‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 120 sur 136 · SOUS LES LAGIDES K · texte numérisé non relu

SOUS LES LAGIDES K

Messieurs,

Un aphorisme spirituel, tombé dans la circulation courante, veut que les peuples heureux n'aient pas d'histoire. A ce compte, le peuple égyptien peut être classé à un bon rang dans l'échelle des félicités; car, en tant que peuple, être collectif doué d'intelligence et de volonté, il reste pour nous invisible, caché qu'il est ou plutôt absorbé par ses dieux et ses rois, ceux-ci fils de ses dieux et dieux eux-mêmes. Temples de dieux et tombeaux de rois ; dans ces tombeaux et ces temples, des inscriptions qui énumèrent avec une prolixité fastidieuse les perfections des dieux et les exploits des rois ; voilà non pas tout, mais presque tout ce que l'Egypte nous a laissé en fait de documents historiques. Et les monuments sont à première vue si semblables entre eux, et les rois. Pharaons, Ptolémées ou Césars, affublés de titres tellement pareils dans leur redondante et puérile monotonie, et les textes si encombrés des mêmes formules, que la notion du temps,

1. Leçon d'ouverture du cours d'Histoire Ancienne à la Sorbonne (4 déc. 1899).

de la succession, du changement, cette âme de l'his^ toire, disparaît pour ainsi dire, remplacée par une sorte de contemplation vague et somnolente de l'immobilité. On dirait que ce pays n'a jamais été peuplé que de momies, et que ses habitants, si soucieux de durer après leur mort, ont oublié de vivre.

Que, dans cette illusion — car c'en est une assurément — on fasse aussi grande qu'on voudra la pari de l'oubli, du recul où se perdent les traces des foules anonymes, il n'en reste pas moins qu'elle n'est pas toute d'imagination et que le peuple égyptien, façonné de temps immémorial à l'obéissance, ne paraît pas avoir jamais eu d'autre volonté que celle de ses rois et de ses dieux, c'est-à-dire de ses prêtres. D'où il résulte que les mœurs même de celle étrange nation se résument pour nous dans une soumission ponctuelle et machinale à des règles canoniques formulées par l'autorité, elle-même obstinément attachée à l'observance des traditions.

L'histoire de l'Egypte tient donc tout entière dans celle de ses souverains, qui ont été, à bien plus juste titre que les héros d'Homère, des « pasteurs de peuples » . Entre ces souverains même, l'historien a peine à distinguer. Il a devant lui des masques étiquetés : quel que soit l'acteur qui porte celui du Pharaon, du Ptolémée ou du César, c'est toujours le même personnage qui occupe la scène, et on le déclare toujours, quoi qu'il arrive, aussi divin, glorieux et invincible. Heureusement, nous avons, pour connaître et distinguer les uns des autres les seize Ptolémées ou Lagides qui s'intercalent entre les Pharaons et les Césars, d'autres sources d'information que les docu-

INSTITUTIONS ÉGYPTIEP^NÉS. 3^1

inents égyptiens. Leur histoire est mêlée à celle de la Grèce et de Rome, et eux-mêmes, disons-le tout de suite, étaient trop fiers d'appartenir à la race hellénique pour ensevelir leur personnalité dans la défroque des Pharaons. A côté de la face hiératique tournée vers leurs sujets égyptiens, ils en ont une autre, une figure à eux, que contemplaient sans trouble et conspuaient parfois les Alexandrins.

J'ai esquissé ici même, il y aura bientôt dix ans, l'histoire des Lagides dans leurs rapports avec le monde hellénistique ou romain. En revenant sur un sujet que je n'ai pas, tant s'en faut, épuisé, je voudrais déplacer quelque peu le point de vue, le reporter en Egypte même et considérer les Lagides moins comme des acteurs de l'histoire internationale que comme des monarques égyptiens ; les replacer dans leur rôle de dieux incarnés, objets de culte et fauteurs de religion, bâtisseurs de temples et protecteurs du clergé indigène aussi bien que des savants et lettrés de race grecque ; enfin, dans leur cour hiérarchisée et au centre de leur armée de fonctionnaires. En un mot, nous ne nous éloignerons guère soit d'Alexandrie, la résidence royale où le roi est le successeur d'Alexandre, soit des cités sacerdotales de Memphis et de Thèbes, où il est le successeur des Pharaons.

Cette étude sur les institutions a besoin d'une certaine liberté d'allures, et je me prévaudrai de l'espèce d'immobilité dont je parlais tout à l'heure pour en éliminer non pas la chronologie, mais la recherche trop anxieuse des dates précises, recherche rendue particulièrement difficile par la confusion qu'amène entre les divers rois leur nom commun de Ptolémée.

322 LE CULTE DYNASTIQUE EN ÉGYPTfc,.

Chaque question traitée pourra nous amener à parcourir tous les règnes des Lagides, c'est-à-dire un espace de près de trois siècles, ou même à chercher des précédents dans les âges antérieurs, des continuations et conséquences dans les régimes postérieurs. Il nous arrivera bien souvent de tirer des papyrus de Tépoque romaine des conclusions applicables à l'époque des Lagides, et ce mode de raisonnement sera tout à fait sûr quand nous pourrons démontrer que tel usage constaté sous les Césars existait au temps des Pharaons.

Comme la liste des sujets à examiner est longue, je me dispenserai de considérations générales étendues au programme entier du cours. Je crois plus utile d'entrer en matière tout de suite et d'aborder la question qui, au fond, se mêle à toutes les autres, à savoir l'idée que se faisaient les Égyptiens de la nature, de la raison d'être et de la légitimité du pouvoir royal.

Toutes les fois, Messieurs, que vous rencontrez dans les annales de notre espèce un peuple obéissant passivement, servilement, durant des siècles, à une auto^ rite qu'il n'a pas conscience d'avoir créée et qu'il ne croit avoir le droit ni de discuter, ni de modifier, tenez pour certain que cette autorité a pour fondement la foi religieuse et que — pour employer une métaphore devenue banale — le trône s'appuie sur l'autel. Et si le régime est stable, c'est que la religion à laquelle il est lié Test aussi, ce qui suppose l'existence d'un corps

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