‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 99 sur 136 · DISPERSION DES HELLÈNES · texte numérisé non relu

DISPERSION DES HELLÈNES

défense était sa raison d'être. Le grand homme de l'époque, le stratège Aratus, se montra en cette occasion égoïste, intrigant et déloyal. Plus tard, ce fut encore l'interminable querelle entre Sparte et la Ligue achéenne qui amena l'intervention des Romains, la déroute finale de la Ligue et la réduction de la Grèce en province romaine.

En résumé, les Hellènes, tout en ayant conscience de l'unité de leur race, unité attestée par la langue et la religion, la littérature et l'art, unité célébrée dans les concours panhelléniques, affirmée par un commun mépris du Barbare, — les Hellènes, disons-nous, ne sont jamais arrivés à former une nation. Leur forte individualité ne se résignait pas à accepter la discipline sans but immédiat, l'obéissance à une autorité éloignée, le sacrifice anonyme de soi, sans lesquels il est impossible de constituer et de conserver un corps de nation. En dehors de leur petite patrie locale, ils n'ont connu qu'une patrie idéale, faite d'idées et de sentiments communs qu'ils emportaient partout avec eux. Aussi se sont-ils dispersés avec une facilite extrême sur tout le pourtour de la Méditerranée et de la mer Noire, gardant partout leur physionomie propre et veillant à ne point laisser infuser de sang barbare dans leurs généalogies. Sans doute, les peuples chez qui s'est exalté ainsi dans chaque exemplaire de la race le sentiment de la valeur personnelle ou ethnique ont produit de puissantes intelligences et de grandes idées. L'histoire n'en connaît que deux de ce tempérament: les Hellènes et les Juifs. Les Hellènes ont dégagé de toute entrave l'art et la science ; les Juifs ont créé le type des religions universelles ; les deux ensemble ont

fait le christianisme. Mais quand il s'agit de la lutte pour la vie politique, quand il faut résister par la force à la force, au choc de masses agglomérées et disciplinées, le goût de l'autonomie chez l'individu ou les petits groupes d'individus est une cause d'irrémédiable faiblesse. Or, les peuples avaient besoin autrefois d'être forts pour avoir le droit de vivre, et on assure que, en dépit des progrès de la civilisation, cela n'est pas moins nécessaire aujourd'hui.

Ne restons pas, Messieurs, sur cette conclusion pessimiste, qui mêlerait peut-être quelque tristesse à l'accomplissement de nos devoirs patriotiques. J'ai assez flétri la force brutale ; je l'ai mise assez vivement hors du droit et à la porte de la morale pour qu'il me soit permis de marquer l'exacte portée de cette condamnation. Que la force ne crée pas le droit entendu dans le sens de justice, cela est hors de doute, sauf pour ceux qui voient dans toute œuvre de la force une exécution ordonnée par la justice divine. Mais la force n'est par nature ni morale, ni immorale: tout dépend de l'emploi qui en est fait. Elle se réconcilie même très bien avec la morale par ses origines. Chez l'individu, elle est un don de nature, ordinairement accru par le travail, par l'effort, qui est acte méritoire; chez les nations de même, avec cette différence que la part de la nature y est plutôt moindre et celle de l'effort plus grande. Chez les peuples civilisés, — laissons de côté les avalanches de barbares, comme on en a vu autrefois, qui passaient et fondaient au soleil, — chez les peuples civilisés, la force matérielle elle-même ne se crée et ne s'entretient que par le jeu de forces morales. Un peuple n'est pas puissant parce qu'il est nombreux, s'il

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