANGILB. 105

'able, et s'ils recevaient le Pentateuque, c'est parunecon- Tadiction dont il nous est difficile de nous rendre compte. Dnle voit, les Sadducéens étaient chez les Juifs ce que sont parmi nous nos incrédules les plus éhontés. Flavius Josèphe Qous les montre grossiers , sans frein ni pudeur dans leur conduite, ni raison dans leurs doctrines, ni honte ^ ni hon* aeur, ni probité, ni entrailles pour leurs semblables (1).

Les Esséniens se séparaient des deux autres sectes par des^ traits caractéristiques. A rencontre des Sadducéens, ils admettaient la Providence, mais la poussaient jusqu'au fatalisme ; ils professaient la croyance à Timmortalilé de l'âme y. mais jusqu'à enseigner la complète destruction du corps. D'ailleurs ils admettaient les peines et les récompenses futures. Nous trouvons dans cette secte une tendance à répudier le culte cérémoniel; le reste des Juifs les accusait de renier les sacrifices, et de fait, sans participer aux prescriptions de Moïse, ils se contentaient d'envoyer des offrandes à Jérusalem. Leur genre de vie était austère, au moins en apparence,, Josèphe leur prête des vertus précieuses , mais à toutes ils mêlaient des exagérations et des erreurs. Leur secte se montre avec les traits distinctifs des sociétés secrètes , on pourrait surprendre dans leurs cérémonies religieuses des traces non équivoques des cultes babyloniens.

Outre ces trois grandes sectes , nous trouvons en Judée , au temps de Jésus-Christ, d'autres fractions et partis moins inoportants qui achevaient de briser l'unité religieuse et politique. Judas le Gaulonite s'était fait un parti des Juifs les plus hostiles à la domination romaine. Les Hémérohaptistes, auxquels l'histoire évangélique paraît faire une fois ou deux allusion, faisaient consister la sanctification et le salut

(i)On trouvera de bons détails sur Tétat du peuple Juif dans Sepp, Vie de Jésui'ChrisL — Voir aussi Fleury, Mœurs des Israélites, — Doëllinger^ ^^daxme et Paganisme,

Digiti:

li J

-w -*tt*

Digiti:

*TAT DC MONDE ATAST l'kVAN

=nciateslable que l'Évangile surgit au r ■les pereécnlions et des obstacles de touU >«* et on doit dire que le Christianisme lentiels auxiliaires et des ressources de eœenl mépagées par Dieu, il est absolu ^ndre, comme le font les historiens ration ont assez élourdiment donné à entendre aUioIiqaes, que le Christianisme trouva ■"•eiuré, une humanité si bien faite pour accueillir, que son introduction, sa difi werselles conquêtes sont un fait tout n) at absolument logique et prévu. — Noi "» double étude cette double vérité : 1« <M> Evangile d'une préparation : 1" cette aBse debout les plus invincibles obstacl ■«grand miracle de la diffusion , des conc 'e 'Eglise au milieu du monde.

f Préparation providentielle au Cl

«paration providemielle qui précéda la ^»me est triple: préparation morale ; ïa«: préparation ttalérielle.

1. D'abord Dieu allendil. Si auprea 2; ^^ ^^•^«'^Pteur qui seul pouva JaWe étrange, l'élude de celle allenle l^^ncordieuse sagesse de Dieu. Des I^Wt l'ancien monde, aucune te in *^'S.^"'^°»e grec et romain dev.

^e^M- ^'"'' »-^"tes les ressource J*JeP toutes les it^puissances, avar

GooqIc

106 £TABLIS«BMBNT ET DIFFUSION DE l'ÉGLISE.

avant toutes choses, dans de journalières ablutions. Les Hérodiens, ennemis mortels des Pharisiens, s*étaient faits les partisans et les sujets les plus dévoués des Romains. L'ostracisme dont les frappaient les Juifs les avait rejetés vers les Gentils, de là les coutumes et les erreurs païennes où nous les voyons enfoncés. Les Samaritains sont des schismatiques qui vivent séparés des Juifs, mais ont parla échappé aux désastreuses influences de Torgueil pharisaïque; ils attendent le Messie avec plus de droiture et moins de suffisance , ils accueilleront TEvangile et lui donneront un large contingent (i).

Telle est la situation du monde à la venue du Messie : le prophète Isaïe la résume en une parole : A planta pedis usque ad verticem non est in eo sanitas. La Gentilité se meurt étouffée dans ses fanges. — Le peuple Juif n'est plus qu'un malade orgueilleux. — La terre entière pousse un cri d'espérance vers le Dieu qui lui est promis et seul peut la guérir.

Préparation et obstacles à rétablissement de l'Église.

Arrivée au point oii nous en sommes , l'histoire se trouve placée en face d'un problème qu'il lui importe grandement d'éclairer. Il est certain d'une part que Dieu, depuis les siècles, préparait le monde au règne du Messie et à l'établissement de son Église. Il n'est pas, d'autre part, moins

(1) On consultera aussi avec fruit : Stolberg, HisL de la Relig., I-IV. - Bossuet, Disc, sur VHist. univers. — Jost, Hist. gén. des Israélites. — Remond, Hist. de la propag. du Judaïsme.

Digiti:

ÉTAT DU MONDE AVANT l'ÉVANGILE. 107

iocoDtestable que l'Évangile surgit au milieu des haioes, des persécutions et des obstacles de toute sorte. Si donc on peut et on doit dire que le Christianisme trouva de providentiels auxiliaires et des ressources de diffusion soigneusement ménagées par Dieu, il est absolument faux de prétendre, comme le font les historiens rationalistes, et comme Font assez étourdiment donné à entendre certains écrivains calholiques, que le Christianisme trouva un monde si bien préparé, une humanité si bien faite pour le comprendre et raccueillir, que son introduction, sa diffusion rapide, ses universelles conquêtes sont un fait tout naturel et un résultat absolument logique et prévu. — Nous dégagerons en une double étude cette double vérité : !<> Dieu fit précéder son Évangile d'une préparation : 2* cette préparation , qui laisse debout les plus invincibles obstacles , n'enlève rien au grand miracle de la diffusion , des conquêtes et du règne de l'Église au milieu du monde.

Page 1