DIVINITÉ DES PHARAONS
à M. Maspero, ont pris et gardé le premier rang — ces travaux, dis-je, nous ont initiés aux détours captieux d'une théologie qui trouvait toujours moyen d'assurer la qualité de fils ou incarnation d'un dieu à quiconque, souverain légitime ou usurpateur légitimé, était en possession effective du pouvoir. Le Roi, dit M. Maspero, « est dieu pour ses sujets : ils l'appellent le dieu bon^ le dieu grande et ils l'unissent à Râ par l'intermédiaire des souverains qui ont succédé aux dieux sur le trône des deux mondes. Son père était fils de Râ avant lui, et le père de son père et le père de celui-là et tous ses ancêtres, jusqu'au moment où de fils de Râenfils de Râ on atteignait enfin Râ lui-même. Parfois un aventurier, sorti on ne sait d'où, s'intercale subitement dans la série, et l'on pourrait croire qu'il interrompt le développement de la lignée solaire ; mais, en y regardant bien, on arrive toujours à découvrir que l'intrus se rattachait au dieu par une généalogie qu'on ne lui soupçonnait pas, soit même qu'il lui tenait de plus près que ses prédécesseurs : Râ, descendu sur la terre en cachette, Tavait engendré d'une mortelle pour rajeunir sa race.... Les Pharaons sont donc la chair du Soleil,... et leur âme a une origine surnaturelle, comme leur corps : elle est un double détaché de l'Horus qui succéda à Osiris et qui régna le premier sur l'Egypte seule. Ce double divin s'insinue dans l'enfant royal à la naissance, de la façon dont le double ordinaire s'incarne au commun des mortels. Il s'ignore toujours et sommeille pour ainsi dire chez les princes que leur destinée n'appelle pas à régner : il s'éveille lors de l'avènement et prend pleine connaissance de soi-même chez ceux qui montent sur le trône. Du jour
de leur élévation à celui de leur mort et au delà, ce qu'ils avaient conservé d'humanité native s'efface complètement : ils ne sont plus que le fils de Râ, l'Horus vivant sur terre et qui renouvelle les bienfaits d'Horus, fils d'Isis, pendant son passage ici-bas.... Du moment que Pharaon est dieu sur terre, les dieux du ciel sont ses pères ou ses frères ; les déesses le reconnaissent pour fils et, selon le cérémonial imposé par la coutume en pareil cas, consacrent l'adoption en lui présentant le sein comme elles auraient fait à leur propre enfant. Les simples mortels ne parlent de lui qu'à mots couverts, en le désignant par quelque périphrase : Pharaon, Piroui âoui^ le Double-Palais, Prouîti, la Sublime Porte, Sa Majesté, le Soleil des deux terres, l'Horus maître du palais.... On l'aborde d'ailleurs comme on aborde un dieu, les yeux bas, la tête ou l'échiné pliée ; on flaire le sol devant lui, on se voile la face des deux mains pour la protéger contre l'éclat de son regard, on psalmodie une formule d'adoration dévote avant de lui soumettre une requête. Personne n'échappe à cette obligation ; ses ministres eux-mêmes et les grands du royaume ne peuvent délibérer avec lui sur les affaires de l'Etat, qu'ils n'ouvrent la séance par une sorte de service solennel en son honneur et ne lui récitent longuement l'éloge de sa divinité* ».
Nous avons quelque peine, nous autres gens du xix^ siècle, — et même, espérons-le, du xx% — ^à entrer dans un état d'esprit si différent du nôtre. Comme nous ne savons plus « flairer le sol » devant les potentats, nous sommes enclins à flairer l'hypocrisie dans le culte
1. G. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique, t. 1, p. 258 sqq. Pans, Hachette, 1895,