‹ Leçons d'histoire ecclésiastiqueChapitre 28 sur 47 · L*ÉGL1SB DURANT L'ÈRB DES PERSÉCUTIONS · texte numérisé non relu

L*ÉGL1SB DURANT L'ÈRB DES PERSÉCUTIONS

mtèrent, l'un sur le troue impérial pour continuer a perséiter rÉglise, l'autre sur la chaire de Pierre pour la soutenir et la gloriOer.

IT. Hadrien : Continuation de la persécution. « Hadrien, dit M. Frantz de Champagny, avait tous les toutes les faiblesses, toutes les grandeurs et toutes 1 rîlltés, toutes les ambitions et toutes les hontes. » C ment, peut-être un peu doux, laisse néanmoins ass dans ce prince les éléments d*un persécuteur. Hadrl à la fois livré aux vices les plus infâmes et aux super les plus désordonnées, rien en lui ne le rapprochai sublime austérité du Christianisme; tout, au contre poussait fatalement comme tous les hommes vicieux è sécuter et à le haïr. Il devait donc être persécuteur et t lainement il le fut. S'il ne porta pas de n ouveaux éd ne paraît pas comme Trajan avoir été Tinstigaleur de sécution, la persécution elle-même sévit avec une impi insistance durant les premières années de son règne dire de saint Jérôme, TÉglise s'enrichit partout de noi martyrs, ^^oublions pas que, outre le mauvais vouloi cour et l'hostilité presqu' universelle des gouverneurs proconsuls, les émeutes populaires, presque toujoui risées par des autorités prévenues et haineuses, ei paient les chrétiens, par multitudes, dans les dernièn mités et la mort. De ce grand nombre de martyrs pi noms sont parvenus jusqu'à nous : un général illustr Eustache et toute sa famille ; sainte Sophie et ses troi sainte Zoé, objet, en Orient, d'une vénération sin^ q^v fut sacrifiée avec Hespère son mari et ses deux Gyriaque et Théodule. A Tibur, un tribun de la mi maine nommé Gétulius et Amantius son frère égi honoré d'une dignité militaire, sont dénoncés comm

tiens (1). Hadrien envoie pour instruire leur procès un officier de la cour nommé Céréalis que la vue des vertus héroïques de Gétulius et d'Aman tius convertit à la foi. Un commun martyre couronna les trois athlètes. Restaient sainte Symphorose, réponse de Gétulius et ses sept fils. Hadrien se fit lui-même en personne leur accusateur, leur juge et leur bourreau. Ces huit martyrs furent affreusement torturés sous ses yeux (2).

Ces martyrs appartiennent cependant à la dernière période du règne d'Hadrien , alors que les Apologies chrétiennes avaient quelque peu rallenti en lui Tanimosité contre les fidèles du Christ, Vers Tannée 126, l'empereur, ayant entrepris la visite de l'empire, parcourut la Grande-Bretagne, la Gaule, l'Espagne, la côte Africaine, puis gagna la Grèce et s'arrêta à Athènes , où ses goûts de littérateur et d'artiste l'appelaient. Là l'évêque Quadratus, successeur du martyr Publius, lui présenta une Apologie ou défense du Christianisme, qui fut bientôt suivie d'une seconde composée par Aristide, et d'une troisième par Ariston de Pella. L'impression que produisirent sur Hadrien ces Apologies, aussi fortfô qu'élégamment rédigées, peut-être aussi le désir de se montrer généreux, l'amenèrent à mitiger les édits de persécution : il écrivit au proconsul d'Asie, Minicius Fundanus, de réprimer les tumultes populaires et de ne condamner un chrétien que s'il était convaincu de faire quelque chose contre la

(1) A propos des Actes d*un certain nombre de ces martyrs nous devons, une fois pour toutes faire observer, que très véridiques dans Icar fond ces passiones martyrum peuvent contenir des erreurs de détails. Plusieurs ont été rédigés plus tard , sur des documents authentiques, et c*est dans cette seconde rédaction que des erreurs se sont introduites. — Les inscriptions retrouvées en foule par M. de'Rossi et les autres archéologues, viennent, dans ces derniers temps d'apporter de nouveaux et décisifs arguments d'authenticité aux « Acla » et aux « passiones » martyrum,

(2) Voir pour tous ces martyrs les travaux de M. de'Rossi, Intcrip» Christian.

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toi. En somme c'était peu accorder puisque la loi était le Paganisme, et qu'être chrétien c'était toujours en tout cas « faire quelque chose contre la loi. » De là vient que si le feu de la persécution parut s'éteindre, il y eut néanmoins toujours des martyrs (i).

Dieu qui se servait d'Hadrien pour puriGer son Église au feu de la persécution s'en servit pour briser les dernières espérances et les audaces suprêmes du Judaïsme. Les Juifs se remuaient dans toute la Palestine, où de toutes parts ils s'étaient rassemblés en bandes insurgées et dévastatrices sous la conduite d'un imposteur nommé Barchochébas. L'heure du Messie était venue : ils allaient affranchir Israël et briser la puissance des Gentils. Hadrien ût passer sur cette terre désormais vouée à la malédiction plus que la puissance de ses armes, il y fit passer l'outrage de son impiété. Au lieu de Jérusalem, il n'y eut plus, jusqu'à Constantin, qu'une" ville toute païenne du nom d'/Elia Capitolina (2), Vénus surmontait le Calvaire de sa statue infâme, Adonis souillait la grotte de Bethléem, et Jupiter le mont des Olives (3). Les Juifs, au lieu d'ouvrir les yeux, s'aveuglèrent davantage (4), c'est vers ce temps que leur folie composa ce recueil de traditions qu'on nomme le Talmud, qu'ils préfèrent à l'Ecriture,

(1) Hadrien choisit volontiers ses victimes dans les hautes classes et les classes moyennes. Néanmoins comme sous Néron et Domitien, il y eut aussi un grand nombre de martyrs dans le peuple, ainsi que nous en font foi les actes de sainte Zoé, et Hesperus et leurs enfants, les actes de sainte Marie l'esclave, etc.

(2) Voyez ColoniaMia Capitolina, Eckhel, Doctrin. Numm. Vet., 441-443.

(3) Dion Cassius, lxix, 12. — Eusèbe, Chronic, an. XX, Hadr. — Saint Jérôme, Ep, 58 ad Paulin. — Sulpice Sévère, ii, 30, 31. — Sozomenc, II, 1. — Socrate, i, 17. — Voyez aussi Melchior de Vogue, Les Egliitsdela Terre Sainte, p. 125-127, ainsi que l'excellent ouvrage de Victor Guérin, Descript, géograph., hist. et archéolog, de la Palestine, p. 156.

(4) Ne taisons pas néanmoins que la partie chrétienne fournit un large contingent de martyrs : Justin, Apol. 31 ; Dial, cum Tryph,, i, 16. — Orose, vu, 13.

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et dont ils font souvent le code de tous les crimes elle seiller de tous les excès.

Au milieu de ces divers événements était mort le pa|pi sBxni Sixte (an 127). Son pontificat, tout entier écoula ift| sein de la persécution , n*en avait pas moins été fécond puissant. Il fit dans la liturgie sainte d'importantes adjcKl^ tiens, défendit à tous autres qu'aux ministres de Tautel.dft toucher les choses sacrées. La plus grave des mesures sfm i la tradition lui attribue est relative aux lettres formées^ « ^■ matœ. » « Il régla, dit le Liber pontificalis^ que tout évêqoi appelé par le Siège Apostolique ne devait rentrer dans sm diocèse et y être reçu que porteur d'une lettre du Si^ Apostolique. » Cette mesure de prudence, et qui marqee déjà si clairement la puissance de la Papauté dès le i*' siècte, avait une portée plus générale encore. Ces lettres formées^ nécessaires aux évêques par rapport au Saint-Siège, l'étaiei^ aux prêtres et aux clercs par rapport aux évêques. Sans ces lettres de recommandation communicatoriœ, commendatitis, les prêtres n'étedent point admis dans la communauté chrétienne, et encore beaucoup moins à la célébration des saints mystères.

A saint Sixte succéda le pape saint Télesphore qui gouverna l'Eglise durant les dernières années d'Hadrien (127- 138), mourut martyr au rapport de saint Irénée, et dota l'Eglise d'institutions importantes. Il rétablit et peut-être augmenta le jeûne du Carême, négligé durant le tumulte des persécutions. Il ordonna la célébration de la messe de nuit de Noël , et c'est à lui encore que l'on attribue assez généralement l'introduction du chant « Gloî^ia in excelsis, » avant l'action du sacrifice. — Cependant le persécuteur commençait à boire largement à la coupe de la vengeance divine; il achevait dans l'amertume et les douleurs d'un mal sans ressource les restes d'une vie de débauches et de cruautés. De l'Egypte, où il avait fondé le culte de son in-

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ftme Antinous, il avait rapporté avec un surcroît de superstition la folie sacrilège de se faire adorer lui-même comme un dieu. Triste dieu que le mal rongeait au milieu des splendeurs de son palais de Tibur, et qu'absorbaient seules désormais les pratiques de la magie et les sollicitudes de la cruauté. De Tibur partaient à chaque instant ces sentences de mort qui effrayaient le sénat et la ville, et frappaient à Tenvi sénateurs, miliciens et affranchis. Hadrien voulait laisser après lui un successeur qui pût le faire regretter, il choisit un certain Lucius Verus, homme sans valeur ni vertu qui mourut heureusement assez tôt pour forcer le vieil empereur à un nouveau choix. Ce choix tomba sur Aurélius Antoninus, auquel l'histoire a donné le nom d'Antonin le Pieux. Après avoir plusieurs fois tenté de faire périr ce successeur que lui-même s'était choisi, Hadrien mourut enfin à Baies en juillet 138. — Le martyre du pape saint Télesphore avait eu lieu au début de cette même année, et son successeur saint Hygin voyait la triste fin d'Hadrien et l'heureux commencement d'Antonin le Pieux.

V. Persécution d'Antonin. D'ordinaire le règne d'Antonin emporte une idée de paix et de prospérité pour l'Eglise , bien loin que cet empereur passe pour avoir persécuté. Les historiens font de ce prince le plus bel éloge, on lui prête la bonté, la justice, l'intelligence du vrai gouvernement, une grande douceur de mœurs que le contraste avec lei glants caprices des autres rend plus frappante. Toutel grandes réserves sont à faire sur ce règne souven exalté. Le ciel n'y fut pas si serein que des orages nionlrassent; des martyrs y sont signalés tant en Oc qu'en Orient. Le décret de Trajan était toujours en vi| ^^,niême sous les meilleurs princes, il conservait sa lïieurtrière , et laissait aux proconsuls et aux magisti

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l'Empire les plus redoutables pouvoirs. Si des peioai venaient d'être décrétées contre les dénonciateurs des chré-> tiens, cela même montre l'abus qu'on faisait des dénoncift' lions. Restaient toujours encore les fureurs populaires et h superstition imbécile de la foule , qui faisaient les chrétien» responsables Je toutes les calamités qui accablaient l'Empire* D'ailleurs un danger plus grave commençait à poindre : Marc-Aurèle, le successeur désigné à l'Empire, professai pour la philosophie un amour tout dévoué, et la philosopl^ représentée alors par Fronton, le précepteur du jeœ» prince, par Lucien et par Celse, portait au Christianisme une haine implacable, qui ne demandait qu'à se traduire par la persécution. Nous étudierons plus tard en détail celte lutte de l'Eglise contre la Sagesse païenne, nous devons ici la signaler comme un symptôme de persécution et de danger, même sous le règne doux et pacifique d'Aotonin le Pieux,

Une preuve plus éclatante encore de l'incessante angoisse où vivait l'Eglise est l'Apologie que le martyr Justin crut nécessaire de composer et d'adresser tant à Marc-Aurèle qu'à l'empereur Antonin. Nul plus que saint Justin n'était apte à un semblable travail. Philosophe avant sa conversion à la foi , il avait d'abord scruté toutes les ressources de la sagesse humaine et ne s'était donné à la philosophie divine du Christ que las des erreurs et des ténèbres humaines. Elevé à la prêtrise il réalisa bientôt toutes les espérances que l'Eglise avait conçues do lui. Son apologie débute par la profession des vertus les plus nobles du Christianisme. Voués à l'innocence et à la pratique du bien, les chrétiens ni ne méritent les mauvais traitements dont on les accable, ni ne sont jamais susceptibles de se faire craindre des césars. Mais voués aussi à la sainte liberté du Christ Rédempteur, eux-mêmes non plus ne peuvent craindre les césars. 11 ini' portait de repousser l'accusation d'athéisme, et surtout de

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séparer la cause des chrétiens de celle des sectes infâmes qui S6 cachaient sous leur nom, le saint apologiste le fait avec autant de lucidité que de puissance. Puis, débarrassé dé ces questions préliminaires, il aborde l'exposition du dogme chrétien, des divins mystères, des rites sacramentels, du sacrifice eucharistique, et rend compte avec une noble et touchante simplicité de Tinnocence et des vertus dont le Christianisme donne à la fois le précepte et les moyens (1). Cette belle apologie eut un complet succès : Antonin , renchérissant sur un décret d*Hadrien , enjoignit la punition de tout dénonciateur des chrétiens.

On comprend combien ces dispositions favorables durent ai^r aux développements du Christianisme. Autant il gagnait en nombre, autant il faisait dans les hautes classes d'illustres recrues. La famille Annia, où Antonin avait pris son épouse Faustina et dont était Marc-Aurèle, donna à TEvangile d'importants contingents. Nous trouvons à cette époque un Pudens nouveau, fils du Pudens l'hôte si dévoué de saint Pierre, ses deux filles Praxède et Pudentienne, vouées à la virginité, moururent saintement sous Marc- Aurèle. A ces noms devenus fameux dans les fastes de l'Eglise se rattache une multitude d'autres qui sont ce dans les cieux.

Hygin (138-142) qui n'occupa que quelques anné trône pontifical, remplit largement son règne de ses tra administratifs. Saint Clément avait créé sept notaires , Evariste avait chargé un ptêtre -spécial du gouvernemei

11) Ce rapide exposé fait comprendre comblea les textes de saint sont précieux pour défendre l'antiquité de nos croyances, leur source tolique et leur caractère divin. Les dogmes de la sainte Trinité, de carnation, la divinité du Verbe et sa génération éternelle, la pn réelle, la transsubstantiation, sont formulés dans le saint docteur av( admirable précision. On peut s'étonner de lui voir enfreindre si sol lement la loi du secret, mais un péril extrême commandait cette vi( que permit très certainement le pouvoir ecclésiastique.

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chacun des vingt-cinq titres de la ville : d'autres admlnâ» traleurs étaient rendus nécessaires par la multiplication d fidèles et l'accroissement des biens temporels de TEglisé; romaine. Tout un nouveau choix de diacres fut préposé à te garde des archives, à la correspondance avec les Eglises* 4 l'expédition des lettres formées. Le pape pourvut aussi â, nouveau et plus puissamment à la garde et à radministnHtion des cimetières. C'est au milieu de ces travaux, et aussidès douleurs que lui causèrent l'invasion et les audaces di: l'hérésie qu'il mourut en l'année 142 laissant à l'Eglise ai; autre saint, Pie /, pour successeur.

Saint Pie continua l'œuvre de saint Hygindans Torganisation de l'Eglise , mais une question particulière réclams^st sollicitude et fit voir l'autorité dont le Saint-Siège était dk lors en pleine possession. Il s'agissait d'amener toutes les Eglises à l'uniformité dans la célébration de la Pâque. Pie I leur envoya un décret dans lequel il rappelait la décisioa que saint Pierre avait prise au sujet du jour de la célébration de la Pâque pour l'Eglise de Rome. Il semblait an pape que toutes les Eglises devaient abandonner leurs cou* tûmes particulières pour se conformer à cette décision du Chef suprême de la chrétienté. Cette affaire, qui ne fut pas sans difficultés, ne se termina que sous le pontificat de Victor I. Pie I n'urgea pas, inaugurant dès lors cette douce et sage lenteur dont la Papauté ne se départit jamais dans l'exercice de ses pouvoirs souverains, forliter et suaviter, — Le pape saint Pie I acheva son pontificat en l'année 150- C'est sous lui qu'un auteur du nom d'Hermès, quele Liber Pontificalis nomme son frère, complétai le recueil conna sous le nom du Pasteur, commencé, comme nous l'avons vu, dès le premier siècle.

Le successeur de saint Pie I fut saint Anicet (150). Son pontificat bénéficia des dispositions d'Antonin que l'Apologie de saint Justin avait rendues plus favorables. La question de

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la Pâque soulevée ea Orient par le décret de saint Pie I reparut sous une forme et dans des circonstances particuliè- 'rement solennelles. L'Orient s'était ému du décret de saint ; Pie I, ses Eglises voulaient à tout prix retenir leur coutume, que l'apôtre Jean avait protégée , disaient-elles, de son silence, et dont l'origine judaïque leur semblait vénérable. L'illustre disciple de saint Jean, le dernier représentant de l'âge apostolique, le vieillard Polycarpe, le grand évêque de Smyrne, le futur martyr, vint à Rome réclamer d'Anicet le maintien de l'ancienne discipline des Eglises d'Asie. Anicet s'efforça de montrer au saint vieillard, combien l'unité des Eglises était précieuse et nécessaire dans un point aussi ; grave : il ne put vaincre ni ses désirs ni ses appréhensions, et, pour ne pas exposer l'Orient à un schisme, il n'urgea poiat et laissa à ses successeurs le soin de trancher déQnitivement et par un coup d'autorité absolue cette délicate question. Saint Polycarpe quitta Rome, après y avoir reçu \ le plus magnifique accueil de l'amour et de la vénération , des ûdèles , et s'en retourna en Asie chercher le martyre ^ doQt il faisait dès longtemps le plus ardent objet de ses vcBux. Anicet, toujours en paix avec les césars , terir-—*" ' dans l'angoisse que l'hérésie ne cessait de lui causer un I r^ux et fécond pontificat : il mourut vers l'année 161, ( ! pour successeur saint Soter (161). Il précéda de peu de t dans la tombe le vieil empereur Antonin, qui mourut ei sant le trône à son neveu Marc-Aurèle , homme aussi de philosophisme que de haine contre le nom chrétien, quelques années de tranquillité dont venait de jouir l'E allaient succéder les temps calamiteux d'une nouve plus sanglante persécution. Déjà la recrudescence des I sies et des audacieuses tentatives de l'esprit du mal ne ludaient que trop bien aux désastres que l'Eglise n plus guère cesser d'essuyer.

Nous nous étendrons plus tard sur ces hérésies , mi

trame historique nous force d*en mentionner ici rexislenefri et les agissements. Depuis Simon le Mage qui l'inaugura^ la vaste collection des hérésies primitives connue sous te. nom de Gnose ne cessa plus de dévaster TÉglise , d'essayeï de se substituer à elle, ou du moins de la souiller desoQ écume. Les Apôtres vivaient encore que déjà pullulaieûi ces erreurs à la fois extravagantes et immondes , qui àé fractionnaient, comme le fera le Protestantisme plus tard, en autant de sectes qu'il se rencontra de différents dogma*' tiseurs. Dosithée, Nicolas, Simon le Mage, Ménandre, Ce* rinthe , donnent naissance à autant de systèmes religieux,, dans lesquels viennent se confondre, dans le plus inextricable désordre , les lambeaux défigurés du Christianisme , les rêveries juives et les folies philosophiques de l'Inde. Et si leur symbole est une extravagance , leur morale est uae infamie. Simon le Mage traînait après lui et faisait adorer, comme déesse, Hélène sa prostituée. Tous suivirent cet exemple, et, par le débordement de leurs mœurs, bien plus que par l'attrait de leur révolte dogmatique, ils réussirent à arracher à l'Église tout ce qui y était faible de croyance et plus faible encore de générosité. Jamais aucune de ces ' sectes n'affrontait le martyre ; la chair trouvait en elles toutes ' ses jouissances : c'était plus qu'il ne fallait pour y faire affluer tous ceux qui, dans l'Église, « marchaient en ennemis de la croix du Christ. » Ces hérétiques furent les plus mortels ennemis des Apôtres , ils causèrent , d'après les données les plus probables, la mort des deux apôtres, Pierre et Paul, ils forcèrent continuellement saint Jean à quitter, pour les foudres de l'excommunication, les suavités de l'amour, saint Paul les trouvait sur tous ses chemins, et voyait souvent, sous leurs coups, s'écrouler ses plus glorieux apostolats. Après les Apôtres, les papes et les évoques les eurent pour adversaires aussi tenaces et aussi rusés que puissants et audacieux. Après Saturnin et Basilide, Valentin, philo-

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râophe en Egypte , puis chrétien , puis apostat par dépit de Tépiscopat refusé à son ambition, osa dogmatiser jusque dans le sein de la communauté romaine : Hygin veillait, le démasqua et le força à quitter Rome. Mais à peine il en sortait qu*un autre sectaire , Cerdon , disciple de Saturnin , y venait semer ses erreurs. Hygin le dévoila et le chassa de î*Église. Après Hygin, Pie I fut condamné au même ingrat febeur. Marcion, excommunié par son évêque en Paphlago- Bie, s'en vint à Rome demander sa rehabilitation . Sur le refus de le relever de ses censures avant la sentence de son évêque, Marcion furieux jura de se venger de l'Église romaine,

;8'allia à Cerdon, et ne cessa plus de répandre parmi les

^fidèles le poison de ses erreurs. Sous Anicet le travail d'erreur s'étendit encore et déborda partout comme un vaste et

^irrésistible torrent, déposant, dans les âmes séduites, plus de fanges, et y roulant de plus abominables impiétés. Des

fValentiniens sortent une foule de'sectes abominables, les Caïnites, les Sodomites, les Secondiens , les Ophites, les Adamites , dont le fond et le but étaient de réhabiliter tous fes excès condamnés par les Écritures et l'Église et repoussa même par la simple raison. On sait comment l'év^^"** Polycarpe caractérisait ces misérables sectaires. Mai

, dogmatisait à Rome quand Polycarpe y venait traiter choses de la discipline et de la foi. — Me connais-tu , ^Qi demander l'hérétique? — Oui, répondit le saint, connais pour le fils aîné de Satan.

Au milieu de ces effervescences et de ces corrupl de l'hérésie , l'Église romaine demeurait immaculée et Vulnérable dans sa foi. L'erreur se brisait à la « pier qu'elle n'entama et n'entamera jamais. — Comme i

^ Uvoas vu plus haut, lorsque, vers 161, Anicet moi ^ Soter prenait sa place, un nouveau maître était don

; l'Empire dans l'Antonin Marc-Aurèle, et, à l'Église ïioaveau persécuteur.

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VI. Persécution de Harc-Aurèle. Il fut uq des pb&! violents. Depuis la persécution de Néron et Tédit qui Fa* vait suscitée en déclarant les chrétiens ennemis publics et violateurs des lois de TEmpire, aucune sécurité n'avait plus été laissée à TÉglise. Quelques princes avaient biea pu consentir à épargner les chrétiens , quand Ils ne violaienli pas les lois; mais les lois de TEmpire idolâtre et césw^ étant violées par le fait même que Ton adorait le vrai Di^ et qu'on s'affranchissait du vice , tout chrétien était , tCHh jours et partout , violateur de la loi , et le glaive de la p^sécution ne cessait pas , même sous les meilleurs princes, d'être suspendu sur lui. Quant à Marc-Aurèle, cette remarque ne saurait le regarder : lui persécuta directement et violemment les chrétiens.

Cette grande et terrible persécution eut ses débuts , elle n'atteignit pas de suite à ses dernières fureurs. Durant cette période de début, l'empereur philosophe, en même temps qu'il couve sa haine contre le Christianisme , trouve commode de faire à la sublimité de sa morale de larges emprunts. Chose merveilleuse! Alors même que l'Empire idolâtre persécutait furieusement l'Église, il subissait sfti influence jusque dans la composition de ses lois, qui per* daient peu à peu leur caractère cruel et arbitraire pour s'empreindre de justice et de bonté. Marc-Aurèle, comme Hadrien , laisse voir les traces vives de cette dominatiom myslérieuse, en attendant que Constantin la subisse en entier. Quant au caractère personnel de Marc-Aurèle, en dépit des fastueuses apologies de l'histoire, il mérite, avant tout, la sévérité. Dissolu jusqu'au scandale, Marc- Aurèle se déshonorait à la fois par ses propres excès et par les excès plus révoltants encore de sa femme Faustine, auxquels il sembla conniver. Philosophe superbe et égoïste, il méprisait ce qui n'était pas lui, et vouait au Christianisme, dont il voyait la puissance et redoutait les conquêtes.

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'ja plus implacable inimitié. Le sang ehrélien commença  couler du vivant même d'Antonin, il coula plus abonfflamment dès que Marc-Aurèle se vit seul maître de TEmipire.

En vain saint Justin, Tauteur de la première Apologie, en jfédigea-t-il une Seconde pour dévoiler les iniques cruautés

Ent les chrétiens commençaient à être partout les victimes, pour en appeler à la justice de César. César plus que tous j autres trahissait la justice et se montrait disposé à laisser

%8 populations à leurs sauvages et sanglantes agressions ,

!!Êomme les magistrats à leurs iniques procédures.

Une matrone de la plus haute aristocratie romaine, sainte Félicité, subit le martyre avec ses sept fils : son interrogatoire est Tun des plus féconds en réponses sublimes et Tun d*où ressort plus vivement Tinanité et la faiblesse de Rome

I païenne devant l'invincible famille des enfants de Dieu (1). Saint Justin expia quelque temps après sous le glaive le

'courage de ses Apologies, et de nombreux martyrs Taccomjpagaèrent au supplice et dans le ciel (2). La persécution

:;3'étendit de toutes parts, alors même qu'un événement tout ^i»iraculeux eût dû au moins en ralentir la marche et les Jureurs. Aux efforts des saints, qui publiaient partout des Apologies, celles de saint Méliton, de saint Apollinaire, d'A- ^héttOffore, où Tinnocence des fidèles était mise dans le jour

' Je plus victorieux , Dieu lui-même ajoutait (174) pour Fem- ^pereur les avertissements de sa miséricorde. Marc-Auréle repoussait d'abord victorieusement les Barbares des frontières de l'Empire, au-delà du Danube, mais enveloppé par lesQqades, brûlé de chaleur et de soif, lui et son armée

I Voir les Acta martyr, de Ruinart. — M. de'Rossi, BuUet. di archéolog., 1863, p. 19.

(2) Acta S. JusHni, dans Otto, t. II, p. 266. — Pour les martyrs de cette époque, voir entre autres saint Epiphane, Hxres., liv, 1. — Tillemont, Mémoires, II, art. v; Philosophumena , ix, 11. — Eusèbe, Hist. IV, 23.

Lbçons d'histoire. — Tome I. 14

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déjà chancelante allaient périr, quand tout à coup un miracle accordé aux prières des soldats chrétiens, les sauva. La légion appelée la Fulminante se détacha des rangs , se mit à genoux toute entière, et sa prière n'était pas achevée qu'un orage versait aux Romains une pluie rafraîchissante, et aux Barbares la grêle, la foudre, la dévastation et la mort. L'Empire tout entier reconnut une intervention surnaturelle ; les historiens païens la constatent, Marc-Aurèle, dans une lettre mentionnée par Apollinaire et Tertullien, en informa solennellement le sénat. Mais l'aveuglement et la haine de Marc-Aurèle en attribuèrent dans les monuments (i), la gloire à Jupiter Pluvieux, et recoururent au ridicule subterfuge de la magie. L'effet produit par cette puissance de la prière chrétienne fut détruit par le mauvais vouloir commun et la persécution continua ses fureurs. L'Eglise n'en étendait pas moins ses triomphes et ses conquêtes : le passage suivant de Lactance peut nous donner une idée de la puissance d'extension qui jaillissait de l'Eglise. « L'Eglise Lrllla et fleurit toujours davantage. Elle s'étendit de l'Orient jusqu'à l'Occident. 11 n'y eut plus un coin de terre , si éloigné qu'il fût, où le culte de Dieu ne pénétrât ; il n'y eut plus une nation, si féroce qu'elle pût être, qui n'eût accepté la vraie doctrine , et adouci ses mœurs sauvages au contact de la sainteté (2). » — Le paganisme avait comme l'intuition de la force de l'Eglise et de sa propre impuissance et il s'apprêtait à une guerre d'extermination. D'ailleurs, Marc-Aurèle détestait les chrétiens ; la foule , où circulaient contre eux les fables les plus absurdes, les calomnies les plus odieuses, les réclamaient de nouveau comme victimes : il y eut bientôt

(1) Capitolin, Ant. Phil., 24. — Dion Cassius, lxxi. — Claudieo, De VI consul. Hon., 340. — Bellori , La colonne Antoine, pL XV. — Voir aussi MB'Frappel, Tertullien, t. II, p. 122. — Orose, VII, 15.

(2) Lactance, De mort, persecut., cap. m. — Tertullien, ApoL, 37; Ad m^ion., I, 7 ; ad Scapul., 2, 3, 4^ 5,

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une reprise plus furieuse de la persécution. Elle sévit avec violence à la fois en Orient et en Occident. Les accusations et les dénonciations contre les chrétiens devenaient si nombreuses qu'elles embarrassaient les magistrats : à leurs consultations il n'y eut qu'une réponse, réponse de rigueur et de mort. Et là où le bon vouloir des juges eût sauvé les fidèles de la persécution, les émeutes populaires les y jetaient plus furieusement et plus à fond. L'histoire des martyrs de Lyon est restée fanieuse. Fondée vers le milieu du second siècle, cette chrétienté, ainsi que toutes les autres des Gaules, était sous Marc-Aurèle (an 177) dans l'état le plus florissant. C'est elle qui dans nos contrées paraît avoir essuyé le fort de Vorage. Une lettre que les martyrs de Lyon adressèrent à leurs frères d'Asie nous a conservé, avec l'épouvantable tableau de leurs souffrances, le sublime récit de leur sainteté (1). Enfermés dans un cachot avant de subir leur marr ^yre, les saints confesseurs donnaient l'exemple de toutes les vertus. Saint Pothin, l'évêque octogénaire, mourut en les affermissant tous dans leur ardeur divine à mourir pour le Christ. Les victimes ou plutôt les triomphateurs qui le suivirent furent Sanctus, diacre de Venise, Attale de Pergame, Mathurin, néophyte de Vienne, la jeune et héroïque esclave Blandine , et avec ces saints connus de la terre une foule d'autres connus seulement des cieux. A quelque temps de là deux jeunes Lyonnais de naissance illustre, saint Alexandre et saint Epipode furent aussi sacrifiés à la fureur du peuple. A Tournus, saint Valérien eut la tête tranchée; saint Marcel fut enterré vif à Chalon-sur-Saône; ^vxtuu contempla dans le martyre de Symphorien la suprême sublimité de la foi et du courage chrétiens. Aux sol- ^teitations, aux ordres et aux menaces de sou juge, le jeune

(t) Cette lettre est ua des plus magnifiques monuments de l'anliquilé cnrétienne.

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héros répondit : « Je De crains que le Dieu tout-puissaal qui m'a créé , et je ne sers que lui seul ; mon corps est â . vous, mais mon âme reste à moi. Quant à vos proniessatf elles ne sont qu'un poison perOde, vos biens s'écouleût comme un torrent, Dieu seul peut procurer une félicité éternelle. » Pendant qu'on le menait au supplice sa mère Augusta, tremblant de le voir faiblir sous les tortures le suivait en criant : « Mon fils, courage! Souvenez-vous du Dieu vivant ; courage ! on ne vous arrache pas la vie on vous la donne meilleure. » L'immense révolution qui transfigurait le monde est dans cette scène et dans ces mots. — L'Orient offrait aussi au ciel sa pierre précieuse. Polycarpe , l'athlète centenaire de la foi, couronna à Smyrne par le martyre {i) les gloires réunies de la doctrine , de la sainteté et de l'apostolat. Sa réputation, dans les Eglises d'Asie, était immense, nous avons vu Rome entière lui vouer l'hommage de la plus profonde vénération ; une lettre de lui se lisait trois cents ans encore après sa mort dans les assemblées des fidèles ; il avait groupé autour de lui une multitude de disciples auxquels il avait livré les précieux trésors de la tradition qu'i tenait immédiatement des Apôtres. Ses restes, recueillis soigneusement par les fidèles, devinrent aussitôt l'objet d'un culte universel parmi les chrétiens d'Asie.

Ainsi grandissait l'Église en dépit des persécutions. Revenons à elle et faisons comme l'inventaire de sa merveilleuse puissance. La période entière des Antonins marque pour elle de vastes accroissements de force et d'étendue. Le pape saint Soter étendait sa sollicitude sur toutes les Eglises. Au secours des âmes, au combat des héritiques, au maintien puissant de l'orthodoxie, il joignait la plus tendre compassion pour les détresses corporelles de ses

(1) L'authenticité de l'épître sur le martyre de saint Polycarpe est absolument prouvée. Cette lettre est du temps même, elle resta fameuse dans l'Eglise entière. Eusèbe la cite presqu'entière, Hist, IV, 15.

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L EGLISB DURANT L*ÈRB DES PSRSÉCUTIOXS. 245

frères. Une Eglise lointaine, qu'il avait nourrie durant un temps de famine, l'Eglise de Corinthe, lui envoyait ainsi ses actions de grâce : « Dès le commencement vous avez rhabitude de subvenir par vos largesses aux besoins de vos frères , et Ton vous a vu envoyer des subsides aux Eglises de presque toutes les villes. )> Ainsi dès Tan 161 TEglisc romaine possédait un domaine temporel assez riche pour envoyer de toutes parts aux Eglises en détresse des chargements de blé, et les combler de subsides de toute sorte. Celte observation est importante si Ton veut connaître et apprécier l'immeose diffusion et la force imposante que le Christianisme avait déjà et si rapidement conquises. — Soter mourut en Tannée 171 et eut pour successeur saint Eleuthère, dont le pontificat de seize années embrasse toute la persécution de Marc-Aurèle, et nous apparaît plus rempli de triomphes que de désastres, de puissance que d'écrasement. L'Empire, son empereur à sa tête, semblait avoir juré la perte de l'Eglise : l'Eglise s'étendait chaque jour, envahissait chaque jour davantage l'Empire jusqu'à lui faire craindre qu'elle ne se substituât à lui. La parole de Tertuliien se réalisait magnifiquement : Sanguis martyrum semen Christianorum, Le même docteur exprime les plaintes amères du Paganisme : « La capitale est assiégée : les chrétiens envahissent tout, jusqu'aux campagoes, aux villages, îles lointaines. Tout sexe, tout âge, toute condition, a\ toute dignité nous quitte pour passer dans ces rang prendre ce nom funeste. » C'est en face de tout l'Eu que Turtullien affirme cette irrésistible diffusion. Du i De venons-nous pas de voir uue légion toute entière Fulminante, composée de chrétiens? L'armée, comm cour, comme la magistrature , comme l'aristocratie , coi la foule , était dès lors profoudémeut eutamée. Dès la fi Marc-Aurèle et le commencement de Commode, le noc des chrétiens admis aux magistratures de l'Empire éU

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246 LA. LCTTE.

considérable qu'il fallait leur tracer une règle de conduite ] dans leur délicate et difficile position (i). D'ailleurs n'eussions-nous pas ces renseignements si solennels et si précis que les seuls loculi des martyrs et les inscriptions de leurs sépultures suffiraient pour nous trancher victorieusement ce point si grave et si précieux de l'histoire ecclésiastique. Ne souffrit-elle pas sous Marc-Aurèle, cette illustre fille des Cœcilii, sainte Cécile, et avec elle son époux Valérieaet Tiburce son beau-frère (2) ? Et la splendeur des conquêtes n'en diminuait pas l'étendue. Dans le temps que les plus hautes familles de l'Empire donnaient leur sang à l'Evangile, cet Evangile franchissait les mers et s'implantait là où la puissance romaine n'avait obtenu que de fragiles et éphémères triomphes. Un roi de la Grande-Bretagne , Lucius, s'adressait au pape Eleuthère et en obtenait des apôtres, des prédicateurs de la foi. — Ainsi l'Eglise devenait uq vaste et solide empire, tandis que l'Empire romain, miné par de perpétuelles révoltes , assailli déjà de tous côtés par les Barbares, allait voir commencer ses jours de faiblesse et de dépérissement. Laissant saint Eleuthère à sa féconde administration , Marc-Aurèle , persécuteur frappé de Dieu , s'en allait mourir obscurément dans une expédition de Germanie (l'an 180), et le malheureux Empire devenait la proie d'un ignoble fou. Commode, le dernier des Anlonins.

Avant de poursuivre notre récit nous devons jeter un regard sur l'hérésie qui travaille ardemment à ruiner TEglise, et les Docteurs qui non moins ardemment la combattent de leurs puissants écrits. Cette revue sera rapide puisque, plus tard, dans la leçon suivante, la lutte de l'Eglise contre l'erreur nous doit occuper exclusivement.

(1) Tertullien.

(2) Voir la belle Vie de sainte Cécile, par Dom Gaéranger. — De'Rossi, RomaSotter., i. II, p. xxxvil et 150.

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l'église durant L*ÈRE DBS PERSÉCUTIONS. 247

Les commeoceraents de Tatien furent aussi brillants que ;a On fut déplorable ; disciple de saint Justin , défenseur le la foi , il .débuta par un « discours contre les Grecs, » réfutation des erreurs païennes et apologie de la foi ; ce travail dont quelques erreurs n'enlèvent pas le mérite véritable lui valut une grande réputation , mais cette réputation le perdit; il s'enfla d'orgueil, dédaigna renseignement de l'Eglise , tomba dans les folies du Gnosticisme et devint le chef de la secte des Encratites ou Aquariens. Une autre histoire absolument semblable est celle du syrien Bardesanés , qui de défenseur zélé et habile de la foi catholique se laissa séduire par l'erreur des gnostiques, qu'il allia aux erreurs syriennes sur les deux principes des choses l'un bon l'autre mauvais. Son fils Harmonius revêtit ces erreurs des charmes d'une poésie séduisante, et les hymnes hérétiques semées dans le peuple n'en furent enlevées que deux siècles plus lard par un grand et sublime poète chrétien , saint Ephrem. Vers la même époque se faisait jour un autre orgueil d'oii sortait une nouvelle hérésie. Un Phrygien nommé Montan, escorté de deux malheureuses séduites par lui, dogmatisait et prétendait former une Eglise. Selon lui, les Apôtres n'avaient reçu qu'avec mesure l'Esprit-Saint dont la plénitude était en lui. Gomme Luther le prétendra au seizième siècle, Montan le tentait dès le deuxième : réformer l'Eglise catholique incomplète ou déchue, et lui donner dans l'hérésie et la révolte sa perfection dernière et son couronnement! Comme celte erreur, constituée hiérarchiquement et formée en semblant d'Eglise , se répandait dans diverses parties de l'Empire, les évêques s'émurent, s'assemblèrent, la dénoncèrent au Siège Apostolique et les Monlanistes furent retranchés de la communion des fidèles. Hélas! on ne put leur arracher leur proie la plus illustre 6t la plus riche; le malheureux Tertullien, le plus grand génie du siècle , se laissa séduire par les dehors austères

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248 LA LUTTB.

qu'ils savaient garder, entra dans leur révolte et partagea leurs erreurs (1).

VII. La persécution sous Commode. En Tannée IBO, Commode (2), Tindigne fils de Marc-Aurèle, souille de sa folie et de ses vices la majesté impériale , et saint Eleuthère continue à édifier et à en ennoblir TEglise de ses vertus* Commode ne fut pas persécuteur comme Marc-Aurèle, grâce à rinfluence de sa femme, Marcia, dans laquelle l'histoire nous montre, sinon une chrétienne, au moins une femme toute dévouée aux chrétiens. Et ainsi par un étonnant conseil de la Providence , sous le prince que ses cruautés , ses débauches, ses folies égalent aux Néron et aux Domitien, l'Eglise jouit, au milieu de l'Empire, d'une moitié de paix (3).

Le mouvement déjà si accentué sous les précédents règnes, se développa magnifiquement sous celui-ci, l'Eglise s'ouvrit à une multitude de conversions nouvelles, et, parmi les néophytes , la gens Aurélia compte pour une large part.

(1) Nous ne nous arrêterons pas à une accusation formulée avec une étrange légèreté par MM. Augustin Thierry et Ampère contre les papes saint Eleulhère et saint Victor, quMls accusent de montanisme. Des autot rites avancées par eux , les unes , Eusèbe et saint Jérôme sont citées à faux ; l'autre , Tertullien , alors montaniste , n'a aucune valeur.

(2) On lira avec grand fruit sur le règne de Commode le livre récemment découvert du Philosophumena, — Voir sur Marcia les articles de M. Aube dans la Revue archéologique, mars 1879 et ceux de M. de Celeuneer dans la fUvue 'des questions politiques . juillet 1876.

(3) « Dans ses rapports avec l'Eglise on le vit entraîné tour à tour par deux courants contraires. Tantôt il semble que le génie paternel l'emporte, que l'impulsion hostile donnée par Marc-Aurèle se continue : le sang des martyrs coule. Tantôt une influence plus douce , celle des serviteurs chrétiens qui, en assez grand nombre, habitent le palais, et, surtout, la toute-puissante prière d'une femme aimée, fait pencher vers la clémence l'âme mobile et les volontés incertaines de l'imbécile empereur. » Allard, Hist. des persécut., I, pag. 435.

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l'église durant l'ère DBS PERSÉCUTIONS. 249

Le reste du pontificat de saint Eleuthère fut absorbé par les sollicitudes que lui donnait Thérésie et les mesures de rigueur devenues nécessaires contre les montanistes. Ces hérétiques, aussi intrigants qu'astucieux, qui avaient essayé déjà sous Marc-Aurèle de corrompre la foi des martyrs de Lyon, qui venaient tout récemment de séduire et d'entraîner Tertullien , s'efforçaient de faire partout pénétrer leur erreur. Le pape frappa cette hérésie à coups redoublés , en même temps que Dieu envoyait contre elle ainsi que contre toutes les autres, l'un des plus illustres Docteurs des premiers siècles , saint Irénée de Lyon. Dans le même temps VEglise possédait Hégésippe , le premier de ses historiens. L'œuvre d'Hégésippe était de prouver la succession et la perpétuité de l'autorité et de l'enseignement apostoliques dans toutes les Eglises, mais surtout dans l'Eglise romaine, la mère et la maîtresse de toutes les autres. Aussi le docte et pieux historien entreprit-il des courses savantes, et fitil à Rome sous les pontificats d'Anicet, de Soter et d'Eleuthère un long et fructueux séjour. — Saint Eleuthère mounit en 185 et saint Victor prit le gouvernement de l'Eglise <iu'il prolongea jusqu'en 197, à travers des temps assez tranquilles du côté de l'Empire, mais de nombreuses et souvent poignantes difficultés du côté de l'hérésie.

Le pontificat de saint Victor est un des plus illustres et <ies plus pleins qu'ait eu l'Église des premiers siècles. De grandes lumières y brillaient : lui-même termina avec une énergie indomptable plusieurs difficiles affaires, enfin les hérésies trouvèrent en lui un inflexible vengeur. — Saint Irénée jetait son plus vif éclat et se rendait par la force de sa logique la terreur de toutes les hérésies. Un autre illustre docteur, saint Clément, prenait à Alexandrie la direction de l'école si célèbre qu'y avait fondée saint Panthène, et réunissait en foule autour de sa chaire les philosophes et les savants. D'autres docteurs encore illustraient l'Église d'O-

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rient, parmi lesquels saint Denys de Corinlhe, saint Théophile d*Antioche.

Déjà de vastes et importants travaux avaient été faits sar rÈcriture sainle. Le juif Aquila avait dès Tannée 129 composé sa version de la Bible sur Thébreii , infidèle souvent < dans les textes où il s'agit de Jésus-Christ, mais précieuse dans la preuve qu'elle fournit de l'antiquité et de la canooi* cité de nos Écritures. L*ébionite Symmaque et le marciontte Théodotion firent également, chacun, une version de k Bible, dangereuse et utile aux mêmes titres et pour les mêmes raisons que celle d'Aquila. Quant à TÉglise catholique, elle était déjà en possession de la version de rÈcriture d3e italique f dont Tauteur ou les auteurs sont restés inconnus;

Saint Victor commença vers Tan 187 à s'occuper très sérieusement et très à fond de la question de la Pâque , d^ soulevée, comme nous l'avons vu, sous les pontificats pré* cédents, remise par charité et par prudence, mais qu'il importait maintenant de terminer. La solution était d'autant plus urgente que l'abus vieillissait, que les divergences mal* , heureuses entre les Églises allaient s'accentuant toujours davantage, qu'un schisme était à craindre, qu'un courant de révolte se laissait voir en Orient, et que déjà, jusque dans le sein de Rome, des indociles comme le prêtre Blastos avaient dû être frappés. D'ailleurs l'hérésie s'emparait habilement de ces ferments de révolte et tentait de s'enrichir de tous les mécontentements et de toutes les acrimonies. Victor comprit que si le temps de la charité condescendante n'expire jamais dans TÉglisc, celui de l'énergie a parfois l'inviolable devoir de s'y montrer. Cette coutume des Asiatiques .de manger l'agneau pascal le quatorzième jour de la lune de mars et de fêter la résurrection de Jésus- Christ trois jours après, coutume bien plutôt juive que chrétienne et dont les judaïsants et les hérétiques usaient contre l'Église catholique, saint Victor voulut définitivement l'abolir et mettre l'u-

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l'église durant l'ÈBE OESPKBSÉGUTIONS. 251

iformilé dans TËglise entière. Il Uot un concile à Rome en 97, il en fll tenir en divers points de la chrétienté, et il mon-

^ en mênie temps sa volonté d'user même de rigueur contre quelques contrées, qui, par un scrupule mal fondé ou

9lême un certain esprit d'insurbordination , témoignaient le sein de faire opposition au sentiment déjà presque universel

^lies Églises et aux ordres exprès du Saint-Siège. Si saint Victor n'excommunia pas les coupables, ou si à la demande

"litôtaiite de saint Irénée et de quelques autres évéques il retira une excommunication déjà lancée, si la résistance ne cessa

"définitivement sur certains points qu'au concile de Nicée, la

^question n'en fut pas moins victorieusement résolue, l'usage abusif des quartodecimans perdit tout son crédit et tout son prestige, et dès avant le concile de Nicée la presque totalité

-des Églises d'Asie s'étaient rangées à la coutume et aux vo-

; lontés de l'Église romaine. Deux points ressortent visiblement de toute cette affaire : la mansuétude du pape Victor, qai pouvant frapper des indocilités dangereuses arrête ses foudres prêtes à partir ou les rappelle (1); l'autorité du Saint-Siège déjà si puissamment assise et si universellement reconnue. Victor intime des ordres, fait des menaces, assemble des conciles, et quand on entrevoit une condamnation imminente, nul ne conteste , mais tous supplient. Il n'y a pas jusqu!à la lettre assez insolente de Polycrate d'Ephèse à Victor où ne se laisse lire la reconnaissance de la suprême autorité du Siège de Rome. L'évêque d'Ephèse n'objecte pas Vindépendance de son Eglise, il s'appuie seulement sur l'antiquité de ses usages et se prévaut de la tacite approbation de l'apôtre saint Jean. Nous avons vu d'ailleurs dans cette même affaire l'Asie reconnaître si bien l'autorité du Saint- Siège que saint Polycarpe était venu défendre la tradition

(1) On reste stupéfait devant les accusations de M. Ampère parlant de « la dureté, de remportement , de l'opiniâtreté de Victor » dans l'affaire de la Pâque et des quartodecimans.

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asiatique auprès du pape saint Anicet et obleoir de lui que toute condamnation fût écartée.

Saint Victor, si vigilant et si ferme dans des questions de discipline, ne pouvait l'être moins devant les ennemis et les corrupteurs de la foi. L'hérésie trouva en lui son fléau toujours prêt à la broyer. Les raontanistes faisaient mille efforts ' pour obtenir subrepticement du pape quelque marque de bienveillance dont ils comptaient se prévaloir. Ils furent repousses. Sabellius commençait, en Asie, par ses erreurs sur la sainte Trinité, la grande chaîne des hérésies du siècle soi- \ vaut. Arius trouvait un précurseur dans Théodote le Byzantin, apostat sous Marc-Aurèle, et qui maintenant semait son < erreur sur Jésus-Christ parmi les'fidéles de Rome. Artémon s et un second Théodote, ses disciples, à leurs blasphèmes"! contre la divinité de Jésus-Christ ajoutèrent d'autres erreurs, j notamment sur MelchisédecU , dont ces hérétiques faisaient j un être fantastique, mystérieux et divin, qu'ils élevaient au- | dessus du Fils de Dieu. Saint Victor frappa ces erreurs avec une invincible énergie, et nous avons d'un auteur de ce temps , peut-être le prêtre Caïus , une vigoureuse réfutation , où la croyance de l'Eglise du second siècle à la divinité de Jésus-Christ est mise dans la plus éclatante lumière. Le Montanisme continuait ses astucieuses corruptions et ses ravages , et le pape sa vigilance et ses rigueurs. Un nouveau sectaire apparaissait, Praxéas, qui, de confesseur de la foi , avait été poussé par l'orgueil jusqu'à la profession d'erreurs nouvelles : la négation des Personnes en Dieu, l'identité du Père et du Verbe; d'où cette conséquence que le Père avait souffert, était mort, etc., erreurs qui valurent à cette secte le nom de Patri passions, de Monarchiques, d'Unitaires. Saint Victor commença contre ces hérétiques une répression que saint Zéphyrin , .son successeur, continuera.

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l'église durant l'ÈRK DBS PBRSéCUTIONS. 253

Tm. La persécation de Septime SéTère et de Caracalla. Une période de dix années de quelque calme du côté de TEmpire avait permis à la Papauté de livrer à Terreur tous ces combats victorieux , et à FEglise de prendre un essor et de faire des progrès de plus en plus puissants. L'em* ^reur Commode était mort l'an 192, vouant l'Empire à ' des hontes qui ne cesseront plus guère d'être son partage. L'Empire , mis aux enchères , vendu à l'encan , livré dans «n marché ignoble à qui en offrait le plus, passait de main , en main, d'Helvius Pertinax à ûidius Julianus, de celui-ci ^ âPescennius Niger. L'Empire ivre « du vin de sa prostitu* - tion, » portant le lourd fardeau de ses crimes, marqué comme r Caïn du sang des martyrs, chancelait déjà sur le bord de * Tabîme. Et si Septime Sévère , le soldat austère et habile qui succéda à Pescennius Niger, le releva quelque peu, ce ne fut que pour le laisser à son irrémédiable décadence ; et à sa mort pour des jours que Dieu avait déjà comptés. Soit droiture, reconnaissance pour un service qu'un chrétien lui avait rendu , soit plutôt politique et prudence , Septime Sévère se montra d'abord favorable aux chrétiens justfu'au danger de perdre sa popularité en défendant contre les haines de la foule idolâtre des sénateurs, des patriciens, de nobles matrones , dont le sang était réclamé. Dix ans après il devenait leur plus cruel et leur plus inique persécuteur, versait à flots le sang chrétien dans tout l'Empire, et donnait aux fastes de l'Eglise , selon le dire des historiens contemporains, une innombrable multitude de martyrs. Saint Clément les comparait à un torrent qui jaillit; Eusèbe nous apprend que le nombre des victimes , l'épouvantable barbarie des tortures , jetèrent la chrétienté dans une telle épouvante qu'on croyait aux jours de l'antechrist. Dans une seule ville , celle de Lyon , plus de dix-neuf mille chrétiens périrent, saint Irénée à leur tête, au milieu des tourments. Qu'on juge du reste de l'Empire. De cette foule immense,

Leçons D*HisTOiRE. — Tome I. 13

r04 LA LUTTE.

connue seulement de Dieu , plusieurs noms sont restés à terre. Sur le sol Africain , les martyrs de Scyllite , sainio Perpétue et ses compagnons; Léonides, le père d'Origèoft et sainte Potamienne à Alexandrie; à Valence, saint Félix et les diacres Fortunat et Achillée; à Viviers, saint Andéol; les saints Ferréol et Ferjeux à Besançon. « Les autres mar* tyrs, disent saint Ëucher et saint Grégoire de Tours, ne se peuvent pas compter. » — Une si effroyable tourmente ré- -, clamait un puissant secours : jamais plus magnifique et pins vaste cri ne fut poussé que celui dont Tertullien remplit l'Empire. Son Apologétique restera dans tous les siècles comme le monument le plus admirable du génie et du coarage chrétiens. « Les ouvrages de Tertullien , dît saint Vincent de Lérins, renferment autant d'oracles qu'ils ont de mots , chaque parole y est une victoire. La force et la véhémence de son génie sont telles qu'il perce ses adversaires de son glaive acéré, ou les écrase sous sa masse. » A côté de cet invincible athlète nous devons signaler un autre apologiste, Minucius Félix, que son ouvrage 1' « Octavius » a rendu justement célèbre. Tandis que Tertullien était dans tout l'éclat de son génie , la persécution de Sévère voyait l'aurore d'une autre grande gloire chrétienne : le fils du martyr Léonides , le puissant Origène.

Sévère mourut en 211 dans la Grande-Bretagne. Le sang chrétien continua à couler à flots durant la première partie du règne de Caracalla, fils de Septime Sévère, auquel le meurtre d'un frère livra l'Empire.

Vers 211 , la persécution reprend, en Afrique, de nouvelles fureurs et les supplices y sont atroces. De toutes parts, les bûchers s'allument, les amphithéâtres se remplissent de condamnés. « On nous brûle vifs pour le nom du vrai Dieu, » s'écrie Tertullien. « Nulle ville qui ne soit sur le point d'être décimée, nulle famille qui ne tremble pour quelqu'un de ses membres : tous les rangs de la so-

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l'églisb durant l*èrb des persécutions. 255

ciété se sentent à la fois menacés, car, désormais, les chrétiens sont partout, en haut comme en bas de Téchelle sociale (1).

La persécution sévissait aussi dans les Gaules. Nous trouvons des martyrs dans les principales cités, entre 211 et 212. Telle avait été la fureur de cette longue persécution, telle l'épouvante qu'elle avait partout répandue , que Ton se croyait presque aux jours de l'antechrist (2).

De 213 'à 249 l'Église jouit d'une paix assez profonde que ne troubla, çà et là, que des vengeances particulières ou des émeutes locales. L'Empire passait sous des maîtres très dififérents ; mais l'Eglise restait en paix.

Caracalla mourut dans la débauche et l'infamie, laissant l'Empire à une infamie plus grande encore que la sienne. Héliogabale, son successeur, vécut dans la fange de toutes les voluptés et périt dans l'ordure d'une écurie. Après Héliogabale un éclair de gloire passa sur l'Empire durant le règne trop court d'Alexandre Sévère, prince bon, droit, généreux, ami des chrétiens et appréciateur de leurs vertus. Telle fut sa bienveillance et la sécurité qu'elle procura aux fidèles qu'ils purent, pour un instant, sortir des retraites profondes où ils s'assemblaient et prier au grand jour. D'ailleurs , à part quelques poursuites locales des magistrats et quelques brutalités de la foule, depuis Caracalla jusqu'^ '' fin du règne d'Alexandre Sévère , l'Eglise jouit d'une riode de paix que les papes Victor , Zéphyrin et Calixte rent largement à profit. Saint Victor mourut en 197. S Zéphyrin^ qui lui succéda, régna jusqu'en 217, et laiss trône à saint Calixte ^ qui gouverna l'Eglise pendant ( ans. Ces papes sont tous honorés comme martyrs. Sou pontifical de saint Calixte, Rome dut s'enrichir de nombr

(*) Voyez Allart, HisL des persécutions, II , 167. i2)Eu8èbe,tfis<. ccd.,VI, T

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'236 LA LUTTB.

sanctuaires, puisque Origène nous fait connaître que à églises furent brûlées durant la persécution suivante. RéI blies ensuite, elles étaient nombreuses sous Dioclétien. Eft 314, Rome comptait quarante sanctuaires dans son ea ceinte. — Saint Calixte , martyr en 222, laissa le gouverne* nient de TEglise à saint Urbain^ qui lui-même eut pour sac< cesseur, en 230, saint Pontien. — L'excellent emperew?^ Alexandre périt assassiné à Mayence en 235 , par Maximin, Tun de ses officiers, qui lui enleva TËmpire et se ût Tun des plus cruels persécuteurs de TEglise de Jésus- Christ.

IX. Persécution de Maximin. Cette persécution de Maximin ne dura que trois ans mais fut atroce. « Jamais, dit Jules Capitolin, bête plus cruelle n'avait marché sur la terre. » Goth de naissance, ancien pâtre des montagnes, grossier, bestial, féroce, Maximin tourna d'instinct sa haine contre le Christianisme , et dans cette haine mit un raffinement et une logique qui semblaient avoir échappé aux autres : il voulut décapiter l'Eglise , en avoir raison d'un coup en anéantissant son clergé. Chose merveilleuse 1 Les auteurs contemporains nous montrent un tyran semblable préoccupe de la crainte de dépeupler l'Empire , s'il touchait à la multitude des simples fidèles. Ainsi dès Tannée 200 un féroce adversaire de l'Eglise reculait devant une tuerie en masse dans la crainte de ne plus faire des villes et des provinces de l'Empire qu'une solitude morne et sans vie ! Une multitude d'évêques subirent le martyre , les églises furent de toutes parts incendiées et détruites. Deux papes, saint Pontieu (235) et son successeur saint Antère (236), périrent dans la persécution, l'un des tortures de l'exil, l'autre^ sous le glaive. Un troisième, saint Fabien, successeur de saint Antète (236) , aurait eu le même sort si la chute du tyran n'eût délivré TEglise des fureurs de la persécution.

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l'église dorant L'ÈRB des PEBSéCUTIONS. 257

Du reste, même au milieu de la tempête, l'Eglise prosiit et jetait un vif éclat. La grande école catholique ^Alexandrie devenait de plus en plus florissante. Aux Ter- {Ulien et aux Clément, le grand Origène ajoutait sa gloire %les œuvres de son génie; la persécution dirigée par MaxirÈân contre le clergé n*avait fait que le rendre plus saint et ^]^as magnanime : tout était prêt pour la conquête, quand Bien lai donna libre champ en rendant pendant près d'un icmi-siècle la paix à son Eglise.

Maximin fut assassiné par ses soldats en 238. Le sénat avait déjà cherché à se débarrasser de lui en lui opposant quatre empereurs, mais qui périrent tous de mort violente. . L'Empire tomba aux mains d'un enfant de douze ans, Coréen , qui fut dans un âge si tendre un prodige de maturité , ttde bonté : durant six années il resta l'orgueil et l'amour des Romains, mais il périt dans les embûches que lui dressa xai Arabe du nom de Philippe. Philippe Arabs gouverna avec sagesse et bonté l'Empire qu'il avait payé d'un crime. ■ Il fut tellement favorable aux chrétiens , que des autorités sérieuses et en grand nombre assurent qu'il embrassa le \ Christianisme (i). *

• Toujours est-il que cette période fut pour l'Eglise Tune \ des plus glorieuses et des plus prospères. Le pape saint î Fabien couvrit les hypogées de vastes constructions, c'est- [ à-dire de ces églises que nous verrons détruites dans les i persécutions suivantes. Saint Grégoire de Nysse nous ; apprend que dans ce même temps des églises se construij saient sur toute la surface de l'Empire. — Mais si les I temples matériels devenaient si splendides et si nombreux [ l'Eglise s'enrichissait plus encore d'admirables édifices de

(1) Les autorités qui affirment le Christianisme de Philippe l'Arabe ont incontestablement un grand poids. Eusèbe, Hist. — S. Jérôme, De tir. illustr., tap. Liv. — Paul Orose, Hist., lib. VII, cap. xx. — Chronic, Pasch,, t. XCII, col. 607. — S. Chrysostome, De S, Babyla., Patrol. grxc, t. L, col. 539.

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perfection. De grands saints , des savants illustres , d*admi rabies évêques, apparaissaient de tous côtés. Origène repr^^ nait à Césarée ses leçons publiques qu'assiégeait une foala d'auditeurs : ses protecteurs et ses amis, Févêque d'Antioche Babylas, Théoctiste de Césarée , Alexandre de Jérusalem, Firmilieo de Césarée en Cappadoce illustraient leurs sièges de leurs vertus; saint Grégoire , plus tard évêque de Néocésarée et merveilleux thaumaturge lui devait sa conversion. En Occident s'élevait une lumière qui éclipsait les autres, l'admirable docteur saint Cyprien.

Le pontificat de saint Fabien et la paix momentanée de l'Eglise favorisèrent aussi l'évangélisation lointaine del'Eoipire. De nouveaux départs de missionnaires eurent lieu, et notre Gaule semble en avoir largement profité. Sans doute, l'opinion de saint Grégoire de Tours, qui recule jusqu'à saint Fabien et les sept missionnaires envoyés par lui , la fondation de nos principales Eglises de France, est trop contredite par les monuments pour être soutenue : la Gaule possédait de nombreuses et florissantes Eglises bien avant saint Fabien. Néanmoins rien ne s'oppose à ce que nous acceptions sous ce pontificat une invasioù nouvelle du Christianisme dans les Gaules, qui répare des défaillances, relève des ruines et pousse les anciennes conquêtes jusqu'à des limites plus lointaines. Et s'il faut compléter ici cette assertion, disons que d'autres grandes missions apostoliques cultivèrent de nouveau ce champ de la Gaule, exposé durant ces siècles à tant de bouleversements, souvent jonché de tant de ruines. En 254 Etienne I fit partir pour la Gaule de nouveaux missionnaires. Saint Sixte, vers l'année 257, dota ces provinces d'une troisième mission dont firent partie saint Pérégrin d'Auxerre, saint Génulfe de Cahors, saint Sixte de Reims (1).

(1) CeUe œuvre des Papes, et cette continuité de leur sollicitude n'empê-

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l'ÉGLISK durant l'sBB des PEBSÉCUTIONS. 259

Mais si la paix devenait pour TEgHse ud précieux auxiliaire de ses progrès et de ses conquêtes , elle donnait aussi à Terreur un champ d'action plus ouvert et moins troublé. Le Gnosticisme reparaissait dans la secte des Valésiens et des Apostoliques. Noët faisait renaître dans TAsie Mineure les erreurs de Praxéas, et trouvait dans saint Hippolyte un vigoureux adversaire, et dans un concile d*Ephèse de 245 le coup de mort. Le Paganisme , dans ses écoles philosophiques et parles efforts de ses savants, Ammonius Saccas, Plotin , Jamblique , Porphyre , s'efforçait de fondre en une seule et vaste doctrine ses incohérences et ses divisions, et d'opposer, au Christianisme qui envahissait toutes les ÎQtdligeDces une religion plus épurée que l'idolâtrie et moins crucifiante que l'Evangile.

Hélas ! ce n'était pas dans cette lutte extérieure que l'Eglise courait son grand danger : mais déjà une paix trop amollissante corrompait les vertus et faisait tomber les caractères (1). A la faveur de la paix les deux sociétés se mêlaient plus étroitement, et le Paganisme insinuait plus aisément ses poisons. L'attrait des spectacles et des fêtes triomphait des volontés qu'aurait trouvées indomptables la rigueur des tortures, le bien-être et le luxe envahissaient des demeures que la crainte salutaire avait désertées. Les invectives et les sévérités de Tertullien convenaient mieux que jamais à Ja communauté chrétienne. « Hâtez-vous donc, s'écriait le rude Africain , de quitter ces amollissantes déli- ^lesses, qui ne peuvent qu'énerver l'énergie de la foi. Des poignets accoutumés à des bracelets si riches ne s'étonne- Tont-ils pas trop du poids et de la rudesse des chaînes? Je

«lieront pas M. Guizot d'écrire dans son Histoire de la dvilisalion en fronce : « Que les Gaules étaient devenues chrétiennes sans le secours de Ï4 Papauté. » Les mattres en sont là , jugeons des disciples I

W S. Cyprien, De lapsis, V, 6. — Origène, Homil. Xll in Exod. — Id., ^(^U. XX, 25 tu. Mallh. —S. Cyprien, ep. 66.

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260 LA LUTTS. ■

suis inquiet de savoir si des pieds habitués à des cercles d*em se trouveront à l'aise dans les entraves. Je crains bien^pM cette tête autour de laquelle s^enlacent tant de perles m d^émeraudes n*ait peine à livrer passage au tranchant ds 1 répée. En tout temps, mais en celui-ci plus que dans k&j autres, c'est sur le fer et non sur For que doivent compter 9 les chrétiens. » Saint Cyprieo, dépeignant la période à! paix que nous venons de parcourir, s'exprimait ainsi : «Um voyait des Gdèles travailler à amasser des richesses avae uoe ardeur cupide que n'eussent pas désavouée les païei^ Les ruses et les rapines déshonoraient le commerce. Les calomnies, les médisances, les querelles n'étaient {dca choses inouïes parmi les chrétiens. Le mal gagnait mêmek tête de l'Eglise , en plusieurs endroits le clergé négligeai ses fonctions pour les intérêts de la terre. Plus d'un clerc déshonorait le sacerdoce par son luxe, son avarice et sa mondanité. » — Dieu allait visiter son Eglise et la purifia, comme l'argent, dans les ardeurs du feu.

X. Persécution de Dèce. Philippe n'échappa pas à la peine du talion : il fut trahi et assassiné par Dèce , comme lui-même avait trahi et assassiné Gordien (année 249). Avec l'empereur Dèce nous arrivons à la dernière phase des persécutions, la plus épouvantable, la plus universelle. Le sanglant orage des persécutions après avoir, durant deux siècles, étendu ses fureurs à travers des intervalles d'adoucissement et de sérénité relatives, recueille ses forces, réunit ses foudres et tombe sur l'Eglise dans un dernier et horrible assaut. C'est une guerre d'extermination : Apostasier ou mourir : plus de distinction entre le chrétien dénoncé et non dénoncé, plus d'atermoiements ni de demi-mesures (!)•

{i) L'édil de Dèce renferme deux particularités terribles. La première c*est qu'il frappe la population chrétienne tout entière. La seconde , c'est

l l'église DURANT L*àaB DBS PERSÉCUTIONS. 261

;.li'édit de Dèce portait que les chrétieus devaient être tortu- \jpés jusqu'à ce qu'Us sacriQassent aux faux dieux , et que , i slls refusaient obstinément, les tortures ne devaient cesser '.qu'avec leur vie. Cet édit fut lu dans le camp des Prétoriens, : envoyé à tous les gouverneurs, répandu à profusion dans '. tout l'Empire. Jamais la rage du Paganisme ne s'était mon- > frée si violente, jamais les tortures si effroyables , jamais si eonsidérable le nombre des martyrs. Les grils ardents, les hniles bouillantes , le plomb fondu , les peignes de fer, les dîevalets, les ongles d'acier, les chaises de feu, tout ce que la craauté put imaginer de plus douloureux fut employé «)ntre les fidèles pour leur arracher des apostasies. Le brasier de la persécution produisit son effet ordinaire : il épura pour le ciel Tor et les pierres précieuses, il dévora et fit disparaître la paille inconsistante des demi-vertus. Le nombre des valeureux athlètes fut immense et défie toute plume qui les voudrait énumérer. Le pape saint Fabien fut la première victime et laissa à saint Corneille la redoutable charge de conduire la barque de Pierre dans une si horrible tourmente (250). Saint Maxime, saint Urbain, saint î : et une multitude d'autres saints illustrèrent l'Eglise L'Afrique fut inondée de sang, et saint Cyprien c gUse avait besoin encore n'échappa que par min ' foule idolâtre qui hurlait : « Cyprien aux bêtes I » j d'Alexandrie donna comme celle de Carthage une de martyrs. Toutes les provinces de l'Empire étaie dées de sang. Les magistrats, dit saint Grégoire d(

que, par une habileté diaboliqae , le tyran cherche avant tout à l'Eglise et à la priver de ses dignitaires et de ses soutiens. « Spero quod si istos qui erant capita ecclesiarum tollerel corpus omne ei Uriret, » Passio SS. Caloceri et Parthemi.

Voyez pour cette persécution , après Ruinart , Lactance , De secut.,k, — Saint Optât, Ad Parmen., III. — Saint Hilaire, /n "- Origène, In Josue, Homil., IX. — Saint Denys d'Alexandrie. ifw*. ecd.,VI,41.

262 LA LDTTB.

suspeadaient toutes les autres causes pour se donner tout entiers à Tarrestation et au supplice des chrétiens. La Sicile, outre la gloire de ses autres martyrs , s'illustra de la ma^ gnanime confession et de la mort de la vierge Agathe. Les deux Alexandre et saint Babylas d*Antioche périrent dans les supplices ou dans les fers. Acace est resté célèbre par son admirable profession de foi. A Smyrne, le prêtre Pione édifia l'Eglise par l'intrépidité de ses réponses et l'héroïsme de sa mort. A Mélitine l'illustre Polyeucte ne méprisa pas seulement les tortures, mais remporta sur la chair et le sang une plus héroïque victoire. Ephèse honore sous le nom des « sept frères dormants , » sept frères enterrés vifs dans une caverne. — Une étude plus belle et plus grande encore serait celle des professions de foi de ces confesseurs, nous n'y pourrions suffire, mais qu'une au moins nous ouvre sur le but, la nécessité,. les résultats des persécutions un horizon splendide. Le consulaire Marcien interroge l'évêque Acace sur la doctrine chrétienne, veut répliquer, et bientôt, pressé et poussé à bout par l'irrésistible logique du confesseur, lâche le mot suprême de la force brutale exaspérée par le bon droit : aut sacrifica, aut morerel Acace reprend: « C'est de la sorte qu'agissent les Dalmates , ces voleurs de grand chemin, qui ne laissent aux voyageurs surpris d'autre alternative que la bourse ou la vie. Du reste je ne crains rienl'» — Marcien; « Je n'ai pas reçu l'ordre de juger, mais de contraindre. » Tel était le Césarisme devant TEglise, la bestiale puissance en face du noble affranchissement des âmes. A bout de raison il tuait. Tel était alors le Césarisme, telle est encore sa fille et son émule, la Révolution. Aux mêmes sublimes paroles de nos confesseurs les bandits de la Commune, comme leurs aînés de la Convention, opposaient le même brutal argument : Sacrifica aut morere ! {i)-

(1) Le chtETre des martyrs fut tel qu'il en rend réDumération impossible.

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l'ÉGLISB durant L*iRK DBS PBRSéCUTIONS. 263

Si le ciel s'enrichissait d'élus, si les Églises se couvraient de la royale pourpre de leurs martyrs, les déserts recevaient de la persécution la bénédiction précieuse d'hôtes nouveaux .et d'angéliques habitants. Des chrétiens en foule fatigués du monde, las de ses sanglants tumultes, exaspérés de ses violences et de ses forfaits, quittaient leurs demeures et leurs fortunes, et allaient demander à la solitude la libre profession de leur foi et de leurs vertus. Beaucoup moururent de privations et de misère, les autres, Paul et Antoine à leur tête, fondèrent dans la Basse- Thébaïde ces merveilleuses églises du désert, qu'on eût dit peuplées d'anges venus des cieux.

Mais la persécution , qui donnait à la vertu mâle et généreuse son dernier lustre, servait aussi à découvrir par des chutes honteuses les âmes amollies et les courages tombés. Ces tombes furent, hélas! nombreux dans la persécution de Dèce, et, outre la tristesse de leur apostasie, ils causèrent à rÉglise et au saint pape Corneille plus d'une difficulté et plus d'un danger. Nous voulons parler de deux schismes opposés qui eurent tous les deux cette triste origine. Celui de^ Libellatiques et celui des NovutienSy le premier à Carihage contre saint Cyprien, le second beaucoup plus grave encore à Rome contre le pape saint Corneille.

Voici quel fut le premier. Les libellaliques étaient de malheureux chrétiens qui, durant la persécution, avaient, soit en apostasiant, soit en corrompant les juges, obtenu des billets ou « libelles » qui leur donnaient franchise et ne

Us pays les plus éprouvés furent Rome et ritalie, la Gaule, TEspagne, l'Afrique, l'Egypte, la Grèce, l'Asie, la Bithynie, le Pont, la Cappadoce.

Qaaod on a relevé les actes et essayé de supputer le nombre des martyrs, on est encore bien loin du compte, car il faut y (goûter les milliers d'autres chrétiens, qui fuyant les villes et s*enfonçant dans les montagnes et les déserts y moururent de misère ou dévorés par les bêtes féroces.

permellait plus qu*on les inquiétât (1). C'était aux yeux de l'Église une véritable apostasie, et, si d'après sa disciplint plus adoucie elle recevait les coupables à la réconcilia^ tion, ce n'était qu'au prix de peines canoniques très dure» ^ et d'une pénitence longue, difficile et douloureuse. Or le même principe de relâchement qui avait perdu ces tombés^ les empêchait maintenant de se relevej dans la sincérité du repentir : ayant faibli devant la crainte des tortures, ib faiblissaient devant les rigueurs de la pénitence. Que faisaient-ils? Ils obtenaient des martyrs et des confesseurs des lettres de recommandation (2), afin qu'en faveur des bons les coupables fussent pardonnes. L'usage, sagement restreint et réglé par l'autorité, était bon, mais l'abus ne tarda pas £ule corrompre. Plusieurs confesseurs et martyrs, les uns par bonne foi surprise , les autres , par un seatiaient exagéré de leur importance et un esprit mauvais de domination, prétendaient imposer à l'Eglise leurs lettres depaûc^ et obtenir de force la grâce immédiate des coupables. Les évoques s'étaient émus de cette prétention dangereuse, et de sages règlements avaient été adoptés. — On réussit ailleurs; à Carthage une conspiration de mauvais prêtres et de mauvais clercs amena un schisme, et dirigea contre saint Cyprien une violente persécution. Dès longtemps l'élection du saint au siège de Carthage avait déconcerté et irrité l'ambition de la partie gangrenée du clergé. Novat, le diacre Félicissime et trois autres pervertis n'attendaient qu'une occasion pour éclater : ils la trouvèrent dans l'affaire des libellatiques. D'une part ils poussèrent ces tombés à user effrontément des « lettres de paix » réclamées des martyrs ; de l'autre , devant la juste sévérité de saint Cyprien contre

(1) Ces libelles portaient v qu'un tel a\rait obéi aux ordres des empereurs et ne devait plus être inquiété pour cause de religion. »

(2) Plusieurs de ces billets étaient ainsi conçus : « Qu'un tel soit, avec tous les siens , admis à la communion. »

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l'église durant l'èrs des persécutions. 2ti5

eet abus, ils le chargèrent auprès du pape saint Corneille de toutes sortes d'accusations. Saint Cyprien n'avait fait qa'accomplir les devoirs du zèle pastoral. Il avait excommunié cette Église schismatique naissante, composée du prêtre Novat, du diacre Félicissime, du confesseur Lucien, homme ample gagné par ruse, d'un certain Fortunat, élevé par eux à l'épiscopat , et grossie d'une troupe d'apostats et de « tombés. » Â l'excommunication de saint Cyprien ils eurent l'audace d'opposer un message de Félicissime à Rome. Saint Cyprien ne répondit lui-même à cet insolent et abusif appel que par le silence. Mais ce silence ayant étonné saint Corneille, il le rompit dans une lettre, à la fois respectueuse et ferme, dans laquelle, en reconnaissant manifestement le droit d'appel à Rome, il montrait combien avait été sage la condamnation précédente des schismatîques dans le concile de Carthage, et combien il importait qu'une cause locale fût étudiée et jugée sur les lieux. Telle fut cette première affaire. Quand des écrivains ont voulu en forger une arme contre les appels à Rome, et prétendre que ces appels n'étaient pas reconnus dans les premiers siècles de l'Église, ils ont étourdiment oublié que cette affaire des tombés et d'autres semblables resteront la plus palpable preuve de l'antiquité de ces appels par l'usage continuel qu'on en fit.

Novat chassé de Carthage grâce à la persévérante énergie de saint Cyprien vint à Rome, oii il rencontra, dans une autre ambition déçue, un nouvel artisan de schisme. Comme Novat s'était irrité à Carthage de l'élection de Cyprien, Novatien s'était irrité à Rome de l'élection de Corneille : ces deux ambitieux misérables étaient faits pour s'entendre, ils poussèrent l'audace de cette entente jusqu'à vouloir renverser le pape saint Corneille. L'anti-pape fut Novatien que trois évêques d'Italie, hommes simples et rustiques, élurent pape, pour éviter, leur avait-on dit, un schisme 1 Novatien en-

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266 LA LUTTI.

voya à loutes les Églises des lettres de communion qui furent repoussées de toute part, la lumière se fit rapidement, le schisme disparut de Home avec ses fauteurs, et la doctrine hérétique dont Tanti-pape accompagnait sa révolte et qu'il avait empruntée presqu*entière au Montanisme, survécut seule pour s'éteindre vers le milieu du cinquième siècle. La voix puissante de saint Cyprien n'avait pas peu Tait pour le triomphe de la vérité et la paix de l'Église. Après cette passagère tempête la principauté du Saint-Siège de Rome brilla d'un plus vif éclat, ou plutôt durant la tempête même elle se révéla dans toute sa force. Saint Corneille fut doublement pape , et dans l'accord unanime de toutes les Églises à reconnaître sa suprématie, et dans la puissance dont il usa pour déposer les trois évêques consécrateurs de Novatien et frapper le schisme dont cette consécration avait été l'origine.

Durant ces luttes et ces troubles dans l'Église, l'Empire aussi était bouleversé par des tempêtes et ravagé par des désastres. Une peste affreuse s'abattit sur ses provinces, et plus dévastateurs qu^ la peste les Barbares les inondèrent en les remplissant de ruines : les Goths en Occident, les Perses en Orient. Les chrétiens qui se multipliaient pour soulager les victimes de cette double calamité , ne recueillirent que les haines et les persécutions des idolâtres aigris et exaspérés. Saint Corneille mourut en exil en 252 et saint Lucius lui succéda au milieu des troubles politiques et des dangers d'une demi-persécution.

A. Dèce, qui périt en 251 dans un marais de laThrace, où les Goths l'avaient surpris et enveloppé, succédèrent Gallus et Volusien, princes indolents et incapables, qui furent massacrés par leurs soldats ainsi que le faible Ëmilien ; au terme de ces massacres le trône impérial se trouva être la possession de Valérien , nouvel et terrible persécuteur. — Quant au Saint-Siège, de saint Lucius, qui souffrit

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L*É6L1SB DURANT l'ÈRB DES PERSÉCUTIONS. ^67

le ïnar(Yre eo 254 , il passa à saiûl Etienne doal nous allons éisdier le pontifical si important et si rempli.

. La persécution de Valérien. Cette étude sera doubla : nous nous occuperons d'abord des affaires intérieures de l'Église, puis ensuite de la sanglante persécution de Valérien.

1 • Un abus étrange s'était introduit en quelques endroits durant les dernières persécutions. Des prêtres trop simples et trorp peu ioslruits se servaient d'eau seulement pour la consécration. Cet abus contre lequel saint Cyprien s'éleva avec beaucoup d'énergie nous a valu d'admirables textes du saint docteur sur le mystère de l'Eucharistie et de la présence réelle. — La coutume s'introduisait de différer le baptême des enfants : saint Cyprien dans une assemblée de soixante-dix évêques condamne, contre l'évêque Fidus, cette coutume qui expose les enfants à se voir privés de la grâce de Jésus-Christ.

La grande question de cette époque fut la question des rebaptisants, question délicate, où nous voyons saint Cy~~*''~ et le pape saint Etienne opposés l'un à l'autre, et do ennemis de la primauté du Saint-Siège ont à toute époques étrangement abusé. — Fallait-il rebaptiser le fants ou les adultes baptisés par les hérétiques? — Aij posait la question. Evidemment la solution était doi Non , si le baptême donné par les hérétiques avait et lide : Oui, si, comme il arrivait pour plusieurs d'entr€ leur baptême par défaut de forme ou de matière perd validité. Evidemment encore cette question de la reba tion était grave, elle avait ses racines dans le plus profoi mystère de l'Incarnation , puisque rebaptiser quand le tême, fût-ce d'un hérétique ou d'un schismatique , ays

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valide, c'était violer le caractère ineflaçable de ce sacrement ' et nier la source toujours également efficace^ immaculée et divine d'où il découlait. Un évêque de Carthage, Agrippin, au commencement du troisième siècle , brouillait toutes ces notions et rebaptisait indistinctement tous les hérétiques. Son raisonnement était plus pernicieux encore que sa conduite : il réitérait le baptême, parce que, disait-il, l'hérétique n'ayant pas la grâce ne pouvait la communiquer: c'était d'un coup renverser toute l'Église , tout le sacerdoce, tous les sacrements , toute la grâce , en les faisant dépendre de la sainteté personnelle du ministre et non de la puissance immédiate de Jésus-Christ. Saint Cyprien suivait l'exemple qu'avait donné Agrippin, et, de concert avec les évêques d'Afrique, décida que le baptême des Novatiens, bien que ceux-ci le conférassent validement, devait être réitéré. Saint Etienne, auquel il envoya cette décision, y fut contraire, et répondit aux évêques Africains que rien ne devait être changé à l'ancienne coutume. — De là une suite malheureuse de tentatives de saint Cyprien pour faire prévaloir son sentiment contre celui d'Etienne : conciles réunis, députés envoyés à Rome : le pape demeura l'inflexible soutien de la vérité. Cette discussion , continuée sous le successeur d'Etienne, Sixte II, se termina enfin par une rétractation générale de saint Cyprien et de son parti. Saint Jérôme affirme que la plupart des Africains se soumirent au sentiment du Siège de Rome; saint Augustin et saint Basile nous certifient la même chose des évêques orientaux; un concile d'Arles de 315 voix nous atteste l'orthodoxie de l'Occident. Saint Cyprien, au dire de Bède, rétracta l'erreur où la bonne foi l'avait entraîné; enfin au concile de Nicée de 325 la vérité fut définitivement fixée pour cette question.

Que saint Cyprien ait eu dans cette affaire le tort de trop tenir à son sentiment et de trop facilement croire qu'E-

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ne eût pu se tromper daos le sien, c^est incoo tes table (i) : sais de là à coûclure que saint Cypneu et la partie consiérable de Tépiscopat qui embrassa son sentiment De recooaissaient pas ou peu la suprématie du Siège apostolique ït la force absolue de ses décisions, il y a un abîme. Ce qui !rappe dans le cours de cette discussion , c*est la continuité les recours au Saint-Siège et la puissance de ce Siège à out ramener a la fin à ses décisions (2).

Mais voici bien plus encore. Ce même saint Cyprieo qu*oa ppose à saint Etienne comme le négateur de la suprématie

^1) M«' Tizzani, professeur à la Saiùence , reprenant la tbèse de deux refigieax do dix-huitième siècle , Hémond Miuori et MarœUin Molkem« ohir, a souleou qae toute celte controverse était une pure invention des Donatlstes. Nous n'embrassons pas ce sentiment extrême, sans nier toajtefots les autorités sérieuses sur lesquelles il s^appuie.

(2) Voici ua aperçu des documents à coosulttr : De ditiiéio iter S, Siefkanum et S, Cyprianum super huptismaie hxrelicorum txorlo Dissertatio dogmatica. Cette pièce se trouve dans les Dissertai, du P. Zaccliarias , et aussi dans D. Lumper (ton. XII , pag. 251), auteur de mauvais esprit. — Le P. Thomassin, Diss, 2 in CcnciÙa, — Le« Vies de saint Cyprien , par Pamélius , domMaran, en tête de leurs éditions, et par Tillemont, t. IV. D. Ck)ustant, Epist. SS. PP., 1. 1. — Le P. Noël Alexandre, 3» sabc., p. 10 et 93... avec les notes de Roncaflia et Afansi, Baronias, Orsi, les Observai, tiiéal,, etc., par un anonyme, 1. 1, pag. 119... MM. Hohrbacher, Palma, auteurs qui ont attaqué Tautbenticité des Lettres de saint Cyprien et de F!rroilien toncbant le débat de la rebaptisation : Missorius, franciscain, Diss, critica in EpisL FirmiL et Cffpriani, etc.; Dits, critica in Epist, ad Pênpeivm inter Cyprianicas, 74, etc. — Le P. Tournemine, Conjectures star la supposilion de quelques ouvrages de saint Cyprien et de la Lettre de fSrmHen, dans les Mémoires de Trévoux, 1754. -> Contre Tauthenticité de la lettre de Firmilien : Marcel Molkenbuhr, Binas Dissertationes , de ; epistola et morte Firmiliani. — Alberus, 1. 1 , Dissert, in selecta argum. Hist. ' ecci — On trouve beaucoup de pièces bonnes et mauvaises dans D. Lumper, — . Blanc, Hist. ecd., 1. 1, p. 303.

Consulter de plus pour les grandes sources : Epist. 74, ad Pomp., n. 1 et 8. — Cf. S. Aug., lib. De unico bapt., contra Petilian., c. 14; lib. v, Contra Donat., c. 25. — Conc. Carth. 7, ««6 Cypri., dans Mansi , t. I , col. 951; — Palrol. tat., t. III, coL 1079, édit. Migne. — Voy. surtout Epist. 73, ad Steph., n. 3; — 76, ad Jub., n. 26; — Conc. Carth., vu, col. 1085, t. ÎÏI. — Patrol. Migne et passim. — Epist. 75, inter Epist. D. Cypr.

pontiOcale est maDifestement le champion de Tunité de l'Eglise, le docteur suscité de Dieu à cette époque pour défendre sa divine constitution. Après avoir défendu énergiquement Télection de Corneille et séparé sa cause de celle du scbismatique Novatien, saint Cyprien étend plus loin son regard et son horizon. Dans sa fameuse lettre pastorale surl'Onilé de l* Église, il établit avant toute chose Tindispensable nécessité de Tunité dans l'Eglise. L*£glise est un corps donttous les membres doivent être reliés entre eux par Tordre hiérarchique des pouvoirs. Quels pouvoirs? Ceux qui eux-mêmes se résument et se rattachent au centre de Tunité, « à la Chaire de Pierre. » Rien de remarquable, rien d'absolu comme les paroles de l'illustre docteur africain. Ut unitatem manifestaret, unam cathedram constituit. Et comment encore l'unité de l'Eglise est-elle possible et reste-t-elle puissante? Saint Cyprien ajoute : Primatus Petro donatur ut una Christi Eeclesia monstretur. Unis à cette Chaire les évêques de toute l'Eglise forment un corps indivisible , une autorité inébranlable, tout dans l'Eglise se solidifie et prend la fermeté de la pierre, en se rattachant à Celai dont Jésus-Christ fit la « pierre » inébranlable et éternelle , contre laquelle éternellement se briseront tous les efforts de l'enfer. — Aussi ferme dans ses actes que dans ses écrits, saint Cyprien travailla activement à faire excommunier par le pape Etienne Marcien évêque d'Arles, qui avait embrassé le schisme de Novat; déjà il avait provoqué la punition de l'évêque hérétique de Lambèse, Privât.

2. La grande question du baptême des hérétiques était à peine terminée que la tempête se déchaînait sur l'Eglise. Valérien d'abord favorable aux chrétiens se laissait entraîner par l'un de ses ministres, Macrien, à les persécuter cruellement. Des édits furent publiés qui défendaient aux fidèles toute sorte de réunions : c'était détruire la vie et la liberté

L*ÉGLISE DURANT L'ÈRE DES PERSiCUTIONS. 271

de l'Eglise, TEglise n'y pouvait consentir et la persécution 4îomnaença. Elle fut sanglante et donna une multitude de martyrs. A leur tête sont les deux souverains Pontifes saint Etienne (257) et son successeur saini Sixte JI {2^S). Le martyre de saint Sixte fut suivi d'un autre resté plus célèbre, celai de son diacre Laurent. Le préfet, qui ambitionnait plus encore que de triompher du saint diacre, mais qui convoitait les trésors de TEglise romaine dont Laurent avait la garde, le mande et lui ordonne de lui livrer tous les vases d*or, les pierres précieuses , les sommes d'argent qui étaient en sa possession. Laurent rassemble la multitude des pauvres que nourrissait TEglise : « Nos perles, dit-il, les voilà I » Il fut brûlé vif à petit féu. L'illustre Cyprien jouissait de trop de renommée et de trop de gloire pour échapper aux bourreaux. 11 mourut avec une fermeté et un calme qui transportèrent d'admiration et d'enthousiasme la population chrétienne qui toute entière voulait mourir avec lui. Au moins donna-t-elle de nombreux martyrs pour la représenter dans les cieux. A Utique la multitude des victimes ne trouvait plus de bourreaux pour les torturer. Deux cents confesseurs , précipités vivants dans une fosse remplie de chaux vive , sont restés dans les souvenirs de l'Eglise sous le nom de la masse blanche (1). A Cirtha (Constantine) on massacra les chrétiens par milliers, et pour suffire à ces exécutions effroyables , on les rangeait en files que les bourreaux parcouraient abattant les têtes. Leurs cadavres pouvaient intercepter le cours du Rummel (2). Tarragone honore saint Fructueux son évêque brûlé vif avec les deux diacres Augure et Euloge. L'Eglise

(i) Saint Augustin, Serm, 306 in Psalm. cxliv.

(2);Une inscription relative à ces glorieux martyrs vient d'ôlre retrouvée par un officier français au bord du Rumrael , tout proche de Constantine , i ancienne Cirtha. Wo\t Académie des inscriptions et belles -lettr es, i, 1, 1843 : ^w inscription trouvée à Constantine , par M. Carette, capitaine du génie, ïDembre de la commission scientifique d'Algérie.

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des Gaules cueillit elle aussi, à profusion les palmes de ses martyrs, et rOrieut de son côté n'eut rien à envier à l'Oc* cident. Saint Denys d*Alexandrie souffrit toutes les douleurs de Texil. A Cés|irée de Cappadoce, un tout jeune enfant nommé Cyrille devint la merveille de cette lutte sanglante. Chassé par ses parents païens, jugé, traîné au supplice, il restait joyeux au milieu d'une foule qui fondait en larmes. « Ah ! s'écriait-il, réjouissez-vous plutôt et me félicitez de mon bonheur. » Il expira dans les flammes d'un bûcher.

Telle avait été la fureur de la persécution qu'après le martyre du pape saint Sixte II le Saint-Siège était resté treize mois vacant. Enfin il fut possible d'y élever saint Denys. — Le martyre fortifiait et exaltait l'Eglise, mais ébranlait de plus en plus et faisait chanceler l'Empire persécuteur. La vengeance divine tomba lourdement sur Valérien. Vaincu et pris par les Perses, il devint le jouet de Sapor, subit mille indignités, fut écorché vif, et sa peau resta suspendue comme un trophée.

L'Empire lui aussi semblait déchiré et écartelé vif : tous les fléaux fondaient sur lui à la fois. Les Barbares forçaient de tous les côtés ses frontières : la peste le ravageait tout entier, les tremblements de terre jetaient ses populations dans l'épouvante. « On eût dit , à voir cette confusion horrible de toutes choses, que la fin du monde était venue (1).» La situation politique ne le cédait pas en désolation et en détresse : trente tyrans s'arrachaient les lambeaux de la pourpre impériale en face du fils indolent de Valérien, l'empereur Gallien.

Contre toute attente la paix était rendue à l'Eglise par l'Empire : mais si Dieu permettait cette paix du dehors, c'est que l'Eglise avait besoin de concentrer toute sa vigilance et toute son énergie contre les ennemis du dedans.

(1) Treb. PoUio, Historia Augusiay t. Il, n. 4.

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l'église durant l'ÂRK DBS PERSÉCUTIONS. 273

■ L'hérésie se ruait sur elle avec une fureur nouvelle , et son . auxiliaire, la philosophie païenne, lui prétait le plus puissant appui. La philosophie reprenait sa double tentative précédente : d'abord rendre à l'idolâtrie son prestige tombé, puis accabler le Christianisme sous le ridicule, le mensonge, la dérision et le mépris. — L*hérésie , elle aussi faisait pour détruire TËglise des efforts désespérés. Sabellius propageait ses erreurs, tirées de Praxéas et de Noët, et qui, confondant les trois personnes divines, attribuaient au Père seul ce que la foi catholique enseigne du Fils et du Saint- Esprit. Saint Denys d'Alexandrie usa, en le réfutant, de certaines expressions qui ne sauvegardaient pas assez l'unité de nature : il fut dénoncé au pape comme hérétique et obligé de justifier sa doctrine : il le fit dans deux lettres apologétiques de manière à dissiper tous les nuages et à établir sa parfaite orthodoxie. Paul de Samosate désolait TEglise autant par les scandales de sa vie que par les erreurs de sa doctrine. Fils de pâtre, mendiant, favori d'une reine de Palmyre, prélat courtisan, homme de lucre, de faste et d'orgueil, peut-être de débauche, cet hérétique prit à tâche de dépouiller 1© Christianisme de ses dogmes austères et de ses «mystères lourds à la raison, pour le transfigurer en un système de philosophie rationaliste. Son hérésie ouvrait un ^arge accès aux Ariens et aux Nestoriens tout ensemble. Condamné par trois conciles d'Antioche, il garda de force par la protection de la reine de Palmyre Zénobie les fonctions et la demeure épiscopales, et ce scandale ne cessa que Quand Zénobie vaincue par Tempereur Aurélien ne fut plus en niesure d'arrêter les décisions du pape saint Denys. — Une autre hérésie, plus vaste, plus profonde, plus audacieuse, commençait à causer à l'Eglise de plus poignantes désola- "ons. Un Perse nommé Manichée, homme instruit, habile, ^tt8si intelligent qu'il était ambitieux, poussa le délire de ^oi'gueil jusqu'à vouloir se substituer à Jésus-Christ, ou

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plutôt se mettre au-dessus. Il était le paraclet promis par le Fils de Marie , il devait donner à la rédemption et à la sanctiGcation du monde sa sublimité dernière et sa suprême perfection. Sa prétention au miracle causa sa perte. Le roi des Perses, Sapor, lui ayant demandé la guérison de sa fille, le malheureux thaumaturge n*osa se refuser à ce miracle, mais la jeune fille mourut entre ses mains. Sapor irrité le fit jeter en prison, puis,^près que Thérésiarque s'en fut échappé en tuant son geôlier, il le fit reprendre et écorcher vif en !277. Mais sa doctrine ne périt pas avec lui, ses disciples se multiplièrent et infectèrent non-seulement rOrieni mais même TOccident du poison de ses erreurs. A leurs rêveries dualistes les Manichéens joignaient une morale infâme, ils visaient à la destruction de toute autorité civile, et se portaient les ennemis de toute société organisée. Ces principes désorganisateurs qui obligèrent le Manichéisme à se propager dans Tombre en firent rapidement une véritable société secrète. Et €*est comme société secrète qu'il put vivre si longtemps, s'organiser avec une si grande puissance, corrompre et s'attacher tant d'adeptes, et infecter le monde pour de si longs siècles. Nous trouvons cette peste acclimatée ea Occident dès le commencement du quatrième siècle. Elle pénètre dans la Thrace, et au ix' siècle, grâce à l'alliance et aux secours des Sarrasins, elle y exerce des ravages inouïs. Durant tout le moyen-âge , cette société secrète fait des irruptions fréquentes dans le monde devenu chrétien. Les Cathares, les Bulgares , les Patarins, les Albigeois en sortent, et c'est elle qui de temps en temps vomit sur la société ces bandes fanatiques de dévastateurs dont nos radicaux ont recueilli, sinon les dogmes, au moins les principes et surtout les incendiaires projets. Qu'on ne s'étonne pas de ce rapprochement. Les précurseurs et les préparateurs de 93, les philosophes du xviii* siècle, montrèrent pour cette seclc une singulière prédilection ; les illuminés ne furent pas sans

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L*ÉGUSB DUBANT L*ÈRB DES PERSÉCUTIONS. 275

; adopter plusieurs de ces pratiques, et notre ténébreuse francmaçonnerie tire d'elle, avec son origine, le ridicule de ses initiations , le laxisme de sa morale et la hideuse haine de ses adeptes contre tout l'ordre social et religieux.

Pendant que TEglise du troisième siècle luttait contre ces multiples et pernicieuses erreurs, TEmpire continuait les sanglantes immolations de ses césars. L'empereur Gallien périt ass€i3sîné en 268, Claude lui succéda, puis Quintille qui ne régna que vingt jours et laissa le trône à Aurélien en 270.

m. Persécution d'Aurélien. Un an avant l'élévation d'Aurélien, le pape saint Denys était mort laissant le trône ponliBcal à saint Félix (269). Deux grands personnages de la primitive Eglise l'avaient précédé dans la récompense : saint Denys d'Alexandrie, l'illustre athlète toujours en armes contre l'hérésie, et saint Grégoire le Thaumaturge qui étonna autant le monde par le nombre et l'extraordinaire éclat de ses miracles qu'il é(jfifia l'Eglise par l'ardeur de son zèle et la pureté de sa foi.

Aurélien, au retour de ses campagnes victorieuses contre les ennemis de l'Empire, se fit persécuteur. Est-ce politique, désir de plaire au sénat , condescendance aux instincts féroces de la multitude idolâtre , ou plutôt superstition et haine personnelle contre une religion qui méprisait et abhorrait le culte du soleil dont sa mère avait été prêtresse ? Toujours est-il qu'il lança dans toute l'étendue de l'Empire de sanglants édits de persécution. Les martyrs furent nombreux dans toutes les provinces : la Gaul^ surtout eut à souffrir (1).

U) La persécution d'Aurélien inonda de sang toute l'Eglise. « Elle mois- ^Qnait sur tous les points du monde des milliers de fidèles. » Darras , ^'H. VIII, 486.

l^ persécution sévit horriblement à Rome et dans Tltalie entière. Les

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276 LA LOTTB.

A Rome le pape saint Félix illustra la chaire pontificale son roariype et eut pour successeur en 37-i saint Eut^i

Après rassassinal d'Aurélien en S7& TEmpire passa des révolutions successives, dont le glorieux règne de Prol entrecoupa à peine durant six années les sanglantes péties. Après Aurélien Tacite ne fît que passer ; Probus è les eicpéditions aussi fécondes que glorieuses procuri un instant de paix à TËmpire, n'en fut pas moins mai par ses soldats en 282. L'Empire passa à Carin qui Iwi neuf mois après, la pourpre à Numérien, qui lui-même û< mène en 284 au règne funeste de Dioclétien. — Durant vicissitudes politiques le Saint-Siège changea aussi de sesseur, passant de saint Ëutychien à saint Catiu (28S). période qui s*étend d'Aurélien à Dioclétien fut une f>ériôii| d'accroissements et de conquêtes pour TBglise. En dépit de< efforts des hérésies et surtout des ravages du Manichéisme^ une multitude de conversions remplirent de fidèles toulrt les provinces, tous les emplois , les diverses magistraturei et jusque la cour impériale. Cette prospérité se continua, du moins en Orient, durant les dix4îuit premières année»! de Dioclétien, qui comptait de très nombreux chrétieûl, dans son palais , agréait très volontiers leurs services et dô consentait pas à les inquiéter.

XIII. Epouvantable persécution de Dioclétien. D'apràs les données de l'histoire , Dioclétien , qui laissait la paix à l'Eglise tout en la détestant, était avant tout le politique habile et ambitieux , soucieux plus que du reste de la pros-

édits de proscription furent adressés dans toutes les parties du monde romain. L'Orient fut inondé de sang. Le Pont, la Cappadoce, la Pamphyli^i etc. Mais nulle part peut-être les fureurs des bourreaux ne furent tôlte que dans les Gaules. Voyez, entre les sources ordinaires, V^piscus in Aitf*' Uan,

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L*ÉGUSB DURANT L*ÈRK DES PiaSÉGUTIONS. 277

;|érité de son règne, et évitant avec soin toutes les secousses iotérieures qui eussent puTébranler. AGn de tenir plus puis- ^mmment FËmpire sous sa domination, il le gouvernait de TOrient à TOccident de concert avec un second empereur Kaximien, sa créature, soldat de fortune comme lui. Il se ■ïfeerva TOrient et donna l'Occident à Maximien-Hercule, fil 292 chacun de ces deux empereurs se créa un césar seconthire : Dioclétien choisit pour lui Galère auquel il donna pour épouse sa fille Valérie : Maximien prit Constance Chlore. L'Eglise était tranquille, elle grandissait en éclat et en étendue; de vastes églises s'élevaient partout, que la muniicence des fidèles pourvoyait des plus splendides parures. Hais, en même temps que croissait le luxe et que se savou- ! »iit en paix le bien-être, la ferveur diminuait et le relâche- ; ment prenait peu à peu sa place. Eusèbe, témoin oculaire, [s'exprime ainsi : « A mesure que les chrétiens furent plus libres, ils tombèrent dans la négligence, la paresse et Tenvie. j Ils s'armaient les uns contre les autres et se combattaient avec le glaive de la parole, évêque contre évêque, église contre église ; l'hypocrisie devenait la compagne de la perversité. Alors Dieu intervint elle châtiment éclata. » Comme tous les orages il y eut des coups de foudre précurseurs, car avant la persécution générale , bien des martyrs sont consignés dans les fastes ecclésiastiques, de l'année 286 à l'année 303 qui ouvre la grande persécution (1). La Cilicie compte les saints Claude, Astère et un assez grand nombre d'autres, dont deux sont restés extrêmement célèbres , saint Cosme et saint Damien. Rome honore saint Sébastien; les Gaules saint Firmin, saint Quentin, saint Lucien ; la Suisse la glorieuse phalange de héros qu'on appelle la légion thébéenne , qni, refusant de prendre part aux sacrifices impies des p^'ens, se laissa d'abord décimer, puis massacrer toute

(1) Maximiea-Hercule fut le premier instigateur de ces persécutions. Leçons d'histoire. — Tome I. 16

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ms LA LtrrrjK.

entière (1). — Le pape saint Caïus ferma cette liste des premiers martyrs, et fut remplacé par saint MarceUin (2).

!• En 303 la persécution générale éclata. Elle avait été préparée de longue main par les prêtres des idoles , les philosophes, les jurisconsultes, tout ce que Télément païen fournissait d'adversaires dans le sénat, la magistrature, Tannée ()t la cour. Dioclétien, toujours dominé par une crainte mystérieuse de s'attaquer à un adversaire plus fort que la force impériale, redoutant toujours les commotions dont les édits persécuteurs menaceraient TEmpire, Dioclétien hésitait. Le féroce Galère parvint par ruse à triompher des scrupules du vieil empereur. Des révoltes de chrétiens furent simulées , le feu mis au palais impérial par une main prétendoe chrétienne, l'armée, dès avant purgée par des exécutions partielles, n'inspirait plus de crainte. Dioclétien, qui d'abord cédait avec peine, sentit renaître ses instincts sanglants: les édits furent lancés et la persécution commença (3).

On ne sait que dire de cette persécution effroyable : on ne sait qu'étudier, ni où donner le premier regard. Tout y est d'une perversité consommée, touty est d'une férocité extraordinaire, tout y est vaste et hors de proportion. — Le plan, où l'on reconnaît la sagacité des jurisconsultes et des philosophes, est d'une toute particulière perfidie. Le Paganisme avait compris d'où venait aux chrétiens leur force invincible,

(1) Voy. Palnaa, Prsdec. Bisl. eccL, 1. 1, pars ii, p. 5-7.

(2) Nous ne devons pas omettre les martyrs saint Victor à Marseille, saini Gènes à Arles, sainte Foi h Agde; les martyrs d'Agen, de Brioade, d'Embrun, de Nantes ; ceux de la Gaule Belgique, dont le nombre fut grand et les supplices terribles sous le féroce gouverneur Riccius-Varus ; ceux du Vermandois, ceux de Trêves, ceux de Soissons, ceux de la Grande- Bretagne qui à cette époque se comptent par milliers. — Cette perséculioo qui fit d'innombrables martyrs est celle du seul Maximien-Hêrcule, — La persécution de Galère fut atroce également.

(3) Elle commença par le martyre de Suzanne, nièce de Dioclétien et crfai du pap« Ccikus et de son frère Gabinius de la famille même de remperear.

l'église durant l'èrk des persécutions. '279

il avait entendu des multitudes d'interrogatoires et des réponses des martyrs, d'où la foi jaillissait avec une impétuosité invincible. Il voulut avant tout tuer la foi. Et comme cette foi est consignée dans l'Ecriture et dans les Livres où la tradition a gravé ses enseignements également vénérés , il s'efforça d'arracher les Ecritures aux fidèles et de les détruire par le feu. Tel est l'objet des premiers édits qui forcèrent les chrétiens à livrer tous leurs livres sacrés. — Puis, le Paganisme le sentait aussi, tant que la hiérarchie sacerdotale était vigoureuse, tant qu'elle faisait circuler dans la multitude des fidèles une vie puissante, cette multitude demeurerait inébranlable : d'autres édits s'acharnèrent donc 4 faire apostasier ou à exterminer le sacerdoce dans toutes les parties de l'Empire. — Vinrent alors les derniers édits, qui, coup sur coup, fondirent sur la multitude, et exigèrent avec une rage désespérée que cette multitude fût noyée dans le sang.

Ces plans étaient élaborés avec une habileté satanique , mais il se brisaient contre la constance de la plupart des confesseurs. Le Paganisme, dans cette lutte définitive et suprême , fut alors fatalement poussé à des horreurs que les autres persécutions n'avaient pas connues. La plume est absolument impuissante, soit à énumérer le nombre des victimes , soit à retracer l'effroyable tableau des tortures. Comme nous le disions plus haut, la persécution de Dioclétien revêt, pour ainsi parler, des proportions gigantesques. « Cette persécution fut de beaucoup la plus effroyable qui eut jamais sévi contre les chrétiens. Le récit qu'en a fait Ëusèbe (i), (témoin oculaire,) les données qu'en fournissent les Actes des martyrs, ce qu'on en lit dans le De mortibus

(1) Le tableau d'Eusèbe est admirable ; à lui seul il serait la victorieuse réfutation de ceux qui ont voulu diminuer le nombre de nos martyrs. Hist, «ocl, lib. VI r, c. 6.

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persecutorum de Lactance , sont tels qu'il est impossible s*en faire une idée quand on n'a point parcouru tous ces dé tails. Ce fut une boucherie confuse et dégoûtante (1). i^ Des légions entières de soldats étaient transformées eaj bourreaux , la populace prêtait partout le concours de sa-^ férocité et de ses fureurs. Bientôt, comme cette tuerie eftjj masse exposait à quelque confusion , et qu'à l'aide de cettd ' confusion des victimes pouvaient échapper, on procéda plot régulièrement, on consulta les registres, ou réunit les fi« dèles par groupes, que l'on poussait alors sans procédural à toutes sortes de supplices et à la mort. Jamais on n'en fînis** . sait de suite avec le martyr ; on le faisait passer par lei tortures les plus variées , et souvent on le tourmentait à d«l intervalles différents, afin de rouvrir ses plaies anciennes et de rendre plus atroces ses douleurs. La persécution dioclétienne , quand elle eut atteint son paroxisme de fureur, ne recula pas devant des exécutions en masse : des villes entières furent martyrisées. Eusèbe raconte qu'aux alentours de ces malheureuses cités , le sol resta des années couvert de débris humains, et, dans cette épouvantable solitude, ne se voyaient plus que les chiens et les loups broyant et dévorant des cadavres. Selon le même Eusèbe, dire le nombre de chétiens qui périrent sera chose à jamais impossible. « L'Orient et l'Occident, dit Lactance, furent dévorés par trois monstres. » Dans la seule Thébaïde on immola chaque jour, pendant plusieurs années, jusqu'à cent chrétiens, hommes, femmes et enfants. Après le récit des auteurs contemporains et la simple lecture des Actes, l'assertion de Voltaire qui porte à deux cents le nombre des martyrs qu'est-elle autre chose qu'une amère plaisanterie ? Constantin disait aux Pères de Nicée , en parlant de la persécution qui venait de sévir : (* Je le déclare, si Ton eût massacré

(1) Mœlher, HisL de VEglise, I.

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l'église durant l'èrb des persécutions, 281

^tant de Barbares qu'on ûl alors périr de chrétiens , la paix b TËmpire serait pour jamais assurée (1). »

Quel fut sur l'Eglise TelTet de cette horrible tourmente? !Ie qu'il est toujours : les forts résistèrent héroïquement, les iBies dégénérées de leur ferveur première, surprises par la wrsécution au milieu de leur vie d'affaires, de plaisirs, de Bcre, de bien-être, ces âmes-là désolèrent l'Eglise par «ir honteuse faiblesse. D'apostats proprement dits il y en l beaucoup moins que sous l'empereur Dèce; le plus nd nombre, surtout en Afrique, se compose des malreuxqui , vaincus par la terreur, livrèrent aux juges les ivres et les vases sacrés ; on les appela les traditores, — ais la multitude demeura ferme, marcha aux supplices, affronta tous avec une intrépidité merveilleuse, et conit les palmes du plus beau et du plus héroïque martyre. Un problème douloureux pèse encore sur l'histoire de i«ette persécution. Le pape saint Marcellin aurait-il, avant de subir courageusement la mort, montré un moment de ïûblesse, et, en présence de Dioclétien et de Galère, auraitil sacrifié aux idoles? La légende du bréviaire romain, le iÀber PouUficalis, une lettre privée du pape Nicolas I à Jilichel racontent ce fait. Or ces autorités reposent toutes çnr la foi d'un concile qui aurait été tenu à Sinuesse. Tout dépend donc de la valeur historique de ce dernier fait, et ce fait bien des circonstances en infirment la réalité. La tenue de ce concile, sous Dioclétien, en plein cœur de cette persécution qui visait avant tout les évêques, et partout les

(1) Que de gloires chrétiennes, dont la rapidité du récit ne nous permet pas même le rapide énoncé ! Que d'autres sur lesquelles il nous est impossible de nous appesantir 1 De celles-ci Tune des plus intéressantes à étudier serait le martyre de iainie Ursule et des miUe vierges immolées dans la persécution. ^ On trouvera les éléments de cette étude dans les ouvrages suivants. — Sonda Ursula vindicata, Cologne 1669. — Oscar Schade, Ursula ynd den eUfh etc., Hanov., 1854. — De Bluck, Ad. Sanei., Octobr., t. IX, au 21 oct., Bruxelles, 1858.

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282 LA LUTTB.

recherchait avec soin, paraît tout d'abord matériellemeol impossible; on est loin d*être fixé sur l'existence de la viOe et de l'église où ce coucile se serait rassemblé; posée « tenue» les discours qu'on prête aux évéques sont, par Imi ridicule, hors de toute vraisemblance, de pins ne s'enchii^ nent nullement avec les récits contemporains , et trahisse^ par leur forme une époque postérieure. L'invention 4e ce concile devenait nécessaire pour donner à la chute du pape saint Marcellin une couleur de vérité, mais d'autre part l'hérétique qui osa risquer cette invention ne l'a pu dépouiller de ses invraisemblances. Ainsi ce point d'histoire est tool au moins fort douteux (i). Ajoutons qu'il ne touche ea rien à l'infaillibilité du Pape : être infaillible n'est nullement être impeccable. Il ne touche pas plus à la sainteté da martyr qui effaça sa faiblesse, si cette faiblesse exista jamais , dans les gloires de sa confession et les flots de son sang.

2. Mais nous devons nous élever plus haut , et embrasser du regard de plus vastes perspectives. Ne passons pas sans reconnaître ce que les persécutions eurent de manifestement divin. Comment, sans un miracle de force, au milieu d'une société plongée naguère dans toutes les délicatesses du bienêtre, les satisfactions du luxe, les ivresses des plaisirs que permettait et commandait même l'idolâtrie , comment a surgi , comment a combattu , comment a pu affronter l'horreur de pareils supplices, cette multitude innombrable composée de martyrs de tout âge , de tout sexe , de toutes con-

(1) On trouvera dans Baronius la discussion relative à la tenue d'an concile de Sinuesse, Annal, eccles., an. 303, n. 100 à 108. — Bossaet se prononce formellement contre toute chute du pape Marcellin, traite le concile de Sinuesse de « prétendu » concile et argue du silence de Tantiquité {CEuvr., IX, c. 32). — D'autre part, Labbe réfute les raisons de Bossuet {Collect. ConciL, t. II, col. 945).

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l'ÉGUSE DUfiAKT l'ÈRE DES PERSÉCUTIONS. 283

ditions? Hier encore elle se couronnait de roses devant les autels de Vénus et d*Adonis , aujourd'hui elle meurt ensanglantée, au sein des plus effroyables tortures, pour le Christ crucifié. D'où vient cette force, si elle ne vient de Dieu? Et si elle vient de Dieu, du « Dieu des martyrs, » comment résister à une pareille preuve de la divinité de l'Eglise?

D'ailleurs un autre miracle encore , aussi éclatant , aussi palpable, jaillit du fait des persécutions. Dioclétien, plus que tous les autres, se tient assuré , après tant et de si universels massacres, d'avoir détruit le Christianisme pour jamais. Il fait dresser deux colonnes de marbre sur lesquelles se lit cette inscription : A Dioclétien , Jovien , Maximien-Hercule. César, Auguste, pour avoir détruit le nom Chrétien, Les colonnes ne sont pas dressées encore que le nom de chrétien est debout dans tout l'Empire , et que la race miraculeusement immortelle des fils du Christ renaît partout de son martyre, et se relève plus puissante et plus dominatrice que jamais.

Avons-nous besoin de signaler, dans un autre trait, un nouvel et bien étonnant prodige : l'attitude de ces chrétien» qu'on massacre par milliers? Ils obéissent, comme 1 maître, jusqu'à la mort. Ils restent, jusqu'au bout de 1 sanglante carrière, les plus fidèles sujets de ces césars se font un jeu de les proscrire et de les torturer. Pas ii'entre dans les conjurations qui si continuellement ensi glanlent la* pourpre impériale. Ils meurent tous , en obs vaut la consigne qu'ils tiennnent des Apôtres : Soyez s ^is aux puissances. Ils meurent pour remplir dans sa dou teneur le commandement du Maître : avant tout « ils r denl à Dieu ce qui est à Dieu, » ils gardent la fière lib( de leur innocence, mais '< ils rendent » avec un incom rable héroïsme « à César, ce qui est à César. » Admirons bonne foi et la science de la lourde Allemagne, et de français plagiaires de sa misérable école rationaliste et

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284 LA LITTTX.

pt6, quand, dans des écrits contemporains, nos martyrs sont présentés comme des révolutionnaires et des factieux qu'il importait de ponir !

Diea qui commence par se montrer dans la constance et te triomphe de ses martyrs, fmit toujours et infailliblement par apparaître dans le châtiment de leurs persécuteurs et de leurs bourreaux. D*ordinaire, il frappe les uns lui-même, les autres il les livre à leur mutuelle perversité et les laisse se dévorer les uns les autres. Dioclétien devint idic^^ fut la risée du peuple en plein cirque, se vit obligé d'abdiquer sur rimpérieuse injonction de Galère, et plein de rage, de douleur et de remords il se laissa mourir de faim , après avoir, au témoignage de saint Jérôme, vomi sa langue que rongeaient les vers (313). Maximien- Hercule après avoir attenté à la vie de son fils Maxence et de son gendre Constantin , avait été arrêté , jeté en prison et s'était étranglé de désespoir. La colère divine tomba sur Galère d'une façon plus terrible encore. Il expira avant Dioclétien, en 311, eo proie à d'épouvantables douleurs : son corps tombé en lambeaux, dévoré vif par les vers , répandait une infection telle qu'elle empestait tout un quartier de la ville. Il mourut en maudissant sa cruauté sans en pouvoir obtenir le pardon ou l'oubli.

Quant à l'Empire, dont Dieu allait faire tout à l'heure l'auxiliaire de son Eglise, voici par quelles vicissitudes il passait. Après la déchéance des deux empereurs^ Dioclétien et Maximien-Hercule, Galère avait nommé deux césars, non pas Constantin, fils de Constance Chlore, dont il redoutait la valeur et qu'il méditait de faire périr, mais bien deux créatures , deux anciens pâtres. Maximin et Sévère. Maximin ayant été tué , il l'avait remplacé par Licinius. — Ces plans furent bientôt dérangés , Maximin fatigué de n'être que César se fit nommer Auguste en 308. Maxence, fils de Maximien-Hercule, avait fait de même à Rome en 306.

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l'éguss durant L'ftas dbs persécutions. 285

CoQstaûtiD s'étaot échappé des liens où le retenait Galère , «vait été rejoindre son père Constance en Angleterre, et avait été à York proclamé empereur par Tarmée. C'est entre ces foatre princes Constantin, Maxence, Maximin et Licinius, iipe va se jouer la destinée de TEmpire à laquelle est atta- Aée désormais celle de TEglise de Dieu. — L*Orient que gouvernaient Galère et Maximien resta plongée jusque vers 311 dans les horreurs de la persécution. Maxence tyrannisait Rome et l'Italie , et s'y faisait abhorrer. Bientôt une vaste ;{aerre permit à Constantin d'apparaître comme le vengeur de [tant de crimes, le libérateur du monde et l'élu de Dieu. Tous Iftvent cette grande page de l'histoire. Maxence s'étant ligué '@mtre lui avec Maximin , lui-même s'unit à Licinius et la guerre s'engagea terrible et désespérée. L'heure de Dieu «tait venue. Son Eglise avait vaincu le vieux monde idolâtre «w tous les champs de bataille du martyre : il était temps ^e jouir de cette merveilleuse victoire en triomphant pour toujours des césars. Au moment le plus décisif de la lutte, Bieu se montre : il fait apparaître au haut des airs son signe, la croix qui a sauvé le monde; il apprend à Constantin lui-même que c'est à ce signe qu'il devra son triomphe : in hoc signo vinces (4). Constantin croit au Dieu qui se réiVèle, la croix précède son armée désormais invincible, le Idbarum le mène à un dernier triomphe , et sous les murs 3e Rome ses ennemis sont écrasés.

(i) Ce prodige fut si public, si universeliemeot coqdu, il repose sur de telles autorités et se fortifie de tels témoigoages , qu'il faut pour le révoquer en doute, renier toutes les lois de Thistoire, et se réduire à un scepticisme insensé. Bossuet le raconte sans le moindre doute, toute l'antiquité cnréUenne l'avait reconnu. Amis comme ennemis , les auteurs contemporains le rapportent , Philostorge comme Eusèbe. C'est pour la première '018 que, au xvi» siècle , des protestants mirent en doute un fait si solennellement attesté. — Voir Eusèbe. Prudence, Lactance, Socrate, Sozo- ^^^y Glicas ; parmi les modernes, Tillemont, Bossuet, Newman, etc.

Ounragei à consulter. — Eusèbe , Hist. — Lactance , De mort, persecut. ~~ Justin, ^j90%. — Athénagore, Apolog, — Terlullien, Apolog, — Ta-

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Ici nous arrêtons pour un instant la chaîne de notre récit Quand nous le reprendrons tout à Theure, le césarismeid^ lâtre aura disparu, Tédit de Milan aura rendu la paix àTË-^! gUse, la croix brillera au diadème du premier empereur chrétien, un âge nouveau s'ouvrira pour le monde; Id Christianisme, après en avoir été le vainqueur en sera devenu le roi. — Quant à la Papauté, voici, depuis le martyre de saint Marcellin , la suite de son histoire. Après une vacance dont la violence de la persécution ne rend que tro{» bien compte, le Saint-Siège fut. occupé jusqu'en 310 par saint Ifarc^^ qui, ainsi que la plupart de ses prédécesseorSi, rehaussa sa dignité par le martyre et scella sa foi de soa, sang. Il laissa le trône à saint Eusèbe qui ne régna queqoa^ tre mois et eut pour successeur saint Melchiade (310). Ce pape vit la conversion du grand Constantin , et laissa è. saint Sylvestre, en 314, le soin de constituer l'empire chrétien et la société nouvelle.

cite, Suétone, Dion Cassius, Lampride. — Arnobe. — Les Bollandistw. — Dora Huioart, Act, martyr, — Franz de Champagoy, Les Césars, — De'Rossi , Les Catacombes. — Le Bullettino , etc. — On consultera a?ee *■ grand profit une œuvre de Dom Guéranger, intitulée Explications sur kf torpsdes saints Martyrs Kstraitt des catacombes, Angers, 1839.

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l'église au milieu des hérésies. 287

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