‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 119 sur 136 · LA THÉOLOGIE ALEXANDRINE · texte numérisé non relu

LA THÉOLOGIE ALEXANDRINE

leur Bible en grec (traduction dite des Septante), ils la commentent, la rapprochent des plus anciens poèmes grecs et démontrent que Orphée, Linus, Homère, Hésiode, ne sont après tout que des disciples médiocres de Moïse. Au besoin, ils inventent de toutes pièces les passages ou même les ouvrages qu'ils citent. C'est ainsi qu'ils ont mis sur le compte d'un pseudo-Phocylide une série de sentences qu'on dirait extraites du Pentateuque. Ils philosophent aussi à la grecque : ils vont et viennent de Moïse à Platon et de Platon à Aristote ; c'est chez eux que s'élabore, pour expliquer la création du monde par Jéhovah, la théorie du Verbe, du Adyoç destiné à remplacer le Démiurge de Platon et qui restera, pour l'histoire, le fils de la théologie alexandririe.

Les Grecs laissent bourdonner autour d'eux cet essaim affairé, qui voudrait se glisser dans leur confidence. Ils sont les maîtres et regardent les autres de haut. Leurs savants (cpiXoXoyot), pourvus de grasses prébendes au Musée, où ils vivent en commun sous la. direction d'un supérieur, prêtre des Muses, ont à leur disposition une incomparable bibliothèque, qu'ils accroissent sans cesse avec de bonnes éditions critiques faites par leurs soins. Ce sont pour la plupart des érudits, grammairiens et philologues, qui savent aussi tourner les vers et jouer le rôle de poètes de cour, des astronomes, des physiciens, des médecins. Peu ou point de philosophes. Transplantée sur le sol égyptien, la philosophie verse aussitôt dans la théologie, et nos savants ont mieux à faire. Entre deux races profondément empreintes de l'esprit religieux, ils gardent le dépôt de l'esprit scientifique.

316 l'Egypte avant les lagides.

On peut dire, sans trop exagérer, que toute la science :| grecque, mathématique, astronomie, physique, méde-| cine, s'est faite à Alexandrie. j

Les Égyptiens donnent aussi leur note dans ce J concert. Leurs prêtres n'osent plus déclarer l'étranger 1 impur. Ptolémée a trouvé un terrain de conciliation en j créant un culte commun aux Égyptienset aux Hellènes, le culte de Sarapis ou Sérapis, dieu composite qui synthétise Osiris, Apis, Zeus, Pluton et Asklépios. ] Sérapis rend des oracles et guérit les malades. Aussi ses temples sont-ils fort achalandés, et nous trouverons ^ des Grecs non seulement parmi les consultants, mais parmi les cénobites des deux sexes, précurseurs de nos moines, qui mènent la vie de reclus dans le Sérapéum de Memphis. L'Egypte ouvre elle-même aux étrangers ses archives. Le docte Manéthon, archiprêtre d' Héliopolis, rédige en grec une sorte d'encyclopédie des antiquités égyptiennes. La conclusion qui en ressortait d'elle-même, c'est que la vieille Egypte avait droit au respect des Hellènes et pouvait dédaigner les prétentions des Juifs, car Moïse n'était, en définitive, qu'un prêtre égyptien apostat et rebelle — de son vrai nom, Osarsiph — qui, vers la fin de la XIX^ dynastie, avait implanté en d'autres lieux une contrefaçon de la religion égyptienne.

Toute cette agitation intellectuelle a produit des conséquences dont l'action, centuplée par l'énergie propre au sentiment religieux, s'est fait sentir sur les siècles postérieurs et n'est pas encore épuisée aujourd'hui.

. L'histoire même des institutions politiques de l'Egypte hellénisée n'est pas sans prêter à des réflexions

analogues. Je n'irai pas jusqu'à prétendre qu'elle se prolonge dans l'histoire moderne ; mais il ne faudrait pas non plus affirmer à la légère que nous n'avons absolument rien à démêler de ce côté avec les souvenirs d'Alexandrie. Laissons de côté les incidents et accidents que les amateurs de paradoxes aiment à substituer aux causes véritables. Ne disons pas avec Pascal : « Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé ». Mais nul ne conteste que nos sociétés n'aient longtemps été sous la tutelle ou élevées dans l'admiration de l'empire romain et que les impressions d'enfance ne soient particulièrement tenaces. Le nom de César, maudit ou acclamé, a même fait assez de bruit dans notre siècle pour qu'on ne le traite pas comme une antiquaille. Or, on pourrait soutenir, sans excès de subtilité, que les fondateurs du césarisme ont pris des leçons à Alexandrie. L'Egypte sous la domination romaine était le domaine particulier de l'empereur, qui y prit la succession des Lagides, lesquels s'étaient eux-mêmes conduits en héritiers des pharaons, divinisés et adorés comme leurs devanciers. Les Césars ont conclu de l'exemple qu'ils avaient sous les yeux que le culte rehgieux adressé à la personne des rois était le seul fondement sur lequel pût reposer en sécurité un régime monarchique, et ils ont transplanté dans le reste de l'empire ce culte, auxquels les Romains eux-mêmes finirent par s'accoutumer. De là la religion impériale, qui considérait non pas la personne corporelle de l'empereur, mais son Génie — son « double », pour parler le langage de la théologie égyptienne — comme un dieu descendu en terre et ramené au ciel par l'apothéose.

318 l'Egypte avant les lagides.

Sous le Bas-Empire, les empereurs imitent de plus eni plus les monarques orientaux et l'organisation soeialej se rapproche du système des castes.

Mais je m'arrête, Messieurs. Je ne veux pas entrer] plus avant dans des spéculations un peu hasardeuses| et qui flottent en dehors des réalités palpables. J'admets tout le premier que le despotisme a sa, logique immanente, et que les Césars auraient peut-j être trouvé tout seuls ce que l'exemple des Pharaons,' des Lagides, et, en général, des souverains orientaux,: les dispensa d'inventer. Nous n'abuserons pas de l'hy-; pothèse, et nous éviterons les rapprochements superfi-j ciels. Même en nous tenant strictement dans le^ domaine des faits constatés, j'espère que nous ferons sortir de cette matière rebelle et dispersée desaperçus assez intéressants pour encourager . et récompenser votre assiduité.

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