‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 116 sur 136 · ALEXANDRE PHARAON D EGYPTE · texte numérisé non relu

ALEXANDRE PHARAON D EGYPTE

L'heure était proche où l'empire des Perses luimôme allait passer aux mains d'Alexandre. Le jeune conquérant apparut aux Égyptiens opprimés et impuissants comme un libérateur. Vers le mois de décembre 332, — date mémorable dans Thistoire, — Alexandre entra à Memphis, et, comme il avait présenté son offrande à Jéhovah dans le temple de Jérusalem, il sacrifia à Apis dans le temple de Phtah. Quelques jours après, ne voulant pas verser le vin nouveau dans les vieilles outres, il jetait les fondements d'Alexandrie, la future capitale de l'Egypte hellénisée. Enfin, reconnu par Ammon-Râ pour son fils et devenu ainsi le légitime pharaon des Égyptiens, il partit pour suivre jusqu'au fond de l'Orient sa glorieuse destinée, laissant le gouvernement de l'Egypte au stratège Peucestas et à l'intendant Cléomène de Naucratis. Moins de dix ans plus tard (323), Alexandre n'était déjà plus, et Ptolémée, fils de Lagus, nommé satrape d'Egypte par le conseil des généraux, prenait possession du pays dont il allait refaire un royaume.

Ici, Messieurs, commence l'histoire des Lagides, au seuil de laquelle j'ai voulu vous amener et que nous aborderons dans notre prochaine leçon.

Maintenant que nous avons passé la revue des faits extérieurs, disséminés sur le parcours d'environ cinq siècles, il nous faut revenir en arrière et surprendre, si faire se peut, le travail parallèle qui se fait dans les esprits, signaler l'influence et la réaction qu'ont pu

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exercer Tune sur Tautre les deux races ainsi mises en présence. Éliminons tout de suite la moitié du problème, et ne cherchons pas à retrouver trace d'hellénisme à cette date dans les idées de l'Egypte. L'Egypte, immobilisée dans la routine et l'orgueil d'une vieille civilisation, n'a que dédain pour les Barbares du nord; dans le commerce intellectuel, auquel d'ailleurs elle se prête d'assez mauvaise grâce, elle donne, mais ne reçoit point. Peut-être trouverons-nous plus tard que trois siècles de domination grécomacédonienne n'ont rien changé à des traditions immuables et que le rayonnement même du foyer alexandrin s'est réverbéré sur la Méditerranée sans pénétrer l'ombre qu'allongent derrière elles les Pyramides. A plus forte raison, le petit nombre de Grecs, pour la plupart peu cultivés, coureurs d'affaires ou d'aventures, qui ont circulé dans la vallée du Nil ont-ils dû passer sans rien laisser derrière eux.

En revanche, au figuré comme au propre, ils rapportaient chez eux un butin varié, où leur œil inexpérimenté ne savait pas toujours distinguer l'or du clinquant. Le sentiment qui émerge tout d'abord de leurs impressions multiples et confuses, c'est une admiration et comme une révérence sans bornes pour l'antiquité, l'opulence, la science du peuple qu'ils avaient visité. Hantés par la vision des monuments gigantesques, éblouis par la perspective de siècles sans nombre qui s'enfonçaient dans le passé comme une allée de sphinx, les Grecs s'imaginèrent que cette race antique entre toutes avait pénétré tous les secrets de la nature et du monde surnaturel. L'Egypte était pour eux la terre classique des magiciens tout-puissants, des médecins,

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devins et astrologues infaillibles. Homère sait qu'en Egypte « chaque médecin excelle par-dessus tous les hommes » ; c'est de là qu'Hélène a rapporté le baume qui « apaise la colère, chasse les soucis et fait oublier tous les maux ». Ce « népenthès » est à classer à côté du lotus, qui faisait oublier à l'étranger jusqu'à sa patrie et lui enlevait le désir du retour.

Les Grecs n'étaient pas précisément modestes; mais ils n'avaient pas, comme les Égyptiens, ce genre de vanité qui consiste à ne vouloir rien apprendre des autres. Ils assurent, sans en paraître autrement humiliés, que leurs fameux Sages, leurs premiers philosophes, sont allés chercher en Egypte les éléments des sciences mathématiques et astronomiques que personne n'avait encore cultivées en Grèce. Thaïes de Milet apprit, dit-on, l'arithmétique en Phénicie et la géométrie en Egypte, où les débordements du Nil, en effaçant chaque année les limites des propriétés, faisaient de l'arpentage un art de première nécessité. A plus forte raison reconnaissait-on dans le mystique Pythagore un élève des prêtres égyptiens. On prétend que, recommandé par Polycrate à Amasis et par Amasis aux prêtres, il s'abreuva de science sacerdotale et en épuisa tous les secrets. Il resta ainsi vingt-deux ans en Egypte, jusqu'à l'expédition de Cambyze, qui troubla ses chères études et le décida à aller les continuer à Babylone. Le fait est que Pythagore, avec ses allures solennelles, sa symbolique prétentieuse, sa préoccupation des choses d'outre-tombe, ses pratiques rituelles où entrent pêle-mêle l'usage des habits de hn, l'abstinence des fèves, la circoncision et des règles de vie claustrale, est devenu, dans sa biographie légendaire, une

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manière de prêtre égyptien. Mais la légende n'est pas de riîistoire, et il n'en faut retenir que l'idée générale, au fond de laquelle gît probablement une parcelle de vérité. On cite également parmi les philosophes qui allèrent étudier en Egypte Solon, Lycurgue, Xénophane de Colophon, Démocrite et Anaxagore ; mais je n'ai qu'une médiocre confiance dans ces renseignements qui se répètent avec une monotonie suspecte. Démocrite et Anaxagore étaient de véritables savants, qui auraient sans doute fait peu de cas des vieilles recettes sacerdotales. On rapporte de Démocrite en particulier qu'il se vantait de démontrer les théorèmes de géométrie mieux que les mathématiciens de l'Egypte. J'ai hâte d'arriver à ces touristes naïfs qui venaient en Egypte non pas pour se mettre à l'école, mais pour la voir et la décrire, pour satisfaire leur curiosité et celle de leurs compatriotes.

Hécatée de Milet écrivit un Tour du Monde (IleptoSoç yYjç) dans lequel le chapitre consacré à l'Egypte attirait particulièrement l'attention. Il dut visiter l'Egypte vers le milieu du règne de Darius P'". Les rares fragments qui nous restent de son œuvre ne nous permettent pas de nous en faire une idée exacte ; mais on louait généralement sa bonne foi et la sûreté de ses informations. Le livre dut avoir du succès, car Hérodote est visiblement jaloux de son devancier, et il saisit avec empressement toute occasion de le contredire. Je croirais volontiers qu'Hécatée rapporta de son voyage une haute opinion du savoir des prêtres égyptiens. Ceux-ci durent prendre avec lui le ton nonchalant et protecteur qui leur réussit si bien avec Hérodote pour lui persuader que les Grecs n'étaient que des enfants

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et même des enfants ingrats, qui ne se souvenaient plus d'avoir emprunté leur civilisation à l'Egypte. Il disait en commençant ses Généalogies : « J'écris ici ce qui me paraît vrai, car les Grecs font circuler une foule de récits que je trouve, pour mon compte, ridicules ». On sent l'homme qui revient d'Egypte et qui connaît les dessous de l'histoire mythique. Il sait, par exemple, « qu'il existe dans le Nil des îles qui s'appellent Éphèse, Ghios, Lesbos, Gypre, Samos, et ainsi de suite ». Il ne devait pas lui être difficile de démontrer par là que les héros œkistes de ces îles venaient d'Egypte.

Avec Hérodote, le respect de l'Egypte et la foi en l'infaillibilité sacerdotale devient de l'enthousiasme. Je laisse de côté les très précieuses parties de son récit où il nous renseigne sur l'histoire de l'Egypte. Il a fidèlement rapporté ce que lui ont dit les prêtres, et c'est ce qu'il avait de mieux à faire. Il savait voir aussi, et on peut se fier à son témoignage. Les découvertes les plus récentes n'ont fait que rehausser la valeur de son livre, et nos savants le traitent avec la plus grande déférence. Mais Hérodote, dans sa ferveur de néophyte, s'est avisé aussi de questionner les prêtres égyptiens sur l'histoire primitive de la Grèce, et il a cru pouvoir trier d'après leurs indications ce qu'il y avait de vrai et de faux dans les légendes helléniques. Il se persuada ainsi que les Grecs avaient emprunté aux Égyptiens leurs divinités olympiques et jusqu'aux noms de ces dieux. Il arrive très facilement à cette bizarre conclusion — qui paraît prouver surtout son ignorance de la langue égyptienne — en donnant aux dieux de l'Egypte des noms grecs. Ce que les Grecs, en fait de

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traditions religieuses, n'avaient pas reçu directement] de l'Egypte, ils le tenaient, suivant lui, des Pélasges, qui avaient, eux aussi, accepté docilement les leçons des théologiens d'Egypte. L'oracle de Dodone a été fondé aux temps préhistoriques par des colombes, c'esià-dire par des femmes venues de Thèbes d'Egypte. Le culte hellénique aussi est une imitation des rites égyptiens. Hérodote expédie en deux lignes sa démonstration. « Voici pour moi », dit-il,^ « la preuve de ce fait : en Egypte, il est visible que ces cérémonies sont très anciennes ; en Grèce, qu'elles sont récemment étabhes ». On démontrerait aussi bien, à ce compte, que les peuples jeunes ont emprunté aux anciens l'usage de boire, de manger et de dormir.

Si les dieux grecs viennent d'Egypte, à plus forte raison les héros, les fondateurs de villes, les propagateurs de la civilisation. Les parents d'Héraklès, Amphitryon et Alcmène, étaient originaires de l'Egypte. Égyptien aussi ou disciple des Égyptiens Mélampus, instituteur de l'art divinatoire et du culte de Dionysos en Grèce. Danaos, l'ancêtre des Argiens, était de Chemnis, dans le nome de Thèbes, ainsi que son petit-fils Persée, qui fut Téponyme de la nation des Perses. Hérodote demanda aux prêtres égyptiens de lui commenter Homère et de lui dire « si, au sujet des événements d'Ilion, les Grecs faisaient ou non un récit digne de foi ». Les prêtres n'ont peut-être lu ni V Iliade, ni VOdyssée ; mais ils ont des renseignements autrement précis, qu'ils tiennent de Ménélas lui-même 1 Hérodote apprend ainsi que, tandis qu'on se battait autour de Troie pour Hélène, la belle était tranquillement Memphis sous la protection du vertueux roi Protée^

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qui l'avait sauvée des mains de son ravisseur et attendait le moment de la rendre à son légitime époux. Hérodote est tout à fait convaincu ; il comprend maintenant pourquoi les Troyens n'ont pas rendu Hélène, au lieu de s'opiniàtrer dans une folle résistance ; c'est qu'ils ne l'avaient pasi En y réfléchissant bien, il croit deviner qu'Homère connaissait aussi la vérité vraie, mais qu'il lui a préféré une version mieux adaptée aux exigences de l'épopée. Bientôt on racontera que Stésichore avait été frappé de cécité pour avoir répété les vieilles calomnies sur la vertu d'Hélène, et guéri après avoir fait amende honorable en écrivant une Palinodie. Enfin, un jour viendra où Homère lui-même passera pour être né à Thèbes, en Egypte.

Notre voyageur, qui sait si bien, de temps à autre, démêler les motifs qui portent ses guides à altérer la vérité, est ici séduit par le plaisir d'apprendre des choses que tout le monde ignore en Grèce et de pouvoir faire la leçon aux archéologues de son pays.

On peutfairedaterd'Hérodote l'espèced'égyptomanie qui hanta longtemps l'esprit des Hellènes et qui se trahit par plus d'un indice. C'est depuis lors surtout que l'on se mit à admirer de confiance la haute sagesse, la philosophie mystérieuse cachée dans les symboles de l'Egypte, à croire que le silence des Sphinx était plein de sous-entendus et que le voile d'Isis couvrait tous les secrets de la nature. C'est surtout dans le siècle immédiatement antérieur à Alexandre que s'infiltrent de toutes parts dans la mythologie grecque des légendes et des contes nés sur les bords du Nil ; que les mystères orphiques et bachiques préparent leurs initiés aux voyages d'outre-tombe en les armant,

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à la mode égyptienne, de formules et d'amulettes; enfin, que se prépare la diffusion prochaine des cultes égyptiens, destinés aune si belle fortune dans le monde gréco-romain.

Je n'ai pas l'intention d'analyser en détail les causes ou les effets de cet engouement persistant qui mit en honneur à peu près tous les « Barbares », y compris les philosophes scythes Toxaris et Anacharsis, et qui fut en Grèce, dans un pays surmené et déjà épuisé, une sorte de maladie sénile. Je me bornerai à un exemple marquant entre tous et qui montre comment, par une trouée soudainement ouverte, les idées de l'Egypte ont pu se déverser largement sur notre Occident. Je consens à récuser, comme le fait E. Zeller, le savant historien de la philosophie grecque, tous les témoignages anciens qui affirment que Platon séjourna longtemps en Egypte auprès des prêtres d'Héliopolis ; j'admets volontiers que, s'il y est allé, il n'y a pas trouvé sa philosophie toute faite et qu'il y put apprendre tout au plus un peu d astronomie, ou plutôt, comme son ami et condisciple Eudoxe, de connaissances pratiques tirées de l'astronomie. J'ai lu, tout comme un autre, dans la République, le passage où Platon oppose « l'esprit curieux et avide de science des Hellènes » à « l'esprit d'intérêt, qui caractérise les Phéniciens et les Égyptiens », et je me souviens que, dans le Phèdre, Socrate fait assez peu de cas de tous les arts inventés par le dieu Thot , à commencer — avec Socrate il faut toujours faire la part du paradoxe — à commencer, dis-je, par l'écriture, qui matérialise la pensée et en fait une chose morte. Enfin, si l'on y tient, j'admettrai que Platon, qui pourtant ne trouvait rien

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