‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 117 sur 136 · LE PLATONISME · texte numérisé non relu

LE PLATONISME

à son goût en Grèce et qui chassait Homère de sa République^ n'a ni voulu ni cru emprunter quoi que ce soit à la sagesse des Barbares. Il n'en est pas moins vrai que les Barbares ont, à ses yeux, sur les Hellènes la supériorité de n'être point démocrates et individualistes ; que, dans le limée, il s'étend avec complaisance sur les belles choses que Solon avait apprises jadis des prêtres de Sais, et il ne manque pas de faire dire à ces prêtres que les Grecs sont des enfants vivant au jour le jour, tandis que tout ce qui s'est passé de remarquable dans le monde est consigné dans les archives des temples égyptiens. De même, l'étranger qui, dans le Politique, donne des leçons au jeune Socrate et lui fait sentir les beautés du régime monarchique, « le seul qu'approuve la raison », paraît bien connaître l'Egypte, et il y pense certainement, car il mentionne à deux reprises des usages de ce pays.

Mais, laissant de côté les aperçus ondoyants et contradictoires dont le grand artiste s'est plu à tisser la trame multicolore de ses Dialogues, je constate qu'audessus du labyrinthe de ses doctrines émergent deux points fixes auxquels on reconnaît de loin le platonisme : une conception particulière de la société ou delà destinée de l'homme en ce monde ; une préoccupation et comme une claire vue de l'autre vie. La société selon l'idéal platonicien, nous ne la connaissons que trop, car il ne manque pas de socialistes et communistes contemporains qui sont platoniciens sans le savoir. Le système est fort simple : il consiste à annihiler toute initiative individuelle au profit de l'État, qui se charge de faire le bonheur de tout le monde en mettant chacun à sa vraie place et l'empêchant d'en

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sortir. Au haut de l'échelle sociale, formée de castes superposées, se trouve une providence humaine. Celle-ci serait représentée excellemment par un roi sage; mais, faute de cet introuvable phénix, elle Test par un concile de vieux et infaillibles philosophes, qui sont la loi vivante et, les yeux fixés sur le modèle divin, conduisent dans les sentiers de la vertu un troupeau obéissant.

L'autre trait caractéristique du platonisme, c'est l'affirmation de la vie future, réclamée au nom de la justice et comme raison d'être de la vie présente. Préexistence, incarnation et réincarnations successives des âmes, qui s'acheminent par des pérégrinations et des épreuves multipliées vers le repos final, composent les perspectives ouvertes par le platonisme devant l'œil inquiet des Hellènes. Jusque-là, ceux-ci s'étaient contentés des idées assez obscures de leurs ancêtres et ne paraissaient pas très préoccupés d'en apprendre davantage. La question n'avait pas fait un pas — en dehors des Mystères, bien entendu — depuis la Nexuta de V Odyssée. Les Grecs à qui suffisait le vieux fonds des idées courantes n'attendaient rien de bon de la mort, et ils étaient loin de penser que là grande affaire de la vie fût de se préparer à bien mourir. L'immortalité, celle à laquelle ils sacrifiaient parfois allègrement leur vie, c'était pour eux le souvenir reconnaissant de leurs proches, de leurs concitoyens ; pour quelques privilégiés, la gloire. Ce n'était guère ; mais ils se disaient que les hommes ne pouvaient pas être des dieux, et que les dieux seuls étaient exempts de la mort. Pythagore avait bien parlé en son temps de la métempsycose : mais on s'était quelque

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peu moqué de lui, et sa secte, qui exigeait un noviciat pénible, avait à peu près disparu. Platon venait en un temps où les Grecs, à la veille de devenir les vassaux du roi de Perse ou du roi de Macédoine, se sentaient las, mécontents, mal satisfaits de la vie et, par conséquent, disposés à regarder au delà. Plus d'un, sans doute, ne trouva pas son compte à l'immortalité laborieuse promise par Platon et s'écria, comme plus tard Pline l'Ancien : « Quelle est cette folie de vouloir recommencer la vie dans la mort ? Les êtres une fois engendrés n'auraient donc jamais de repos ? ... Cette gâterie et cette crédulité fait perdre le principal bien de la nature, la mort, et double la douleur du mourant par le souci des choses à venir ». En tant que secte philosophique, l'Académie resta assez délaissée, et elle passa vite de la foi au scepticisme. Je ne viens donc pas dire que Platon a produit dans les esprits un brusque revirement et déplacé tout d'un coup le but de la vie. Il n'en a pas moins enfoncé au plus profond de l'âme humaine un aiguillon qui ne lui permettra plus de se contenter, comme autrefois, du bonheur mélangé et de la justice approximative dont Zeus composait la destinée des mortels. Il a le premier, et pour toujours peut-être, obligé la philosophie à se compléter par la foi, en faisant reposer l'obligation et la sanction morale, que l'on voudrait pouvoir démontrer, sur l'immortahté de l'âme, qui est indémontrable.

Eh bien, revenons maintenant à la question qui nous préoccupe. Après avoir bien constaté que le platonisme domine de haut les conceptions puériles de l'Egypte, est-il pourtant téméraire de supposer que

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Platon subissait, consciemment ou non, directement ou par l'intermédiaire du pythagorisme, l'influence de l'Orient et principalement de l'Egypte, alors en contact journalier avec les Hellènes et considérée par eux comme une aïeule vénérable, dépositaire des plus antiques souvenirs de la race humaine ? L'Egypte n'était-elle pas, par excellence, le pays des castes et de la centralisation monarchique si chère à Platon, le pays surtout où, comme le dit Diodore, « les habitants regardaient la vie actuelle comme peu de chose, .... appelant leurs habitations hôtelleries, vu le peu de temps qu'on y séjourne, tandis qu'ils nomment les tombeaux demeures éternelles,... et s'occupent bien moins de la construction de leurs maisons que de celle de leurs tombeaux »? Peut-être même, quand, au lieu de crier au scandale dès que l'on rapproche Platon de l'Egypte, nos philosophes se mettront à examiner les découvertes des archéologues, s'apercevront-ils que la localisation des différentes parties de l'âme dans diverses parties du corps, suivant le système platonicien, pourrait bien procéder de quelque réminiscence et être conforme aux théories des prêtres et aux pratiques des embaumeurs égyptiens. Suivant Platon, en effet, la partie raisonnable de l'âme (Àôyoç), enfermée dans la tête, est associée à deux autres parties irrationnelles, le 6u(ji.dç ou sentiment, qui habite la poitrine, et l' sTrtôufjt.TiTtxdv ouïe « désir », qui loge à l'étage inférieur, celle-ci mise en communication avec la raison au moyen d'une espèce de télégraphie optique, je veux dire, au moyen d'images projetées et réfléchies sur la surface brillante du foie. D'où viennent, où vont après la mort ces parties inférieures de l'âme, si adhé-

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