LES RÉCITS DES VOYAGEURS
gneux Thucydide écarte les témoignages de ses prédécesseurs, de quelle polémique acerbe contre Timée le grave Polybe encombre son histoire, et quelles épi- Ihètes désobligeantes Strabon fait pleuvoir sur ses devanciers, particulièrement sur le malheureux Eratosthène. Strabon n'admet même que rarement l'excuse de la bonne foi. Il s'indigne à la vue de « tant d'ouvrages écrits soi-disant dans le genre historique et qui contiennent, sans que leurs auteurs l'avouent, tant de fictions. En effet, il saute aux yeux tout d'abord que c'est de propos délibéré et nullement par ignorance que les auteurs de ces ouvrages ont entremêlé de fables leurs récits, imaginant ainsi l'impossible afin de flatter le goût du public pour le merveilleux ». Les Grecs, on le voit, se sont traités entre eux de menteurs bien avant que Juvénal ait dénoncé « tout ce que la Grèce menteuse se permet en histoire ». Si l'on veut un commentaire des vers de Juvénal, il n'y a qu'à lire la dissertation de Lucien « sur la manière d'écrire l'His^ toire ».
Qu'il y ait eu dans ces récriminations un peu de jalousie de métier et d'acrimonie pédantesque, je l'admets sans peine; mais nous savons d'autre part que les Hellènes en général et les voyageurs grecs en particulier ajoutaient volontiers à la vérité des ornements de leur façon. Ils avaient trop d'imagination pour se contenter de la réalité toute nue, trop d'amourpropre pour ne pas enchérir sur leurs rivaux, trop d'esprit pour résister au plaisir de mystifier leurs contemporains. Ctésias de Cnide, qui fut en son temps médecin d'Artaxerxès Mnémon, se fit sous ce rapport une fâcheuse réputation. 11 est déjà regrettable qu'H^-
S7â l'orient sous les séleucides.
rodote ait été obligé de se montrer aussi circonspect ; il lest plus encore qu'un Grec mis à même d'étudier à loisir toute la structure de l'empire perse, auteur d'une Histoire des Perses en vingt-trois livres, d'un ouvrage sur l'Inde, d'un Périple de l'Asie en trois livres, etc., ait été si peu sérieux ou si peu pris au sérieux. On croit généralement aujourd'hui que Gtésias a été calomnié. S'il n'avait été qu'ami de l'hyperbole, il eût trouvé le public indulgent ; mais il paraît qu'il avait froissé l'amour-propre des Grecs en se plaçant, pour juger les événements, surtout les guerres médiques, au point de vue des Orientaux. Il en résulta que ses livres furent décriés tout d'abord, que tout le monde se crut en droit de l'appeler imposteur, et que le fruit de ses patientes investigations, poursuivies jusque dans les archives royales, fut à peu près perdu pour les Hellènes. Il est aussi perdu pour nous, qui aurions su peut-être retrouver dans les êtres fantastiques dont il peuplait l'Extrême-Orient les plus vieilles créations des mythologies iraniennes.
Ainsi, en fin de compte, les Grecs n'avaient encore au siècle d'Alexandre que des notions très imparfaites M sur l'Iran et ses alentours. Ils connaissaient mieux, grâce à l'expédition des Dix-Mille racontée par Xénophon, les bassins de l'Euphrate et du Tigre. Mais le récit de Xénophon, excellent pour guider un chef d'armée, ne satisfaisait pas la curiosité de ceux qui^ n'avaient pas la préoccupation de l'homme de guerre; Xénophon est un esprit étroit, pour qui il n'y a pa^ de larges horizons. Il voyait toutes choses par les petits côtés. A la philosophie socratique il n'avait emprunti que le dédain de la science et le dégoût de la démo-
LA CURIOSITÉ d'alexandre. 279
cratie. Ami du jeune Cyrus et mêlé aux Perses dont il épouse les querelles, au lieu de chercher à faire provision de connaissances scientifiques, il médite la Cyropédie, c'est-à-dire un roman fastidieux, destiné à prouver aux démocrates d'Athènes qu'un troupeau d'hommes mené par un bon tyran est le peuple le plus heureux du monde.
Pourtant, il est probable que la Cyropédie fut fort goûtée à la cour de Macédoine et qu'elle ne fut pas sans influence sur l'éducation du nouveau Cyrus qui allait s'appeler Alexandre le Grand. Je me représenterais volontiers Alexandre les yeux tournés dès l'enfance vers l'Orient par la lecture des livres de Xénophon, de Ctésias, d'Hérodote, et s'y élançant pour y poursuivre son rêve : découvrir le monde et s'occuper ensuite à réaliser l'idéal du bon tyran, selon la formule de Xénophon revue par Aristote.
Qu'allait rencontrer le jeune conquérant dans ces vastes régions où l'entraînait l'ardeur de ses vingt ans? Après avoir indiqué brièvement la somme de notions qu'il pouvait emporter avec lui, je voudrais préciser en quelques mots l'état réel des choses, analyser, pour ainsi dire, la nature des terrains sur lesquels ce grand ouvrier de l'histoire allait répandre pêle-mêle le sang et la semence intellectuelle.
Laissons de côté l'Asie Mineure et toute la côte de la Méditerranée, où les races les plus diverses cohabitaient depuis la plus haute antiquité, et où le relief