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LES FORCES MORALES

est lâche ; il ne l'est pas non plus s'il est divisé et s'épuise en discordes intestines, si l'individu n'y a plus souci que de son intérêt propre. Par contre, un petit peuple peut être fort s'il a les vertus qui manquent à celuilà, et il peut compenser sa faiblesse numérique en méritant l'alliance ou la protection des autres.

Les Grecs ont créé de petits États dont chacun représentait une incroyable somme d'énergie, mais ces petits États n'ont su ni garder leur cohésion intérieure, ni se fondre dans un État plus vaste, ni se fédérer, quand grandissaient autour d'eux des forces antagonistes ; et cela, faute de certaines vertus qui leur ont toujours manqué. La force d'un État, Messieurs, est faite de tout ce que l'individu consent à sacrifier de son indépendance, de son or, de son sang, à l'intérêt général ; les peuples forts sont ceux chez lesquels le citoyen acquiert une valeur personnelle et a conscience de ses droits, mais se rend compte que son droit commence seulement là où finit son devoir.

L'ORIENT SOUS LES SÉLEUGIDESi.

Messieurs, •

En abordant Thistoire du Siècle de Louis XIV, Voltaire se montre peu indulgent pour ceux qui s'attarderaient à fouiller les recoins obscurs du passé. « Toutes les histoires », dit-il, a sont presque égales pour qui ne veut mettre que des faits dans sa mémoire. Mais quiconque pense, et, ce qui est encore plus rare, quiconque a du goût, ne compte que quatre siècles dans l'histoire du monde. Ces quatre âges heureux sont ceux où les arts ont été perfectionnés, et qui, servant d'époque à la grandeur de l'esprit humain, sont l'exemple de la postérité ». Il semble considérer l'histoire comme un musée dont la porte est gardée par l'esthétique, un refuge des délicats où l'on n'entre que pour contempler les types les plus parfaits de l'espèce humaine et les spécimens les plus achevés de son industrie.

Tout le monde n'était pas de cet avis au xviii® siècle — témoin les Bénédictins de Saint-Maur — et Voltaire lui-même, quand, dans son Essai sur les mœurs et

1. Leçon d'ouverture du cours d'Histoire Ancienne à la Sorfconne (7 déc. 1888).

l'érudition en histoire. 265

Vesprit des nations, il a voulu refaire après Montesquieu l'esquisse d'une histoire générale de la civilisation, Voltaire a montré qu'il ne dédaignait pas de chercher dans les menus faits l'explication des grands mouvements historiques. Aujourd'hui, notre curiosité est insatiable. La science moderne, quel que soit l'objet de ses investigations, poursuit la vérité jusque dans l'infîniment petit, et on peut dire, moitié au propre, moitié au figuré, que le microscope est devenu l'instrument universel.

Il est possible que, excellente pour les sciences naturelles, cette méthode d'analyse à outrance le soit moins pour les sciences historiques. On se plaint déjà qu'une vie d'homme ne suffise plus pour arriver par la pleine connaissance des détails aux vues d'ensemble, et, sans vues d'ensemble, l'histoire, au lieu d'être, comme le dit Cicéron, la « maîtresse de la vie » {magistraviiœ), n'est plus qu'un inventaire. Que ces plaintes soient fondées ou non, peu importe ! S'il y a excès dans un sens, il sera nécessairement corrigé par une réaction en sens contraire. Notre façon de comprendre la tâche de l'histoire est elle-même une réaction contre les dédains aristocratiques de l'ancienne manière : le jour viendra sans doute où nos descendants déblaieront le temple de Mémoire encombré par le labeur de l'érudition et n'y garderont que les résultats d'un travail de synthèse qui rendra aux grands hommes et aux grandes époques toute leur valeur relative.

Je crois qu'ils auraient tort d'en éliminer l'histoire de l'empire des Séleucides, le sujet que j'ai l'intention d'étudier avec vous cette année. Cet empire, constitué avec la majeure partie des conquêtes d'Alexandre,

266 l'orient sous les séleucides.

inconsistant et mal équilibré dès le début, travaillé par l'effort des nationalités qui cherchent à rompre l'association artificielle où elles sont engagées, caduc de bonne heure et complètement désagrégé en moins de trois siècles, devrait être un merveilleux champ d'observations pour quiconque vise à pénétrer la logique intérieure des faits. Son histoire est un chapitre de l'histoire de la civilisation grecque en dehors de la Grèce, de ce que Droysen a appelé V hellénisme. C'est le récit d'une mémorable expérience qui a consisté à semer les colonies et les idées grecques sur l'espace immense compris entre la Méditerranée et rindus et à provoquer ainsi entre les diverses races et les diverses religions des combinaisons plus ou moins durables.

Il y aurait peu de sujets plus, attrayants, si les moyens d'investigation nous étaient moins parcimonieusement mesurés. Malheureusement, il nous faudra, nous aussi, recourir au microscope. En fait de textes, quelques pages de Justin, de Strabon, et des renseignements écourtés, incohérents, épars dans les manuels des chronographes byzantins. Pour les régions voisines de la Méditerranée, un petit nombre d'inscriptions ; plus loin, rien que des noms géographiques ou des ruines visitées, à la hâte et non sans péril, par quelque voyageur européen. ïl faudrait désespérer de restituer jamais les linéaments de ce passé disparu, si la numismatique ne venait à notre aide. Or, il se trouve heureusement que, de ce côté, les ressources sont assez abondantes. Le sol de l'Asie, peu fouillé par des populations indolentes ou nomades, nous a conservé en quantité des monnaies frappées parles successeurs

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