‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 109 sur 136 · L*ORIENT SOUS LES SÉLEUGIDES · texte numérisé non relu

L*ORIENT SOUS LES SÉLEUGIDES

propriété d'une caste sacerdotale, et celle-ci devenait Fintermédiaire obligé entre la terre et le ciel . Chose plus étrange encore, cette religion était iconoclaste. C'était elle qui avait poussé Cambyze à profaner les temples de l'Egypte et Xerxès à brûler ceux de la Grèce, sous prétexte que les dieux ne logent point dans des demeures faites de main d'homme. Comme il n'y avait qu'une loi, la loi religieuse, les Mages tenaient en tutelle les rois eux-mêmes. L'autorité de ces théologiens, qu'on disait d'origine médique, avait été quelque peu ébranlée par l'avènement des Achéménides, et surtout par le scandale de l'usurpation de Smerdisle Mage; mais eussent-ils disparu, le livre fût resté, pour imposer à tous ceux qui croyaient à la lutte du bien et du mal l'obligation de se ranger du côté d'Ormuzd et de vivre suivant les préceptes de Zoroastre.

C'était là une chose qu'un Grec avait peine à comprendre et qui eût fait sourire un Romain. Nous touchons ici l'obstacle principal que rencontra devant elle l'expansion du génie grec, la barrière psychologique qui séparait alors, qui sépare encore aujourd'hui l'Oriental de l'Européen. Les deux peuples classiques qui ont fait, on peut le dire, la civilisation européenne, de qui procèdent en tout pays d'Occident l'art, la littérature, la science, le droit public et privé, — ces peuples, dis-je,sont les seuls qui aient grandi, qui aient vécu libres du joug des dogmes religieux. Leur pensée n'était point rivée à une certaine conception orthodoxe du monde, de l'homme et de sa destinée. Ils révéraient fort leurs dieux, qui étaient les ancêtres-et les patrons de leurs cités, mais ils ne leur demandaient point de

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lumières sur la genèse de l'univers et le mystère des causes finales. Chacun pouvait philosopher à son gré sur ces questions; la société n'avait point à en connaître et n'y faisait nulle allusion dans ses lois. La législation ne s'occupait que des droits et des devoirs du citoyen : elle précisait ce qu'elle exigeait de lui et ce qu'il pouvait attendre d'elle, mais elle ne se chargeait pas de lui enseigner la façon de se préparer au delà de la tombe une condition sortable ou une renaissance heureuse.

L'application soutenue de ces principes par l'État le plus puissant qu'ait vu le monde a créé le droit civil et le sentiment du droit, c'est-à-dire une force capable de résister aux exigences de n'importe quel dogme religieux. Il en est résulté que le christianisme lui-même, pour qui la vie terrestre ne doit être qu'une préparation à la vie d'outre-tombe, a été impuissant à changer sur ce point l'orientation des idées. Il conquit l'empire romain; mais il ne put substituer la loi religieuse à la loi civile ni dans l'empire romain, ni dans les sociétés formées de ses débris. De là un dualisme singulier, une discorde intestine qui travaille les sociétés chrétiennes et se traduit depuis les débuts du moyen âge par des récriminations incessantes.

De temps immémorial aussi, l'esprit des Orientaux s'est façonné à des habitudes tout autres. Ils ne toléreraient pas chez eux deux systèmes de lois, irréductibles l'un à l'autre, qui partent de principes opposés et visent des buts différents. Chez eux, la théologie et le droit ne font qu'un ; le code religieux, que ce soit la Thora juive, le Zend-Avesta de l'Iran, les lois de Manoû ou le Koran, est en même temps le code civil, et au besoin la charte politique. Ils ne comprennent pas

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qu'une règle qui oblige la conscience ne soit pas appliquée à tous les actes de la vie et qu'il y ait deux façons d'entendre le but de l'existence, en quoi ils sont peut-être moins sages, mais assurément plus logiques que nous. Le compromis qui s'est fait dans le cerveau plus large de l'Européen les scandalise et fait qu'ils ne veulent pas plus de notre droit que de notre religion. C'est là la raison qui rend aujourd'hui toutes les populations musulmanes ou bouddhistes absolument réfractaires à notre civilisation. Partout où il y a un livre pour fixer la tradition religieuse, ce livre devient la Loi, et les héritiers des Grecs et des Romains perdent leur temps à expliquer comme quoi leur mécanisme social, qui pourrait fonctionner sans religion d'aucune sorte, peut aussi s'accommoder de toutes les croyances. L'Oriental se révolte ou se tait : il aime mieux rester le vaincu et ne pas se mêler avec des infidèles, qui, à ses yeux, sont surtout infidèles à leurs propres croyances. L'expérience que nous faisons de nos jours, les successeurs d'Alexandre l'ont faite avant nous. Ils supposaient qu'en faisant preuve d'une tolérance toujours facile à des sceptiques, ils accoutumeraient leurs peuples à supporter un joug infiniment plus doux que celui des anciens despotes indigènes. Ils avaient compté sans les religions qui servaient de ciment aux nationalités. En Egypte, les Ptolémées se contentèrent de se faire une capitale toute grecque et renoncèrent à faire pénétrer l'hellénisme au delà du territoire d'Alexandrie ; en Asie, les Séleucides paraissent avoir ambitionné davantage, sans avoir toujours une prudence à la hauteur de leurs, desseins. On sait quelle odieuse renommée a valu à Antiochus IV Épiphane la

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façon brutale dont il voulut helléniser les Juifs, après avoir pillé leur temple. Son père, Antiochus le Grand, avait été tué comme un larron sacrilège au moment où il faisait un emprunt forcé à un riche sanctuaire de rÉlymaïde. On est en droit de supposer qu'ils commirent plus d'une imprudence de ce genre, sans soupçonner l'intensité de passions religieuses qu'ils n'a vaien t jamais éprouvées pour leur propre compte. Ils hâtèrent ainsi le démembrement de leur empire, que minaient tant de causes de destruction.

' Ajoutons que l'habileté la plus consommée ne les eût pas conduits à un résultat sensiblement différent. La religion les eût toujours empêchés d'être considérés par leurs sujets orientaux comme des rois légitimcvS. Le sentiment monarchique ne peut exister que comme conséquence d'une doctrine religieuse. Il suppose que le loyal sujet voit dans la souveraineté un privilège d'origine divine, conféré par choix providentiel à une personne ou une dynastie. Lès Pharaons étaient tenus pour des fils ou incarnations des dieux : les rois d'Assyrie étaient les mandataires d'Assour, et les rois de Perse les premiers serviteurs d'Ahoura-Mazda. Les Hellènes aussi se souvenaient d'avoir eu jadis pour rois des héros fils des dieux ou des fils de héros. Depuis qu'il n'y avait plus que des hommes ordinaires, ils se contentaient de magistrats qu'ils choisissaient euxmêmes. Les Macédoniens ensevelirent leur foi monarchique dans le tombeau d'Alexandre, et le conquérant les délivra lui-même de tout scrupule, s'il est vrai qu'il ait dit en mourant qu'il « laissait l'empire au plus digne». Les successeurs d'Alexandre n'étaient donc pour leurs sujets de race grecque que des soldats heureux, et ils

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ne pouvaient être rois légitimes aux yeux des Orientaux que par une association étroite avec la divinité. Les Ptolémées avaient résolu le problème de la façon indiquée par Alexandre lui-même : ils se dédoublaient pour ainsi dire. A Alexandrie, en dépit de leur titre officiel de « dieux », ils n'étaient que les protecteurs de la grande cité ; tout le reste de l'Egypte les adorait comme des Pharaons authentiques, fils d'Ammon-Râ ou de Phtah. La tâche était relativement facile aux Ptolémées, car ils n'avaient à gouverner que deux races ; les Séleucides ne parvinrent pas à se faire tout à tous. Dépourvus de prestige dans leur capitale grecque, Antioche, où ils avaient à redouter tantôt des railleries et tantôt des émeutes, ils étaient repoussés par les dieux jaloux, Jéhovah, Bel, Assour, Ahoura- Mazda, qui tenaient leurs peuples groupés à l'écart des Hellènes. Dans ces conditions, le moindre choc emportait un lambeau de leur héritage. Ils sont obligés de renoncer tout d'abord à la Médie Atropatène et à l'Inde ; puis c'estla Bactriane qui se détache, le royaume des Parthes qui naît sous leurs yeux et s'agrandit à leurs dépens. La ruine se précipite, et quand les Romains se décident (en 64 avant J.-C.) à détrôner le dernier Séleucide, il ne leur laisse que juste de quoi former la province romaine de Syrie.

Cette période de 250 ans environ n'est déjà que trop étendue pour le temps dont nous disposons, et je n'ai nulle envie d'élargir un sujet déjà si difficile à hmiter. Laissez-moi cependant vous dire que la réaction antihellénique commencée sousles Séleucides se poursuivit après eux, que leur antagoniste, le royaume des Parthes, se trouva trop hellénisé encore et fut renversé

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par un effort décisif de la religion iranienne enfin victorieuse avec les Sassanides. Là, le cycle de cette grande évolution morale est achevé ; la fermentation s'apaise pour quatre siècles environ, en attendant le sanglant avènement de l'Islam.

Je ne sais si ces rapides aperçus ont suffisamment justifié à vos yeux ce que je disais en commençant, à savoir, que l'histoire des Séleucides pourrait être un des chapitres les plus intéressants de l'histoire générale de la civilisation. En tout cas, j'ai cru vous mettre à même de l'aborder immédiatement, en vous plaçant d'abord au point de vue des contemporains et compatriotes d'Alexandre, en vous transportant ensuite du côté opposé, en face de cet esprit oriental dont ils ne purent assouplir l'indomptable rigidité.

Nous commencerons notre récit à la mort d'Alexandre. Cela ne veut pas dire que nous ne parlerons plus du héros macédonien, dont la volonté puissante a pesé d'un tel poids sur les destinées de tant de peuples. Les biographes d'Alexandre remarquent tous qu'il était extrêmement préoccupé du jugement de la postérité, car, dit Plutarque, « la gloire lui était plus chère que l'empire et que la vie même ». Il disait à un de ses amis « qu'il voudrait pouvoir revenir sur terre après sa mort, pour savoir ce que les hommes diraient de lui ». Que sa grande ombre se rassure! Nous parlerons souvent de lui, non pour vanter après tant d'autres ses talents militaires, mais pour reconnaître en lui le propagateur de la civilisation européenne, faite d'esprit scientifique et de tolérance religieuse.

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