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LES EXPLORATEURS GRECS

fourmis étaient d'une férocité exceptionnelle, et qu'il fallait aux chercheurs d'or des dromadaires pour échapper à leur poursuite. Le plus sûr était encore de faire sa cour au maître et de profiter du travail d'autrui.

Les Grecs en quête d'aventures, surtout les exilés dont les discordes civiles commençaient à multiplier le nombre, prenaient donc volontiers la route royale qui menait de Sardes à Suse. C'était une grande voie commode et sûre, munie de cent onze relais de poste pour les courriers du roi et d'autant d'hôtelleries qui servaient, j'imagine, à tous les voyageurs. C'est ainsi que nous trouvons à la cour de Darius Démarate de Sparte, Scylax de Caryanda, Histiée de Milet, les Pisistratides et Onomacrite d'Athènes, Démocède de Crotone, sans compter ceux qui s'arrêtaient en chemin, accueillis par quelque satrape ami des gens d'esprit. Darius, tout en cherchant à agrandir son empire, se préoccupait surtout de le consolider, de l'organiser, de le rendre perméable au mouvement commercial. Il pouvait utiliser pour cette œuvre les talents des Hellènes, comme il employait à ses constructions les architectes égyptiens et assyriens. On rapporte qu'en 509 avant Jésus-Christ, après avoir appris à ses dépens qu'il ne fallait pas songer à subjuguer les Scythes campés au nord du Danube et de la mer Noire, il songea à explorer l'autre extrémité de son empire. « Darius », dit Hérodote, « désirant savoir dans quelle mer se jette l'Indus, envoya sur des navires Scylax de Caryanda et quelques autres sur qui il comptait pour apprendre d'eux la vérité. Ils partirent de la ville de Caspatyros et de la terre des Pactyens, puis ils

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naviguèrent à l'est en descendant le cours du fleuve jusqu'à la mer. Ils voguèrent ensuite au large vers l'Occident, et ils arrivèrent le trentième mois au lieu même d'où le roi d'Egypte (Necho) avait envoyé les Phéniciens pour qu'ils fissent le tour de la Libye ».

Toutes ces allées et venues levèrent à demi le voile qui cachait jusque-là aux Hellènes les profondeurs de l'Asie. Leurs savants, philosophes et logographes, consignaient par écrit les relations des voyageurs et rectifiaient de leur mieux les idées arriérées. Les Milésiens surtout, à qui on devait déjà une connaissance suffisante des rivages du Pont-Euxin, se signalaient par leur zèle. Thaïes, Amaximandre, Anaximène, Cadmus, Denys, Hécatée, tous Milésiens, firent faire à la géographie des progrès rapides. Anaximandre et Hécatée dressèrent des cartes qui passèrent en leur temps pour des chefs-d'œuvre. Il semble que les Grecs contemporains de Darius et de Xerxès aient dû être renseignés d'une façon assez exacte sur la configuration de l'Asie antérieure et les mœurs de ses habitants.

Il ne faut pas cependant se faire illusion sur l'étendue et la précision de leurs connaissances. Même en géographie, les idées fausses cèdent difficilement " aux démentis de l'expérience. Hécatée croyait toujours que « l'ombilic de la terre » (ofji^aXbç tt^ç yTjç) était à Delphes, et, pour ne pas déformer la figure circulaire du disque terrestre, il était obligé de ne pas reculer trop loin de la Méditerranée la limite orientale de l'Asie. Il fallait que le bord de l'Océan joignît par une courbe peu sensible le golfe Persique à la mer Caspienne. Cinquante ans plus tard, Hérodote, qu'on

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s'est trop habitué à considérer comme un conteur naïf, se moquait de la naïveté de son devancier. « Je ris, dit-il, quand je vois ceux qui décrivent le tour de la terre ; il y en a beaucoup déjà, et qui le font sans esprit d'observation. Quelques-uns représentent l'Océan coulant autour de la terre, celle-ci ronde comme si on l'eût faite au tour, et ils supposent l'Europe aussi grande que l'Asie ». Pour lui, il ne croit plus au vieil Océan, père des fleuves, qu'il relègue parmi les inventions des poètes. Il sacrifie donc les dogmes cosmographiques et élargit considérablement la surface de la terre du côté de l'Orient, sans trop se soucier de ce que devient le bel équilibre maintenu par les systèmes antérieurs.

Hérodote décrit minutieusement les provinces de l'empire perse, notant les noms des peuples soumis au Grand- Roi et le chiffre des tributs qu'ils lui paient. Il était probablement allé de sa personne jusqu'en Médie, par cette grande route dont il relève le tracé, étape par étape, et sa statistique doit avoir été copiée sur un document administratif. Mais, quelque soin qu'il ait mis à s'informer, on voit bien qu'il n'a pas, sur l'aspect, les produits, les habitants et les mœurs de ces régions, les renseignements circonstanciés dont il est si prodigue pour l'Egypte, par exemple. Sa discrétion fait, du reste, honneur à son sens critique. 11 aurait pu sans doute puiser à pleines mains dans toutes ces histoires ou descriptions de la Perse qu'avaient publiées avant lui Denys de Milet, Charon de Lampsaque, Hellanicus de Lesbos et Damaste de Sigeion ; mais il n'aimait pas à affirmer sur l'autorité d'autrui et il se défiait tout particulièrement de ses compatriotes. Hérodote — je

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ne sais si on l'a assez remarqué — n'est crédule que quand il a affaire à des étrangers. On sait avec quelle déférence il écoute les prêtres égyptiens et comme il a vite fait de préférer, en cas de conflit, leurs assertions à celles des Hellènes. Il n'accepte les récits merveilleux que faits par des étrangers et recueillis par lui-même. S'il croit aux énormes fourmis de l'Inde, c'est sur le témoignage des Perses. S'il admet que l'or de Scythie est gardé par des griffons et soustrait aux griffons par des hommes n'ayant qu'un œil et appelés Arimaspes, ce n'est pas pour avoir lu le fait dans le poème d'Aristéas de Proconnèse, mais parce que les Scythes lui ont raconté la même fable. « Nous-même», dit-il, « d'après les Scythes, nous avons fait usage de ces informations » . Il se révolte pourtant quand ces mêmes Scythes parlent « d'hommes à pieds de chèvres » et d'autres peuplades qui « dorment pendant six mois » : il déclare qu'il « n'en croit pas le premier mot ». C'est que vraiment les Scythes passaient ici la mesure. Quand il s'agit de ses compatriotes, Hérodote est prêt à partir en guerre même contre les assertions les plus plausibles. A propos des crues du Nil, il tourne en ridicule trois explications données par « des Grecs ambitieux] d'étaler leur sagesse », — lisez : Thaïes, Hécatée, Ana-^ xagore, — et il préfère résolument à celle qui approche] le plus de la vérité la sienne, qui est absurde.

Du reste, cette disposition d'esprit n'est point particulière à Hérodote. Le plus ancien des logographes^.' Hécatée, disait, en commençant ses Généalogies : « J'écris ces choses telles qu'elles me paraissent êtrel en réalité; car les récits des Hellènes sont nombreux et, à mon sens, ridicules ». On sait de quel ton dédai-

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