‹ Leçons d'histoire ecclésiastiqueChapitre 22 sur 47 · IX · texte numérisé non relu

IX

(5) Malth., XXIV. ^ Luc, xxi.

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LE CHRISTIANISIII A BOMB. 175

rs, et poussait les uns comme les autres à des extrémités uïes. L'on recule épouvanté devant les détails que multii^e l'historien Juif, Joséphe. « Si, dit-il, les Romaios ne ^sent venus mettre un terme à ces épouvantables excès, iMla terre se serait ouverte pour dévorer la cité, ou un noufieau déluge l'eût engloutie, ou les flammes de Sodome l'eus* Mai dévorée vive. » Et les châtiments marchaient de pair livec les crimes. Au-dedans de la ville la faim décimait la Jwpulation, au-dehors, les troupes romaines regorgeaient à mesure qu'elle cherchait à fuir. Des milliers périssaient éventrés; une multitude était brûlée dans le temple, onze cent mille trouvèrent une mort épouvantable dans les calalûités diverses, les combats insensés , la résistance impossible, les représailles furieuses d'un vainqueur sans merci, Kîent mille autres furent amenés captifs, douze mille restèireateo proie aux tortures de la misère et moururent de faim, »ae troupe d'élite fut mise en réserve pour le triomphe de Titus, le reste fut dispersé dans les provinces ou égorgé à diverses reprises dans les combats de gladiateurs et les jeux du cirque, à Césarée puis à Bérythe (1). Après Titus, Bassus fut envoyé pour purger la Judée des restes miséra- Wes qui l'habitaient encore, et , dans une lettre au procura-

(' teur Libérius Maximus, la terre toute entière de Judée était déclarée une terre à vendre. — C'en est fait du peuple autrefois élu, jusqu'à son retour à la consommation des siècles. Jusque-là sa terre sera maudi te, et lui plus maudit, plus ruiné Cûcore, emportera par le monde entier le signe de Caïn, I îuile fera accueillir avec regret et chasser avec mépris et horreur. Nous ne le rencontrerons plus que deux fois dans

(1) Uq assez grand nombre , amollissant au contact du paganisme leur zèle farouche de la Loi et devenus les flatteurs et les parasites de la cour ^^périale, rentrèrent en Italie, y firent affluer leurs coreligionnaires et grossirent le nombre et Tinfluence du parti Juif, — Perse, V, 180. — Joseph., ^c hell. Judaic, IT, 15, 16. — Succa, 27. — Pesachim, 107.

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rbistoire, une première sous Hadrien, quand furtiTementl rentré en Judée, il tente follement une nouvelle révolte, j et est de nouveau et pour toujours écrasé par les hom- ] mes ; une seconde , quand relevé et soutenu par les hommes, sous Julien l'Apostat, qui au mépris des prophéties, i veut lui rebâtir son temple et lui rendre sa patrie, il est* écrasé par Dieu. Des Juifs qui se convertirent, beaucoup,, admirables de sainteté et de force, composèrent celte Eglise ' de Jérusalem modèle de toutes les autres , un plus grand nombre, mal convaincus de 1^ foi chrétienne, irrités du joag \ de Jésus-Christ plus encore que fidèles à Moïse, tentèrent d'échapper à la fois aux deux Lois mosaïque et chrétienne, et allèrent apporter, sous le nom de sectes Judaïsantes à l'ignoble Gnose leur large part d'extravagances et d'infamies. Si le Judaïsme périssait, la religion du Christ faisait chaque jour dans l'Empire et dans Rome de nouveaux et plus puissants progrès. La famille impériale des Flavii était de plus en plus envahie par la foi. De Flavius Sabinus, peut* être chrétien lui-même mais dont la femme, Plautia, l'était certainement, naissait une fille, Plautilla, ardente disciple . des Apôtres, deux fils, Titus Flavius Sabinus et Titus Flavius Clemens, dont l'un fut chrétien, et l'autre, à la foi chrétienne joignit le martyre. L'autre branche impériale des Flavii, quoique resiée païenne, donna néanmoins à l'Église l'illustre Flavia Domitilla (1). Le nombre ne le cédait pas à

(1) La paix de l'Eglise à cette époque vient de recevoir dans les Irouvallles archéologiques de M. de'Rossi une nouvelle confirmation. — Voir Inscrip, Christian. Urb. Rom., n. 1, anno 71. —RomaSotleran., I, p. fM, 191, 193. — W., Inscript. Christian., p. 2.

iTes hypogées qui s'étalent, au bord des routes, à tous les regards, dénoient à la fois puissance et liberté. Norlhesie et Brownlow, Christian, arl, p. 121. — Roller, Catacombes. — Bullet. archéol., 1865, p. 94.

Flavia DonTitilla était petite-flUe de l'empereur Vespasien. Mariée i FUy'm& aemens, chrétien comme elle (on le voit aux épithètes méprisantes -dont le signale Suétone, Domit., 15), elle fit aux chrétiens de riches dona-

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LB CHRISTIANISME A ROMB. 177

la gloire. Telle élait déjà Timportance de la communauté chrétienne dans Rome, tels ses envahissements que le papo saint Clément, pour régulariser le service religieux, dut fondre les quatorze régions de la ville en sept, et à la tête de chacune d'elles il plaça Tun des sept diacres chargés déjà auparavant d'aider les prêtres dans le soin des pauvres et radministration des Sacrements. L'un d'eux , sous le nom d'archidiacre, avait la prééminence sur les autres. Aux sept diacres saint Clément adjoignit sept notaires dont la fooc* lion était de recueillir et de consigner les actes des martyrs : on avait à regretter l'absence de documents sur les martyrs de la persécution néronienne, le Pape comblait cette lacune désastreuse et se préparait ainsi aux nouvelles persécutions. Comme il avait absorbé saint Pierre, le soin de l'Église universelle absorbait saint Clément. Quinze évêques furent ordonnés par lui et destinés à la prédication de l'Évangile dans les contrées d'Occident. Ce fait est précieux à constater et fortifie singulièrement les traditions de plusieurs de nos Églises des Gaules qui font remonter à saint Pierre et à saint Clément la date de leur fondation. — Cet acte de la suprématie pontificale sur l'Église universelle ne fut pas le seul. Saint Clément intervint pour les éteindre dans les agitations et les divisions qui travaillaient l'Église de Corinthe. Les premiers troubles remontaient à la période apostolique, et maintenant que, hormis saint Jean, tous les Apôtres avaient disparu de l'Église, ils revêtaient un caractère plus violent encore et plus scandaleux. Corinthe, comme nous le verrons faire désormais à toutes les Églises, tourna les yeux vers l'Évêque de Rome pour recevoir la lumière et l'apaise- Dûent. Cinq commissaires partirent pour Corinthe porteurs ^e cette lettre si fameuse, qui longtemps fut lue avec véné-

"ons. Nous verrons les chrétiens de la gens Flavia persécutés et mis à •^ort parDomitien.

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178 ÉTABL1S8BMBNT BT DIFFUSION DB l'ÉGLISE.

ration dans un assez grand nombre d*Ëglises. Outre la Irine qui fait le fond de celte lettre et fixe les devoirs Tobéissance , les droits sacrés de la hiérarchie, le et la nécessité de Tunion entre les membres de rÊglise^ lettre de saint Clément renferme les plus précieux di ments sur Tinspiration des Livres saints. A part TÉvanj de saint Jean qui n'existait pas encore, les trois autres rappelés , les Actes et les Épîtres des Apôtres s'y tro mentionnés, parfois cités textuellement. Nos dogmes y para^i sent, nos principales institutions chrétiennes y trouvent]!] plus irréfutable preuve de leur apostolicité.

Un autre précieux écrit de saint Clément est sa « letM; aux Vierges. » Déjà s'épanouissait dans l'Église la délicalt et toute divin^ fleur de la virginité volontaire : Dieu donnaS cette virginité au vieux monde perdu de débauches et ivrt. de luxure, il la donnait comme le ferment sacré destinée^ soulever la masse inerte d'un sensualisme désormais saofi espoir. Rome avait essayé quelques Vestales que le vice lui déshonorait dans l'ombre : l'Église d'un mot allait f^ surgir la multitude innombrable de ses Vierges immaculée». Comme saint Pierre avait cultivé et consacré la virginité d« la noble |Pétronilla, saint Clément fit d'une seconde Flavia Domitilla le modèle des vierges romaines. Nous verrons tout à l'heure comment à sa couronne de vierge elle joignit la gloire du martyre. Le développement des vertus chrétiennes faisait naître dès lors les premiers essais de la littérature chrétienne.

Un livre paraissait , le livre i'Hermas\ qui sous de gracieuses figures dépeignait l'Église dans ses perfections ei les puissances de son action sur les âmes , et aussi les persécutions qui étaient à la veille de l'assaillir. Le livre entier, composé de trois opuscules assez différents d'époque et de manière, les « visions, » les « préceptes, » les « similitudes, » a été attribué à Hermas, sous le nom de livre du

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I LE CUmSTlÂNISMB A BOUE. 179

[fasteury bien qu'Hermas n*en ait probablement composé ||Qe la première partie. Pour saint Clément lui-même , la prande renommée dont il jouit dans les premiers siècles lui ph attribuer des ouvrages qui ne sont pas de lui , entre jlutres, des lettres, des homélies dites « Clémentines, » kae liturgie, les « Constitutions » ou « Canons apostoH- ^es (1), » ouvrages apocryphes qu'il faut reporter au comtoeacementdu quatrième siècle, ou vers la On du troisième. Durant le pontificat de saint Clément , les sectes héréti- ^es continuaient à se développer et à salir de leur écume la communauté chrétienne avec lesquelles le Paganisme la ^tonfondait. Nous parlerons plus loin et spécialement de ■«es sectes.

; Quant à TEmpire, il s*était constamment montré sous Vespasien tolérant pour TÉglise , mais cette ère de prospéjlilé allait finir. Vespasien lui-même devenait sévère pour 'fes philosophes dans lesquels il voyait les frondeurs ori^eilleux de son autorité , et avec lesquels il confondait volontiers les chrétiens. Saint Clément fut atteint lui-même •t condamné à Texil dans la Chersonèse. Cette condamnaition eut lieu en Tan 76. Or comme saint Clément vécut wcore 25 ans dans son exil , et que nous savons d'ailleurs par le Liber Ponficalis que le Saint-Siège ne vaqua que 22 jours, reste nécessairement à conclure que partant pour l'exil, et, comme il devait le croire, pour la mort, saint Clément pourvut en abdiquant au gouvernement de l'Église dont un exil au fond du Pont-Euxin l'empêchait de se char gerpius longtemps (2). Pendant le long et dur exil de saint

(i) Sans doute, ni les Canons oi les Constitutions apostoliques ne sont de ^Qt Clément : gardons-nous toutefois de leur dénier de la valeur , ces recueils en ont une très grande , en ce qu'ils consignent la discipline de l'Ëglise dans les premiers siècles.

(2) Cette marche de l'histoire n'est pas sans contradicteurs , nous le WY0D8, mais puissamment appuyée, elle a l'avantage de mettre plus d'accord entre les différentes données , tant ecclésiastiques que profanes.

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180 ÉTADLIS.^EMBNT ET DIFFUSION DE l'ÉGL13E.

Clément au milieu des condamnés aux mines de la Chersonèse, exil qui se prolongea durant S5 ans jusqu'à son martyre, TÉglise entrait dans Tère sanglante des persécutions.

Saint Clôt, successeur de saint Clément, occupa le siège pontifical durant six années, depuis les dernières années de Vespasien jusqu*aux premières de Domitien, en passant par le règne de Tite. Pendant que la Rome terrestre se couvrait de ses plus splendides monuments : le Capitole qu'un incendie avait détruit et que la magniGcence impériale réédifîait plus splendide, surtout le colossal amphithéâtre de Vespasien où la civilisation païenne entretenait ses hideuses boucheries humaines (1), où le Christianisme triompha par ses martyrs, — la Rome chrétienne s'étendait et s'organisait plus puissamment chaque jour; ses monuments les plus merveilleux étaient les âmes divinement transfigurées, ses fêtes étaient ses espérances éternelles. Sa puissance envahissait tout, saint Ciet se voyait obligé d*élever à 25 le j nombre des prêtres chargés du gouvernement de TÉglise ■ de Rome. De graves auteurs ont vu dans ces prêtres qui j déjà, au troisième siècle, régissent TÉgUse durant les vacances du Saint-Siège , la première origine des prêtres cardinaux.

Le successeur de saint Clet fut saint Anaclet (2). Le Liber

(1) Le jour où Rome inaugura Tamphithéâtre de Vespasien , dix mille hommes y périrent égorgés ou décorés par les bêtes ; voilà où en était la société antique, quand Jésus-Christ vint la sauver.

(2) Beaucoup d'auteurs font de saint Clet et de saint Anaclet un seul personnage et un môme pape. Nous préférons Topinion contraire, nous rangeant au sentiment dont le savant Dom Guéranger rend compte ainsi : « Le successeur de Cletus fut Anaclet que les Catalogues rédigés hors de Rome confondent avec son prédécesseur. L'Église romaine les a toujours distingués. Le Catalogue de Libère qui , dans sa première partie , nous donne les traditions romaines précisées au troisième siècle, désigne, par des consulats différents , le commencement et la fin du pontiflcat de l'un et de l'autre. Les peintures de la basilique de Saint-Paul, accompagnées d'ios-

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LE GHRISTIANISMB DANS l'bMPIRB BT LB MONDB. 181

Pontificalis dit que saint Anaclet reçut de la maia de saint Pierre la dignité sacerdotale, et fut, par lui encore, élevé àTépiscopat. Ce pontife, le dernier que le Prince des Apôtres eut formé de sa main et sanctiGé de son onction , parcourut et termina son règne dans la persécution de Domitien. La foi chrétienne était vigoureuse dans Rome, et elle faisait des conquêtes dans TËmpire tout entier. Ces conquêtes , il est temps de les parcourir. Après avoir vu Rome envahie, de l'une à l'autre de ses extrémités , par l'Évangile, contemplons le monde romain se couvrir d'innombrables Églises , un nouveau peuple , un nouvel empire , s'élever et se faire immense au milieu des persécutions et en dépit des césars.

Le Christianisme dans FEmpire et dans le monde.

Deux points doivent nous occuper dans cette vaste et fondamentale étude : non-seulement nous devons constater le fait même de la diffusion de la foi chrétienne dans toutes les parties de l'Empire romain et du monde dès la période

criptions et se rapportant à l'époque de saint Léon , les distinguent pareillement. La Chronique de Félix IV et le Liber Pontificalis consacrent à chacun une notice séparée. Enfin , les martyrologes assignent le 26 avril à saint Cletus et le 13 juillet à saint Anaclet. L'Église de Rome a donc constamment reconnu Cletus et Anaclet pour deux de ses évêques et non pour un seul. Dans cette question, très secondaire d'ailleurs, les fastes locaux et officiels d'une Église ont naturellement plus de valeur que le témoignage des étrangers, qui ont pu aisément prendre le change, à raison de la similitude des noms. » — On trouvera cette importante question parfaitement élucidée dans le cardinal Orsi, Hist. eccl., t. 1 , 1. n, n. 29.

Leçons d'histoire. — Tome L 11

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182 6TABLI8SBIIS1IT ET DU^FUSION DK L*ÉGUSB.

apostolique, et au plus tard la moitié du second siècle; — mais, pénétraot plus avant, il nous faut nous rendre compte de ce travail d'évangélisation , scruter ce Christianisme, en voir la solidité et la fixité en même temps que l'étendue.

1. Que le monde romain ait été évangéliaé tout entier par les Apôtres et les hommes apostoliques formés et envoyés par les Apôtres : les affirmations abondent, les témoins irrécusables se lèvent et tranchent cette capitale question. Nous les appelons irrécusables et avec raison. Ils sont de quatre sortes, et tous à des titres et avec des missions différentes : les historiens , les Pères et les Docteurs , les apologistes et les polémiste^, les martyrs. Les historiens sont contemporains , ou à peu près, de la prodigieuse diffusion de rÉglise qu'ils racontent, ils n'affirment rien dont ils n'aient les preuves vivantes sous les yeux. Leur chef à tous, le père de l'histoire ecclésiastique, Eusèbe, mérite par son savoir et sa bonne foi la plus entière créance, et, ne l'oublions pas, il écrit au milieu même du monde romain qui peut contrôler chacune de ses affirmations , et devant lequel tout mensonge sur un fait immense et connu de tous devient absolument impossible. « Son érudition était prodigieuse. Tous ceux qui ont étudié ses ouvrages lui reconnaissent cette qualité éminente et inappréciable dans un historien. Puisant à pleines mains dans la bibliothèque de Césarée, Tune des plus riches du monde, la plus riche même au point de vue chrétien, généreusement secondé dans ses recherches par la libéralité du grand Constantin , il acquit une science profonde qui lui a mérité Tadmiraiion de tous les siècles (1). » Le témoignage des Docteurs de TËglise ne saurait avoir moins de poids : « Quels témoins plus autorisés invoquer dans une enquête juridique sur une

(I) Ghamart, Les Églises du monde romain, p. 19.

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LE CHRISTIANISME DANS L*ElfP[RB BT LE MONDE. 183

cause purement ecclésiastique? Pourquoi les graves personnages que l'Église a décorés du beau titre de Pères^ seraientils moins recevables que les Cicéron, les Pline, les Tacite, les Ammien Marcellin? Sur quelle base solide sera assise l'histoire ecclésiastique , si on les récuse comme des témoins infidèles? » D'ailleurs , si par impossible on infirmait leurs plus éclatants témoignages , voici les apologistes , et les polémistes des premiers siècles, dont il est absolument interdit à tout esprit sérieux de récuser la décisive et invincible valeur. Les apologistes parlent au nom de l'Eglise entière une parole dont rien n'égale la solennité. Ils se défendent contre l'Empire romain ; et cet immense procès , où tout ce que le Paganisme compte d'illustre en puissance et en savoir se porte accusateur, où ce que l'Église compte d'intrépide et de savant soutient la défense, ce procès se déroule et se juge devant le monde entier. Quant aux polémistes, exposés comme ils le sont au contrôle des Juifs et des hérétiques qu'ils combattent , il est de toute évidence que la moindre affirmation inexacte serait arrêtée au passage, combien plus des affirmations portant sur un fait aussi vaste et aussi prodigieux que l'envahissement en moins d'un siècle du monde romain et des nations voisines par l'Évangile de Jésus-Christ? Enfin le martyre élève une voix, de toutes la plus puissante et la plus irréfutable. Partout où s'entend la sanglante voix du martyre , le Christianisme a pénétré : or dès le premier siècle cette voix s'élève de partout. — Telle est la force de nos témoins : il ne nous reste plus qu'à les écouter.

« Soutenue par la vertu céleste , dit Eusèbe , la parole de Jésus-Christ, rapide comme un rayon de soleil, illumina l'univers entier, et, selon qu'il avait été prédit par les saintes Ecritures, dans toute la terre retentit la voix des Evangélistes et des Apôtres, et jusqu'aux confins du monde se fît entendre leur prédication. Ainsi dans toutes les

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184 ÉTABLISSEMENT ET DIFFUSION DE l'ÉGLISE.

CITÉS ET JUSQUE DANS LES VILLAGES, dôs Églises furent solidement constituées, qui, par le nombre des fidèles dont elles étaient remplies, ressemblaient à des aires pleines de froment. » Cette diffusion prodigieuse suppose une multiplication prodigieuse aussi d'ouvriers évangéliques. Dieu qui voulait la fin ne pouvait refuser les moyens, Eusèbe ajoute: « Combien d'hommes apostoliques imitèrent Pierre et Paul, et quels hommes! Combien furent jugés dignes par les Apôtres d'être revêtus de la dignité pastorale et de gouverner les Églises fondées par eux! Le nombre de ces hommes est impossible à dire, sauf ceux que saint Paul a lui-même énumérés. Mais tous ces auxiliaires, ces « compagnons d'armes » comme il les appelle , sont en quelque sorte innombrables (1). » « La plupart de ces fervents disciples, le cœur enflammé, la parole brûlante, s'en allaient après avoir, selon le précepte du Seigneur, distribué leurs biens aux pauvres, et, dégagés des liens terrestres, ils quittaient joyeusement leur patrie, se faisaient évangélistes dans les pays lointains, instruisaient les peuples qui n'avaient pas reçu encore la divine lumière , leur enseignaient le Christ et leur faisaient connaître les divins Évangiles. Ces Apôtres infatigables, après avoir fondé la foi chrétienne dans les contrées les plus lointaines et les plus barbares, y établissaient des pasteurs chargés de prendre soin de la nouvelle plantation, puis eux-mêmes, la joie dans l'âme , tournaient leurs pas vers d'autres régions. Remplis de la puissance divine ils accomplissaient d'innombrables miracles, à la vue desquels d'immenses multitudes embrassaient avec un élan et une joie sans mesure le culte du vrai Dieu (2). » Le même Eusèbe nous montre , sous le pontificat de saint Clément, en plein âge apostolique, de nouvelles et innombrables

(1) Euseb., Hist., III, 4.

(2) Euseb., Hist., III, 37.

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LE CHRISTIANISME DANS l'EMPIBE ET LE MONDE. 185

troupes de missionnaires se répandant dans tous les pays où la première prédication, étouffée sous les obstacles, n*avait pas donné d'assez amples moissons. Lactance , à la même époque , et parlant de la même diffusion de TÉvangile , disait de son côté : « A la suite de la chute de Dioclétien, l'Église ne fut pas seulement rétablie dans son premier état, mais encore elle apparut plus éclatante et plus victorieuse que jamais. Dans la période qui suit Dioclétien, sous le règne de quelques bons princes , exempte de persécution violente , elle s'étendit à TOrient et à TOccidenl , et cela dans une si puissante mesure , que plus un seul coin de la terre , si lointain qu'il pût être, ne resta sans la lumière de l'Evangile, plus un peuple, si âauvage qu'il fût, dont les mœurs ne s'adoucirent au contact de la vraie religion (1). » Nous passons sous silence de nombreux textes des Pères qui nous affirment le même fait , et nous appelons l'attention sur les affirmations si fortes, si solennelles, si décisives des apologistes et des polémistes des premiers siècles. Saint Justin argumente contre les Juifs , il leur dénie le fait de la diffusion et il le réclame dans son entière plénitude pour la foi de Jésus-Christ. Qui ne voit ce que cette affirmation faite à des adversaires a d'invincible? Il n'est pas une seule race, dit saint Justin, soit chez les Grecs, soit chez les Barbares, de quelque nom qu'on les appelle, soit même les Hamaxobiens qui vivent errants sur leurs chars, les peuplades nomades sans patrie ni demeure fixe , les peuples pasteurs sous leurs tentes, pas une de ces races chez laquelle, au nom de Jésus crucifié , des prières et des actions de grâce ne s'élèvent au Dieu créateur de toutes choses (2). » Saint Irénée proclamait de son côté , en combattant les hérétiques, que l'Église de Jésus-Christ pouvait seule revendiquer le

(1) Lactance, De mort persecui., n» 3.

(2) Saint Justin, Dialog, cum Triphon., cap. cxvii.

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186 ÉTABUSSBMBNT ET DIFFUSION DE L*ÉGLISB.

signe divin de la catholicité. « Voici, s'écrie-tTil , la foi venue des Apôtres et de leurs disciples, la foi de FEglise disséminée par tout le globe terrestre, jusqu'aux extrémités de la terre (1). » Tertulliea voulant convaincre les Juifs qae les prophéties qui annonçaient la catholicité de la vraiô Église, sont accomplies, s'écrie à son tour : « Qu'ont écouté les peuples? En qui les nations ont-elles cru? N'est-ce pas à Celui que les Psaumes nous montrent annoncé par les Apôtres dans le monde entier? A qui ont ajouté foi les autres peuples énumérés dans les Actes? A qui se soumettent encore toutes les autres nations , les Gétules et les branches multiples de cette race barbare , les tribus nombreuses qui habitent les confins de la Mauritanie, les diverses parties des Espagnes, les nations des Gaules, les contrées de la Bretagne restées inaccessibles aux Romains , soumises maintenant au Christ, sans compter les Sarmates, les Daces , les Germains, les Scythes et une multitude de , tribus ignorées, de provinces , d'îles inconnues et innombrables? Dans tous ces lieux règne le nom du Christ (2). » Elles sont dans toutes les mémoires ces autres paroles fameuses du même Tertullien jetant magnifiquement cette universelle diffusion de l'Eglise comme un défi à l'Empire romain subjugué et vaincu. « Si nous voulions prendre les armes et vous déclarer la guerre, sans besoin de conspirer dans l'ombre, ce ne sont plus les ressources de la force et du nombre qui nous feraient défaut. Des Maures, des Marcomans, des Parthes et des nations limitrophes nous tirerions, plus que vous de tout votre Empire. Nous sommes d'hier, et nous remplissons TOUT VOTRE DOMAINE; VOS viUoS , VOS îlcS, VOS

forteresses, vos municipes, vos assemblées, les armées, les tribus, les décuries, le palais, le sénat, le forum : nous ne

(t) s. Irenœi, Contra haeres., I, 10.

(2) Tertull., Advers. Judxos, cap. vu.

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LE CHRISTIAIflSIIB DANS l'EMPIRB ET LB MONDE. 187

VOUS laissons que vos temples. Nous pouvons compter vos forces militaires. Nous pourrions, sans armes, sans révolte, vous vaincre seulement en nous séparant de vous. Mais noQ I Si aujourd'hui vous n'avez plus que de rares ennemis, c'est que la multitude des chrétiens forme la presque totalité de presque toutes vos villes. » Oui vraiment, il en était ainsi : et ce n'est pas seulement les voix et les plumes chrétiennes qui proclamaient l'établissement et la diffusion de l'Eglise dans le monde connu , les bourreaux tenaient le même langage, et attestaient le même fait. Tacite, Suétone, Pline le Jeune, tous les historiens du paganisme parlent de la MULTITUDE immense des chrétiens que le glaive de l'Empire doit frapper, et décrivent, comme nous le devrons faire tout à l'heure, les horreurs des persécutions, qui ensanglantent à la fois tout l'Empire. C'est prouver plus que surabondamment le fait de l'universelle diffusion et de l'établissement fixe, solide, inébranlable de la foi de Jésus- Christ.

A ces témoignages ajoutons la plus victorieuse des preuves : ouvrons les yeux et voyons : de l'Orient à l'Occident vivent et agissent des multitudes d'Eglises fondées toutes du temps même des Apôtres et des disciples qu'ils envoyaient partout.

Voici rOrient : de quelque côté que nous tournions nos regards, des Églises se montrent, des évoques et des corévêques apparaissent, le ministère ecclésiastique fonctionne, la vie chrétienne circule et produit partout des fruits abondants. Saint Denis de Corinthe nous atteste l'existence des évêques d'Athènes ; cinquante ans plus tard TertuUien nous montre la Grèce remplie d'évêques et d'Églises. Au témoignage de saint Clément saint Jean allait partout , remplissant l'Asie proconsulaire de sièges épiscopaux. Saint Paul réunissait à Milet « non-seulement des prêtres mais aussi des évêques de toutes les villes voisines. » Qui ignore les

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188 ÉTABLISSEMENT ET DIFFUSION DE l'ÉGLISE.

courses apostoliques de saint Pierre dans la Cappadoce, le Pont, la Galalie? Dès la fin du deuxième siècle les évêques ' « de toutes les villes de la Grèce » se réunissaient pour traiter les plus graves et les plus urgentes affaires. Jusque dans la Mésopotamie, des Églises, des évêques, des assemblées auxiliaires nous sont signalés. Le patriarchat d'Antioche était à ce point rempli de sièges épiscopaux que dès Tan 270 Eusèbe^ nous parle de conciles où « se réunissaient des multitudes d'évèques avec leurs prêtres et leurs diacres. » Le même Ëusèbe nous atteste, dès la fin du deuxième siècle, de nombreuses Églises dans la Palestine, TArabie et l'île de Chypre. L*Égypte ne reste pas stérile , mais se couvre, elle aussi, d'Églises groupées sous l'autorité du siège d'Alexandrie. Parfois des faits tout particuliers nous révèlent l'existence de ces nombreuses Églises des premiers siècles. Saint Denis de Corinthe, écrivant au pape Soter I pour le remercier de ses généreuses aumônes, lui envoie les actions de grâces « des très nombreuses Églises qui sont constituées dans chaque cité. » Citons, pour abréger, les paroles del'éminent auteur des Eglises du monde romain. « Il est donc incontestable que l'institution des évêchés ruraux était commune à toutes les provinces de l'Asie Mineure. Preuve manifeste de la prodigieuse multitude des sièges épiscopaux dans cette partie de l'Empire, les cités, les colonies et les municipes y étant alors fort nombreux. Or, comme nous l'avons fait observer, ce qui existait à la fin du troisième siècle devait remonter à une époque bien antérieure. Cette profusion de sièges épiscopaux datait donc des premiers temps du Christianisme. »

L'Occident ne le cédait en rien à l'Orient pour la multitude de ces sièges, et l'état florissant des Églises. Comme en Orient, nous retrouvons en Occident les traces vives du passage des Apôtres. Ils évangélisent les grands centres, prêchent dans les campagnes, multiplient leurs disciples,

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