‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 13 sur 136 · LE CULTE DES MORTS · texte numérisé non relu

LE CULTE DES MORTS

fois victorieux, le christianisme a transigé. Les âmes des morts ne sont pas des êtres divins ; il en est même de déchues et de malheureuses ; on ne les prie pas, on prie pour elles : mais il y en a aussi qui jouissent d'une béatitude éternelle; celles-là sont saintes, il est utile de les invoquer et juste d'entourer d'une pieuse vénération les reliques du corps qu'elles ont habité. Le culte des morts, gradué pour ainsi dire et éclairé par une distinction expresse, s'est ainsi raccordé avec les principes de la théologie monothéiste ; la soudure est habilement faite, mais on la voit.

Essayons maintenant de découvrir si ce culte est une partie essentielle ou un complément des religions naturalistes. Là, il faut nous attendre à trouver la pénétration plus intime et la cohésion plus grande. En effet, si la hiérarchie des êtres divins a son sommet bien au-dessus de la terre, elle s'y appuie par la base, et, dans les rangs inférieurs, on trouve des divinités dont la condition est à certains égards au-dessous de celle de l'homme. Il en est qui s'ennuient dans la solitude des bois et regrettent d'être immortelles ; il en est même, les nymphes, par exemple, qui souffrent ou meurent lorsqu'un accident tarit la source qu'elles alimentent ou déracine l'arbre qui les porte. Les âmes des morts peuvent être comparées à ces esprits subalternes, et la ligne de démarcation est difficile à tracer entre des êtres si semblables. Il ne faut pas compter, pour l'établir, sur le vocabulaire religieux. Les Grecs ont donné indifféremment aux âmes des trépassés les noms de démons ou génies, de héros et même de dieux : les Romains les appelaient les dieux Mânes. En Italie comme en Grèce, — on pourrait dire

comme partout, •— les âmes ou génies des morts sont associés aux dieux domestiques; chaque famille a les siens, qu'elle est tenue d'honorer. La négligence en pareille matière serait non seulement de l'ingratitude, mais de l'imprudence ; les Mânes délaissés peuvent devenir redoutables. Telle est du moins la foi qui sert de base à la religion privée aux époques que nous connaissons par des témoignages précis, et telle elle était sans doute à l'origine. Gela suffit-il à démontrer que les morts sont assimilés aux êtres divins?

Gardons-nous d'abord d'être dupes des mots. Le titre de dieu n'a pas eu tout d'abord le sens et l'énergie qu'il a pris depuis. Il désigne à l'origine tout agent surnaturel. Les morts étaient donc des dieux, si l'on veut, mais quelle idée se faisait-on de leur condition ? Les tombeaux de l'Egypte nous ont initiés à des croyances qui remontent bien au delà des origines de l'histoire gréco-romaine. Nous savons pourquoi les Égyptiens attachaient tant de prix à la conservation du cadavre : c'est que l'âme, décalque ou double du corps, ne cessait pas de s'en servir ; elle y rentrait pour se nourrir des aliments mis à sa portée. Abritée dans sa tombe bien close, elle poursuivait dans une sorte de rêve une existence à laquelle la destruction du corps eût mis fin. Les Grecs et les Romains n'étaient pas si exigeants en ce qui concerne la conservation du corps ; il leur suffisait qu'il fût enseveli suivant certains rites ; mais ils concevaient aussi les âmes comme avides de nourriture et occupées à reproduire, dans une agitation sans but, les actes de leur vie passée. Elles ont besoin du souvenir et de la protection des vivants, sans quoi elles mourraient

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